Sur les méthodes de discussion dans la gauche marxiste

Rolando Astarita 18 septembre 2013

L’une des choses qui fait le plus de tort aux mouvements de gauche, et en particulier à ceux qui se réclament du marxisme, sont les formes et les méthodes à travers lesquelles on « tranche » les débats politiques et idéologiques. Il est fréquent dans ces milieux que, face aux divergences, on lance des invectives injurieuses et des calomnies les plus diverses.

Pour ne pas généraliser de manière abstraite, je présente ici quelques exemples tirés de mon expérience personnelle. (…). Pour avoir exprimé mon opinion que l’URSS avait cessé d’être un Etat ouvrier plusieurs décennies déjà avant sa chute, j’ai été accusé par un écrivain du Parti Ouvrier (organisation trotskyste « orthodoxe » argentine, NdT) d’être un « croisé » de la lutte contre le socialisme, autrement dit que j’aurais juré de combattre le socialisme de manière fanatique. Autre exemple : ma position contraire à la revendication « six heures de travail par jour pour réduire le chômage » m’a valu le qualificatif d’ « ennemi de la classe ouvrière » de la part d’un certain groupe. Autre exemple : ma position favorable à la liberté d’opinion et de discussion dans les partis de gauche – et dans les pays qui se qualifient de socialistes – a amené de nombreuses personnes à me dénoncer en tant que « provocateur », « agent infiltré » et « personnage ayant des objectifs obscurs et prêt à détruire la gauche »… Ce ne sont là que quelques uns des exemples tirés de mon expérience comme militant de gauche. Je pourrais citer des dizaines d’autres cas de camarades qui ont été accusés de choses encore plus terribles.

La fin justifie les moyens ?

Ceux qui défendent cette façon de faire utilisent généralement trois arguments.

En premier lieu, on affirme que cette manière de discuter est « prolétarienne » parce qu’on prétend que les travailleurs « ne s’embarrassent pas de réserves verbales et de diplomatie bourgeoise », qu’ils disent les choses clairement et qu’ils dénoncent ainsi les ennemis cachés du mouvement socialiste. Rappelons que c’est de cette manière-là que les partisans de Staline justifiaient le traitement brutal que leur chef imposait, au début des années 1920, à ses camarades de parti. Depuis lors, cette façon de voir les choses est devenue un cliché discursif typique des organisations de gauche. Il semblerait que la brutalité doit faire partie de la « culture » socialiste, un non-sens qui ne résiste pas à la moindre analyse. Le socialisme ne peut pas faire de la bestialité sa marque distinctive. La fameuse devise humaniste, adoptée il y a des dizaines d’années par le socialisme, selon laquelle « rien de ce qui est humain ne m’est étranger » est incompatible avec ces façons de faire prétendument « prolétariennes ».

Le second argument soutient que « tout est justifié quand il s’agit de sauver le parti, la révolution ou la classe ouvrière ». Mentir, calomnier, agresser est valable au nom de la cause suprême de la révolution ou du parti révolutionnaire. On établit ainsi une nette séparation entre les moyens et les fins, comme si les moyens ne faisaient pas partie des fins et comme si les fins n’avaient aucun rapport avec les moyens. L’un des résultats obtenus ainsi est de « produire » des militants qui n’écoutent ni la raison, ni les arguments, mais sont seulement intéressés à écraser toute personne qui diverge avec la « vérité révolutionnaire », tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’organisation.

En suivant cette dynamique, certaines organisations de gauche ont été jusqu’au point de monter des opérations d’espionnage, de diffamation et même d’intimidation afin de détruire des oppositions. Le critère « la fin justifie les moyens » supprime toute inhibition et toute limite. Nous avons pu voir également comment des groupes de gauche, qui ont un même projet, ce sont affrontés à coups de bâtons et de chaînes parce qu’ils s’opposaient sur tel ou tel point. Peut-on imaginer ce qui arrivera le jour où ils auront du pouvoir dans les syndicats, par exemple ? Y aura-t-il des guerres civiles dans la gauche ? La question n’est pas rhétorique, c’est une invitation à réfléchir sérieusement à la mécanique inhérente de cette forme de faire la politique. Après tout, nous avons assisté au 20e siècle à des guerres entre nations qui se qualifiaient elles-mêmes de « socialistes » et qui faisaient démonstration de leur « internationalisme prolétarien ». Ne tire-t-on aucun enseignement de ces terribles expériences ?

La dialectique forme et contenu

En troisième lieu, et cela est intimement lié à ce qui précède, on affirme que les modes de discussion sont des questions formelles, qui n’affectent pas le contenu. On soutient que si quelqu’un nous traite d’ennemi de la classe ouvrière, ce qualificatif n’a aucune importance car ce qui compte c’est le « contenu » de ce qu’on nous dit. Mais cet argument ne résiste pas non plus à la moindre analyse sérieuse du point de vue de la dialectique, vu que, comme l’avait expliqué à plusieurs reprises Hegel, il n’existe pas de séparation métaphysique entre le contenu et la forme. Et cela parce qu’il n’existe pas de contenu qui ne s’exprime au travers d’une certaine forme et, qu’inversement, parce que les formes déterminent à leur tour le contenu. Pour le dire autrement : les formes brutales expriment des contenus, c’est-à-dire des conceptions sur les rapports entre les êtres humains et, plus précisément pour le cas qui nous occupe ici, sur quelles devraient être les relations entre camarades de lutte.

Celui qui s’exprime brutalement, qui recourt à la diffamation, qui n’hésite pas à disqualifier de « fasciste » ou « payée par l’ennemi » ou de « provocation » toute opposition ou toute critique, exprime ainsi une conception de la société, une vision idéologique sur l’avenir pour lequel il lutte qui a peu de choses à voir avec un programme socialiste. Ainsi, en dernière instance, ces formes sont pleines de contenus. Pour le dire d’une autre manière, et à nouveau à travers un exemple personnel mais généralisable : quand j’étais jeune et que j’ai remis en question l’existence du Mur de Berlin et l’absence de libertés démocratiques en URSS, mon père – qui était un stalinien convaincu – m’a expliqué que tout cela n’était que des problèmes « superficiels » parce que l’important c’était le « contenu social » de ces régimes. De cette manière, il justifiait aussi les camps de concentration, les exécutions, l’écrasement de toute pensée critique et indépendante avec toujours le même argument qu’il ne s’agissait que de simples « formes ».

Ce n’est qu’avec les années que je me suis rendu compte que ces formes affectaient le « contenu » de la vie de millions de personnes, qu’elles étaient à la racine de l’effondrement de ces régimes et qu’on ne pouvait en conséquence en aucun cas les considérer comme inessentielles. Ce sont des formes qui déterminent l’essence des choses. Un camp de concentration (et dans le « socialisme réel » il y avait même des camps de concentration pour homosexuels) est un contenu parce qu’il est une forme « essentielle ». Tout comme le sont une campagne de calomnies ou une intimidation des voix critiques dans un syndicat ou dans un parti.

Tout cela fait un tort immense à la lutte pour le socialisme. D’une part, parce qu’on étouffe la pensée critique au sein des organisations. Mais aussi parce qu’on inhibe bien des personnes qui ne militent pas dans des organisations car elles craignent d’être publiquement attaquées par de tels énergumènes. Et en effet il n’est pas facile de vivre avec des abus, des affronts, des accusations infamantes et d’autres choses de ce style. Ce n’est pas facile pour la personne, ni non plus facile pour les parents proches ou pour les amis qui nous entourent.

En outre, avec de telles méthodes, le marxisme peut difficilement s’épanouir en tant que théorie vivante. Concrètement, ces méthodes sont fonctionnelles pour ceux qui considèrent le marxisme comme un dogme auquel la réalité et les êtres humains devraient se subordonner, tout comme ils doivent se subordonner aux appareils et aux directions, gardiennes naturelles et indispensables de l’indispensable dogme.

Rien à voir avec le socialisme

Enfin, ces méthodes constituent en elles-mêmes une propagande très efficace contre le socialisme, parce qu’elles donnent l’idée que le futur pour lequel on lutte n’est pas une société meilleure que le capitalisme, mais une société reposant sur le despotisme bureaucratique et soumise à l’arbitraire des « chefs ». En un mot, une reproduction du « despotisme asiatique » du style des Khmers rouges au Cambodge ou de ce qu’est aujourd’hui la Corée du Nord.

Il n’y a pourtant rien de plus éloigné d’un tel projet que les conceptions de Marx. Pour Marx, le communisme, en tant que dépassement de la propriété privée, devait mener à une « appropriation réelle de l’essence humaine par et pour l’homme lui-même » ; ce qui impliquait par conséquent le « retour total de l’homme à lui-même, en tant qu’homme social, c’est-à-dire humain, un retour total, conscient et mené à bien à partir de toute la richesse du développement antérieur » (Manuscrits économico-philosophiques de 1844). C’est pour cela que Marx concluait qu’il fallait « éviter, surtout, d’envisager à nouveau la ‘société’ comme une abstraction face à l’individu ». Mais pour les bureaucraties de gauche, « l’appareil » est précisément conçu comme une abstraction face au militant et elles préfigurent ainsi la conception de la société en tant qu’abstraction face à l’individu. Qu’est-ce que de telles méthodes ont à voir avec le socialisme ? Rien, absolument rien.

Pour terminer, je veux aborder une question implicite dans l’exposé qui précède mais qui acquiert un poids énorme quand nous la pensons singularisée aux êtres humains, en chair et en os, qui ont souffert de ces méthodes. Je veux parler ici de la destruction morale des « hétérodoxes », de ceux qui ne se résignent pas à jouer le rôle de répétiteurs des formules élaborées par l’infaillible comité central, dirigé par l’infaillible camarade-dirigeant-secrétaire-général. J’affirme que le but recherché est de briser spirituellement l’opposant de manière à ce qu’il n’élève plus la voix.

C’est ainsi que ces méthodes, appliquées pendant des années, finissent pas donner des résultats effrayants. Il y a quelques temps, un vieux militant anglais, un intellectuel, en regardant rétrospectivement son passé, se demandait avec amertume comment il avait pu tolérer des extrémités telles que les agressions physiques de militants qui s’opposaient à la direction du parti auquel il appartenait. La réponse réside dans le fait d’avoir accepté la logique découlant de ces conceptions : « les formes ne sont pas importantes » ; « nous, marxistes, nous discutons ainsi », et « tout est bon » à l’heure de « défendre le parti ». Dès qu’on glisse le doigt dans cet engrenage, il est très difficile d’y résister. Il est fort probable que l’un des points de départ – mais non l’unique – pour initier une reconstruction du mouvement révolutionnaire passe par la révision la plus critique qui soit de ces méthodes.

Rolando Astarita est un économiste marxiste argentin, il enseigne la science économique à l’Université de Buenos Aires


Source :
http://rolandoastarita.wordpress.com/2011/03/15/metodos-de-discusion-en-ambitos-de-izquierda/
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera