Une figure méconnue du marxisme : Henriette Roland-Holst, poétesse et socialiste révolutionnaire

Henriette Roland-Holst, Pepe Gutiérrez-Álvarez 15 novembre 2012

« De tout ce qui existe, c’est le peuple que j’aime le plus », telle fut la devise de Henriette Roland-Holst (1869-1952), décédée il y a tout juste 60 ans. Poétesse renommée dans son pays, elle fut aussi une militante socialiste appartenant à l’aile la plus radicale du parti social-démocrate hollandais du début du XXe siècle, ceux connus sous le nom de « tribunistes », du nom de leur revue « De Tribune ». Internationaliste convaincue, elle soutint pendant la Grande Guerre de 1914-1918 les thèses de Trotsky à la Conférence de Zimmervald (1) et joua un rôle actif dans la fondation du Parti communiste hollandais, où elle fera partie du courant « conseilliste » (2) en étroite collaboration avec Herman Gorter, également poète. Son rejet du stalinisme l’amènera à renouer avec ses racines socialistes chrétiennes.

Henriette Roland-Holst, dont le nom de famille vient du nom de son mari, le peintre Richard Roland-Holst, figure en bonne place dans les annales de la poésie hollandaise. Adriaan Roland-Holst, appelé « le prince des poètes hollandais », était d’ailleurs un cousin de son mari. Ses premiers poèmes furent passionnément consacrés au socialisme. Elle écrivit les paroles de la version hollandaise de l’« Internationale ». Plus tard, son œuvre poétique eut un caractère plus religieux, dans le sens le plus authentique et hétérodoxe du terme. Parmi ses écrits figurent aussi des œuvres de théâtre, des biographies (de Rousseau, Gandhi et Tolstoï), des articles de journalisme et des œuvres radiophoniques.

A l’époque de la social-démocratie classique, Henriette acquit une grande notoriété, comme on peut le constater à la lecture des grandes histoires du mouvement ouvrier international, comme celle de G.D.H. Cole, « Histoire de la pensée socialiste » (« A History or Socialist Thought », St. Martin’s Press, 1953-1958), ou dans l’ « Histoire générale du socialisme », coordonnée par Jacques Droz (4 volumes, éd. PUF, 1972). Georges Haupt, sans doute le meilleur historien de la Seconde Internationale socialiste de l’époque classique, lui consacre une bonne partie de son attention dans « Le Congrès manqué. L’Internationale à la veille de la Première guerre mondiale » (Maspero, Paris, 1965), mais malheureusement ces ouvrages n’ont plus été rééditées.

Ceci explique que le nom d’Henriette, pour ne prendre qu’un seul exemple, n’apparaît pas une seule fois dans l’œuvre pourtant détaillée et soigneuse d’Ana Muiña, « Rebeldes periféricas » (Rebelles périphériques, éd. La Linterna Sorda, Madrid, 2008), qui fait un très large recensement des femmes non-conformistes et révolutionnaires. (3)

Henriette était née au sein d’une famille riche de libéraux chrétiens. Son père, Théodore Willem van der Schalk, était notaire, et sa mère s’appelait Ana Ida van der Schalk-van der Hoeven. Henriette eut une éducation stricte et riche à la fois, et elle ne tarda pas à embrasser la cause du socialisme dans sa jeunesse, étant très influencée par Ferdinand Domela Nieuwenhuis (La Haye, 1846 - Amsterdam, 1919), principale figure de la social-démocratie des premiers temps et en rupture avec le parlementarisme (il évoluera vers l’anarchisme). Il ne fut jamais un penseur notable, mais l’extraordinaire intégrité de son caractère, son romantisme et sa véhémence firent de lui le représentant le plus marquant de la social-démocratie hollandais.

Son expérience personnelle en fit un anti-parlementariste convaincu et, dès le Congrès de l’Internationale socialiste de 1889, il attaqua ouvertement cette tactique. Deux ans plus tard, au Congrès de Zürich, Nieuwenhuis défendit, en contradiction violente avec Wilhem Liebknecht, l’idée de transformer la guerre entre nations en une guerre révolutionnaire internationale par des méthodes telles que la grève générale. Aux congrès de 1893 et 1896, il défendit la conception d’une Internationale socialiste sans exclusions, au sein de laquelle coexistent tant les tendances réformistes que les anarchistes. Au congrès socialiste de Londres en 1896, Domela était à la tête de la délégation hollandaise qui quitta le congrès en signe de protestation contre l’expulsion des anarchistes, desquels il s’était progressivement rapproché.

Un autre personnage de grande culture du socialisme hollandais qui exerça une grande influence sur elle fut Herman Gorter (1864-1927), également connu pour ses œuvres poétiques. Il fut également membre du groupe « De Tribune », situé à l’extrême gauche du socialisme classique internationaliste. Ensemble avec Anton Panekoeck, et Henriette Roland-Holst, ils furent les principaux fondateurs du Parti communiste hollandais.

Plus connu dans le monde militant par ses lettres à Lénine, Gorter fut pourtant lui aussi l’un des poètes les plus importants de son époque. Tout comme Henriette, il fut très influencé par l’œuvre du grand socialiste britannique William Morris et par ses idées sur une « nouvelle Renaissance ». Henriette avait traduit en néerlandais l’œuvre maîtresse de Morris, « News of Nowhere » (nouvelles de nulle part). Son enthousiasme militant est internationalement reconnu, bien que son œuvre politique soit essentiellement une œuvre de publiciste. Cole dit que « Son socialisme, comme celui de Nieuwenhuis, était idéaliste, éthique et fortement internationaliste. Elle écrivit en 1905 un rapport remarquable pour l’Internationale socialiste sur la grève générale hollandaise de 1903. Sa thèse était qu’une grande grève infligeant des inconvénients au public ne pouvait avoir une chance de vaincre qu’en remplissant deux conditions : ou bien elle devait avoir un objectif limité capable de recevoir le soutien populaire en dehors des rangs des grévistes ; ou bien elle devait être le prélude de la révolution. Toute autre forme de grève générale échouerait car, même si elle obtient un succès initial, plus grande sera la résistance qu’elle provoquera parmi les classes moyennes » (Cole, tome IV, page 136)

Henriette prit part à divers mouvements artistiques non-conformistes. Militante socialiste dans son aile la plus radicale depuis qu’elle était très jeune, plusieurs témoignages sont restés sur son militantisme dans les quartiers ouvrier en tant qu’agitatrice. Elle dénonça le militarisme et le colonialisme de son propre pays et fut donc haïe et traînée dans la boue par la droite et par les journaux conservateurs.

Elle fut également déléguée du socialisme hollandais de gauche, les « tribunistes », dans divers congrès de l’Internationale socialiste, se situant toujours dans son courant de gauche au côté de Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Trotsky et Lénine. Ce fut surtout le cas lors du congrès d’Amsterdam. Toujours selon Cole : «  (…) elle devait s’occuper d’autres points importants en plus de ceux posés par la discussion sur les révisionnistes et les réformistes. Au nom de la délégation hollandaise, Henriette Roland-Host présenta un rapport sur la grève générale comme arme de lutte du prolétariat. La résolution soutenue par Henriette affirmait qu’une grève réellement générale serait impraticable parce qu’elle provoquerait la faim parmi les travailleurs et pour les autres secteurs et que les conditions nécessaires pour le succès de toute grève très large devaient être une organisation forte et une grande auto-discipline du prolétariat.

« Elle affirma dans son discours qu’un tel effort ne pouvait pas automatiquement déboucher sur l’émancipation de la classe travailleuse, mais qu’une large grève des industries clés pouvait constituer un moyen puissant pour provoquer des changements très importants ou en défense contre des attaques réactionnaires dirigées contre les droits de la classe ouvrière. Elle poursuivit en mettant en garde contre la propagande anarchiste en faveur de la « grève générale » comme une fin en soi, qui pouvait distraire les ouvriers de leur véritable et incessante lutte, à savoir l’action politique, syndicale et coopérative. Elle lança un appel aux travailleurs pour qu’ils développent leurs organisations de classe et renforcent leur unité car de ces conditions dépendaient le succès de la lutte politique. »

« Le débat qui suivit le discours d’Henriette Roland-Holst se déroula surtout entre les délégués français et deux contributions contradictoires des Allemands. Le Docteur Freideberg, de Berlin, au nom de la minorité syndicale allemande, défendit une résolution regrettant l’importance indue accordée à l’action parlementaire et affirmant la primauté de l’action syndicale directe dans la lutte ouvrière, surtout en tenant compte de son effet psychologique sur la classe travailleuse. Il rejetait la résolution hollandaise parce qu’elle tendait à augmenter la séparation entre socialistes et anarchistes et demandait qu’on abandonne les méthodes parlementaires et que l’on concentre les efforts sur « l’élévation intellectuelle et morale du prolétariat dans la lutte économique » (tome III, page 66).

Pendant la Grande Guerre, Henriette Roland-Holst fut l’une des animatrices du courant internationaliste et participa à la conférence de Zimmervald dont elle rédigea, avec Trotsky, le manifeste. Ensuite, à l’encontre des conseils de son amie Rosa Luxemburg, elle quitta la social-démocratie mais revint dans la lutte partidaire avec le processus de fondation du Parti communiste hollandais (KPN), dont les « tribunistes » constituaient la colonne vertébrale.

Elle joua également un rôle important dans la crise révolutionnaire de 1918 qui finit, au Pays-Bas comme en Allemagne et en Autriche, étouffée par la social-démocratie. Le 13 novembre 1918, elle fut en première ligne d’une manifestation devant la caserne Orange-Nassau, à Amsterdam, pour réclamer l’union entre les ouvriers et les soldats. La répression menée par les forces de sécurité provoqua deux morts, les seules victimes de « la révolution qui ne fut pas ».

A la suite des critiques de Lénine exprimées pendant les deux premiers congrès du Komintern (Internationale Communiste) et résumées dans sa fameuse brochure sur le « Gauchisme, maladie infantile du communisme », Henriette suivit Herman Gorter dans sa rupture. Tous deux comprenaient que cet ouvrage, ainsi que la politique du front unique avec les socialistes et le travail à long terme dans les syndicats, préconisés par les bolcheviques, allaient à l’encontre de leurs thèses « conseillistes ». Henriette intégra donc le Parti Communiste des Travailleurs des Pays-Bas, l’un des épicentres du courant international « gauchiste ».

En 1927, elle cessa son militantisme communiste, horrifiée par le stalinisme, et revint à un idéal socialiste chrétien de type tolstoïen. Pendant la Seconde guerre mondiale, déjà âgée, elle participa activement à la Résistance hollandaise et édita la revue de la résistance « De Vonk », et plus tard « De Vlam ». A la fin de sa vie, elle rédigea une autobiographie intitulée « Het vuur brande Voort » et mourut à l’âge de 82 ans. Un buste à sa mémoire a été érigé en 1969 dans son lieu de naissance à Noordwijk.

La « Collection Henriette Roland-Holst » du Musée hollandais de la Littérature (*) couvre la période de 1892 à 1952. La base de cette collection est composée de ce qu’on a conservé de ses lettres personnelles. Au cours du temps, la collection a été complétée avec des documents légués et d’archives. Elle comprend des lettres de et pour Henriette Roland-Holst van der Schalk, des documents manuscrits ou mécanographiques, des épreuves d’impression, des rapports officiels et des documents et publications personnelles uniques avec ses propres annotations.

En résumé, la vie d’Henriette Roland-Holst fut extraordinaire à plus d’un titre, quels que soient les points d’accords ou de désaccords avec certains de ses aspects. Une histoire qui ennoblit des mots tels que socialisme et communisme, tellement nécessaires aujourd’hui.

Source : http://www.fundanin.org/gutierrez91.htm
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Notes du traducteur :
(1) La conférence de Zimmerwald est une rencontre de personnalités socialistes qui s’est tenue dans le village suisse de Zimmerwald du 5 au 8 septembre 1915, au cours de la Première Guerre mondiale. L’objectif de la conférence était de rassembler les socialistes fidèles à l’internationalisme et de lutter contre la guerre et contre le triomphe du chauvinisme et du militarisme dans la social-démocratie (Wikipédia)
(2) Courant communiste partisan des conseils ouvriers (soviets) comme instruments privilégiés à construire au détriment des syndicats et, pour certains, du parti révolutionnaire.
(3) En français, on peut trouver sur Internet une notice biographique sur Wikipédia :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Henriette_Roland_Holst
Le site Marxist.org lui consacre une section avec quelques textes traduits en français :
http://www.marxists.org/francais/roland-holst/
(3) Voir le site du Musée (en néerlandais) :
http://www.letterkundigmuseum.nl/Nieuws/Nieuws/tabid/84/YearMonth/201210/ItemID/337/Title/HenrietteRolandHolst/Default.aspx

Le nouveau socialisme et l’action des masses

Henriette Roland-Holst

La lutte pour le nouveau socialisme, c’est-à-dire pour de nouvelles idées, de nouvelles formes d’organisation et de nouveaux moyens de combat se développe dans tout le mouvement ouvrier. Et cette lutte ne prendra pas fin avant que le nouveau socialisme ait triomphé.

Le nouveau socialisme signifie l’adaptation active dans la pensée comme dans l’action au processus de l’évolution sociale. En le désignant ainsi, nous voulons exprimer l’opposition du nouveau avec le vieux socialisme, lequel aujourd’hui encore est incorporé dans la plupart des partis socialistes officiels et des syndicats réformistes. Ce vieux socialisme a vécu pendant l’intervalle qui sépare la chute de la Commune de Paris de l’explosion de la guerre mondiale, ses périodes de croissance, de prospérité et de déclin. Après s’être élevé, comme « nouveau socialisme », en opposition aux opinions et aux moyens de combat de Proudhon, Bakounine, Blanqui, etc., il se trouve dépassé à son tour par l’évolution sociale. Il est lié aux idées, aux formes de l’organisation et aux méthodes de combat nécessaires dans une période antérieure, mais tombées à présent en désuétude.

Quant aux idées, la science marxiste, pendant la période qui finit avec la guerre mondiale, s’était peu à peu réduite, dans l’essentiel, à une pure interprétation des phénomènes sociaux. Cette interprétation impliquait la croyance fataliste et mécaniste en un devenir par lequel ces relations et ces phénomènes (militarisme et capitalisme, par exemple) aboutiraient d’eux-mêmes à leurs contraires dès qu’ils auraient atteint un certain degré de leur évolution. Les principaux théoriciens de la période antérieure développaient le marxisme avant tout d’un point de vue passif, c’est-à-dire qu’ils étudiaient principalement l’influence des transformations techniques et des conditions de la production sur la pensée et l’action des hommes.

Ils considéraient donc surtout ces dernières comme des produits et non comme des forces actives du processus social. Quelques-uns d’entre eux — Plekhanov entre autres — retombaient dans le vieux matérialisme naturaliste dont Marx a fait ressortir vivement le caractère borné et unilatéral. A l’encontre de la vieille génération, ceux qui aujourd’hui s’intitulent « marxistes révolutionnaires » donnent une importance nouvelle à l’activité spontanée de l’homme, à ses qualités morales et spirituelles, à des forces de compréhension, de volonté et d’amour, en tant que forces réelles tendant à la transformation sociale, à l’élévation de l’humanité. A leurs yeux, la philosophie de Dietzgen, qui envisage le contenu de la conscience humaine comme fixé par le Tout, par le flux éternel et infini de la vie, constitue la base générale du déterminisme économique. Les marxistes révolutionnaires s’étaient d’ailleurs rendu compte des progrès accomplis par les sciences naturelles et par la psychologie depuis les jours où Marx se consacrait à sa grande œuvre. S’en référant aussi bien aux résultats provisoires de ces progrès qu’à la conception dialectique de Dietzgen, ils soulignent le rôle de l’action humaine comme agent des transformations sociales, c’est-à-dire le rôle que l’activité spontanée, le désir et le vouloir, les forces spirituelles conscientes et subconscientes de l’homme, jouent dans le processus social.

En ce qui concerne l’organisation, le socialisme était incorporé, pendant la période antérieure, dans les divers partis nationaux, adaptés de la façon la plus étroite, dans leurs formes et dans leur action, aux institutions particulières de chaque Etat. Ces partis n’étaient unis entre eux que par le faible lien fédératif du « Bureau Socialiste International » !

Le nouveau socialisme, au contraire, prend comme base d’organisation l’unité internationale des organisations prolétariennes.

L’adaptation toujours marquée au milieu politico-national a miné la tendance internationale au sein du vieux socialisme. L’internationalisme était devenu un mot qu’on faisait résonner dans les occasions solennelles, mais qu’il ne convenait pas d’employer pour l’usage de tous les jours. Cette hésitation, jointe au danger toujours approchant de la guerre mondiale impérialiste, dénaturait la seconde Internationale par la distinction vieillie et devenue, du fait de l’évolution des choses, une simple formule, entre la guerre défensive, autorisée par le socialisme, et la guerre offensive, incompatible avec lui.

Le vieux socialisme n’avait pas préparé la masse à comprendre, le jour où éclaterait la guerre toujours menaçante, la nécessité de choisir entre l’union sacrée, c’est-à-dire l’union nationale avec la classe dirigeante nationale, et la rupture de l’unité prolétarienne internationale, et, d’autre part, la lutte de classe contre ses propres oppresseurs en toutes circonstances, c’est-à-dire la solidarité prolétarienne internationale.

Le nouveau socialisme proclame comme base de sa politique en temps de guerre, le rejet absolu de la défense nationale par le prolétariat dans tous les pays dirigés par la classe capitaliste. Il veut pousser ses plus extrêmes conséquences et développer la solidarité prolétarienne internationale jusqu’en sa forme la plus extrême, précisément dans les circonstances qui, selon l’opinion du marxiste Kautsky et d’autres, devaient donner le signal d’une trêve dans cette lutte, complètement écarter pour un temps cette solidarité.

Le nouveau socialisme veut agir ainsi parce qu’il considère que dans la période impérialiste, toutes les guerres entre les prétendus civilisés, c’est-à-dire entre les pays capitalistes développés1 ont pour cause la concurrence agressive des différents groupes d’Etats capitalistes en vue de la domination de la plus grande part possible du marché mondial et de l’exploitation de la plus grande part possible de l’humanité. Or, cette évolution a nécessairement pour résultat de rendre la grande masse du peuple travailleur plus misérable, plus dépendante et plus privée de droits que jamais.

C’est pourquoi le nouveau socialisme professe que les prolétaires ont le devoir de lutter jusqu’au bout contre toute guerre, et que leur action, avant tout, doit être surtout dirigée contre la classe dominante de leur propre pays.

Ce point de vue révolutionnaire et d’un internationalisme conséquent détermine l’attitude du nouveau socialisme vis-à-vis de tous les militarismes, seraient-ils affublés d’oripeaux démocratiques. Son attitude dans la politique étrangère, dans la politique financière et en dernière instance dans toute la politique intérieure, résulte également de ce même point de vue.

Vaine phrase pour la vieille Internationale : ne pas connaître de patrie, — cela, pour la nouvelle, devient une vérité Le prolétariat met toute son espérance d’une libération totale, y compris la prétendue « libération nationale », c’est-à-dire la cessation de toute oppression des peuples faibles par les plus torts, dans la victoire des masses ouvrières, obtenue grâce à une lutte menée internationalement contre l’impérialisme. Ainsi, le nouveau socialisme voit dans l’Internationale, — c’est-à-dire dans l’unité du prolétariat et de la lutte pour la société socialiste, — la patrie unique du prolétaire.

Sur le terrain politique, le vieux socialisme menait principalement la lutte de classes, pour et par « le bulletin de vote ». Il considérait l’action parlementaire comme le moyen le plus propre à renverser la société capitaliste et à la transformer selon une direction socialiste.

Il attendait surtout cette transformation d’une conquête progressive du pouvoir par la classe ouvrière au sein des institutions représentatives.

Il acceptait bien, il est vrai, la pression des masses sur les institutions par des réunions, des démonstrations, et, dans les cas extrêmes, par la grève ; il se servait de cette pression. Pourtant, il ne la considérait que comme un moyen auxiliaire destiné, soit à constituer les conditions de la lutte parlementaire (conquête du suffrage universel), soit à l’orienter conformément aux exigences essentielles de l’intérêt public.

Quant à l’action économique, le vieux socialisme s’appliquait avant toute chose à perfectionner le mécanisme organisateur des syndicats. Dans la lutte contre les entrepreneurs, il se fiait principalement aux capacités financières de résistance des organisations, à la discipline exercée de leurs membres, et aux connaissances générales des métiers et du marché, aux capacités personnelles de persuasion et aux facultés diplomatiques des chefs. Il tendait par conséquent de plus en plus à remplacer la lutte des masses contre les entrepreneurs par des négociations avec ces derniers, par des tarifs conventionnels et des arbitrages. Il faisait ses idoles de certaines institutions et élevait jusqu’au dogme certaines méthodes (centralisation, action légale et grèves partielles), c’est-à-dire qu’il proclamait leur excellence dans tous les cas et en toute circonstance.

Il cultivait la discipline, l’empire sur soi-même et la persévérance dans le prolétariat organisé, mais il affaiblissait en lui l’esprit d’initiative, la hardiesse de l’élan et les formes les plus hautes d’un idéalisme généreux et combatif. Par sa politique de protection ouvrière, il creusait un fossé toujours plus profond entre les prolétaires organisés et les prolétaires non organisés. Il cultivait un esprit de formalisme bureaucratique et d’exclusivisme chez les prolétaires organisés et leur enseignait le mépris de leurs compagnons non organisés.

Dans le vieux socialisme, les organisations politiques et économiques étaient nettement séparées. Cette séparation avait résulté des circonstances et des besoins de la lutte de classes à une certaine période, et les chefs du vieux socialisme y demeurèrent attachés même pendant la période impérialiste ; or celle-ci, par la fusion du pouvoir de l’Etat et du grand capital en un gigantesque dragon à deux corps, a fait de l’union organique entre la lutte économique et la lutte politique, une exigence impérieuse de toute tactique efficace.

Le vieux socialisme évitait le plus possible les luttes d’une large étendue et d’une grande portée ; il essayait d’arriver à des résultats immédiats par l’amoindrissement des exigences socialistes. Il recherchait les compromis, les négociations et l’entente avec certaines parties des classes bourgeoises et de la petite bourgeoisie. Il négligeait de mettre au premier plan les points principaux de son programme, comme la séparation de l’Église et de l’Etat par exemple, la république, l’expropriation des grands capitalistes ; il aurait craint d’effrayer par là ceux des ouvriers encore séduits par l’idéologie petite-bourgeoise et chrétienne-bourgeoise ; enfin, il s’adaptait aux habitudes de pensée des intellectuels amis des réformes.

Il dirigeait toute l’attention des ouvriers vers la poursuite de leurs intérêts immédiats de groupes ; pratiquement, il rejetait toute générosité véritable comme inutile et déraisonnable. Il traitait de romantisme révolutionnaire tous les efforts vers les buts généraux et lointains, c’est-à-dire idéaux : la libération entière du travail et de l’humanité.

Par-dessus tout, le vieux socialisme habituait les ouvriers à se figurer que leurs intérêts seraient effectivement soutenus par leurs mandants et leurs délégués, que le long combat pour la transformation des fondements généraux de la vie sociale serait livré avant tout dans les parlements et les bureaux des syndicats. Il perpétuait ainsi sous une nouvelle forme la séculaire et périlleuse erreur selon laquelle la libération viendrait d’en haut et pourrait s’accomplir sans le propre effort spirituel et moral et sans cesse maintenu des masses, sans d’innombrables actes de courage et de sacrifice de leur part.

En opposition à ces vieilles formes d’organisation et à ces vieilles méthodes de combat, dont s’est avérée la banqueroute avec la débâcle de la seconde Internationale, le nouveau socialisme proclame la nécessité de l’intervention directe des masses internationalement coordonnées.

Les masses ont levé le masque de l’impérialisme ; leur enthousiasme va à un idéalisme hardi et combatif, et le nouveau socialisme sait que leur action sera le moyen de combat essentiel au cours de la période qui s’ouvre avec la guerre mondiale.

Il sait que l’organisation la plus solide, la discipline la plus vigoureuse, resteront impuissantes contre l’impérialisme, tant qu’elles ne seront pas accompagnées d’initiative personnelle, de vaste clairvoyance, d’élan révolutionnaire et de générosité.

Il sait que les peuples seront délivrés de l’enfer impérialiste seulement lorsque le lien idéal des masses ne cessera pas de grandir et lorsque leur tension spirituelle et morale aura atteint le degré où les individus et les groupes sont prêts à sacrifier leurs intérêts particuliers et provisoires au salut perpétuel de la classe ouvrière et, par celle-ci, de l’humanité.

Le nouveau socialisme sait que l’autonomie respective des mouvements politique et économique est appelée à disparaître dans la période actuelle, de même que tombera la barrière qui sépare les prolétaires organisés des prolétaires non organisés.

Il sait que les organisations économiques du prolétariat devront, dans cette période, être employées sans cesse à des fins générales, c’est-à-dire politiques, particulièrement dans la lutte contre la faim, le chômage, les impôts excessifs, le militarisme, la réaction et la guerre. Il est convaincu que l’utilisation de la force économique de la classe ouvrière dans la lutte contre l’impérialisme et pour le socialisme sera avant toutes choses le moyen d’élever cette classe ouvrière au-dessus de l’étroitesse des intérêts de groupes, de combler la séparation qui existe entre ses couches supérieures, ouvriers qualifiés et organisés, et la masse des ouvriers non qualifiés ou demeurés en retard en raison d’autres circonstances (ouvriers agricoles, ouvriers des ports, un grand nombre de femmes, etc.).

Si la contradiction des principes se manifeste plus fortement entre le vieux et le nouveau socialisme, dans le problème de la soi-disant défense nationale, c’est dans la question de l’action des masses que l’opposition de leurs tactiques apparaît avec le plus d’acuité.

Les chefs du parti national-réformiste et les chefs des organisations ouvrières, dans lesquelles se trouve organisée « l’aristocratie du travail », combattent déjà les socialistes révolutionnaires en raison de leur internationalisme ; mais ils le combattent aussi, et non moins également, parce que ces derniers présentent l’action des masses comme le moyen de lutte prolétarienne par excellence pendant la période impérialiste.

Quelques-uns de ces chefs, dans leur folle présomption et leur arrogance vaniteuse, rejettent purement et simplement ce moyen de combat. Leur sentiment à l’égard de l’action des masses est le plus souverain des mépris ; elle n’est, à leurs yeux, que la première forme non dégrossie de protestation spontanée au sein de masses non organisées ou organisées de façon primitive ; ce serait une forme de protestation devenue superflue, à les croire, dans la période actuelle du mouvement, grâce à d’autres formes qui entraîneraient beaucoup moins de pertes et à des moyens de lutte plus « opportuns ».

Ils nous accusent, nous les révolutionnaires, de défendre dans l’action des masses un moyen de lutte dont la pratique a démontré plusieurs fois l’inopportunité, un moyen de lutte qui égare le prolétariat, qui l’incline à une témérité aventureuse, qui le détourne de la tâche « modeste et quotidienne », laquelle, avec lenteur mais persévérance, ronge effectivement le capitalisme. Pour eux, cette tactique nouvelle est simplement la vieille tactique réchauffée des anarchistes syndicalistes.

Or, de toutes ces affirmations, une seule est vraie : les marxistes révolutionnaires d’Allemagne, de Russie, de Suisse et des Pays-Bas ont aussi peu découvert l’action des masses en 1914 que les syndicalistes français et italiens en 1895 et les chartistes anglais en 1830.

On ne remonte pas seulement des mouvements de masses dans le passé du prolétariat, mais aussi dans celui de toutes les classes opprimées. L’argument avec lequel les réformistes veulent nous atteindre, nous les révolutionnaires, se retourne contre eux-mêmes. L’apparition générale de l’action des masses au cours de toutes les luttes de classes démontre précisément leur nécessité à un certain degré des oppositions sociales, quand la tension révolutionnaire a atteint une certaine intensité.

L’histoire moderne, — à entendre par là le processus de l’évolution sociale qui a amené : 1° la lutte de la classe bourgeoise contre la féodalité et l’absolutisme, 2° la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, — nous apprend que les mouvements des masses peuvent être de nature, d’étendue et de tendance très différentes. Des démonstrations pacifiques alternent avec de sanglantes violences, les jacqueries spontanées avec l’action la plus exactement préparée ; ici, les instincts élémentaires, le souci immédiat de la conservation de la vie, poussent les masses à des luttes désespérées ; là, c’est le combat pour tel idéal social, pour l’affranchissement des opprimés et des serfs, pour la conquête des droits politiques, à la possession desquels sont liés les plus hauts espoirs.

L’histoire de la classe ouvrière n’est pas moins riche en mouvements de masses.

Si l’action directe, au cours des années qui suivirent la chute de la Commune de Paris jusqu’au début de notre siècle, est passée au second plan dans une certaine mesure, — si pendant cette période, la lutte parlementaire, où l’action directe et active des masses se résout en agitations partielles innombrables, semble le combat par excellence et le dernier mot de la sagesse tactique, — le grand nombre et l’étendue des actions des masses prolétariennes qui ont fait souvent trembler sur ses bases notre société dans les quinze premières années du XXe siècle, ont pu convaincre ceux qui ont le souci de s’instruire auprès de la réalité, de quelle importance est à nouveau devenue l’action des masses dans la période impérialiste actuelle.

Le nouveau socialisme ne se contente pas de constater que l’action des masses a toujours été le moyen de combat le plus important pendant la période révolutionnaire de l’histoire moderne, le moyen de combat qui lorsque l’évolution sociale obligeait à prendre des décisions capitales, a toujours fait pencher la balance des relations de puissance entre les classes opposées.

Afin de nous faire une idée claire de ce que nous avons à attendre de l’action des masses dans la nouvelle période de la lutte prolétarienne qui s’ouvre avec la guerre mondiale, il est nécessaire d’étudier, en premier lieu, dans quelles circonstances l’action des masses a atteint ses buts au cours des périodes révolutionnaires antérieures, dans quelles autres elle les a manqués, et quels rapports soutenaient ses aspects et ses formes avec le milieu social.

En second lieu, il est important de rechercher ce qui différencie les actions de masses du prolétariat en général d’avec celle des autres classes ; de faire connaître leur force, leur étendue et leurs buts dans la période initiale du capitalisme ; de découvrir les causes de « l’intermède parlementaire » et de son antidote « le mouvement syndicaliste », de même que celle de la recrudescence de l’action des masses dans la période impérialiste, de déterminer ses conditions actives et passives, c’est-à-dire économico-sociales et psycho-sociales, et ses caractéristiques spéciales dans cette période.

Enfin, il faut encore étudier l’action des masses en tant que phénomène psychique, c’est-à-dire comprendre quelles sont les qualités humaines qui en forment le fondement et se manifestent en elle.

Plus nous aurons acquis une connaissance profonde et universelle de l’action des masses, tant historiquement que psychologiquement, plus nous serons capables de la susciter, aussi bien pour réduire les arguments de ses adversaires réformistes et fatalistes que pour arriver à une conscience claire de ses conditions, de ses possibilités et de ses limites dans le plus prochain avenir.

Puisse ce travail contribuer à éclaircir la notion de l’action des masses, et puisse-t-il collaborer ainsi à l’effort qui libérera l’humanité ! — c’est là le souhait qui nous a stimulés et enthousiasmés sans cesse pendant la rédaction de ce livre.

Source : Numéro 15 du Bulletin communiste (deuxième année), 14 avril 1921, précédé de l’introduction suivante : « Le livre d’Henriette Roland-Holst, De revolutionnaire massa-aktie (L’action des masses révolutionnaires), a obtenu un rare succès parmi les érudits et les théoriciens du socialisme, qui le considèrent comme une œuvre de premier ordre dans la littérature socialiste moderne. Il n’est malheureusement pas encore traduit en français mais il le sera, espérons-le, bientôt. En attendant la publication de l’ouvrage complet dans ce pays, nous publions ici l’Introduction de l’auteur. » Reproduit sur :
http://www.marxists.org/francais/roland-holst/works/1921/04/nouveau.htm

Note :
(1) Par conséquent pas les guerres de nationalités économiquement en retard comme l’Egypte, la Perse, les Indes anglaises, les Indes néerlandaises, contre les états capitalistes qui les oppriment.