Amérique latine : Etat, syndicats et bureaucraties syndicales

Guillermo Almeyra 2 mai 2013

Tant que le régime du salariat existera, les travailleurs seront exploités par les entreprises capitalistes ou par l’Etat en tant que capitaliste collectif. Ils devront donc se défendre des uns et de l’autre en tentant de vendre leur marchandise particulière, la force de travail, au prix le plus élevé et dans les meilleures conditions possibles. Pour ce faire, ils doivent s’unir en associations de producteurs de cette marchandise, autrement dit en syndicats de branche et d’industrie, pour peser plus sur le marché face à des capitalistes qui n’hésitent pas à former des monopoles.

Les syndicats sont donc, d’une part, une école élémentaire d’union et de solidarité de classe face aux capitalistes et à l’Etat, et, en même temps, des instruments d’intégration des travailleurs dans le système capitaliste et de leur assimilation à l’idéologie de marché. Ils sont également un instrument de domination de l’Etat - dans son sens le plus large -, de contrôle et de soumission des travailleurs de par leur rôle de médiation entre l’appareil d’Etat, les capitalistes et les bureaucraties syndicales. Ces dernières ne sont pas « ouvrières », mais bien bourgeoises parce qu’elles défendent et diffusent l’idéologie des classes dominantes.

L’indépendance des syndicats face au patronat et à l’Etat, ainsi que le pluralisme et la démocratie au sein des organisations syndicales, sont des présupposés indispensables si l’on veut éviter que les syndicats ne soient de simples instruments des patrons ou de vulgaires courroies de transmission du parti au pouvoir (qui, souvent, est un parti unique qui a fusionné avec l’Etat). Et qu’ils ne perdent ainsi, en conséquence, leur rôle de défense des intérêts de leurs membres pour passer à la défense de ceux du capitalisme, de l’Etat ou de la bureaucratie (comme dans l’ex Union soviétique et dans les pays soit disants « socialistes »).

Il est évident qu’on ne peut parler d’indépendance syndicale sans démocratie interne dans les syndicats. On ne peut parler non plus de réelle démocratie syndicale dans des syndicats politiquement dépendant des patrons (ou de l’Etat, qui défend bec et ongle la libre circulation des marchandises, mais entrave avec des chaînes la marchandise force de travail). Il est également évident que l’influence diffuse de l’idéologie capitaliste, qui découle du rôle du syndicat sur le marché, se cristallise de manière organisée et concrète au travers de la bureaucratie syndicale.

Cependant, les bureaucraties syndicales ne forment pas une couche homogène. Un de ses secteurs travaille main dans la main avec les patrons ou avec l’Etat-patron, devenant même un groupe de patrons au sein de leur organisation syndicale. Ce secteur accepte donc toutes les mesures ou les lois anti-ouvrières en se limitant à sauver leurs privilèges illégitimes, comme le font par exemple les dirigeants syndicaux liés au PRI au Mexique face à la réforme de la Loi Fédérale du Travail, ou la fraction de la CGT d’Argentine (…) qui ne bronche même pas contre la réforme de la loi sur les accidents de travail.

Un autre secteur de la bureaucratie syndicale, incarné en Argentine par la CGT « Azopardo » (du nom de la rue où siégeait l’historique Confédération générale du travail péroniste) et dirigée par Hugo Moyano, tout en tissant des alliances sans principe avec des partis capitalistes d’opposition pour mieux mettre sous pression le gouvernement, comprend qu’elle doit lutter pour certaines revendications justes et populaires afin de garder une base sociale forte comme instrument de négociation politique (et bien entendu, également comme source de privilèges).

Il existe enfin d’autres secteurs de la bureaucratie syndicale qui, par leurs origines ou pour des raisons historiques, sont combatifs et vont jusqu’à remettre en question le capitalisme et collaborent avec des partis anticapitalistes, mais tout en réduisant les marges de décision des assemblées de base et en se défendant contre toute concurrence qui mettrait en péril le verticalisme du noyau dirigeant - comme cela se passe, par exemple, dans la gauche du syndicat des métallos de la CGIL italienne, ou avec les dernières élections syndicales dans l’usine de céramique Zanon en Argentine.

Dans son offensive généralisée contre les travailleurs, le capital tente d’écraser toutes les résistances et solidarités (familiales, communautaires, de quartier, territoriales, ethniques, syndicales) pour nous ramener au XIXe siècle, avant l’existence des syndicats. Les bureaucraties syndicales ne sont pas capables de résister à cette offensive. Car, pour y parvenir, elles devraient être capables de mobiliser massivement derrière un projet anticapitaliste non seulement leurs propres troupes, mais aussi les chômeurs et les précaires.

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De sorte qu’aujourd’hui se combine à la fois la tâche de défendre les syndicats et celle de leur donner, en les démocratisant, une orientation anticapitaliste capable d’entraîner de vastes couches d’exploités et d’opprimés – aujourd’hui inorganisés – là où agissent des travailleurs syndiqués.

L’Organisation Politique des Travailleurs (OPT) (*) pourrait accomplir cette tâche à condition d’être démocratique et pluraliste. Elle se doit de rompre avec toute trace d’idée d’union nationale entre exploités et exploiteurs. Elle doit enfin consacrer un effort puissant à la formation politique de ses membres et de la société, par des publications régulières, une revue centralisatrice et politique, des écoles de cadres, des conférences et des plans d’études sur ce qu’est le capitalisme actuel, sur l’économie, sur l’histoire du mouvement ouvrier mondial, etc.

Les luttes qui se livrent aujourd’hui sur des bases communautaires ou territoriales doivent compter sur le soutien des syndicats combatifs. Tout comme les IWW (Travailleurs Industriels du Monde) des Etats-Unis avaient donné naissance à des syndicats combatifs au Mexique, cette alliance entre les luttes, entre les organisations extra syndicales et les syndicats de combat dans notre pays, peut être un facteur très important pour politiser et organiser nos frères de l’autre côté de la frontière et dont l’appui sera à son tour décisif pour nous.

Source :
http://www.jornada.unam.mx/archivo_opinion/autor/front/13/34522
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

(*) Organisation politique créée en août 2011 à l’initiative du Syndicat Mexicain des Électriciens (SME).