Un nouveau cycle de luttes dans le monde ? (II) — Révoltes émergentes

Samuel 29 juillet 2013

Il est difficile de ne pas relier les récentes mobilisations populaires en Turquie et au Brésil avec le long cycle de protestations qui a commencé dans les pays d’Afrique du Nord. Chacune correspond à des contextes politiques et sociaux distincts, à différentes hétérogénéités, à des temporalités diverses. Les évidences sont nombreuses qui indiquent que Sao Paulo n’est pas Istanbul, ou qu’Istanbul n’est pas le Caire ou Madrid. Mais il y a aussi des références communes, des connexions intimes, des va-et-vient réciproques et un même cadre : celui d’un capitalisme global en crise. Et un lieu : la ville, qui est, comme le dit David Harvey, « le lieu de la lutte anticapitaliste. ».

Le miroir déformant de la croissance économique

Contrairement aux protestations européennes, celles de Turquie et du Brésil se développent dans des puissances régionales émergentes qui ont connu des taux de croissance importants ces dix dernières années. Après une chute en 2009 due au crack financier, l’économie turque a connu une croissance de 9,2% en 2010 et de 8,5% en 2011. La croissance brésilienne a été de 7,5% en 2010. Cependant, ces taux de croissance ont récemment fortement reculé. La croissance turque n’a été que de 2,2% en 2010 et celle du Brésil de 0,9%, en partie à cause de récentes mesures budgétaires restrictives.

Cette fragilité de l’économie turque est doublée par un fort endettement externe, avec des investissements à court terme attirés par des taux d’intérêts relativement élevés. Dans le cas brésilien, c’est une dépendance croissante vis-à-vis des exportations de matières premières et un fort endettement interne (le crédit est passé de 25% du PIB en 2005 à 50% en 2012), malgré le renforcement de la demande interne, soutenue par les programmes sociaux menés à bien sous la présidence de Lula.

La croissance économique des deux économies, et spécialement celle de l’économie turque, a été en outre encouragée par l’excès de liquidités générées par les politiques de stimulation monétaire (« quantitative easing ») de la Réserve Fédérale étatsunienne, de la Banque centrale européenne et de la Banque centrale du Japon. Ces politiques de stimulation, qui ne sont pas parvenues à réactiver l’économie mondiale, ont contribué à l’augmentation de la valeur des actifs (de nouvelles « bulles » spéculatives) dans les pays émergents et ont provoqué des pressions inflationnistes et des dévaluations compétitives des monnaies.

Mais aujourd’hui, le « robinet » monétaire étatsunien se ferme, les « investisseurs commencent à retirer l’argent qu’ils avaient placés dans ces économies et ils le font de plus en plus vite depuis deux ans » (El País, 21/06/2013). La compétition pour obtenir des capitaux à tout prix s’aiguise, les incertitudes augmentent et les gouvernements deviennent nerveux.

La lutte pour les biens communs…

« Ce n’est pas seulement pour un parc » ont répété les manifestants turcs sur la place Taksim. « Ce n’est pas seulement pour les tarifs du transport public » ont répété les manifestants brésiliens. Mais le fait est que ces protestations inattendues ont commencé par la défense d’un parc et par la revendication d’un transport public accessible pour tous. Autrement dit, pour la défense des biens communs dans la ville pour les multitudes. Ces causes ont semblé suffisantes aux yeux de centaines de Turcs pour interposer leurs corps face aux bulldozers et à la police, tout comme pour les milliers d’autres manifestants qui les ont soutenus ensuite.

Comme l’a écrit avec justesse Emmanuel Rodríguez il y a déjà dix ans (dans « Ecología de la metrópolis », 2004), en plein boom de l’immobilier en Espagne, c’est « le territoire lui-même, comme trame complexe de rapports de coopération et de symbioses, qui constitue le substrat de l’innovation sociale et de la production entrepreneuriale ».

Les territoires urbains et la mobilité entre eux sont ainsi menacés par ce que Manuel Delgado appelle « l’idéologie de l’espace public » et qui est intimement liée au projet néolibéral. Quand la ville devient à la fois une source de valeur et une « fabrique sociale », l’urbanisme n’est plus qu’une « simple réquisition de la ville, la soumission de cette dernière, tant au moyen de la planification que de sa gestion politique, aux intérêts territoriaux des minorités dominantes ». Cela inclut généralement une composante morale, à l’exemple des lois et des ordonnances municipales sur le civisme qui ont élargi ces dernières années les conduites qui doivent être régulées. La restriction de la consommation d’alcool – ou sa quasi-prohibition – dans l’espace public promue par l’AKP turc (parti islamo-conservateur au pouvoir, NdT) ressemble au fond beaucoup aux lois contre le « botellón » (fêtes de rue improvisées, NdT) dans l’Etat espagnol.

