Biopiraterie : un mot qui triomphe

Joan Martínez Alier 26 août 2013

Le mouvement de l’écologie populaire et pour la justice environnementale a créé de manière spontanée depuis 30 ans son vocabulaire propre. Aux Etats-Unis, pour désigner le caractère disproportionné de la pollution dans les quartiers pauvres où vivent des habitants racialement discriminés, on a utilisé en 1982 le terme d’« injustice environnementale ». Le concept de « dette écologique » a commencé à être employé en 1991 par des organisations écologistes latino-américaines pour lutter contre le changement climatique. Il y a bien d’autres exemples. L’un d’eux est le mot « biopiraterie », introduit en 1993 par Pat Mooney et très diffusé par Vandana Shiva.

Que signifie « biopiraterie » ? Il s’agit d’une pratique courante, surtout à partir de la colonisation européenne, avec laquelle les missionnaires, les représentants des Etats et d’entreprises, les biologistes et les anthropologues font connaître et tirent profit des connaissances ancestrales de paysans indigènes sur les plantes médicinales et agricoles afin d’exploiter économiquement ces connaissances, sans reconnaître ni rémunérer ceux qui les possédaient avant eux. Les Espagnols, par exemple, ont emporté sans même dire merci d’Amérique les semences et la connaissance de la pomme de terre, du maïs, de la tomate. Ils ont également emporté des tonnes d’écorces de l’arbre quinquina (dont on tire la quinine, NdT) et la connaissance de ses effets contre les fièvres.

Aujourd’hui, ces connaissances sont brevetées par des entreprises ou des chercheurs étrangers. En Inde, on a exploité les connaissances sur le riz basmati et les propriétés de l’arbre de Nim et on a voulu les breveter. Au Mexique, il y a dix ans, il y a eu quelques célèbres tentatives de biopiraterie déguisées sous forme de contrats de « bioprospection ».

Ce qui a commencé par être l’objet de plaintes d’organisations pour la justice environnementale contre la biopiraterie est aujourd’hui devenu un sujet de préoccupation pour les administrations de certains gouvernements. Il est significatif qu’un pays comme le Brésil ait commencé, en 2012, à alerter publiquement du fait qu’une série de contrats qui permettent aux entreprises étrangères d’accéder aux terres indigènes dans l’Amazonie pourraient servir de camouflage à la « biopiraterie ».

Ce mot est ainsi passé de la société civile à l’administration d’Etat. Pour le meilleur ou pour le pire ?

On dit parfois au Brésil que la biopiraterie est liée aux contrats REDD, qui octroient un contrôle sur les forêts des communautés indigènes afin de protéger les bois et empêcher ainsi les émissions de dioxyde de carbone en les brûlant. Izabella Teixeira, la ministre brésilienne de l’Environnement, a déclaré en mars 2012 qu’il fallait éviter que les mesures prises en faveur de la biodiversité ne « cachent des actions de biopiraterie ». Une ministre qui utilise le mot « biopiraterie » le fait-elle pour empêcher de telles pratiques ? Ou serait-ce plutôt pour améliorer les affaires, en élevant les sommes perçues par l’Etat quand il cède des ressources génétiques pour le développement de produits médicinaux, cosmétiques et agro-industriels ?

En juillet 2012 on a annoncé qu’une agence du gouvernement brésilien a frappé d’une amende plusieurs entreprises parce qu’elles ne partageaient pas leurs bénéfices tirés de l’exploitation de la biodiversité. La décision se basait sur des plaintes adressées par le Département du Patrimoine Génétique du Ministère de l’Environnement à l’agence en charge, l’Institut Brésilien d’Environnement et de Ressources Naturelles Renouvelables (Ibama), qui a annoncée que 35 entreprises ont procédé à 220 violations de la loi nationale sur la biodiversité pour un montant total de 44 millions de dollars. La majorité de ces entreprises sont des multinationales des secteurs pharmaceutique et cosmétique. Certaines entreprises ont reçues des amendes parce qu’elles ne partageaient pas leurs bénéfices financiers de l’exploitation de la biodiversité brésilienne, et d’autres pour avoir faussement déclaré qu’elles l’avaient fait.

Ces amendes peuvent être facilement annulées, mais ce qui est notable c’est que Natália Milanezi, fonctionnaire de l’Ibama et responsable des amendes, a déclaré que les entreprises qui ne respectent pas la loi pratiquent de la « biopiraterie » et qu’elle regrettait que cela ne constituait pas encore un délit caractérisé aux yeux du code pénal.

On estime que l’Afrique perd chaque année 15 milliards de dollars en « manque à gagner » à cause des entreprises qui brevètent des connaissances agricoles et médicinales indigènes. L’Equateur a annoncé qu’il préparait un projet de loi pour affronter la biopiraterie. Et lors de la grande Convention Internationale sur la Biodiversité à Hyderabad, en octobre 2012, l’Union européenne a explicitement utilisé le mot « biopiraterie » pour annoncer une nouvelle législation destinée à empêcher l’utilisation illégale de ressources génétiques. C’était une manière de se faire bien voir d’un pays tel que l’Inde, très sensible à cette thématique.

Je me demande pourquoi je suis aussi satisfait par le succès de l’introduction d’un néologisme insultant, « biopiraterie », pour désigner une pratique courante qui se poursuit et se développe sans cesse. Avons-nous gagné quelque chose avec cela ? Cela me rappelle la chanson de Timothy Leary : «  Franco won the war but we had all the best songs » (Franco a gagné la guerre, mais c’est nous qui avions les plus belles chansons). Nous, les écologistes, nous sommes en train de perdre, mais nous lançons les meilleures insultes.

Source :
http://www.jornada.unam.mx/2012/12/14/opinion/018a1pol
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera