Agriculture et Réforme de la PAC : La « Good Food March » en Belgique

Sylvia Nerina 18 septembre 2012

Composée de plusieurs associations paysannes et environnementales (dont "Eurovia", la coordination européenne de la Via Campesina ; "Arc2020", les organisateurs du European Organic Congress ; le mouvement Slow Food ainsi que Friend of the Earth et bien d’autres), la Good Food March Européenne a mis en route des militants et des agriculteurs de plusieurs pays pour exiger que la Réforme de la PAC (Politique Agricole Commune) aille dans le sens d’une meilleure alimentation et de meilleures conditions de travail et de vie pour les agriculteurs, afin de préserver leur possibilité d’existence et notre sécurité alimentaire. Une demande qui va dans le sens tout à fait inverse de la philosophie de la PAC, véritable machine de guerre qui soumet l’agriculture aux intérêts des multinationales capitalistes de l’agro-industrie. Leur mois de mobilisation vient de se terminer par un rassemblement à Bruxelles le 19 septembre.

Cette année, et pour la première fois depuis ses 50 ans d’existence, la PAC va être réformée sous la houlette de la Commission Européenne (le Parlement européen doit prochainement « donner son avis »…) afin de décider des grandes orientations à donner à l’agriculture à l’horizon 2013-2020.

Pour l’ensemble des organisations paysannes et environnementales européennes, la nécessité de réformer la PAC est une évidence. Son application a été pour l’agriculture européenne (et mondiale), un désastre écologique, social et d’une grande incohérence économique. Elle a tenté de transformer l’agriculture pour l’adapter au marché mondial et à la loi du profit plutôt que de mettre en place des règles cohérentes avec la nature même de l’activité agricole (nourrir l’humanité), ce qui est dénoncé comme un non-sens depuis des années. Cette politique n’a pas seulement appauvri les terres et mis un gros point d’interrogation sur la sécurité alimentaire de nombreux pays défavorisés, mais elle a également amené, de 2003 à 2010, à la disparition de 20% des exploitations agricoles en Europe.

Les protestations viennent de plusieurs courants paysans et environnementaux, non seulement du Sud, mais aussi d’Europe. Car cette politique qui a jusqu’à maintenant traité la sécurité alimentaire comme une variable économique a mis le couteau sous la gorge de nombreux petits exploitants dans nos pays. Par ses règles de subsides et de régulation des prix à l’importation et à l’exportation, la PAC a sciemment fait presque disparaître du territoire européen certains types de cultures (en Belgique, le sucre par exemple), favorisant ainsi le regroupement des terres aux mains de quelques gros exploitants et une mainmise croissante des entreprises privés sur le « marché » agricole.

Prix agricoles et types de cultures

Les militants qui ont formés les caravanes de la Good Food March revendiquent que la réforme de la PAC mette un frein à cette dynamique destructrice. Ils demandent que celle-ci promeuve explicitement des pratiques agro-alimentaires durables qui permettront de sauvegarder la souveraineté alimentaire des pays mais aussi l’autonomie des petits exploitants agricoles face aux règles du marché mondialisé. Il serait nécessaire pour ce faire de réguler les prix de vente ou d’exportation non pas en visant le taux de profit maximal pour les grosses entreprises de l’agro-industrie qui n’ont alors plus qu’à « faire leur marché », mais bien en tenant compte des véritables prix de production durable et que ces prix soient justes et surtout stables. Ce juste prix pour la production agricole devrait d’ailleurs aller de pair, dans une politique européenne cohérente, avec un juste salaire permettant au travailleur/consommateur de rencontrer les prix corrects.

Cela passe par des mesures financières mais aussi par le choix de promouvoir certains types de cultures ; comme notamment des mesures incitant à la rotation des terres, même pour les protéines végétales (La PAC avait imposé dans l’après-guerre une forte spécialisation européenne dans la culture céréalière, ce qui a réduit de manière drastique l’ensemble des productions européennes riches en protéines végétales (pois, colza...) qui ne couvrent maintenant plus que 24 % des besoins des ; pour couvrir ses besoins, l’UE est donc obligée de se tourner donc vers l’extérieur, notamment vers le continent américain). Cela est nécessaire au maintient de la fertilité de ces terres, actuellement mise en danger par des pratiques de monocultures et de sur-utilisation de nitrates. Un enjeu de taille pour l’autonomie et l’avenir de la paysannerie européenne.

Car pour l’instant la tendance est à l’inverse de l’autonomie. Les règles de la PAC rendent les exploitations européennes complètement soumises à l’importation des intrants (alimentation animale, engrais, pesticides, carburants, machines agricoles lourdes,…), ce qui est peut-être un juteux calcul économique mondial, mais un désastre écologique et social pour les paysans du monde. Sont touchés : la paysannerie du sud qui se voit expropriée de ses terres au profit d’imposantes monocultures industrielles (16 millions d’Ha en Amérique du Sud), mais aussi le secteur agricole et d’élevage européen qui voit sa durabilité écologique et économique gravement affectée.

Ce calcul mondial est un serpent qui se mord la queue et dont les conséquences sont désastreuses. Les exemples ne manquent pas du peu de vision à long terme des eurocrates qui ont inventé ces règles. Ainsi, le secteur du sucre qui a été complètement détruit en Belgique à coup de subsides à la fermeture alors que la betterave est bien connue pour être extrêmement bien adaptée au type de terrain en Belgique. Et maintenant, à cause de conditions climatiques et d’utilisations énergétiques des ressources sucrières dont ils n’avaient pas tenu compte, le marché mondial du sucre continue d’être marqué par une forte volatilité des prix. Le prix mondial de référence du sucre brut a enregistré en 2010 une succession de pics et de corrections à la baisse avant d’atteindre en février 2011 son niveau le plus élevé depuis 30 ans. Autre exemple de désastre social : les plafonds imposés aux prix de vente dans le secteur du lait dont le seul résultat est la disparition des producteurs qui ne savent plus joindre les deux bouts.

Quelle réforme ?

Les organisations militantes qui font actuellement pression sur la réforme de la PAC demandent un changement radical du modèle ; ils veulent que l’UE passe d’un modèle qui donne la priorité à l’importation et l’exportation à un modèle de production agricole qui renforce l’agriculture familiale et coopérative tout en assurant le maintien de notre sécurité alimentaire. Cela passera bien entendu, comme dans d’autres secteurs, par une relocalisation de la chaîne de production (que la nourriture de la bête élevée en Belgique ne vienne pas du Brésil) et de vente.

Mais compter sur le bon sens de l’Union Européenne est-il réaliste ? Lorsque l’on voit le fonctionnement de ses institutions depuis ses débuts et le coup d’accélérateur qu’elle a mis ces dernières années dans une soumission de plus en plus serrée du travail à une logique néolibérale extrême, il ne semble pas vraiment plausible de penser que l’application de la PAC est une erreur de parcours et que l’UE rectifiera le tir. La PAC telle qu’elle a fonctionné jusque maintenant sert une logique très cohérente à ses yeux, dans laquelle les gens – tout autant les agriculteurs que les consommateurs - ne sont que des variables sur un tableau, et c’est dans ce sens qu’elle continuera, quelles que soient les conséquences sociales et écologiques.

Une « réforme » de la PAC telle que l’entendent ces militants ne sera possible qu’avec un changement radical du rapport de forces et la construction d’une toute autre Europe. C’est pourquoi le combat du monde agricole se jouera à la même échelle que le combat des travailleurs et dans la nécessaire alliance avec ces derniers.

S’informer :
Coordination européenne GFM : http://goodfoodmarch.zs-intern.de/fr/
Fédération des Jeunes Eleveurs et Agriculteurs : http://www.fugea.be/j/
Le sillon belge : http://www.sillonbelge.be/fr/page/le-sillon-belge-actualites-les-actualites/941.aspx