Un parti révolutionnaire : qu’est-il et à quoi sert-il ?

Sean Matgamna 7 septembre 2014

Le mode d’organisation et de fonctionnement d’un "parti révolutionnaire" marxiste doit, de toute évidence, être déterminé par ce que ce parti marxiste veut faire "dans le monde extérieur". Quels sont donc les objectifs - fondamentaux, irremplaçables – de ce parti ?

Dans le cours de sa vie, un parti marxiste peut être amener à faire beaucoup de choses, comme organiser des grèves, affronter les fascistes et les racistes dans les rues, organiser des insurrections,… Mais, fondamentalement, à travers toutes les phases et toutes les variétés de son activité, il travaille à éduquer et éclairer la classe travailleuse pour qu’elle puisse saisir et comprendre la société capitaliste dans sa globalité ; la place du capitalisme dans l’Histoire en tant que société de classe reposant sur l’exploitation et insérée dans une succession d’autres sociétés d’exploitation ; la place de la classe travailleuse dans la société capitaliste ; la possibilité et la nécessité urgente pour cette classe travailleuse de renverser le capitalisme et de commencer à construire une société socialiste.

Développer la conscience de classe

Plekhanov, le bien-nommé "Père du marxisme russe" et premier professeur politique de Lénine, a expliqué la conception de l’activité révolutionnaire marxiste qui, par la suite, a guidé les bolcheviks dans leur travail pour préparer la classe ouvrière à faire la révolution qui a abouti en Octobre 1917 :

"Se plaçant résolument du côté du prolétariat, les nouveaux socialistes font tout ce qui est en leur pouvoir pour faciliter et accélérer sa victoire. Mais que peuvent-il faire pour cela ?

"Une condition nécessaire pour la victoire du prolétariat est sa reconnaissance de sa propre position, de ses relations avec ses exploiteurs, de son rôle historique et de ses tâches sociopolitiques.

"Pour cette raison, les nouveaux socialistes considèrent que leur principal devoir – peut-être même leur seul – est de promouvoir le développement de cette conscience dans le prolétariat, qu’en résumé ils appellent sa conscience de classe.
"Ils mesurent donc le succès global du mouvement socialiste en termes de développement de la conscience de classe du prolétariat ; Ils considèrent comme utile à leur cause tout ce qui contribue à ce développement et comme dangereux tout ce qui la ralentit.

"Tout ce qui n’a pas d’effet dans un sens ou l’autre n’a pas d’importance pour eux et est politiquement sans intérêt ..."

Quant au Manifeste du Parti Communiste (écrit par Marx et Engels - NdT), il expliquait les choses ainsi :

"Les communistes ... n’ont pas d’intérêts séparés qui les séparent de l’ensemble du prolétariat... Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité. ". [1]

Confronté aux profondeurs de la corruption stalinienne, Trotsky a pour sa part résumé les règles qui doivent régir un parti marxiste sérieux dans sa vie interne et dans sa relation à la classe travailleuse : "Regarder la réalité en face ; ne pas chercher la ligne de moindre résistance ; appeler les choses par leur nom ; dire la vérité aux masses, quelque amère qu’elle soit ; ne pas craindre les obstacles ; être rigoureux dans les petites choses comme dans les grandes ; oser, quand vient l’heure de l’action ..." [2]

Liberté de critique et unité d’action

Pour jouer ce rôle dans la classe travailleuse, les membres de l’organisation marxiste doivent se former. Ce n’est pas seulement une question de maîtrise des vieux textes clés. Il s’agit d’un processus continu. Les marxistes ne se contentent pas de former la classe travailleuse, ils apprennent aussi d’elle - comme, par exemple, les bolcheviks ont appris de la classe ouvrière à propos des soviets et de leurs possibilités.

Cela nécessite que le parti marxiste soit une organisation démocratique dans laquelle les membres peuvent penser, questionner, réfléchir et apprendre des événements passés et contemporains. Qu’il soit une organisation composée de gens qui pensent, et pas d’aspirants perroquets. Une organisation dans laquelle les dirigeants ont une autorité en tant que camarades plus expérimentés, plus formés et plus dévoués, et pas une autorité de prêtres d’une secte. Et dans laquelle le marxisme est un outil d’analyse honnête, pas une espèce de colle pour raccommoder la vaisselle cassée, servant à rationaliser et donner force à ce que l’appareil du "parti" a décidé de dire et de faire.

Trotsky, ayant à l’esprit les partis staliniens au bureaucratisme étouffant, a un jour comparé la nécessité de la démocratie au sein d’une organisation marxiste révolutionnaire à la nécessité de l’oxygène pour un être vivant. Sans oxygène, l’être vivant étouffe et meurt. Sans démocratie, il en va de même pour un parti qui se veut marxiste, même si c’est sur une période de temps plus longue.

La question des règles d’organisation d’un parti marxiste - le "centralisme démocratique " - a été irrémédiablement brouillée par l’expérience du stalinisme, mais aussi de certaines organisations théoriquement trotskystes.

Lénine en a décrit l’essence dans un article de 1906 :

"Les auteurs de la résolution se font une idée tout à fait erronée du rapport qui existe entre la liberté de critique à l’intérieur du Parti et l’unité d’action du Parti. La critique, dans la limite des principes fondamentaux du programme du Parti, doit être entièrement libre (…) non seulement dans les réunions du Parti, mais aussi dans les réunions élargies. Interdire une telle critique ou une telle « propagande » (car la critique ne peut être séparée de la propagande) est impossible. L’action politique du Parti doit être unie. Aucun « appel » détruisant l’unité d’actions déterminées n’est admissible ni dans les réunions élargies, ni dans les réunions du Parti, ni dans la presse de notre Parti. " [3]

Ce que cela signifie est illustré par l’expérience du parti bolchevique dans la Révolution d’Octobre. Deux dirigeants bolcheviks de premier plan, Zinoviev et Kamenev, ont dénoncé publiquement les plans du parti pour une insurrection. Mais, au cours de l’insurrection, ils se sont placés à la disposition du parti dans le cadre d’une action qui avait été décidée par la majorité du parti. Indigné, Lénine a proposé plus tard qu’ils soient expulsés pour avoir brisé la discipline mais, au Comité central, il n’a pas réussi à gagner une seule voix en plus de la sienne pour cette proposition.

Une organisation dans laquelle les membres n’ont pas le droit et le devoir, à tout moment, de réfléchir à la politique et aux affaires de l’organisation, et le droit d’exprimer librement leurs opinions, est en réalité le contraire du bolchevisme. (…)

Quelles sont les conditions de base pour avoir une organisation démocratique saine ?
La première condition est le plein droit de mener des discussions internes. Des membres peuvent généralement arriver à obtenir un débat, même dans l’organisation la plus bureaucratique, mais le plus souvent c’est vécu comme une concession de la direction. Cela doit au contraire être un droit des membres d’avoir une discussion quand ils le veulent.

Il faut que cela soit inscrit dans les Statuts - comme cela est écrit dans les statuts de l’AWL - qu’il existe un droit d’accès à la presse publique de l’organisation pour les minorités. Il peut y avoir des exceptions - quand le parti organise une insurrection, on ne peut pas permettre à une minorité de dénoncer ce plan dans le journal du parti ! - mais tous les jours, normalement, les minorités devraient, sur simple demande, obtenir l’accès à la presse de l’organisation. Il doit y avoir une possibilité d’initiative dans l’organisation qui vienne d’ailleurs que du centre.

Il existe des organisations trotskystes qui ont des règles disant que la discussion ne peut pas commencer avant que le centre ne l’initie. Au contraire, il doit y avoir un droit d’initiative pour chaque membre.

Il est nécessaire que soit reconnu le droit pour les membres de passer au-delà d’un blocage du Comité de Direction et de convoquer un Congrès si nécessaire. Au sein de l’AWL, nos Statuts donnent à la Commission des Litiges4 le droit de contourner le Comité de Direction et de convoquer un Congrès si nécessaire. Elle ne doit pas le faire à la légère mais ce droit doit exister.

L’organisation doit avoir des membres qui se respectent politiquement. Une organisation où les membres apprennent à se prosterner devant un pape, un archevêque, un prophète ne forme pas des individus qui se respectent. Elle ne forme pas des militants politiquement instruits. Et elle ne forme pas des militants qui pourraient mener une lutte de masse de travailleurs. (…)

Nous avons besoin d’individus qui se respectent et qui ont une idée claire de leur propre valeur politique et de leurs droits. Nous avons aussi besoin d’une atmosphère interne où la discussion est libre - où il n’y a pas une désapprobation forte venant des permanents et des organes centraux face au débat, où il n’y a pas de pression pour faire taire les questions, pas de hooliganisme intellectuel. Nous avons besoin d’une organisation où la « machine », les permanents,… n’ont pas de privilèges. Ils ont des droits - ceux des membres - mais il n’y a aucune priorité pour la « machine ».

L’organisation doit être réglementée surtout par les rythmes et les besoins de la lutte de classe. Elle doit accepter, et vraiment comprendre, ce que dit le Manifeste communiste - que les communistes n’ont aucun intérêt en dehors de ceux de la classe des travailleurs.

L’organisation doit être une partie vivante de la lutte de classe, pas une toupie tournant sur son propre axe, comme le sont tous les groupes sectaires.
Elle doit être une organisation honnêtement marxiste. Une des choses néfastes dans la gauche, c’est que dans la plupart des cas ce que les divers groupes disent est déterminé ou fortement orienté par des calculs des avantages qu’ils peuvent tirer de telle ou telle position ou de telle ou telle initiative. C’est ce qu’on appelle un "marxisme d’appareil" qui n’est qu’une sorte de double du "marxisme académique".

Il ne devrait pas y avoir de dirigeants désignés à l’avance. Il est clair que, comme dans tout regroupement de personnes, certains auront plus de capacités dans certains domaines, mais cela ne peut servir de prétexte à l’installation d’une direction pré-désignée, d’une direction fermée.

C’est cela, le centralisme démocratique tel qu’il fonctionnait chez les bolcheviks, tel que Lénine le défendait, et tel qu’il peut être utile pour la classe travailleuse. Tout l’attirail sectaire ne le peut pas, et c’est la raison pour lequel il faut le condamner.

Ce texte a été écrit par Sean Matgamma, dirigeant de l’organisation marxiste britannique Alliance for Workers’ Liberty (AWL) dans le cadre général du débat qui s’est développé au cours des deux dernières années suite à la crise interne qu’a connu le Socialist Workers Party (SWP), la principale organisation marxiste en Grande-Bretagne. Les quelques références au SWP ont été supprimées dans cette traduction pour ne conserver que l’argumentation de fond.

Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Jean Peltier
Source : http://www.workersliberty.org/node/23602

Notes :


[1Marx et Engels, « Le Manifeste du parti Communiste » (1848)

[2Trotsky, « Programme de Transition de la Quatrième Internationale » (1938)

[3Lénine, « Liberté de critique et unité d’action » (1906)