Victor Serge et le léninisme libertaire

Philip Spencer 4 septembre 2013

Victor Serge (1890-1947) est une figure marquante du mouvement ouvrier international. Né à Ixelles, en Belgique, de parents russes (son véritable nom était Viktor Lvovitch Kibaltchitch), il fut durant sa jeunesse un militant actif du mouvement anarchiste, au sein duquel il fit ses premières armes comme journaliste révolutionnaire. Après la Révolution russe de 1917, attiré par le bolchevisme, il émigra en URSS et travailla pour la nouvelle Internationale communiste. Membre de l’Opposition de gauche au stalinisme, il fut arrêté à plusieurs reprises. Grâce à une campagne internationale, il fut libéré et quitta l’URSS en 1936. Plusieurs divergences l’amenèrent par la suite à la rupture avec Léon Trotsky, principal dirigeant de l’opposition communiste internationale. Ecrivain de talent, Serge est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques importants, de romans et de plusieurs centaines d’articles écrits pour la presse du mouvement ouvrier de l’époque (belge, entre autres). Dans ce texte, en rupture avec une certaine lecture « orthodoxe », Philip Spencer analyse ce qu’il appelle le « léninisme libertaire » dans la pensée et l’action de Victor Serge. (Avanti4.be)

Dans cet article, je veux examiner les rapports qu’entretenait Victor Serge avec la tradition politique du léninisme. On affirme souvent qu’il y a une tradition léniniste figée, clairement définie et dans laquelle il n’y a pas de place pour quelqu’un comme Victor Serge. Je souhaite démontrer le contraire, c’est-à-dire que Serge faisait partie de cette tradition, même si cela nous amène à repenser ce qu’était la tradition et ce qu’elle devait être.

Cette tentative se heurte bien sûr à un certain nombre d’embûches. Essayer de faire la rétrospective de quelqu’un, surtout si comme Serge, il n’avait ni le temps, ni l’envie de définir sa politique d’une façon précise et détaillée, est une entreprise très risquée. Après tout, Serge a écrit pour différents objectifs, pour différents publics, à différents moments et en différents lieux. Par conséquent, tenter de trouver une quelconque cohérence dans cette œuvre prolifique mais aussi très variée, est difficile, voire impossible.

Cependant, cela en vaut bien la peine. Victor Serge était un révolutionnaire d’un génie particulier, à la fois engagé et ouvert, à la fois radical mais pas dogmatique ou sectaire. Ses idées politiques étaient à la fois distinctives et constituaient une véritable source d’inspiration.

1. Le choix du léninisme

La Révolution russe a constitué pour Serge, comme pour beaucoup de ses contemporains, un tournant majeur dans sa vie politique. Sa décision d’entrer au parti bolchévique, au parti qui avait conduit avec succès la première révolution socialiste, l’a amené à dépasser l’anarchisme, à adopter une nouvelle perspective politique, le marxisme, et une nouvelle forme de politique, le léninisme, auxquels il avait été jusqu’ici hostile. Cela fut un choix difficile et controversé bien qu’il ne fut pas le seul à le faire [1] et malgré l’étendue de ses efforts pour intégrer des idées fondamentalement libertaires dans son léninisme. Néanmoins, il ne regrettera jamais ce choix. Il resta fidèle, malgré les énormes pressions personnelles et politiques qui furent exercées sur lui pendant quelques décennies, malgré l’exile, la déportation et un considérable isolement politique. Il n’a jamais succombé au stalinisme et ne s’est jamais laissé entraîner dans le réformisme social démocratique. Il restera profondément convaincu que la révolution bolchévique était une lutte historique de première ampleur et que le parti bolchévique en constituait la principale force.

En même temps, sa défense du léninisme n’était pas dogmatique ou bornée mais critique et réfléchie. Il en est venu à adopter une position au sein de la tradition léniniste qui peut être qualifiée de léniniste libertaire [2]. Ces termes n’étaient pas contradictoires, ils ne désignaient pas une entreprise impossible comme Trotsky le suggérait en le peignant comme un personnage indécis, incapable de prendre une position politique ferme [3].

Trotsky se trompe presque sur tout à propos de Serge. Serge est certainement resté marxiste, communiste démocrate, même admirateur de Trotsky jusqu’à la fin, mais il n’a pas cessé de le critiquer. Son marxisme critique, son léninisme critique, était le meilleur pour ça. Serge a démontré qu’il était possible de rester fondamentalement loyal envers l’expérience bolchévique tout en n’abandonnant pas ses facultés critiques. Serge a donc rendu des services historiques au léninisme.

Premièrement, il a montré que l’âge d’or du léninisme était un phénomène politique encore plus riche et plus large que ce qu’on avait coutume de dire. Il a montré par exemple que le léninisme n’était certainement pas monolithique, mais au contraire composé de différents courants qui l’alimentaient, qui lui permettaient de devenir puissant et dynamique, en un mot un mouvement et une organisation révolutionnaires. En effet, c’était précisément la capacité qu’avait le léninisme en 1917, d’agir comme pôle d’attraction magnétique qui l’a rendu si dramatiquement efficace.

Deuxièmement, l’interprétation que fait Serge du bolchévisme est aussi tout à fait crédible. Elle permet de mieux comprendre l’évolution du bolchévisme après 1917, le bolchévisme non pas seulement des heures de gloire mais aussi des moments de défaite. Serge était capable de montrer en tant que léniniste lui-même, comment le léninisme s’était gâté de l’intérieur, encore que cela ce soit passé dans des circonstances précises et spécifiques. Il est tout aussi faux d’ignorer les causes internes des défaites du bolchévisme que d’ignorer ses points forts et ses réussites. « A ne point reconnaître des erreurs anciennes, on risque de compromettre tout l’acquis du bolchévisme » [4].

Troisièmement, l’interprétation que fait Serge du léninisme est, tout compte fait, plus séduisante. Son interprétation libertaire lui donne un esprit ouvert, plus généreux que les autres versions, et nous incite notamment à nous souvenir des éléments foncièrement démocratiques qui composaient le cœur de la Révolution russe. Il est impossible, après avoir lu Serge, d’ignorer ou de sous-estimer l’importance centrale de cet aspect de la Révolution et du parti. La Révolution fut un exercice et une expérience dramatique de démocratie radicale et directe, et le parti léniniste a eu le rôle principal dans cet ultime drame tragique. L’angle sous lequel il voyait la Révolution était radicalement démocratique et par là même libertaire. Dans cette perspective, il était capable de juger à la fois de sa grandeur et de son déclin, de ses succès et de ses échecs.

Aujourd’hui cela à une grande importance politique. Nous vivons dans une époque pendant laquelle les horizons politiques ne semblent pas se situer plus haut que les étroites limites de la démocratie libérale, avec son souci obsessionnel des règles, des règlements et de la représentation. Il y a une autre tradition démocrate qui est facilement perdue, oubliée, la tradition de la démocratie directe (qui, bien sûr remonte à bien plus que 1917, à Rousseau et au-delà).

Il est nécessaire d’évoquer et de se rappeler cette tradition même aujourd’hui. 1917 fut l’un de ses meilleurs moments, peut être le meilleur, mais il y en a eu beaucoup d’autres. On peut citer entre autres, la Hongrie de 1956, Mai 68, Solidarité en 1980.

Cependant, on doit être conscient de la façon avec laquelle une démocratie radicale peut décliner et se transformer en son opposée. On doit se défendre, non pas seulement contre ses dangers externes, mais également contre les dangers internes d’une telle émancipation. Cette défense peut seulement être conduite au sein d’une tradition qui place la démocratie radicale au premier rang de toutes les revendications.

Au début des années 30, Serge a résumé les implications politiques de cette ligne de pensée de la façon suivante : « Il ne faut pas dissimuler que le socialisme a en lui-même des germes de réaction. Sur le terrain russe, ces germes ont donné une fameuse floraison… Ce système est en contradiction absolue avec tout ce qui a été dit, proclamé, voulu, pensé pendant la révolution proprement dite. Il suffit de se rappeler les idées de Lénine sur l’Etat-Commune, grande démocratie ouvrière, démocratie dans les réalités et non dans les textes, que devait être le système des Soviets… La réaction au sein de la révolution met tout en question, compromet l’avenir, les principes, le beau passé même de la révolution, fait naître pour elle un danger intérieur beaucoup plus réel à l’heure présente que les dangers extérieurs dont on parle tant – précisément parfois pour ignorer les premiers… En définitive, ma conviction est que le socialisme ne vaincra ici et ailleurs, ne s’imposera que s’il se montre supérieur au capitalisme, et non dans la fabrication des tanks, mais dans l’organisation de la vie sociale ; s’il offre à l’homme une condition meilleure que le capitalisme ; plus de bien être matériel, plus de justice, plus de liberté, une dignité plus haute. Le devoir est de l’y aider ; le devoir est donc de combattre les maux qui le gangrènent. Le devoir est double : défense extérieure et défense intérieure. » [5]

2. Le parti et la classe ouvrière

Ce double devoir trouve ses racines dans le chemin particulier qui a conduit Serge vers le bolchévisme. Bien que Serge ait rompu définitivement et fondamentalement avec son passé anarchiste en 1917, il ne rejetait pas complètement la totalité de cette expérience. Il serait plus juste de dire qu’il intègre quelques éléments cruciaux de son passé libertaire dans son nouvel engagement bolchévique. L’élément catalyseur de son adhésion au bolchévisme était le sentiment radical que l’anarchisme avait échoué à un moment crucial. Serge appelait cela « la navrante et indescriptible faiblesse du mouvement anarchiste ». « C’était notre propre faute, en tant qu’anarchistes… nous étions incapables de tenir notre rôle, d’organiser un mouvement de masse, fondé sur des idées politiques, d’organiser en son sein une élite intellectuelle sérieuse et respectable ». [6] Selon Serge, les bolchéviques au contraire avaient réussi, là précisément où les anarchistes avaient échoué. Les bolchéviques avaient rempli le rôle que les anarchistes eux-mêmes auraient du jouer ; en fait, ils s’étaient comportés exactement comme les anarchistes auraient du le faire. « Pendant longtemps, d’autres auraient du faire face aux responsabilités que les anarchistes étaient incapables d’assumer. Ils ont fait le travail que nous ne pouvions pas faire. Ces personnes ont merveilleusement bien accompli leurs tâches pendant deux ou trois ans ».

Cependant, Serge allait maintenant plus loin. Dans un article qui parût dans l’organe révolutionnaire syndicaliste « La Vie Ouvrière », Serge a expliqué clairement cette logique, en soulevant directement la question du besoin d’un parti. Dans cet article, il soutenait que les syndicalistes révolutionnaires auraient, dans les circonstances auxquelles faisaient face les bolchéviques en Russie, étaient obligés, « de par la simple logique des faits », d’agir comme ils l’avaient fait. Le besoin d’un parti était exigé par la situation. « Une minorité active a montré l’exemple, a suggéré des résolutions, lancé des slogans, mobilisé les énergies… Cette minorité, supposons quelle soit syndicale, assume maintenant le gros des responsabilités… Les masses les suivent, les soutiennent et créent aussi, mais seulement en en étant très peu conscientes. N’est-il pas indispensable pour les militants de cette minorité active, qui connaissent tout, s’apprécient et se comprennent les uns les autres, partagent un fonds commun d’idées, de se concerter avant d’agir, de chercher à constamment joindre leurs efforts vers un seul objectif commun… N’est-il pas sage de leur part de se doter d’une discipline et de chercher à se contrôler les uns les autres dans un esprit de camaraderie. C’est ce qu’ils feront. En d’autres termes, ces syndicalistes (qu’ils s’appellent fédération, ligue, union ou autre a peu d’importance) formeront un parti. » [7]

Cet article contient les thèmes-clés du nouveau bolchévisme de Serge. Pour commencer, il a repris le premier argument léniniste selon lequel le besoin d’un parti était exigé de par l’inégale conscience des masses. En réalité, il pensait plutôt qu’il appartenait à tout groupe, majoritaire ou minoritaire, de proposer ses propres idées, de faire des suggestions, d’avancer des arguments, et de rallier du monde.

La question du leadership se posait elle-même précisément en ces termes. D’après Serge, les bolchéviques avaient pris le pouvoir en 1917 parce qu’ils avaient su gagner le respect, parce que leurs solutions avaient un sens, parce qu’ils montraient le chemin à suivre. « Les gens les ont suivis à cause de leur capacité à voir loin et profondément. » [8] Le programme des bolchéviques répondait à leurs attentes de base. « Ce qu’ils veulent, donc, le parti l’exprime à un niveau conscient et puis l’exécute. » [9]

Un tel leadership n’était pas, comme les anarchistes l’avaient craint, une tutelle ou un nouveau despotisme pesant sur les masses. Celles-ci n’étaient pas inertes, dociles, passives, ou désireuses d’être dirigées dans n’importe quelle direction. L’explication de Serge est une explication dialectique, qui présente une relation active entre la classe et le parti, une relation interactive au sein de laquelle chacun façonne l’autre et où les deux parties se trouvent dans une certaine mesure transformées par la confrontation. Le parti ajuste ses idées préconçues, change de forme et de taille. La classe évolue d’une manière plus confiante, plus audacieuse, plus imaginative. Elle découvre des capacités et des talents qui, en temps normal, sont enterrés.

Cependant, il s’avère que la version que donne Serge du « parti communiste en temps de révolution » présente un problème pour la tradition léniniste. En effet, il existe une autre version des rapports entre le parti et la classe, une version qui considère différemment le leadership du parti, qui est vu plutôt comme un leadership au-dessus de la classe ouvrière qu’un leadership gagnant l’assentiment de celle-ci, tel que Serge le voit. L’explication classique de cela figure dans le texte de base de Lénine sur le parti, « Que faire ? ». Dans cet ouvrage, Lénine considère la relation entre le parti et la classe ouvrière vraiment différemment. Dans un certains sens, le rôle dirigeant du parti (l’avant-garde) est déjà déterminé parce que le parti possède la théorie exacte, une théorie qui devance la pratique, une théorie identifiée comme une science (le marxisme ou le socialisme scientifique). Une vérité qui est et peut être déjà connue. Il s’agit d’une théorie extérieure à la classe ouvrière.

Comme Lénine l’affirme, paraphrasant Kautsky, la théorie doit être importée du dehors, pour être introduite au sein de la classe ouvrière. Cette théorie a été créée par des intellectuels, en dehors de la lutte de classes, au-dessus de la portée de la classe ouvrière. Dans la mesure où le parti doit toujours se battre pour le pouvoir, cela est davantage destiné à convaincre des éléments rétrogrades qu’à autre chose. La pratique politique dans ce schéma n’est pas essentiellement une question de mobilisation, d’inspiration, mais d’éclaircissement. Le rapport parti-masse se résume donc à une relation entre une minorité active et une masse passive.

Cette version pose un double problème. Tout d’abord, cette théorie est incapable de fournir les explications satisfaisantes sur ce qui s’est passé en 1917. Comme en témoigne les histoires révisionnistes qui sont sorties ces dernières années [10], la relation parti-classe était quelque peu différente de celle dépeinte dans « Que faire ? ». La version de Serge est pour le moins plus précise et réaliste. En fait, Serge fut le premier à montrer, dans son histoire de la révolution, que la classe ouvrière avait été à plusieurs occasions en avance sur le parti, qu’elle avait été plus active que ses dirigeants qui furent obligés de courir pour la rattraper.

En pratique bien sûr, Lénine fut contraint, dès 1905, d’abandonner les idées contenues dans son texte « Que faire ? ». Cette année là, la création spontanée des Soviets (« les masses créent aussi »), l’ont amené à dire que les masses étaient plus militantes, plus gauchistes que le parti, que le parti était une force politique conservatrice. A nouveau en 1917, en arrivant à la gare de Finlande, Lénine attaqua ce conservatisme et l’indécision qui caractérisaient les dirigeants du parti. Le parti devait travailler dur pour gagner le respect, asseoir son rôle dirigeant. Il y parvint, non pas en imposant des tactiques et stratégies, mais en tirant des leçons de la créativité de la classe ouvrière et en formulant une stratégie qui prenait les Soviets comme point de départ. D’où le slogan : « Tout le pouvoir aux Soviets » [11].

En second lieu, il apparaît que les arguments de Lénine étaient quelque peu dangereux. Il n’y a en effet qu’un pas entre les éclaircissements apportés dans « Que faire ? » et la croyance que le parti détient le monopole de la vérité, que par définition le parti sait tout, qu’il possède la vérité que les masses ne pourront jamais avoir. Dans le contexte historique de la Russie pendant et après la guerre civile, cette mentalité commença à pénétrer de plus en plus fortement dans le parti. Etant donné que la base ouvrière du parti se réduisait de plus en plus, du fait de la guerre, des dévastations et des maladies, le parti s’est petit à petit retrouvé complètement assiégé et isolé, et finalement contraint de compter uniquement sur lui-même et ses propres ressources. Le parti s’est progressivement substitué à la classe ouvrière. Serge a vu cette mutation, il l’a observée et décrite graphiquement dans son histoire de la révolution (« L’An Un »). En tant que marxiste, Serge plaçait sa théorie du parti dans le cadre d’une compréhension précise des circonstances matérielles réelles dans lesquelles il se trouvait lui-même. Cela constituait maintenant une grande différence entre Serge et les anarchistes. Le problème n’était pas simplement objectif. On assistait en effet à un développement de la tentation subjective de ne plus seulement considérer comme une nécessité mais aussi comme une bonne chose les nouvelles relations qu’entretenait le parti avec la classe ouvrière.

Le problème était qu’il y avait une faible conscience au sein du parti de la distance parcourue depuis 1917. Cela peut s’expliquer autant sur le plan théorique que sur le plan pratique. Bien qu’en pratique Lénine ait laissé tomber la théorie avancée dans « Que faire ? », il ne l’avait jamais reformulée. Par conséquent il n’y avait pas de barrière théorique à franchir à l’intérieur du parti. Le danger était faiblement perçu. Personne n’avait véritablement conscience du tournant.

Si le parti était par définition d’avant-garde, le fait que les masses refusent de le suivre pouvait s’expliquer par leur caractère relativement retardataire. Comme Samuel Farber l’a récemment montré, cela représentait un danger sérieux en cas de prise de pouvoir par le parti car il n’y avait aucun contrôle qui s’exerçait [12]. Serge avait déjà vu cela. Attiré non pas par la théorie bolchévique mais par son rôle de dirigeant démocratique en 1917, Serge avait la capacité de voir plus clairement et plutôt que les autres la distance parcourue et quelles étaient les dangers.

La vérité qui « illumina le ciel » fut la rébellion de Kronstadt. Une fois de plus, le problème n’était pas engendré par la situation et les efforts nécessaires que devait faire le parti dans ces circonstances extrêmement difficiles. Le problème était d’ordre subjectif. Serge était parfaitement prêt à accepter que la situation objective était très sérieuse et pouvait bien avoir ouvert la voie de la contre-révolution.

Ce qu’il ne pouvait pas accepter, c’étaient les justifications avancées par les dirigeants du parti concernant la répression de la rébellion de Kronstadt. Les dirigeants (particulièrement Zinoviev), « ont trompé l’organisation du parti, tout le prolétariat de la cité » avec des mensonges délibérés sur les généraux blancs qui s’étaient emparés de Kronstadt. « Il eut été facile, plus politique et plus socialiste, après la victoire militaire, de ne pas recourir au massacre. Le massacre qui suivit fut monstrueux. » La réponse de Kronstadt a illustré la mentalité autoritaire qui s’était développée au sein du parti après 1917 et en complète contradiction avec l’esprit de 1917. « Pour raisons de prestige et par excès d’autoritarisme, le parti a refusé d’accepter la médiation. » [13] Le parti ne pouvait pas accepter que les exigences de Kronstadt soient un tant soit peu légitimes et sincères, même si peu de temps plus tard, il acceptait implicitement la plupart d’entre elles avec l’adoption de la Nouvelle Politique Economique qui reprenait à son compte de nombreuses exigences formulées par la rébellion. En un mot, il ne pouvait pas accepter d’avoir fait des erreurs qui fussent visibles de l’extérieur. « Les revendications de Kronstadt étaient si légitimes, si peu contre-révolutionnaires en réalité et si faciles à satisfaire, qu’aux heures même où l’on fusillait les derniers mutins, Lénine satisfaisait ces revendications en faisant adopter la Nouvelle Politique Economique. » Cependant, sa position était toujours léniniste dans la mesure où il ne tournait pas le dos à l’idée du besoin du parti. Même dans les circonstances extrêmes de 1921, il n’y avait pas de choix pour le parti. La seule alternative pour les bolchéviques en 1921 était la contre-révolution.

Cependant, à la différence des anarchistes, Serge ne considérait pas la rébellion de Kronstadt comme le présage d’une nécessaire ou nouvelle troisième révolution contre le parti. « Les meneurs de l’insurrection, les anarchistes et les socialistes-révolutionnaires, espéraient une troisième révolution contre la dictature du parti. Ils ne voyaient pas que le pays épuisé dont l’avant-garde révolutionnaire était décimée n’avait plus, ni les ressources morales ni matérielles, ni les hommes ou les idées d’une révolution plus socialiste. Ils souhaitaient déchaîner les éléments d’une tourmente purificatrice, ils n’eussent pu en réalité qu’ouvrir les portes à une contre-révolution paysanne d’abord, dont les blancs et l’intervention étrangère eussent promptement tiré parti. Kronstadt insurgée n’était pas contre-révolutionnaire, mais sa victoire eut amenée – infailliblement – la contre-révolution. » Bien qu’il reconnaissait la nécessité de mettre fin à la révolte, Serge n’était cependant pas prêt à passer l’éponge sur les responsabilités des dirigeants, leurs erreurs historiques et les conséquences de tout cela. « A cette époque, Lénine a commis la plus grande erreur de sa vie. » [14] « Les erreurs de Lénine ont entraîné des effusions de sang et la souffrance du peuple russe. Pourquoi le cacher ? Nous n’avons nul besoin de la menteuse légende d’un Lénine infaillible ». [15]

Mais en même temps, Serge continuait de penser que malgré ses erreurs, le parti demeurait essentiel. Le parti était toujours le parti de la révolution. Même en 1939, alors qu’il s’était brouillé avec Trotsky sur ce point et d’autres, Serge continuait d’affirmer (contre Ciliga par exemple) que la résistance saine contre la bureaucratie et la répression venait de l’intérieur du parti. « Tous ceux qui aspirent au socialisme se trouvent à l’intérieur du parti ». [16] « En dépit de ses fautes et de ses abus, le parti bolchévique est à ce moment la grande force organisée, intelligente et sûre à laquelle il faut, malgré tout, faire confiance. La révolution n’a pas d’autres armatures. »

Cependant, c’était en tant que léniniste fidèle que Serge critiquait le parti au nom de Kronstadt et en tant que léniniste fidèle au parti de 1917. C’était le parti qui, même sous Lénine, avait abandonné momentanément sa propre et réelle tradition révolutionnaire.

2. La vie interne du parti

Serge avance le même genre d’arguments pour la vie interne du parti. Une fois encore, il a commencé par ressentir le besoin de dépasser l’anarchisme. Selon lui, les divisions internes du parti empêchaient les anarchistes de présenter un programme commun et cohérent. « Vous voyez tous ces copains, sincères et dévoués, ils se haïssent et se calomnient les uns les autres ». [17] « De par leurs divisions, et leur manque d’organisation et de discipline, les anarchistes étaient incapables de toute initiative pratique. L’énergie et les capacités de chacun étaient gaspillées. Ils constituaient un groupe amorphe, sans contours bien définis ou d’organes dirigeants. » De leur côté, les bolchéviques agissaient de concert : « Qu’est-ce que le parti communiste en temps de révolution ? C’est l’élite révolutionnaire, puissamment organisée, disciplinée, obéissant à une direction conséquente, marchant vers un seul objectif clairement défini » [18].

Une fois encore, c’est l’observation de la vie réelle du parti qui l’a convaincu. En 1917, le parti bolchévique renvoyait l’image d’un parti dynamique, démocratique à tous les niveaux. Il comprenait une nouvelle génération politique de militants qui s’étaient engagés au moment de la révolution et qui transformaient la vie interne du parti et sa structure. En 1917, le parti était un mélange d’anciens et de nouveaux éléments. Les uns n’auraient pu fonctionner sans les autres. [19] Ce point doit rester présent à l’esprit, particulièrement quand la question de la loyauté du parti est posée. Aussi braves et dévoués qu’aient été les anciens qui avaient construit une organisation, leurs efforts auraient échoué s’ils n’avaient bénéficié de l’adhésion et de la vitalité de la génération de 1917. C’était parce que le parti était si ouvert, si réceptif à cet afflux, qu’il était si dynamique.

Par ailleurs, pendant cette période, le niveau de débat était extrêmement élevé et la passion pour les discussions politique très intense. Les débats portaient sur toute une gamme de sujets, des considérations tactiques aux questions de l’art, de la culture, en passant par des réflexions sur l’avenir. Différents points de vue étaient développés mais peu de gens s’engageaient sur le chemin de la division. Pour préserver la doctrine du centralisme démocratique, les décisions étaient prises et tous les camarades étaient invités à s’y conformer même s’ils avaient exprimé un désaccord avant. Cependant, comme le remarque Serge, même les désaccords qui touchaient aux questions fondamentales ne conduisaient pas à la différence de ce qui devait se produire plus tard, à l’exclusion ou à l’expulsion du parti. L’idée de renvoyer quelqu’un parce qu’il avait adopté une position rejetée par le parti n’existait pas.

Prenons comme exemple le débat qui eut lieu au sein du parti sur la composition du nouveau gouvernement révolutionnaire après la prise de pouvoir. A l’ordre du jour figuraient non seulement la question d’une large coalition gouvernementale, mais aussi l’exclusion de ce gouvernement de deux dirigeants du parti Lénine et Trotsky. Plusieurs des dirigeants du parti avec parmi eux de grandes figures, étaient en faveur de cela. Par conséquent, le débat fut extrêmement sérieux. En effet, il est difficile de concevoir qu’une question plus grave ait agité le parti pendant cette période.

Voici comment Serge décrit les choses : « Dans toute l’histoire du mouvement de la classe ouvrière, nous ne connaissons pas de crise aussi sérieuse que celle là, qui ait été si simplement et judicieusement résolue. Le parti bolchévique a ici montré ses grandes qualités, son habileté à penser collectivement, sa discipline, sa morale inébranlable, ses recherches exploratoires des différences et le peu d’importance qu’il accordait à la fierté personnelle parmi les militants. » [20] Les débats étaient à la fois larges et profonds, et cependant résolus. Les questions les plus fondamentales ont été examinées et ont abouti à des décisions qui ont toutes été réalisées. Bien que les désaccords étaient intenses et portaient sur des points fondamentaux, les gens pouvaient continuer de travailler ensemble tout en restant efficaces.

Par-dessus tout, les dirigeants du parti menaient en persuadant, non pas en contraignant. Les portraits de Lénine et de Trotsky dressés par Serge sont particulièrement intéressants ici. « Ils ne furent pas des leaders dans le sens que l’on a accordé à ce mot depuis l’existence du Duce, de Gazi, du Fürher et du « leader bien aimé » en URSS (Staline). Leur popularité ne fut fabriquée ni imposée ; elle s’est développée spontanément grâce à la confiance qu’ils surent gagner… Ils furent seulement les premiers parmi les camarades et ils auraient accueillis froidement le dangereux imbécile qui aurait décidé de les placer au dessus des camarades et au dessus du parti. La vie du Politbureau et du Comité Central était de tout temps collective. Le parti discutait, des tendances apparaissaient et disparaissaient, et les éléments d’opposition existaient continuellement au grand jour pendant toute la Guerre civile. » [21]

Toutefois, Serge fut capable de voir comment et pourquoi cette pratique profondément démocratique changea après 1917, comment les bolchéviques eux-mêmes adoptèrent une pratique différente, comment le parti changea intérieurement. Le moment décisif fut encore 1921 et Kronstadt. Les discussions à l’intérieur du parti embrassèrent une fois de plus un domaine large et profond. Dans le courant de gauche du parti, les Centralistes Démocratiques et l’Opposition Ouvrière, critiquèrent de plus en plus durement l’autoritarisme du parti, sa politique sur le contrôle ouvrier, sur la liberté de la parole, et la répression par la Tchéka. La direction du parti conclu que, pendant que des concessions économiques étaient faites par nécessité (dans ce sens là, les exigences de Kronstadt furent implicitement et rétrospectivement légitimes), le parti devait politiquement suivre la voie opposée. Plus grande était la libéralisation économique, plus grand devait être la répression politique. Plus on poursuivait la libéralisation économique, plus on devait par nécessité réprimer politiquement. Cela fut une erreur fatale, affirma Serge. Il critiqua en particulièrement l’interdiction des fractions au Xe Congrès du parti. Bien que cette mesure fut adoptée en tant que mesure provisoire d’urgence, l’urgence selon Serge, se trouvait dans la direction opposée.

Ceci fut le résultat de l’incapacité du parti d’admettre ses erreurs devant la classe ouvrière. Ceci eut aussi pour conséquence, à l’intérieur du parti, de refuser les critiques qui auraient souligné cet échec. Serge refusa l’argument de Lénine affirmant que, en battant en retraite (car c’était bien le véritable sens de la NEP), le parti ne pouvait pas se permettre la moindre division. Pour Serge, la force du parti bolchévique en 1917 fut précisément son haut niveau de démocratie et de débat interne. Maximiser le débat n’était pas contradiction avec l’unité d’action. Inversement, l’absence de débat minerait maintenant la grande puissance du parti. Cela mènerait à un régime très différent, très malsain, et, même très pernicieux. Une culture du chauvinisme de parti se développa, une obsession de l’unité à tout prix. Le résultat fut fatal pour le parti. Les débats, les discussions entre camarades, devinrent impossibles puisque chaque désaccord fut interprété comme une déloyauté envers le parti et une force sapant son unité. Au moment où Trotsky lançait sa campagne pour la démocratisation du parti en 1923, la mentalité « patriotique » avait minée le parti. Trotsky lui-même sentit qu’il était impossible de soutenir pleinement la campagne. Comme il l’a dit lui-même : « Je sais que l’on ne peut avoir raison contre le parti. » A l’époque, il travaillait sur une critique profonde et dévastatrice de la direction du parti et de sa politique. Sa résultante position contradictoire fut facilement exploitée par ses adversaires.

En premier lieu ce furent des débats ouverts et démocratiques à l’intérieur du parti qui avaient attiré Serge au léninisme. Sa décision d’entrer ouvertement dans l’opposition en 1923 était donc bien conséquente au léninisme qu’il avait adopté. Une fois de plus il possédait un repère lui permettant de mesurer la dégénérescence du parti. Une fois de plus il était clairement conscient de comment et pourquoi ce processus s’était développé. Ce fut le résultat de choix spécifiques faits dans des circonstances spécifiques. Des choix dont un léniniste libertaire plus que tout autre, verrait la signification et la logique.

Le débat entre Serge et Trotsky à la fin des années 30 au sujet des fins et des moyens, l’illustre pleinement. Dans une critique de l’ouvrage célèbre de Trotsky « Leur morale et la nôtre », Serge a mis en lumière l’échec de Trotsky à reconnaître l’importance de l’élément subjectif, la création à l’intérieur du parti d’une culture et d’un mécanisme que Staline sut facilement manipuler et contrôler sans beaucoup de résistances internes. La dégénérescence interne peut être établie au moment de Kronstadt. A la fin, un déclin parallèle eut lieu dans les relations d’un côté entre le parti et la classe et, de l’autre côté, dans le régime interne du parti. « L’épisode de Kronstadt pose à la fois les questions des rapports entre le parti du prolétariat et les masses, (et) du régime intérieur du parti » [22].

La démocratie radicale du parti de 1917 a disparu. Identifier ce fait, refuser d’affirmer « l’infaillibilité de la ligne générale de 1917-1923 », comme Serge l’a fait, ce n’est pas cesser d’être léniniste. C’est le parti qui a changé, non Serge.

4. L’Etat-Commune

En dernier lieu il reste la question du programme du parti, sa stratégie, sa vision même. Serge fut attiré par le léninisme parce qu’il semblait proposer un programme réaliste et une voie conduisant à une société libertaire. Ici aussi, Serge dépassa l’anarchisme, adoptant le marxisme en tant que « théorie nettement définie, donnant une vue précise des faits et des possibilités » [23]. Même après s’être amèrement brouillé avec Trotsky à la fin des années 30, Serge continua à considérer le marxisme comme le point de référence indispensable – encore qu’il ait reconnu que « le marxisme était maintenant menacé, à la suite de sa fulgurante victoire pendant la révolution russe, par une démoralisation indescriptible. Il serait futile de prétendre autrement ». Toutefois, Serge était convaincu que « la pensée scientifique ne peut pas régresser plus bas que le niveau marxiste, et la classe ouvrière ne peut pas se passer de cette arme intellectuelle… Le marxisme devra subir de nombreuses vicissitudes de la fortune, peut-être des éclipses même. Son pouvoir, déterminé par le cours de l’histoire, ne paraît pas moins inépuisable. Parce que sa base est la connaissance intégrée à la nécessité d’une révolution » (24).

L’accusation de Trotsky que Serge était un « ex-marxiste » est donc totalement dénuée de fondement. Cette attaque est d’autant plus absurde que ce fut Trotsky qui élabora la version marxiste à laquelle Serge adhéra en premier lieu. La théorie de Trotsky de la révolution traça la voie vers une révolution couronnée de réussite en Russie, la révolution qui fut, comme Serge l’a exprimé, « ardemment internationaliste et libertaire ». En identifiant cette théorie comme étant l’inspiration de la stratégie bolchévique en 1917, Serge insistait sur un point d’une grande importance. Comme l’on noté d’autres historiens, c’est la seule base qui s’offrait au parti pour mettre en avant sa stratégie révolutionnaire en 1917. Comme Marcel Liebmann l’a dit, il y avait « un rapprochement décisif entre les théories et la révolution prolétarienne de Trotsky et la stratégie léniniste en 1917 » [24].

Ce fut important pour trois raisons. Tout d’abord, ceci renforça le point de vue qui affirme que le léninisme en 1917 était le fruit de différentes influences et contributions. Si une personne nouvelle au parti (Trotsky n’adhéra au parti qu’au milieu de 1917 mais il fut coopté immédiatement à la direction du parti) contribua à la stratégie fondamentale, ceci révèle l’ouverture et la diversité inhérente alors au léninisme.

Deuxièmement, ceci prouve d’avantage d’évidence que Serge est resté un léniniste lorsqu’il entra ouvertement dans l’Opposition de gauche en 1923. Sa défense de Trotsky fut entièrement conséquente à son adhésion au léninisme en premier lieu. Encore une fois c’est le parti qui a changé, non Serge.

Troisièmement, ceci montre encore une fois pour quelle raison Serge fut attiré par le bolchévisme d’un point de vue anarchiste et comment il fut capable d’intégrer les thèmes libertaires dans son nouvel engagement. Parce qu’un argument clé de la révolution permanente fut que les ouvriers de la Russie n’acceptèrent pas de limiter leurs revendications révolutionnaires à celles prévues par la théorie menchévique des étapes. Les anarchistes avaient toujours bien évidemment considérés la théorie marxiste de l’histoire comme une contrainte pour la créativité et la spontanéité des masses. Il était prévisible qu’un argument marxiste qui révèle d’autres arguments marxistes comme étant politiquement conservateurs allait plaire à certains comme Serge. Cet intérêt fut d’autant plus renforcé par les reproches fait par certains marxistes que Lénine c’était converti lui-même à l’anarchisme, qu’il avait trahi Marx pour Bakounine !

Bien évidement, la véritable question centrale en 1917 fut le problème de l’Etat. Le caractère libertaire du léninisme en 1917 fut le plus amplement évident dans la revendication insistante que les ouvriers russes puissent détruire l’Etat capitaliste et qu’ils se gouverneraient eux-mêmes. Au milieu de la révolution, Lénine prit le temps de préparer son ouvrage le plus important « L’Etat et la révolution », qui mettait en avant un programme détaillé sur la démocratie radicale. Serge considéra la vision de l’avenir décrite dans « L’Etat et la révolution » comme un acte de propagande mais aussi comme étroitement lié à la stratégie politique des bolchéviques. Il les vit déjà engagés dans les préparatifs pour démolir et détruire la machine de l’Etat, ayant entièrement recours à l’initiative et à l’élan des masses. En fait, au cours de l’année 1917, il y avait une situation de double pouvoirs : d’un côté le pouvoir des ouvriers, fondé sur les soviets, une démocratie directe, une démocratie ouvrière ; de l’autre côté, le pouvoir de l’Etat établi et officiel. Ces différentes formes de pouvoir se heurtent en 1917.

Ce modèle fut inspiré, au sein de la tradition marxiste, par la Commune de Paris, et Serge se référa explicitement à la prise de pouvoir en ces termes là. La révolution créa, selon Serge, un « Etat-Commune ». La décision des bolchéviques de liquider l’Assemblée Constituante, un acte qui a depuis lors enragé les libéraux-démocrates, fut considérée particulièrement par Serge comme nécessaire et inévitable. Une forme de démocratie directe comme les soviets remplaça une forme de démocratie indirecte. Les bolchéviques apparaissaient plus représentatifs de la classe ouvrière, plus proches de cette classe, plus responsables que tout autre formation politique.

Le basculement en faveur des bolchéviques eut lieu au niveau des soviets. La démocratie indirecte, fondée sur le suffrage universel, apparaît bien inférieure, insensible aux changements d’opinion, incapable d’indiquer la dynamique révolutionnaire de la classe ouvrière. L’inspiration fondamentale de l’adhésion de Serge au léninisme fut donc foncièrement démocratique.

Ce fut aussi par conséquent la base sur laquelle il jugea le déclin de la révolution et sa transformation en une contre-révolution stalinienne. A la différence de quelques autres opposants, Serge a compris le rôle joué par le parti lui-même dans cette dégénérescence. Il identifia en particulier un nombre d’erreurs cruciales créées par le resurgissement de la mentalité autoritaire.

En premier lieu la vie des soviets fut opprimée par le parti lui-même. Bien évidement, la classe ouvrière était en train de disparaître dans la Guerre civile et la famine, mais les bolchéviques eux-mêmes ont accéléré ce déclin, en réprimant les autres partis. Les bolchéviques négligeaient de plus en plus les soviets et préféraient opérer indépendamment et utiliser le parti comme substitut (dans un sens, ceci fut un retour vers leur ancienne hostilité envers les soviets, que Lénine a combattus en 1905). La fin du pluralisme politique, de la liberté de parole et de la libre association coupa le parti de sa propre source de pouvoir. Il avait gagné le pouvoir pendant la révolution dans les conditions d’un débat ouvert avec les autres tendances politiques. Maintenant il détenait le pouvoir sans aucune référence ou vérification.

Deuxièmement, il y eut un déclin dans le contrôle ouvrier, inévitable peut être dans une certaine mesure mais aussi accéléré par le parti. Les bolchéviques voulaient mettre la production en route à n’importe quel prix politique grâce à l’adoption du taylorisme [25].

Troisièmement - et c’est le plus important -, la répression fut utilisée, non pas seulement en tant que mesure exceptionnelle d’urgence, mais aussi sans limite, se plaçant de plus en plus au dessus de toute critique. Serge critiqua en particulier la décision de restaurer la peine de mort comme une catastrophe pour la révolution. Bien qu’il reconnut entièrement le danger constitué par la contre-révolution et ses tactiques terroristes, Serge était convaincu que l’utilisation de tels moyens mènerait au désastre. Il était tout simplement impossible de construire une société socialiste en utilisant de tels moyens. « Le moment n’est-il pas venu de déclarer que le jour de la glorieuse année de 1917 où le Comité central décide de permettre à des commissions extraordinaires d’appliquer la peine de mort, sur procédure secrète, sans entendre les accuser qui ne pouvaient se défendre, est un jour noir ? Ce jour là, le Comité central pouvait rétablir ou non une procédure d’Inquisition… Il a commis en tous cas une faute. La révolution pouvait se défendre à l’intérieur et même impitoyablement sans cela » [26].

Toutes ces erreurs fondamentales peuvent être analysées dans le contexte du léninisme libertaire. Elles furent toutes déviations de la pratique et de la théorie qui avaient été la clé de la grandeur du léninisme en 1917. En se détournant de la théorie et de la pratique qui leur avait rendu de tels services en 1917, les bolchéviques étaient à la fois déloyaux envers eux-mêmes et embarqués sur une voie qui culmina dans le stalinisme. La différence entre les deux, la différence entre le bolchévisme de 1917 et le stalinisme fut énorme mais il n’est pas nécessaire d’adopter une version dogmatique du léninisme pour faire pareille affirmation.

Ainsi, le caractère distinctif du léninisme de Serge est pleinement révélé. Comme il l’a affirmé lui-même, l’opposition au stalinisme était formée de deux courants différents. D’un côté, il y a eu ceux qui « résistent au totalitarisme au nom des idées démocratiques exprimées au début de la révolution » ; de l’autre côté, il y eu ceux qui furent les défenseurs de l’orthodoxie doctrinale tout en incluant l’orthodoxie d’une façon la plus autoritaire possible [27]. Ceci mène à la défense d’un léninisme « clairement pollué par les vices du bolchévisme dans son déclin ».

Les deux points de vue peuvent être justifiés au sein de la tradition léniniste mais celui de Serge, comme je l’ai affirmé, semble plus cohérent, crédible et séduisant. En premier lieu, c’est une question d’interprétation, et même de jugement politique. Il est clair, néanmoins, que le léninisme contient en lui-même différents courants, différents éléments et que ceux-ci avaient potentiellement des conséquences différentes. Comme Serge l’a affirmé : « Il est souvent dit que le germe du stalinisme se trouvait dans le bolchévisme à ses débuts. Bon, je n’ai aucune objection. Seulement, le bolchévisme contenait aussi beaucoup d’autres germes – une masse de germes - et ceux qui ont vécus l’enthousiasme des premières années de la révolution ne devraient pas l’oublier. Juger l’homme par les germes de la mort que l’autopsie révèle – et qu’il a sans doute porté en lui depuis sa naissance – est-ce vraiment raisonnable ? » [28].

Texte originellement publié dans la revue « Socialisme » n°226-227, juillet-octobre 1991. Numéro spécial « Actes du colloque Victor Serge » organisé par l’Institut de Sociologie de l’Université Libre de Bruxelles, 21-22-23 mars 1991. Retranscription pour Avanti4.be.

Archives Victor Serge sur Marxists.org :

http://www.marxists.org/francais/serge/index.htm

Rééditions de ses ouvrages :

  • « Mémoires d’un révolutionnaire 1905-1945 », Édition préparée et préfacée par Jean Rière, Montréal, Lux Éditeur, 2010, 656 p.
  • « L’An I de la Révolution russe », La Découverte, Paris, 1997.
  • Vie et mort de Léon Trotsky (avec Natalia Sedova), Amiot-Dumont 1951 rééd. La Découverte 2003
  • « Retour à l’Ouest - Chroniques (juin 1936 - mai 1940) », Agone, 2010.
  • « L’extermination des Juifs de Varsovie et autres textes sur l’antisémitisme » (édition préfacée et annotée par Jean Rière), Nantes, Joseph K., Collection « métamorphoses » no 3, 2011.
  • « Carnets (1936-1947) », Agone, coll. « mémoires sociales », 2012.

Notes :


[1Voir parmi d’autres l’adhésion au bolchévisme de syndicalistes révolutionnaires tels que Monatte et Rosmer en France. R. Wohl « French Communism in the Making », Standford, 1972.

[2Cf. Marcel Liebmann, « Le léninisme libertaire », in « Le léninisme sous Lénine », vol. 1, p. 270.

[3L. Trotsky, « Moralistes et sycophantes contre le marxisme », in M. Dreyfuss éditions, « La lutte contre le stalinisme ».

[4Sur Kronstadt, « La Révolution Prolétarienne », 25 août 1938.

[5Lettre à Magdeleine Paz et autres, 1er février 1933.

[6Lettre à Michel, 25 mai 1921.

[7« La Vie Ouvrière », 19 mai 1922.

[8« La Vie Ouvrière », 21 mars 1922.

[9« L’An I de la Révolution russe », éd. anglaise p. 56.

[10Voir, parmi d’autres, les ouvrages d’Alexander Rabinovitch : « The Bolsheviks come to Power », S. Smith, « Red Petrograd » et D. Mandel, « The Petrograd Workers and the Soviet Seizure of Power ».

[11Voir Antonio Carlo : « Lenin on the Party » in « Telos » n°17, 1973.

[12Samuel Farber, « Before Stalinism », « Polity », 1990.

[13« Kronstad, les écrits et les faits », in « La Révolution Prolétarienne », 10 septembre 1937.

[14« New International », juillet 1938.

[15« Les écrits et les faits »

[16« New International », février 1939.

[17Lettre à Michel

[18« L’An I », p. 216.

[19Voir M. Liebmann, « La métamorphose du parti », in « Le léninisme sous Lénine » pp. 202-225.

[20« De Lénine à Staline », éd. anglaise p. 22

[21« La Révolution Prolétarienne », 25 août 1938.

[22« L’An I », p. 216

[23« Marxism in Our Time », « Partisan Review », 1938.

[24« Le léninisme sous Lénine », vol. 1, p. 267. Voir aussi « Rosa Luxemburg et la révolution russe », in « The Legacy of Rosa Luxemburg » de Norman Geras.

[25Voir Carmen Sirianni « Worker’s Control and Socialist Democracy – The Soviet Experience ».

[26« La Révolution Prolétarienne », août 1938

[27 « Mémoires d’un révolutionnaire », éd. anglaise, p. 350.

[28« New International », février 1939.