Chili : un gouvernement difficile

Guillermo Almeyra 29 novembre 2013

Le premier tour des élections chiliennes (le 17 novembre dernier, NdT) a confirmé ce qui était prévisible. La moitié de l’électorat n’a pas voté, exprimant ainsi les effets dépolitisant de la dictature de Pinochet et le rejet de tous les partis, y compris ceux de la Concertation qui ont négocié avec le pinochétisme et qui ne se sont pas distingués de la droite.

En conséquence de cet abstentionnisme « protestataire », les candidats les plus à gauche ; Marco Enríquez Ominami (socialiste de gauche), Marcel Claude (présenté par le Parti Humaniste) et Roxana Miranda (du nouveau Parti Egalité) ont, ensemble, récolté à peine 17% des voix alors que le premier avait obtenu à lui seul 20% des suffrages lors des précédentes élections présidentielles. Par contre, les ex-dirigeants étudiants, communistes ou indépendants de gauche et qui représentaient les mouvements sociaux et non les appareils des partis, ont été élus avec des scores écrasants.

Le président Sebastián Piñera n’a pas pu unifier la droite, qui a perdu un tiers de ses électeurs et l’ex-ministre vedette Golborne n’a même pas été élu sénateur. Bien que la candidate de droite, Evelyn Matthei, obtiendra probablement près de 10% des votes supplémentaires pour la droite au second tour, il ne lui reste plus d’autre choix que l’opposition. Et d’essayer de tirer profit du conservatisme et de l’esprit de conciliation d’une bonne partie de la majorité parlementaire à venir afin de réduire les marges de manœuvre de Michelle Bachelet (candidate social-démocrate, NdT) au cas où celle-ci serait tentée de radicaliser un peu plus son discours et sa politique afin de séduire une partie des abstentionnistes.

Dans son discours prononcé après sa victoire au premier tour, la quasi nouvelle présidente du Chili n’a pas évoqué son plan d’allocations d’études pour les plus pauvres, elle a par contre directement revendiqué un enseignement public, laïc et gratuit, comme le demandaient les travailleurs et les étudiants. Elle a outre vaguement parlé d’une Assemblée Constituante – une autre revendication populaire généralisée – qu’elle va probablement tenter de négocier puisqu’elle n’a pas obtenue les deux tiers nécessaires au Parlement afin de modifier la Constitution. D’autre part, sa large majorité parlementaire l’empêche de prétexter que le rapport de force au Parlement lui attache les mains. Cette majorité lui permettra de présenter des lois pour lesquelles une majorité simple suffit, bien que sa nature conservatrice et hétérogène l’obligera néanmoins à négocier continuellement chaque projet.

Et maintenant ? L’économie connaît quelques difficultés car la crise mondiale réduit la consommation des minerais et que le prix du cuivre est à la baisse. La grande industrie minière est aux mains des multinationales (sauf dans le cas du lithium) et, tant sous les militaires qu’avec les gouvernements de la Concertation, le cuivre a été cédé en concessions, à l’exception de Codelco, dont une rente de 10% finançait jusqu’à il y a peu les forces armées. Les capitalistes poussent à la privatisation totale du secteur minier mais la majorité du peuple chilien exige quant à lui au minimum l’étatisation totale du cuivre (dont le Chili est le premier exportateur mondial). Tel sera l’un des points les plus litigieux pendant ce second mandat présidentiel de Bachelet. Parmi les autres figurent l’effarante inégalité sociale et les bas salaires en vigueur au Chili, des problèmes qui, avec l’urgence d’un enseignement public et gratuit et d’un bon système de santé accessible pour tous, mobiliseront sans cesse plus les travailleurs et les étudiants, et pas seulement aux secteurs qui croient que Bachelet est « leur » gouvernement.

Il semble difficile que l’abstention puisse diminuer de beaucoup au second tour. Un secteur de la population considère qu’il n’est pas nécessaire de voter vu que, de toute façon, Bachelet sera présidente. Les votes des candidats à la gauche de la « Nouvelle Majorité » se diviseront probablement entre un vote en faveur de Bachelet et l’abstention. En outre, une partie de la droite considère que le résultat est déjà clair et ne votera pas tandis qu’une autre partie (l’électorat de Parisi) s’abstiendra par haine envers Evelyn Matthei. Le plus probable, par conséquent, est que Bachelet sera élue par la moitié de la moitié du corps électoral. Autrement dit, que même en dépassant les 50% des votants, sa victoire ne représentera en réalité que 25% de l’électorat total.

Elle sera donc une présidente légale mais avec une faible légitimité et devra faire face dans ces conditions à une croissance de l’activité des syndicats et à une augmentation des luttes et de l’unité des ouvriers et des paysans. Elle devra affronter des mobilisations étudiantes et populaires qui exigeront des lois immédiates pour rénover le secteur de la santé et de l’éducation, augmenter les salaires, réduire les impôts indirects comme la TVA, augmenter l’impôt sur les plus riches, et tout cela ensemble avec la revendication d’une nationalisation du cuivre afin de financer ces réformes postposées depuis trop longtemps.

D’autre part, Michelle Bachelet, promet de renforcer l’unité latino-américaine. Mais va-t-elle retirer le Chili de l’alliance nouée avec les Etats-Unis, le Pérou, la Colombie et le Mexique - qui est précisément dirigée contre l’UNASUR et le MERCOSUR - alors que, ni dans la « Nouvelle Majorité » qui l’appuie, ni dans la société cette exigence n’est pas portée avec beaucoup de force ?

Il faut espérer, enfin, que les luttes accélèreront la politisation et les revendications programmatiques de la gauche sociale. Et également qu’une partie importante des jeunes abstentionnistes – qui ont gagné les élections dans les écoles et les universités sur des listes et des élections mais qui rejettent à l’échelon national la « voie électorale » - comprennent que la participation à la politique se caractérise par l’indépendance et la mobilisation, mais qu’elle n’exclut pas d’utiliser les urnes pour s’organiser, avancer des revendications propres à d’autres parties de la société et diffuser et confronter les projets.

Le rejet de la politique politicienne et des illusions électoralistes est nécessaire et légitime mais il est compatible avec une action politique contre le capitalisme et le pouvoir et, si nécessaire, avec le vote en faveur d’une liste qui défende, entièrement ou partiellement, ce que l’on pense.

Source :
http://www.sinpermiso.info/textos/index.php?id=6442
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera