Un nouveau cycle de luttes dans le monde ? (V) — Un second 1848 ou 1905 ? — A l’approche d’un demi-siècle d’attente

Cihan Tugal, Claude Gabriel 12 septembre 2013

Tandis qu’on assiste à un renouveau des protestations en Turquie et à d’importantes manifestations en Tunisie, une série de mobilisations de masse surgissent à nouveau en Amérique latine, avec la grève paysanne en Colombie, la grève des enseignants au Mexique ou la mobilisation de la jeunesse équatorienne en faveur de la préservation du parc Yasuni-ITT. En Roumanie, une protestation massive se développe contre l’exploitation d’une mine de cyanure. Dans notre série de dossiers consacrés au nouveau cycle de luttes dans le monde, nous publions ci-dessous deux nouvelles contributions. Celle de Cihan Tugal explore les points communs avec les précédentes vagues de luttes en 1848 et 1905 et insiste sur leur portée à long terme, notamment dans le domaine des formes d’organisation. Claude Gabriel, partant de l’expérience de la vague de 1968, aborde plus spécifiquement la question de la composition de classe des mobilisations actuelles. (Avanti4.be)

Un second 1848 ou 1905 ?

Cihan Tugal

Alors que la révolte s’étend à l’un des piliers de la stabilité de l’ordre capitaliste international, tout semble indiquer que la vague internationale de protestations commencée en 2011 est toujours vivante. La Turquie, qui était présentée dans le monde entier comme un exemple de réussite néolibérale (et dans le monde musulman comme un modèle de démocratie) s’est soulevée contre l’autoritarisme et le capitalisme de libre-marché (ou du moins contre sa spéculation immobilière). Les révoltes turques, qui s’ajoutent aujourd’hui à celles initiées en 2011, auront des conséquences importantes au-delà de ce pays.

Cependant, cette vague de protestations, comme celles de 1848 (le « printemps des peuples » européen, NdT) et de 1905 (la « première révolution russe » avortée, NdT), déboucheront probablement sur de petites victoires et des défaites partielles. D’une certaine manière, les perspectives sont un peu plus mauvaises que celles des vagues antérieures de révoltes déjà citées. Le pessimisme international post-années 80 est toujours présent. Nous manquons d’alternatives solides à l’ordre mondial actuel. La désorganisation est généralisée et est même reproduite par un activisme qui a fait du spontanéisme un culte. La vague de protestations de 2011 ne se terminera donc pas dans un 1789, un 1917 ou un 1949 (année de la Révolution chinoise, NdT).

Héritages inattendus

Mais, comme en 1848 et en 1905, les héritages culturels et organisationnels de 2011 seront sans doute bien plus importants que ses résultats immédiats. 1848 n’avait nulle part débouché sur un régime démocratique stable, mais il avait convaincu la classe ouvrière et la petite bourgeoisie européenne qu’un monde plus démocratique et social était possible. La socialisation des moyens de production fut mise à l’ordre du jour et les défaites de ces révoltes massives enseignèrent aux activistes qu’il était nécessaire de construire des organisations et des directions beaucoup plus solides s’ils voulaient atteindre leurs objectifs. Les divers secteurs et courants politiques républicains et ouvriers ont ensuite donné naissance à de solides organisations nationales et internationales vers la fin du XIXe siècle.

La vague de 1905 est bien plus passée dans l’histoire pour ses défaites que pour ses victoires. Mais ces défaites ont apporté l’expérience nécessaire pour développer une plus grande formation et éducation politiques et elles créèrent en outre les premiers organes de démocratie directe des masses autonomes de l’histoire (les conseils d’ouvriers, de paysans et de soldats). Sans les défaites, les semi-victoires et les leçons de 1905-1911, il n’y aurait pas eu de révolution en Russie, ni en Chine (ni non plus de cultures d’opposition fortes et durables au Mexique, en Turquie et en Iran).

Pour résumer : bien que le résultat immédiat des révoltes internationales de 1905 fut plutôt démoralisant, ses conséquences à long terme furent beaucoup plus révolutionnaire.

La question posée aujourd’hui est de savoir si 2011 sera un second 1848 ou 1905. Faudra-t-il attendre des décennies pour connaître ses fruits, ou bien 2011 est-elle l’annonce de quelque chose qui viendra bientôt, peut être d’un second 1917 ? Certains pourraient se demander : mais pourquoi vouloir un second 1917, vu que les espérances qui furent placées en cette révolution ont été totalement déçues ? La révolution des conseils s’était en effet rapidement étendue à d’autres parties de l’Europe, mais elle fut vaincue et complètement écrasée en quelques années.

Sans doute, comme l’imposition de la dictature d’un parti unique l’a ensuite démontré, était-il politiquement et économiquement prématuré d’avancer vers le socialisme dans une Russie isolée. Malgré tout, les premières années après 1917 ont démontré au monde entier que les classes populaires étaient capables de s’auto-organiser et de prendre des décisions qui déterminaient leur destinée nationale et mondiale. Plus encore ; tout l’Occident capitaliste a du réorganiser ses structures politiques et économiques afin d’intégrer les revendications populaires par crainte d’être détruit par cette expérience de démocratie directe. Mais les dirigeants des conseils russes auraient mieux aidés le reste du monde s’ils s’étaient imposés des objectifs plus réalistes et auraient été plus persévérants à l’heure de les étendre au reste du monde, au lieu de tenter en vain de construire le « socialisme dans un seul pays », qui plus est semi-capitaliste, appauvri et isolé.

La première tentative réussie d’une révolution post-capitaliste de l’histoire a finie en tragédie. Comme la plupart des gens d’aujourd’hui n’aiment pas, à juste titre, les farces ; aucun mouvement ne voudra « apprendre » de 1917 à moins que nous trouvions le concept permettant de tirer les leçons correctes de ce moment crucial.

La révolution récurrente

Par conséquent, de quoi avons-nous besoin pour aller vers un second 1917 sans les illusions, les défaites et les horreurs du premier ?

Ni les structures économiques, ni les niveaux politiques et idéologiques des activistes et de la population en général ne sont encore préparés pour construire un monde post-capitaliste aujourd’hui. Les dirigeants russes savaient eux aussi que les conditions nécessaires n’étaient pas réunies non plus en 1917. Leur solution, comme l’un d’eux le formula, fut la « révolution permanente » (ou la « révolution ininterrompue »), qui combinerait les tâches de préparation avec celles de la révolution elle-même ; les tâches du changement capitaliste et démocratique avec celles de la transformation post-capitaliste.

La perspective incluse dans ce défi était valable ; si on laisse le capitalisme fonctionner librement, il finira par se détruire et avec lui le monde entier au lieu de créer les bases pour une civilisation post-capitaliste. Pour cette même raison, toute transformation post-capitaliste est nécessairement « immature ». Mais le second pas logique que les dirigeants soviétiques adoptèrent était quant à lui erroné : ils plaçaient leur confiance dans le fait que le processus révolutionnaire (dont les conseils étaient la colonne vertébrale) et, surtout, que leur propre direction révolutionnaire seraient capables par eux-mêmes de combiner avec succès la préparation du socialisme et la révolution. Leur confiance exagérée dans la volonté populaire d’aller dans ce sens et leur optimisme erroné par rapport à leur propre capacité de direction révolutionnaire furent le creuset des désillusions de 1917. Dans une Russie isolée, les révolutionnaires furent d’abord poussés à faire taire les dissidents, puis les conseils ouvriers et finalement eux-mêmes, les uns contre les autres. On ne peut plus expliquer cela par des formules rapides et simplistes qui mettent l’accent sur la mauvaise foi et l’autoritarisme des quelques « pommes pourries » parmi eux.

Mais si toute transformation post-capitaliste doit nécessairement commencer de manière « immature », qu’est-ce qui peut la rendre « mature » si ce n’est pas une révolution permanente ? L’énergie populaire (du type dont émergèrent les conseils, ou la Commune de Taksim aujourd’hui et les innovations anarchistes d’Occupy Wall Street), d’une part, et la direction révolutionnaire, d’autre part, sont indispensables mais non suffisantes. Laissées à leurs propres dynamiques, l’une est condamnée à détruire l’autre et inversement et avec elles le processus révolutionnaire lui-même. Un lent processus de maturation politique et de coéducation idéologique est donc nécessaire (une éducation interactive dans laquelle tant les intellectuels que les masses se transforment simultanément). Les anticapitalistes doivent également créer leurs propres institutions post-capitalistes (comme les coopératives et d’autres formes d’économie sociale collectiviste) sans jamais oublier qu’elles ne seront jamais durables (en tant qu’institutions démocratiques et populaires) à long terme sans une rupture révolutionnaire (et des révoltes massives).

Un tel processus, dans lequel les activistes et les travailleurs concentrent leurs énergies dans la construction d’institutions alternatives, dans la coéducation et dans l’accumulation d’expériences politiques dans les périodes plus calmes (jusqu’à ce que les barrières et les obstacles qui empêchaient leur extension les obligent à recourir à nouveau à la protestation de masse), peut être appelé « révolution intermittente » ou « récurrente ».

La « révolution intermittente » n’est pas une révolution permanente ; elle part de la compréhension que des périodes de calme sont nécessaires pour la construction d’organismes et pour la coéducation dans la société civile. Mais les « révolutionnaires intermittents », à la différence des réformistes, reconnaissent la nécessité des révoltes des masses et des ruptures révolutionnaires pour créer et soutenir les organes de pouvoir populaire et les cultures de solidarité, ainsi que pour surmonter les obstacles qui se dressent devant ces institutions alternatives.

Les dirigeants de 1917, du moins au début, avaient également une autre vision partiellement valide ; l’impossibilité de la transition post-capitaliste dans un seul pays. Cette vision, cependant, était couplée à une illusion : la révolution européenne était immédiate (particulièrement en Allemagne). Mais en évitant la monstruosité qu’impliquait d’imposer ce rêve par la force (en envahissant les pays voisins), la Russie soviétique finit par succomber au pragmatisme autoritaire d’un dictateur.

Quand on abandonne par contre les illusions sur une transition « imminente » au socialisme, on peut alors aussi éviter la fausse dichotomie entre « révolution mondiale » et « socialisme dans un seul pays », tout comme entre un internationalisme « abstrait » et un nationalisme « pragmatique ».

On ne peut construire un monde post-capitaliste que par une révolution interrégionale intermittente ; autrement dit par la coopération entre des militants et des travailleurs qui n’auront pas d’autre choix que d’accepter les défaites et les demi-victoires, de persévérer et de faire de la solidarité internationale leur meilleur arme. Les cadres et les dirigeants de la révolution intermittente auront leurs racines dans leurs propres pays, mais ils penseront stratégiquement et encourageront les possibilités de changement dans d’autres pays, en interaction active avec les forces sociales de ces derniers, inscrits dans leurs contextes nationaux. De tels rapports sont déjà en train de se forger aujourd’hui dans le monde.

A la recherche de nouvelles formes d’organisation

Que pouvons-nous alors attendre de la vague de protestations internationales initiée en 2011 ?

On peut raisonnablement s’attendre à l’extension de formes de culture et d’organisation démocratiques et populaires. On ne peut pas encore savoir quelles cultures et structures étatiques existantes vont changer et jusqu’à quel point, comme ce fut le cas dans les années qui ont suivi 1848. Cette époque a vu en Europe la construction des premiers piliers de l’Etat-Providence. Des changements similaires se produiront-ils avec les nouvelles sensibilités issues de 2011 par rapport à l’environnement, aux droits urbains ou à la démocratie participative ? Cela dépendra, sans doute, de l’extension continue de la révolte à l’échelle internationale, vu qu’aujourd’hui, les élites et les régimes concernés sont bien plus réactionnaires si on les compare avec ceux de l’Europe au milieu du XIXe siècle.

En conséquence, il peut sans doute sembler illusoire de parler de manière aussi ambitieuse d’un « nouveau 1905 ». Mais la tâche est encore plus urgente aujourd’hui qu’alors : le capitalisme atteint ses limites économiques et naturelles. Il n’est plus soutenable. Si des alternatives n’apparaissent pas et ne sont pas mises en pratique, la planète sera détruite sous son poids. Ce que peuvent être les alternatives au capitalisme est une autre affaire, mais cette discussion est également indispensable. Je veux en tous les cas me centrer ici sur une autre tâche nécessaire : la construction des sujets capables de lutter pour ces alternatives.

Que pouvons-nous espérer obtenir en ce moment ? Outre l’extension de la révolte, nous pouvons œuvrer à créer des liens internationaux entre activistes, à recruter et à éduquer une nouvelle couche de cadres dans cette nouvelle génération qui s’engage politiquement pour la première fois. Mais ce recrutement et cette construction d’un réseau d’alliances sera seulement historiquement significatif s’il part d’une vision stratégique. Au lieu de célébrer le spontanéisme et l’absence de dirigeants, les activistes ont besoin de construire des structures de direction flexibles et démocratiques. Les révoltes spontanées se dissipent facilement ou perdent leurs objectifs (contrairement à ce certains activistes prétendent, s’il n’y avait pas eu de direction à Taksim, le mouvement serait rapidement retombé aux mains des kémalistes – les nationalistes turcs laïcs).

Mais nous savons aussi qu’une direction centralisée finit par dépouiller sa base de son pouvoir. La nouvelle forme de direction pour une transformation post-capitaliste exige donc l’habileté d’apprendre de la base, la volonté d’interagir avec l’énergie populaire, d’institutionnaliser des mécanismes d’équilibre entre les forces et l’immersion constante dans des institutions alternatives et dans la coéducation.

Tout comme 1905 a marqué l’histoire de son empreinte par la construction d’une nouvelle forme d’organisation (le « parti révolutionnaire centralisé »), 2011 peut créer (ou du moins poser la question) une nouvelle forme d’organisation révolutionnaire, plus démocratique et en même temps plus efficace.

Ce n’est seulement alors que nous pourrons commencer à parler d’un « nouveau 1905 ».

Cihan Tugat est professeur associé de sociologie à l’Université de Berkeley, Californie. Auteur de « Passive Revolution : Absorbing the Islamic Challenge to Capitalism ».

Source :
http://www.counterpunch.org/2013/06/11/turkey-a-second-1848-or-1905/
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret.

A l’approche d’un demi-siècle d’attente

Claude Gabriel

Voilà que c’est au tour de la Turquie, du Brésil, de la Bulgarie et à nouveau de la Grèce. Tout cela juste après les confrontations sociales et politiques survenues en deuxième rideau des révolutions démocratiques tunisienne et égyptienne. Tout cela après les manifestations de masse anti-austérité d’Italie, du Portugal et d’Espagne. Après le mai étudiant québécois, après les mobilisations anti Poutine en Russie et bien d’autres événements ailleurs. A l’échelle d’un instant historique, ce n’est plus de la désynchronisation mais de la quasi- simultanéité. La marmite chauffe et c’est tant mieux.

Si peu de hasard

Les plus anciens se souviennent qu’après les semaines de mai 1968 nous avions identifié (évidemment à postériori) l’existence d’un faisceau de luttes annonciateur, de la grève générale belge de l’hiver 60-61 en passant par l’Amérique Latine guevariste, du printemps de Prague aux mouvements étudiants ouest-européens, aux grèves ouvrières dures en France à partir de 1966, etc. Comme une première montée de lave avant l’explosion française, avant l’avancée spectaculaire des luttes de libération, avant la longue confrontation sociale en Italie, les grèves étudiantes massives au Mexique, au Sénégal, au Japon, aux Etats-Unis et autres, ainsi que la révolution portugaise puis le fin du franquisme. Une crise globale de l’impérialisme et de ses accommodements sociaux dans les pays capitalistes avancés ; une crise de ses formes de domination dans les pays postcoloniaux, ainsi qu’une crise rurale. Des luttes ultra différentes dans des contextes politiques disparates mais néanmoins un instant historique unique qui n’était pas dû au hasard. Pourquoi ?

Les années 60 avaient été marquées, selon les pays et les continents, par diverses évolutions de fond. Massification et concentration ouvrière, naissance d’un nouveau prolétariat industriel, forte élévation des niveaux de qualification et de culture… Massification de la jeunesse étudiante qui débordait dorénavant du périmètre sociologique des classes aisées… Exodes ruraux et grossissement des villes… Ces phénomènes – à des degrés divers – traversaient de part en part la distinction « pays impérialistes versus pays dominés ». Une partie de ces transformations étaient dues à l’accélération du développement combiné, à la transformation des marchés et des techniques, à l’inexorable avancée planétaire de la marchandise jusque dans les campagnes traditionnelles et jusque dans les économies staliniennes. Des luttes bien différentes les unes des autres sans aucun doute, mais avec en partage cette portion de changements sociaux dus au petit quart de siècle d’un nouveau paradigme capitaliste. Derrière les faits s’exprimait, dans les profondeurs de toutes ces sociétés, la transformation de leurs formations sociales avec quelques points communs du côté du prolétariat industriel et des couches urbaines petites-bourgeoises en cours de salarisation massive. Ce n’était pas simplement une convergence fortuite ! Ni même une simple émulation réciproque.

A y regarder de plus près…

Et aujourd’hui ? Les conditions générales de la lutte des classes, après les défaites colossales de la mondialisation financière et de la construction ultra-libérale de l’Europe, sont incommensurablement plus difficiles qu’il y a 45 ans. La formulation intelligible d’une alternative systémique est pour le moment pratiquement anéantie, sans doute à cause de l’effondrement du socialisme « réel » (mais qui remonte maintenant à 25 ans !) et surtout à cause des contraintes et de l’échelle des problèmes que la mondialisation capitaliste impose à quiconque se penche sérieusement sur les mécanismes incertains d’une transition post-capitaliste. Nous sommes confrontés à une mutation interne du capitalisme, équivalente en questionnements théoriques et pratiques de ce que fut le basculement dans l’ère impérialiste du début du XXe siècle et dont on sait qu’il fut à la racine de 25 ans de disputes théoriques et de pratiques politiques antagoniques.

Mais la vieille taupe révolutionnaire n’attend pas. Elle finit toujours par remontrer son nez, ici puis là, et puis soudainement ici, là et encore ailleurs. Dans pareille situation, la première question posée est de savoir si, au-delà de l’exaspération sociale due aux politiques libérales, s’exprime ou pas cette part de transformation sociale. Est-ce uniquement la prépondérance de l’aléatoire qui nous place devant pareille simultanéité ? Et dans ce cas nous resterions assujettis à la volatilité des résistances sporadiques. Ou bien y a-t-il une part objective, structurelle qui nous placerait face à un tout nouvel agenda ? Autrement dit, la comptabilité des luttes peut rester trop impressionniste si elle n’est pas conduite jusqu’aux profondeurs du substrat social.

D’autant que beaucoup de choses en découlent en matière d’action politique, d’insertion dans le mouvement spontané des luttes, dans les aspects programmatiques aussi. Le même type de questions se posait dans les années 60 entre ceux qui se montraient plus ou moins capables d’intégrer le « neuf » et ceux qui campaient déraisonnablement sur des analyses nostalgiques de la formation sociale. On pourrait ainsi (mais je n’ai pas cette indulgence) ranger dans cette dernière catégorie la position des staliniens jugeant le mouvement étudiant comme un mouvement de fils et de filles de bourgeois. J’ai aussi connu dans mon comité d’action en banlieue Sud de Paris, en mai 68, un débat (aujourd’hui insolite) sur la « nature » sociale des salariés qui occupaient leur site industriel… mais qui étaient en majorité des techniciens en blouse blanche. Prolétaires ou pas ? « Alliés » de la classe ouvrière (la vraie !), aristocratie ouvrière ou autres ?! Y faire du travail politique était-il important ou secondaire ? Toutes choses qui ont affecté jusqu’à très tard le mouvement syndical, notamment la CGT. En encore aujourd’hui certains secteurs syndicalistes ou politiques.

Je n’exclue donc pas que nous soyons dans une période identique de murissement d’une nouvelle donne sociale. Depuis 25 ou 30 ans, nos sociétés sont sous pression, non pas seulement des politiques libérales, mais d’une modification assez profonde des formations sociales. D’un côté une plus grande paupérisation mais de l’autre une plus grande insertion de nombreuses professions dans la complexité productive et cognitive du monde, et une part grandissante des tâches intellectuelles au sein du travail productif. Et, malgré cette polarisation sociale au sein même du salariat, une extension de la précarité, une prolétarisation grandissante des qualifications intermédiaires et même supérieures. Toutes choses qui modifient l’équation interne des classes laborieuses, qui déplacent la ligne de démarcation entre ceux qui n’auraient « que leurs chaînes à perdre » et une supposée aristocratie du salariat.

Tout cela me semble perceptible et plus rationnel que ce que l’on entend en général sur la composition sociale des manifestations de Moscou contre Poutine, des manifestations anti-islamistes du Caire ou de Tunis, et même d’une partie des manifestations européennes à Madrid ou à Lisbonne : des « classes moyennes » en colère car menacées à leur tour par la crise, et donc plus réactive sur la démocratie et l’environnement que sur les mécanismes d’exploitation. Je ne partage pas ce diagnostic. La notion de classe moyenne est un truc médiatico-sociologique pour contourner le problème des déplacements internes au sein du salariat depuis 25 ans ; problème aigüe qui n’est pas réductible à la stratification des revenus (bien que la question du patrimoine immobilier soit un facteur important de différenciation), mais qui par contre doit intégrer le fait que la chaîne de production de valeur inclue (et pas qu’un peu !) des couches hautement qualifiées du salariat.

Le salariat s’est incontestablement agrandi. La diversité des situations de mise au travail par le capital y entraîne une forte hétérogénéité des expériences et des modes de vie. Mais, le capitalisme de la mondialisation financière fait naître de nouvelles contradictions entre lui-même et cette masse de salariés aussi diverse soit-elle, que ce soit sur la destruction du vivre ensemble, sur la cupidité d’un petit nombre, sur la démocratie (pensons ne serait-ce qu’aux institutions européennes !), et sur l’environnement. De plus, je ne pense pas que l’artiste, le médecin, le comédien, l’architecte… l’astrophysicien qui prend des risques en manifestant au pied d’une TV russe ou grecque pour dénoncer une tyrannie quelconque ne soient que des alliés éphémères et petits-bourgeois. Nos sociétés, jusqu’au Brésil, jusqu’en Egypte ou en Inde, se sont gonflées de tous ses métiers, de toute ces catégories, elles-mêmes « massifiées », si je puis dire.

Tout le monde comprend d’ailleurs que l’explosion turque, par exemple, n’a pas pour seule motivation la défense d’un urbanisme spécifique au centre d’Istanbul. Mais, aussi que ces étincelles de violence expriment une part de la frustration sociale et politique assez différente de ce que l’on pouvait connaître il y a deux générations. Même une partie des professions dites libérales est maintenant concernée par la grande broyeuse de la finance et des multinationales. Pas forcément salariées mais assujetties aux folies du système et conscientes de la souffrance générale.

En comparant ce qui est comparable, disons que ce n’est plus le même mix social qui tend à s’affronter aux gouvernements. De quoi poser les questions programmatiques différemment. D’autant que dans cette époque d’extrême tension sociale et de violence latente, il n’est plus exclu qu’une partie du prolétariat, le plus paupérisé, divague de plus en plus aux confins de la droite autoritaire, raciste, intégristes (pour certains), réactionnaires, victime d’un aveuglement nostalgique d’un passé qui ne reviendra plus jamais.

Le murissement d’une situation explosive peut résulter de la maturation d’une nouvelle équation sociale. Pour en comprendre la mécanique, il faut en vérifier les causes profondes dans l’évolution des classes sociales. Et pour peu que l’on retrouve des faits similaires aux quatre coins de la planète, dans de vieux pays industriels comme dans des pays plus spécifiques, alors c’est que nous avons peut-être les ingrédients d’une nouvelle époque de luttes.

A souligner aussi, en prolongement de l’analyse sociale, l’absence désormais de toute espace réformateur au sens d’un progrès social compatible avec les dispositions du capital. Aujourd’hui la moindre réforme sociale progressiste, qui aurait encore été possible il y a trente an, ne l’ai plus. Pour deux raisons : la dégradation continue du rapport de force permet pour le moment au capital de tout exiger et de tout obtenir pratiquement, notamment dans l’extension du domaine de la marchandise ; le système est devenu tellement fragile que son équilibre instable ne peut faire le moindre compromis avec une politique néo-keynésienne. Ce qui veut dire que la « réforme » nécessite un bras de fer immédiat avec le capital pouvant aller jusqu’à l’affrontement social sur des questions comme les retraites ou les services publiques (voir le cas présent du Brésil). La social-démocratie est donc irréversiblement embarquée dans une impasse, elle dont le credo est justement de gouverner sans friction majeure avec le capital. Ce qui pouvait encore être du domaine de la simple « volonté politique » d’un gouvernement social-démocrate il y a trente ans, a désormais basculé dans le domaine de la réforme radicale exigeant l’intervention massive de la rue. Ce n’est pas simplement la convergence (forcément inégale) des formations sociales qu’il faut apprécier mais aussi l’incapacité dorénavant mondialisée du capital à supporter des politiques sociales de compromis. D’une certaine mesure le système a globalisé ses interdits favorisant d’autant l’existence de traits communs aux affrontements locaux qu’ils soient en Egypte, au Brésil, en France ou en Turquie.

L’espoir d’un moment refondateur

Même si nous sommes toujours dans la période où il faut contenir le pessimisme de la raison par l’optimisme de la volonté… il n’est donc plus exclu que nous abordions un nouveau rivage. L’optimisme alors ne reposerait plus sur le simple constat que les peuples ont encore la capacité de se révolter mais sur le fait que cette révolte s’enracine cette fois-ci dans une nouvelle configuration tectoniques des classes sociales, dans le réagencement interne des classes opprimées, dans la possibilité d’une l’entrée en conflictualité de nouvelles couches urbaines. Dans la rencontre entre revendications sociales et écologiques ; dans l’importance renouvelée des revendications démocratiques, « institutionnelles », anti-corruption. Alors, le printemps arabe n’aura été possible que parce que socialement ces sociétés avaient changé au cours des 30 dernières années. Mais n’est-ce pas le cas aussi en Europe ? Et se faisant cela ne nous pousse-t-il pas à quelques réglages du corpus revendicatif.

Entre mai 68 et aujourd’hui ce sont écoulées 45 années. Rares ont été les périodes de notre histoire (française du moins) où un tel délai - sans nouvelles explosions politiques ou révolutionnaires – finit par interdire le passage de témoin et le renouvellement qualitatif et quantitatif de la génération de la « grande expérience » précédente. Alors que la génération de 68 est en train de disparaitre, il n’y a eu pour le moment aucun grand affrontement social qui depuis ait pu jouer un rôle de refondation politique et donc de rebond générationnel. Alors que les mouvements syndical et politique sont à reconstruire entièrement, il nous manque cette déflagration qui projetterait sur le devant de la scène non seulement ce nouveau mix social dont je parle plus haut mais aussi son expression militante forcément « jeune ». Le renouvellement militant a besoin de cette explosion refondatrice. Souhaitons-la.

La question posée est donc d’analyser ce présent en nous demandant si nous sommes les témoins ou pas d’une arrivée à maturité conflictuelle d’une nouvelle combinaison sociale. Deux choses semblent acquises. La mise en tension violente de nos sociétés ne cesse de croître. Et, la part des exigences démocratiques, anti-oppressives (femmes, homosexualité), écologistes s’affirme de plus en plus, ce qui, ajouté aux attentes sociales immédiates, favorise une « intuition » revendicative systémique.

Source :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?page=article_impr&id_article=29020

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