A propos d’une étude de la BCE : Trois leçons sur la crise en Europe

Alejandro Nadal 29 mars 2014

Le récit de la droite pour expliquer la crise en Europe a deux versants. Le premier considère que les gouvernements ont menés des dépenses irresponsables et que cela a débouché sur une crise de la dette souveraine. Le second insiste sur le fait que les « coûts salariaux élevés » dans les pays de la périphérie européenne ont provoqué la détérioration de leur compétitivité et entraîné un déficit insoutenable de leur balance courante (*) On suppose que cela a provoqué les déséquilibres structurels entre les économies ayant un excédent budgétaire et les pays déficitaires. Ces deux visions de la crise sont erronées, mais la droite insiste à les présenter comme une vérité absolue et les médias martèlement tellement cette fable que beaucoup de personnes ont fini par croire qu’il y a une part de vérité dans cela.

Pour la droite, cette vision des choses est utile parce que les autorités publiques et les travailleurs sont les coupables désignés : les premiers ont « dépensé au dessus de leurs moyens » et les seconds (à travers leurs syndicats) ont distorsionné les salaires et le marché du travail. Autorités publiques et travailleurs doivent donc en conséquence supporter l’ajustement nécessaire pour résoudre la crise. De là découle l’idée que l’austérité et la dévaluation fiscale sont des mesures justes et correctives. Ces deux mesures ont plongé l’Europe dans la plus pire crise de son histoire.

Les données disponibles n’étayent pourtant pas l’idée d’une irresponsabilité budgétaire : en 2007, année où éclate la crise aux Etats-Unis, les comptes publics des membres de l’Union européenne montrent une image positive. Le déficit public agrégé dans l’UE représentait 0,8% du PIB européen (et 0,6% dans la zone euro). La majeure partie des pays qui souffrirent ensuite le plus fortement de la crise avaient un bon bilan budgétaire et s’étaient ajustés aux critères du Traité de Maastricht et du Pacte de croissance et de stabilité. Mais à mesure que la crise a affecté les secteurs de l’économie réelle, les comptes publics ont commencé à se détériorer : la croissance moindre a frappé les revenus fiscaux et les plans de relance ont augmenté les dépenses. En 2008, le déficit public dans l’UE et dans la zone euro est respectivement passé à 2,3% et 1,9%. Autrement dit, la détérioration de la situation budgétaire est le produit de la crise et non sa cause.

C’est ici qu’intervient le second versant de la cosmovision droitière sur la crise : c’est l’idée que les travailleurs et les syndicats ont distorsionné les salaires en provoquant des pertes de productivités et que cela a provoqué la crise dans les balances extérieures des pays de la périphérie européenne. Selon cette vision, les « coûts du travail » auraient augmenté beaucoup plus dans la majeure partie des pays de la périphérie qu’en Allemagne et cela expliquerait le déficit de la balance courante de ces pays. La conséquence en termes de politiques économiques qui découle de ce diagnostic est simple : il faut imposer des restrictions salariales.

Mais il s’avère maintenant que la Banque Centrale Europe (BCE) vient de publier une étude sur le rapport entre le déficit dans la balance courante et les coûts salariaux dans les pays de l’Union européenne. Cette analyse jette en réalité aux orties toutes les interprétations officielles sur la crise et les politiques appliquées pour la résoudre, en particulier les politiques d’austérité budgétaire.

Utilisant des techniques statistiques standard, l’étude de la BCE établit que pour la période 1995-2012, les changements dans les soldes de balance courante ont précédé les changements dans les coûts salariaux unitaires. L’analyse démontre en même temps que les changements dans ces derniers ont eu très peu d’effets sur les changements dans les seconds. La détérioration des balances externes des pays de la périphérie n’est pas due aux augmentations des coûts salariaux. Il n’est donc pas vrai que les responsables en sont les syndicats, qui auraient exercé une pression irresponsable en faveur des salaires et provoqué la perte de compétitivité.

Ce point est important : déjà 23 pays européens ont signé le Pacte Euro Plus qui repose sur l’idée que la détérioration dans la compétitivité (due aux augmentations salariales) explique les déséquilibres entre les pays ayant une balance excédentaire avec ceux ayant un bilan déficitaire. Ce pacte établit que les pays signataires doivent adopter des mesures pour améliorer leur compétitivité des coûts. Une fois de plus, il est démontré que les bases néolibérales de ce pacte n’ont aucun fondement.

Les données révèlent que la crise n’est pas venue d’une attitude irresponsable en matière budgétaire, et qu’elle n’a pas non plus été provoquée par des augmentations salariales insoutenables. Par contre, l’un des facteurs les plus importants est celui des flux de capitaux : l’étude de la BCE conclut que ces flux sont bien plus liés à la détérioration de la compétitivité. Cela n’est pas surprenant : dans le contexte d’un secteur financier dérégulé, les crédits bancaires et le boom immobilier ont effectivement généré une forte distorsion. La conclusion est qu’il est nécessaire de contrôler les flux de capitaux, mais la droite préfère punir les travailleurs plutôt que de limiter la voracité du capital financier.

Source :
http://www.jornada.unam.mx/2014/03/19/opinion/029a1eco
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

(*) La balance courante est le solde des flux monétaires d’un pays résultant des échanges internationaux de biens et services (balance commerciale), revenus et transferts courants. La balance courante est un des composants de la balance des paiements.