1 650 000 pauvres…

Thomas Gunzig 30 mai 2013

Le « Café serré » de Thomas Gunzig de ce jeudi 23 mai sur la Première radio…

Bonjour Georges, bonjour tout le monde,

Alors, qu’est-ce que j’ai entendu sur nos antennes pas plus tard qu’hier ? Qu’est-ce que j’ai entendu ? Certains hôpitaux refuseraient de prendre en charge des malades parce que leur pauvreté ferait craindre qu’il ne payent pas la facture.

Alors là, mais alors là. Dans un premier temps je vous avoue ne pas avoir compris les cris d’indignation poussés par les uns et par les autres. Si ils sont pauvres, ils sont pauvres. Qu’est-ce que vous voulez qu’on y fasse ? Si vous avez une pizzeria et qu’un pauvre qui a faim veut une pizza gratuite, vous ne la lui donnez pas. Eh bien, si vous avez un hôpital et qu’un pauvre veut une dialyse, c’est la même chose, vous ne la lui faites pas. C’est comme ça qu’on fait. C’est comme ça qu’on a toujours fait. C’est ce qu’on appelle l’humanité dont le génie a inventé plein de trucs aussi chouettes que le supplice des brodequins, le gaz moutarde, Jan Peumans et le Schweppes Agrum. C’est comme ça qu’on a toujours fait.

Et puis en plus, cette pratique, en plus d’être chargée de pure humanité, apparaissait, je pense, à tout homme éclairé comme une pratique logique et socialement très saine. Soigner un pauvre, en quelque sorte, c’est prolonger sa longue souffrance d’être pauvre dans un monde de riches qui n’a rien à lui offrir. Imaginez un seul instant vivre sans pouvoir vous offrir un pantalon moutarde pour déambuler la deuxième quinzaine d’août à Knokke-le-Zoute, le cœur léger, la visa platinum, le vison mort et la Porsche Cayenne et devoir vous contenter — je ne sais pas moi — de lire des livres dans un parc public. Mais c’est une vie d’une tristesse infinie que celle d’un pauvre. Alors qu’emporté par la maladie, il irait passer du bon temps à la droite de Dieu.

Enfin, bref. Si donc, dans un premier temps, je n’ai rien trouvé de choquant dans cette nouvelle, dans un second temps, hé bien, dans un second temps, cette nouvelle, vous voulez savoir ce que ça m’a fait ? Hé bien, ça m’a fait peur. Je vous avoue que j’ai eu comme une angoisse qui est montée comme ça. Vous voulez savoir pourquoi j’ai eu peur Georges ? Mais j’ai eu peur parce que je me suis demandé si à force, les pauvres, parce qu’ils manquent de recul, parce qu’ils sont toujours un peu sur les nerfs, parce que on a parfois un peu de mal à leur faire comprendre les choses pourtant simple, je me suis demandé si tous les pauvres, ils n’allaient pas, tout d’un coup, finir par s’énerver. Parce qu’ils sont nombreux les pauvres. 15% des Belges selon les statistiques. 1 650 000 personnes. Nom d’un chien, c’est plus que l’armée russe qui ne compte que 1 million de soldats. Et beaucoup plus que l’armée belge qui ne compte que 38 000 personnes et dont un rapport nous disait il n’y a pas si longtemps qu’ils étaient un peu trop âgés et un peu trop gros.

J’ai peur ! J’ai super peur. Alors, j’imagine que vous allez me dire que parmi ce 1 650 000 personnes pauvres, il y a quelques enfants et quelques vieux et puis quelques malades. Des malades pas soignés. Hé bien, ça ne me rassure pas. Entre ces gamins qui n’ont pas du tout envie d’avoir la même vie que leurs parents et ces vieux qui en ont gros sur la patate d’avoir une vie si longue et si moche, ça fait des troupes très motivées.

Non, moi, tout ces pauvres, ça me fait peur. Ils sont 1 650 000. 1 650 000, imaginez un seul instant que cette information se sache. Imaginez qu’un journaliste ou qu’un chroniqueur en parle à la radio. Mais, les pauvres, ce nombre, ça va leur donner confiance. Ils vont se mettre à faire n’importe quoi. Des trucs de riches. Ils iront à Knokke comme si ils avaient le droit. Ils s’assoiront aux terrasses, ils s’attendraient à être servis. Ils iraient à la plage. Ils rigoleraient des pantalons moutardes. Des centaines de milliers d’enfants pauvres déboulant sur Lasne. Des centaines de milliers de vieux pauvres crapahutant vers Uccle, les étangs d’Ixelles ou les villas du Prince d’Orange. Des centaines de milliers de vieilles pauvres de super mauvaise humeur armées de sacs Aldi, tablier bleu pales et clapettes au pieds bloquant le quartier Schumman. Et tout ces 1 650 000 pauvres qui décideraient de concert de pisser contre les façades de la tour des finances.

Bon, je me suis dit tout ça et puis j’ai fini par conclure qu’on ferait peut-être mieux de les soigner. Même si c’est à l’oeil.

À mardi prochain.