En Turquie, les projets de remodelage urbain se succèdent depuis l’approbation en 2005 de la loi « de rénovation et de préservation ». L’Etat et les entreprises de construction se sont alliés pour partir à l’assaut des quartiers populaires d’Istanbul et réaliser des méga-projets, comme la construction de centres commerciaux, de mosquées ou de grands ouvrages comme des ponts ou des autoroutes. Le projet de construction sur la place Taksim n’est qu’un parmi d’autres. Comme l’écrit Sarah El-Kazaz dans Jadaliyya :

« Au fur et à mesure que la croissance basée sur l’exportation a apporté des rendements décroissants (…), l’accumulation du capital par la rénovation de zones urbaines est devenue l’un des piliers des projets de l’AKP. Pour ce dernier, le développement urbain lui apporte ses bases de soutien avec le stimulant économique nécessaire, au travers d’associations opaques avec le secteur de la construction et permet au gouvernement de redéfinir et de contrôler les espaces des villes pour faire en sorte qu’elles reproduisent une société alignée sur les idéaux du parti. De fait, pour l’AKP, l’Islam c’est le développement urbain. Le développement urbain a été emballé et offert aux sympathisants du parti comme l’axe central au travers duquel l’Etat était en train de construire une société meilleure ».

Remplaçons « Islam » par « nation », « progrès » ou « marque du pays » et le discours nous semblera alors plus familier. Ce n’est pas un hasard si Istanbul et Madrid sont candidates pour organiser les Jeux Olympiques de 2020.

Au Brésil également, le néo-développementisme passe par l’exploitation du tissu urbain, avec les méga-événements sportifs (que le gouvernement brésilien est parvenu à concentrer dans le pays en deux ans) comme principal instrument. Ces méga-événements permettent bien entendu de transférer les ressources publiques dans les mains des entreprises privées, mais leur principale raison d’être est de remodeler le paysage urbain et d’y transformer ainsi en conséquence les rapports sociaux au bénéfice d’élites qui, dans des villes comme São Paulo, se déplacent en hélicoptères. Détruire des quartiers populaires entiers et expulser leurs habitants, privilégier le transport automobile individuel, l’accès payant aux espaces de rencontre ne constituent nullement des choix neutres ou innocents.

Cette reconfiguration de l’espace urbain représente une autre forme d’extractivisme, comme l’a écrit Raúl Zibechi à propos de la violente intervention policière dans un hôpital de Buenos Aires pour expulser ses travailleurs. Les autorités prévoient d’abattre l’édifice pour y construire à la place un Centre appelé, comme il se doit, « Civique ». Il se fait que les grands ouvrages et l’idéologie de l’espace public auxquels ils s’associent cherchent en outre à garantir un consensus politique et social déterminé : « La différence entre la gauche et la droite, entre le progressisme et le conservatisme, s’évapore. Les principaux projets de spéculation urbaine à Buenos Aires furent approuvés avec les votes du parti au pouvoir et ceux de l’opposition », écrit Zibechi. Mais les consensus entre les partis et le patronat trouvent de moins en moins d’écho parmi les masses.

… c’est la lutte pour les libertés

La soumission de la ville aux besoins de valorisation du capital est un processus violent qui a besoin de l’Etat pour qu’il puisse s’imposer, au moyen de la planification urbanistique et, lorsqu’il le faut, par la police. La police est utilisée pour exécuter les ordres d’expulsion de logement, pour « nettoyer » certaines zones de personnes considérées comme indésirables et, en définitive, pour annuler le droit à la protestation et l’appropriation non autorisée de l’espace public, y compris par l’application de lois antiterroristes.

Lorsque le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan s’est plaint du double discours de l’Union européenne, il n’avait pas tort. La Grèce a également fait un usage intensif des gaz lacrymogènes, mais avec la bénédiction cette fois ci de la troïka et les exemples de brutalité policière vont de Londres à Athènes, en passant par Francfort et Barcelone. Mais il est également vrai que le déploiement répressif a été plus intense en Turquie.

Mais, bien loin de représenter un « excès » que les gouvernements doivent corriger, comme le présentent les organisations des droits de l’homme, il s’agit d’un usage sélectif et très codifié de la violence étatique, avec des protocoles internes partagés entre les différentes polices afin de minimiser le nombre de morts, mais certainement pas celui des blessés en tous genre.

En Espagne, le nombre élevé d’amnisties accordées à des policiers condamnés pour des actes de violence donne foi à cette tendance. Pour en revenir à la Turquie, l’exercice de la violence largement employé par Erdoğan à Istanbul, à Ankara et dans d’autres villes est, comparativement parlant, moins létal que celui des gouvernements précédents face à des révoltes similaires. Au Brésil, nous ne sommes plus à l’époque de la dictature, mais la répression policière à São Paulo (gouvernée par le PT) nous montre jusqu’où peuvent aller des gouvernements « représentatifs » lorsque l’expropriation des biens communs – dans ce cas-ci, la reconversion de la ville – est sérieusement mise en péril. C’est pour cela qu’il est significatif que les dernières révoltes – et leurs réactions répressives – aient été menées contre des gouvernements qui jouissent d’un fort soutien dans de larges secteurs de la population et qui sont considérés en Europe, dans une plus ou moins grande mesure, comme étant « populistes ».

Jusqu’à maintenant, les principales interventions se limitaient aux quartiers pauvres et dans l’indifférence des groupes bénéficiaires des processus de « gentryfication ». Mais cette fois ci la répression s’est étendue aussi à des groupes sociaux moins habitués aux coups de matraques et aux cellules des commissariats (les plus pauvres, eux, sont plutôt habitués à faire face directement aux balles). L’étincelle s’est produite quand la défense des biens communs et de la liberté d’expression est devenue une seule et même chose.

Antagonisme et représentation

Après l’étincelle, les nouveaux sujets sociaux du capitalisme cognitif élargirent rapidement leurs revendications. Il est notoirement insuffisant de leur appliquer le concept de « classe moyenne » pour les définir. Le politologue et professeur de l’Université fédérale de Río de Janeiro, Giuseppe Cocco, les décrit ainsi :

« En Espagne et dans la Méditerranée en général, les révolutions sont marquées par les processus de « déclassement » des classes moyennes. Au Brésil [et en Turquie faut-il ajouter] c’est exactement le contraire : tout cela se produit dans le cadre et au moment de l’émergence de la « nouvelle classe moyenne ». Mais cette nouvelle couche de classe est, en réalité, la nouvelle composition du travail métropolitain, qui lutte pour les parcs ou pour les transports publics : en s’élevant socialement, les Brésiliens pauvres se transforment en ce que deviennent aujourd’hui les classes moyennes européennes dans leur chute ; une nouvelle composition technique du travail immatériel des métropoles. Sur le plan sociologique, la ‘nouvelle classe moyenne’ n’existe pas, car ce qui se constitue c’est une nouvelle couche sociale dont les caractéristiques techniques sont celles de travailler directement dans les réseaux de circulation et de services de la métropole ».

Cette nouvelle couche sociale résiste à la perspective d’être réduite dans une unité. Les prétentions de représentativité d’Erdoğan, Rajoy ou des partis de gauche finissent fréquemment par produire plus de rejet. Dans l‘écosystème urbain complexe, l’auto-organisation des multitudes dans les différentes mobilisations ressemble à celle des connexions synaptiques entre les différentes neurones, pas toujours les mêmes, qui changent selon le moment, échappant à toute tentative de centralisation et de convergence en une identité unique. C’est cela le pouvoir constituant. Ce qui ne veut pas dire qu’il s’agit d’un processus harmonique qui conduit à une nouvelle situation d’équilibre. L’antagonisme et le conflit se situent à l’intérieur du mouvement, qui est en lui-même ambivalent.

On ne doit donc pas être surpris par la présence de groupes de droite ou même fascistes, ou encore islamistes et salafistes, selon les rassemblements et les conjonctures déterminées (bien que l’Islam politique dans ses différentes formes incarne une fracture identitaire spécifique). Cela ne veut pas dire qu’il y a une « récupération » (comme si la manifestation était un patrimoine exclusif des gauches athées), et encore moins que ce sont ces groupes et postures qui prédominent. La réalité est qu’il existe une conflictualité propre à la démocratie. Prétendre la transcender, renoncer à être « dedans » pour cette raison, est une bataille perdue : toute tentative – nécessairement avortée – d’être « dehors » sera un cadeau pour les pouvoirs en place. Tout dépendra de comment vont évoluer et se développer les rapports de forces entre les différents éléments en lice.

On ne peut prévoir quels seront les prochains foyers des turbulences globales. L’unique certitude est que ce seront les villes qui seront toujours en ébullition, non seulement celles des pays soumis au joug de la dette, mais aussi celles des pays qui ont aujourd’hui les faveurs de la finance internationale. Face à la violence privatisatrice s’interposera la réappropriation du territoire et la transformation collective de nos subjectivités. Bien des gens répéteront ce qu’un manifestant turc a affirmé il y a peu : « Tu ne t’imagines pas comment les gens ont changé ici en une semaine ». Il faut continuer à essayer que ce soit pour un mieux.

Source : www.javierortiz.net/voz/samuel/revueltas-emergentes
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera