Spontanéité, classe et parti chez Lénine et chez Rosa Luxemburg

B. Gina 21 juillet 2014

Spontanéité, classe et parti chez Lénine et chez Rosa Luxemburg

La question du rapport entre le parti révolutionnaire (et ses principes organisationnels) et la classe ouvrière et la conscience de classe occupe une place importante dans les débats polémiques au sein du marxisme. Ce débat a longtemps tourné autour des conceptions respectives de Rosa Luxemburg et de Lénine sur ces questions, comme le synthétise l’article que nous reproduisons ci-dessous et qui a été publié pour la première fois dans la revue marxiste indépendante « Spartacus » en 1935. Nous recommandons par ailleurs aux lecteurs-trices intéressés par ce débat à consulter d’autres contributions publiées ici, notamment un texte essentiel de Victor Fay « Du parti, instrument de lutte pour le pouvoir au parti, préfiguration d’une société socialiste » ; l’introduction de Daniel Guérin à son ouvrage sur « Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire » , ainsi que l’étude exhaustive de Feliks Tychs sur « Masse, classe et parti chez Rosa Luxemburg » (Avanti4.be)

Les révolutionnaires conscients n’ont jamais été qu’une minorité infime au sein d’une masse ignorante, conservatrice ou agitée par des aspirations confuses. Aujourd’hui, cette constatation s’impose plus évidente et amère que jamais. Le problème de la possibilité pour la grande masse d’acquérir la conscience de sa valeur révolutionnaire se place ainsi au premier plan de nos préoccupations. La manière dont il a été envisagé par Lénine d’un côté, par Rosa Luxemburg de l’autre, l’examen de leurs profondes divergences sont d’un immense intérêt pour le mouvement actuel.

En 1904, Rosa Luxemburg, dans des articles publiés dans « l’Iskra » et dans la « Neue Zeit », s’élève contre la conception défendue dès 1900 par Lénine, d’un parti social-démocrate russe composé d’une façon presqu’exclusive par des révolutionnaires professionnels et organisé suivant un système centraliste rigoureux.

Il n’est pas possible, dans le cadre de cette étude, de rappeler les conditions exactes de la bataille acharnée que Lénine soutint à ce sujet, ni les polémiques violentes et sans cesse renouvelées qu’elle a soulevées en Russie. Il suffira d’indiquer que Lénine et ses amis ont mené cette lutte contre la plupart des tendances socialistes russes de leur époque. En premier lieu contre les « économistes » - séries d’articles de l’Iskra, de 1900 à 1903 – et « Que faire ? » - en second lieu, contre ceux qui, au Congrès de Londres en 1903, et après, ont vivement combattu la théorie de Lénine sur l’organisation du parti, ce que l’on a appelé plus tard les mencheviques. La brochure « Un pas en avant, deux pas en arrière » critiquée par Rosa Luxemburg dans les articles mentionnés ci-dessus est dirigée contre ces derniers.

Structure du parti

Le parti qu’il préconise, Lénine le conçoit comme l’unification des innombrables groupements, sectes et comités qui, malgré la constitution, en 1898, d’un parti social-démocrate unique, demeuraient dispersés sur toute l’étendue de la Russie. Il devait substituer une action centralisée, dirigée suivant un plan et une tactique uniques pour toute la Russie, à la lutte locale fragmentaire et désordonnée. A la diversité des procédés de lutte surgissant de l’initiative des groupes locaux était opposée le « plan-tactique » élaboré par un organisme dirigeant unique. Celui-ci enverrait ses délégués, militants éprouvés et disciplinés, aux quatre coins de la Russie en vue d’exécuter et de contrôler les décisions prises. « La liaison du parti (...) doit reposer – écrit Lénine – sur un statut formel, rédigé ’bureaucratiquement’ (du point de vue de l’intellectuel débraillé ». Lénine oppose à l’anarchisme de l’intellectuel, ce « Monsieur distingué » l’esprit d’organisation formé chez l’ouvrier par « la fabrique (...) qui a groupé, discipliné le prolétariat ».

« La bureaucratie par rapport à la démocratie – écrit Lénine – sur un statut formel (...) c’est le centralisme par rapport à l’autonomie ; c’est également le principe d’organisation de la social-démocratie révolutionnaire par rapport au principe d’organisation des opportunistes de la social-démocratie. Ces derniers vont de la base au sommet (...) Les social-démocrates révolutionnaires, au contraire, vont du sommet à la base, et préconisent l’extension des droits et des pouvoirs du centre par rapport à la partie ». (« Un pas en avant, deux pas en arrière »).

De plus, le parti constituerait – presque tout entier – un corps de « révolutionnaires professionnels ». Consacrant toute leur vie au parti et à la lutte, instruits par une expérience constamment renouvelée, et éclairés par une formation théorique approfondie, ils deviendraient des révolutionnaires avertis, préparés solidement à la rude tâche de la direction du soulèvement populaire et de l’insurrection finale.

Rosa Luxemburg critique très vivement cette conception d’un « ultra-centralisme » fondé sur une discipline rigide, d’autant plus nocive, selon elle, que le mouvement ouvrier est plus jeune et plus inexpérimenté.

L’organisation du prolétariat est le résultat de sa lutte spontanée, et le centralisme discipliné ne fait qu’exprimer le processus par lequel il prend conscience de l’unité et de la rigueur de sa lutte. Le centralisme ne doit être qu’un « auto-centralisme ». Dans deux articles dont l’authenticité n’est pas absolument prouvée, mais qui, néanmoins, se trouvent dans les « Œuvres complètes » de Lénine, celui-ci raille les « pompeux feuilletons de la pompeuse Rosa », ainsi que « la découverte de l’ ’organisation-processus’ ».

Loin d’éviter, ainsi que le prétend Lénine, grâce à une théorie fixée rigidement et appliquée avec une « discipline de fer », l’emprise d’intellectuels opportunistes sur le mouvement ouvrier russe, « rien, dit Rosa Luxemburg, ne pourrait plus sûrement asservir un mouvement ouvrier encore si jeune, à une élite intellectuelle, assoiffée de pouvoir, que cette cuirasse bureaucratique où on l’immobilise pour en faire l’automate manœuvré par un ’comité’. Et au contraire, il n’y a pas de garantie plus efficace contre les menées opportunistes et les ambitions personnelles que l’activité autonome du prolétariat, grâce à laquelle il acquiert le sens des responsabilités politiques ».

Ainsi se trouve posé dans toute son ampleur le problème de la spontanéité de la masse ouvrière et de ses rapports avec l’élite consciente.

Spontanéité et conscience

Ses idées sur le rapport du spontané et du conscient, Lénine les développe de la façon la plus conséquente dans « Que faire ? ». On lui reproche de surestimer l’importance de l’élément conscient au détriment de l’élément spontané. Mais, répond-il, les économistes, en voulant suivre pas à pas la lutte économique du prolétariat contre le patronat, en se bornant à enregistrer le mouvement spontané des ouvriers, se condamnent à jouer un rôle purement passif dans la lutte des classes.

A cet égard, le trade-unionisme montre clairement que la « soumission servile à la spontanéité, à ce qui est au moment donné » mène le prolétariat droit dans les bras de la bourgeoisie. Et, puisque les « lueurs de conscience » qui surgissent du mouvement spontané de la classe ouvrière ne dépassent pas l’horizon des luttes économiques, il appartient à l’élite militante d’introduire dans les masses sa propre conscience révolutionnaire, en menant une « lutte acharnée contre la spontanéité ».

Surgis en dehors de la classe ouvrière, dont la tendance naturelle est le suivisme à l’égard de l’idéologie bourgeoise, élaborés par une élite intellectuelle révoltée, l’idéal et la théorie socialistes doivent être inculqués au prolétariat. La conscience sociale révolutionnaire n’est pas inhérente au mouvement ouvrier, elle lui est apportée de l’extérieur. La réunion de ces deux éléments distincts, doctrine socialiste d’une part, mouvement ouvrier de l’autre, constitue la social-démocratie.

Toutefois, s’il est vrai que les intellectuels révolutionnaires arment le prolétariat d’un idéal qui est le leur, il est non moins important d’insister sur le fait que seule l’existence de la classe ouvrière et son réveil spontané fournissent au socialisme sa base solide et réelle. En leur absence, les théories socialistes ne sont des châteaux en Espagne : le socialisme reste au stade de l’utopie. La différence entre le marxisme et le socialisme utopique consiste justement en ceci que le premier s’appuie sur des forces sociales réelles, tandis que les théories et les espoirs du second ne sont que des vues de l’esprit. Selon Lénine, l’apparition, au sein de la société capitaliste, d’un mouvement ouvrier, fournit aux intellectuels révolutionnaires « les plus larges perspectives, en mettant (si l’on peut dire) à leur disposition les forces de millions d’ouvriers qui se lèvent ’spontanément’ pour la lutte » (« Que faire ? »).

Les conceptions de Rosa Luxemburg sur la spontanéité des masses se trouvent en opposition complète avec celles de Lénine. L’action préexiste à la théorie. « L’inconscient précède le conscient et la logique du processus historique objectif précède la logique subjective de ses protagonistes » (articles contre Lénine publiés récemment dans « Marxisme, réformisme et léninisme », éd. Nouveau Prométhée).

Loin de ne provoquer dans la masse que des « lueurs de conscience », desquelles il importe à l’élite de profiter pour y faire pénétrer ses théories socialistes, seule l’action ouvrière spontanée fait naître, précise et fortifie la doctrine. Seule la lutte spontanée du prolétariat est capable, au fur et à mesure de son développement, de recréer et de vivifier la conscience révolutionnaire, non seulement des masses, de l’intellectuel socialiste lui-même.

Si, pour Lénine, la théorie engendre en quelque sorte le parti révolutionnaire, de même qu’à son tour le parti conditionne la lutte des masses, selon Rosa Luxemburg, les termes doivent être renversés : la théorie révolutionnaire et le parti qui en est l’incarnation historique la plus conséquente, loin d’être la cause de l’action prolétarienne, n’en sont que les effets. L’action forge la théorie ou, plus exactement encore, elles ne font qu’un. Rien, en effet, n’est plus dangereux que de vouloir, dans le tout constitué par le mouvement des masses et la doctrine socialiste, séparer les deux éléments. La conséquence en serait de former, au moment où on veut les unir, un socialisme hybride dans lequel, à un mouvement spontané aveugle, serait simplement juxtaposée une théorie sans correspondance avec la réalité profonde. Ce ne serait au fond qu’un socialisme utopique, puisque sans lien interne avec les faits sociaux. L’activité de la social-démocratie «  surgit historiquement de la lutte de classe élémentaire. Et elle se meut dans cette contradiction dialectique, que ce n’est qu’au cours de la lutte que l’armée du prolétariat se recrute et qu’elle prend conscience des buts de cette lutte. L’organisation, les progrès de la conscience et le combat ne sont pas des phases séparées dans le temps et mécaniquement, comme dans le mouvement blanquiste, mais au contraire, des aspects divers d’un seul et même processus ».

Si donc, pour Rosa Luxemburg, la social-démocratie est « le mouvement propre de la classe ouvrière » (souligné par R.L), tandis que, selon Lénine, elle n’est que l’organisation « indissolublement liée au mouvement ouvrier spontané » (« Un pas avant... »), il en résulte des divergences profondes quant au rôle du parti.

Le rôle du parti

D’après Lénine, le parti doit être le guide éclairé et sûr du prolétariat, le guide tant de ses conquêtes idéologiques que de ses combats quotidiens et de sa lutte finale. Son rôle est double. Le parti doit procéder à « l’éducation révolutionnaire des masses » (« Que faire ? »). Possédant la doctrine socialiste, il l’introduit dans l’esprit du prolétariat, et le modelant sur elle, transforme la spontanéité en conscience sûre et précise. Mais ce n’est là que la plus petite de ses tâches, la plus importante, selon Lénine, étant d’assumer la direction de la lutte des masses. Cette idée, fondamentale chez lui, se retrouve constamment dans ses ouvres. « Nous devons, dit-il, faire des chefs politiques sachant diriger tous les détails de cette lutte, sachant au moment nécessaire ’dicter un programme d’action positif’ aux étudiants en effervescence, aux paysans mécontents, aux sectaires révoltés, aux instituteurs lésés » (« Que faire ? »). « Le parti doit n’être que l’avant-garde, le guide de l’immense masse ouvrière qui, toute entière (ou presque), travaille ’sous le contrôle et la direction’ du parti » (Discours prononcé en 1903 au Congrès de Londres).

Pour Rosa Luxemburg, il ne peut s’agir un seul moment de concevoir le parti comme un organisme qui dirige le mouvement ouvrier au point de le « contrôler » et de « lui dicter un programme ». Etant l’expression de la conscience sociale la plus haute qui surgit des luttes prolétariennes elles-mêmes, le parti ne doit être que « l’interprète de la volonté des masses » (« Grève de masse, parti et syndicats »).

Est-ce à dire qu’il doit se borner à enregistrer les désirs de celle-ci et, qu’en conséquence, organisme purement passif, il perde sa raison d’être ? Rien ne correspond moins à l’idée de Rosa Luxemburg. « La social-démocratie, dit-elle, expressément, est l’avant-garde la plus consciente du prolétariat. Elle ne doit pas, d’une façon fataliste, attendre les bras croisés que naisse la situation révolutionnaire, attendre que le mouvement populaire tombe du ciel. Au contraire, elle doit, comme toujours, devancer le développement des choses, essayer de l’accélérer » (« Grève de masse... »).

Or, puisque pour Rosa Luxemburg le parti ne peut suppléer à l’insuffisance de la conscience ouvrière, que rien n’est plus dangereux que de « confondre le mouvement de la minorité organisée avec le mouvement de classe du prolétariat » (« Grève de masse... ») il est clair que « l’accélération du développement des choses », Rosa Luxemburg la conçoit uniquement comme le produit de la propagande.

Le niveau de la conscience révolutionnaire du prolétariat ne correspond pas à ses possibilités – fournies par le développement des moyens de production – de réaliser le socialisme ; la tâche des socialistes conscients est d’établir cette correspondance, c’est à dire de faire réaliser par la conscience ouvrière ce qui se trouve déjà réalisé dans les faits.

Fortifier dans le prolétariat le sentiment de puissance que font naître en lui les batailles quotidiennes, lui donner celui de sa haute valeur humaine et sociale et, en précipitant ainsi la formation de sa conscience révolutionnaire, précipiter le développement des choses, tel est le rôle de l’élite consciente, tel est le rôle du parti.

Il ne lui appartient pas de « dicter » un programme ; il ne lui appartient pas de « fixer » les modalités et les formes de la lutte, non plus que de les « contrôler » et surveiller l’activité de la classe ouvrière ; pas davantage de lui tracer des plans stratégiques et de faire prévaloir ses « directives ». Mais ce qu’il peut et doit faire est d’élever sans cesse le niveau idéologique de la masse, de traduire en éléments de conscience ce qui, au cours de ses luttes pourrait demeurer inconscient ou confus, et ce n’est pas, loin de là, une petite tâche. Il n’est rien que Rosa Luxemburg estime plus indispensable à la masse que la vue claire de l’exploitation dont elle souffre, des buts immédiats de sa lutte, et de l’objectif lointain du socialisme.

Le rôle du parti est donc essentiellement celui de l’éducateur qui n’est jamais en deçà des possibilités de développement de la classe ouvrière, mais au contraire les devance toujours. Prévoyant les luttes, les annonçant au prolétariat pour le mieux préparer, le parti en indique les lignes directrices et en tire les enseignements afin qu’aucun des éléments de la précieuse expérience ne soit perdue et, ainsi, toujours aux premiers postes de la bataille sociale, veilleurs prévoyant, actif et éclairé des luttes prolétariennes, il aura bien mérité de la révolution.

Il est difficile, dira-t-on, de se borner à cette tâche, le parti, d’éducateur, se transformera en dirigeant, le maître qui non seulement instruit, mais dirige son élève.

Néfaste lorsqu’il s’agit de pédagogie – car une éducation vraie ne doit pas consister à faire œuvre d’autorité, mais seulement tendre à développer le plus possible l’initiative et l’esprit critique de l’enfant – cette remarque est de plus complètement erronée dès que l’on passe de l’école à la vie elle-même où il est incontestable qu’aucun enseignement, aucune direction ne peuvent prétendre à remplacer l’expérience propre de chacun. Et si l’on entre dans le domaine des luttes sociales, la confusion des tâches de l’éducateur avec celles de chef-dirigeant s’avère, bien davantage encore, fausse et dangereuse. Fausse, car l’expérience, plus encore que tout autre considération théorique, enseigne qu’aucune lutte prolétarienne digne de ce nom, n’a suivi les « directives » d’un parti, aussi clairvoyant qu’il ait été – Rosa Luxemburg l’a montré pour les grèves de masse de 1905 en Russie ; nous en avons un exemple frappant dans le mouvement des Asturies (d’octobre 1934, ndlr.) où l’étendue et la profondeur des combats ont dépassé toutes les prévisions et tous les calculs.

Dangereuse surtout, parce qu’elle aboutit à substituer l’initiative de la minorité à celle de la masse, et que le résultat ainsi obtenu finit par être inverse de celui poursuivi : au lieu de réveiller la masse, on l’endort, au lieu de l’entraîner au combat, on l’en éloigne. Et, au moment où semblent devoir se produire les luttes décisives, seules la passivité et l’inconscience répondent aux appels désespérés des « dirigeants ». Aussi, pour Rosa Luxemburg, arracher la masse à la situation d’infériorité qui pèse sur elle comme une fatalité et lui faire atteindre le stade de la majorité politique et morale est la tâche à laquelle les révolutionnaires conscients doivent s’atteler.

Masses et chefs

Tout au contraire, du fait que pour Lénine, le parti est destiné à jouer le rôle de « dirigeant » du mouvement spontané du prolétariat, son devoir d’éducateur passe au second plan. La « direction », en effet, supplée à l’insuffisance de préparation de la classe ouvrière, en empêchant la déviation de ses luttes, en redressant ses fautes, en choisissant le moment favorable à l’insurrection. Voilà pourquoi, selon Lénine, moins la masse est éduquée, plus importante est l’initiative du révolutionnaire conscient, et plus dangereuses les restrictions qu’on veut lui imposer, ce que Lénine appelle « l’écrasement de la conscience par la spontanéité » (« Que faire ? »).

Persuadé qu’ « une organisation de révolutionnaires eût suffi pour retourner la Russie » (« Que faire ? »), Lénine a le sentiment aigu de la grandeur de la tâche qui incombe aux socialistes conscients et les immenses responsabilités qu’ils assument dans la lutte des classes en Russie. A la constatation de leur isolement : « nous sommes entourés d’ennemis de toutes parts et il nous faut marcher presque constamment sous leur feu » (« Que faire ? »), se joint un sentiment vif de la puissance du révolutionnaire russe. « Vous ne voyez pas, dit-il aux économistes, les merveilles que peut accomplir, non seulement un cercle, mais même un individu isolé ». Et encore : « Le révolutionnaire russe, animé par une théorie vraiment révolutionnaire, s’appuyant sur la classe révolutionnaire véritable qui s’éveille spontanément à l’action, pourra enfin se redresser de toute sa taille et déployer ses forces colossales ».

Il importe d’insister sur le fait que chez Lénine, le révolutionnaire conscient est avant tout, par la force des choses, un intellectuel, car c’est lui qui parvient à la conscience révolutionnaire la plus haute : les ouvriers, lorsqu’ils atteignent à la conception claire du socialisme ne sont plus vraiment prolétaires, mais font, à leur tour, partie de l’élite intellectuelle.

L’opposition entre l’immaturité du mouvement ouvrier russe d’un côté, et la grande valeur de l’intellectuel marxiste, de l’autre, est, chez Lénine, à l’origine de la profonde distinction qu’il établit entre la masse et les chefs.

« Il y a une masse de gens mais peu d’hommes » (c’est à dire pas de dirigeants) et il est justement indispensable, pense Lénine, d’avoir « une organisation de révolutionnaires professionnels dirigée par les chefs véritables du peuple entier ». « Sans une dizaine de chefs talentueux (les talents ne surgissent pas par centaines), de chefs éprouvés, instruits par une longue pratique (...) aucune classe de la société contemporaine ne peut mener la lutte ». « Aussi faut-il réagir, dit Lénine, contre la démagogie qui consiste à opposer les chefs à la masse ; au lieu d’en appeler comme le font certains ’des dirigeants à la foule’, il faut en appeler des mauvais dirigeants aux bons dirigeants ». C’est au bons chefs, à ceux qui possédant la vraie théorie marxiste, l’appliquent d’une façon juste, qu’appartiennent la direction et le contrôle de la lutte prolétarienne.

Tout en Rosa Luxemburg s’insurge contre cette opposition entre peuple et chef, contre semblable mépris de la masse. L’aspiration à l’égalité, le désir aigu de supprimer les rapports de faible à fort, d’exploité à exploiteur, de gouverné à gouvernant, tels sont les ressorts profonds de son action. C’est ainsi que, de toute évidence, le parti social-démocratie est, selon elle, l’organisation de ceux des exploités qui sont parvenus à la conscience de l’égalité nécessaire. C’est ainsi que, pour elle, la révolution est le réveil chez les opprimés du sentiment que le moment est venu de secouer le joug odieux des dirigeants de la société et de prendre en mains leurs propres destinées ; la révolution socialiste est cela plus, et plus radicalement, que ne l’a jamais été aucune des révolutions qui l’ont précédée dans l’histoire.

Et de même, le socialisme, en assurant l’identité des conditions matérielles de tous les hommes donne un fondement réel à l’égalité spirituelle de tous les hommes ; il est donc la suppression de la distinction entre masse et chefs, entre dirigeants et dirigés. C’est dans ce sens que doit être comprise cette idée de Rosa Luxemburg que le prestige et l’influence des chefs « n’augmentent que dans la mesure où les chefs détruisent ce qui fut jusqu’ici la base de toute fonction de dirigeants : la cécité de la masse, dans la mesure où ils se dépouillent eux-mêmes de leur qualité de chefs, dans la mesure où ils font de la masse la dirigeante, et d’eux-mêmes les organes exécutifs de l’action consciente de la masse ». Il faut, en effet, proclamer bien haut que le rôle principal, sinon le seul, des intellectuels révolutionnaires est de saper, dans la masse, le respect et la soumission à l’autorité des dirigeants, respect sur lequel en dernière analyse se fonde tout régime d’exploitation et d’inégalité.

La Révolution russe

Les critiques que Rosa Luxemburg a adressées en 1918 aux bolcheviques ne constituent au fond que le développement de son idée fondamentale : la révolution et le socialisme sont l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.

Il est très remarquable que le schéma de Lénine d’après lequel le parti dirige et contrôle l’activité des masses s’est trouvé rompu à chaque poussée révolutionnaire de celles-ci. Lénine constate lui-même, dans maints passages de « Que faire ? », que « l’activité des masses a dépassé la nôtre » (celle des socialistes conscients) que les dirigeants « se sont laissés distancer par le mouvement spontané des masses ». Il en a été ainsi en 1905 où, de partout surgissaient, indépendamment des groupes sociaux-démocrates les plus conscients, des associations ouvrières économiques et politiques de tout ordre, et où l’apparition spontanée, dans les centres importants de Russie, de soviets de députés ouvriers dirigeant d’une façon effective toute la lutte prolétarienne, déjouait les calculs de « l’élite consciente ».

Ce phénomène a été encore plus net en 1917. Le peuple russe s’est ébranlé contre le tsarisme de guerre et de famine de sa propre initiative. Avant tout décret des bolcheviques, il a fait la paix en désertant, a pris la terre et a formé ses soviets. Ainsi que Trotsky l’a fait remarquer dans son « Histoire de la Révolution russe », la révolution n’est autre chose que l’entrée des masses populaires dans l’arène politique et l’immense mérite des bolcheviques a consisté dans le fait qu’ils ont traduit à chaque pas de la révolution les aspirations de la masse ; c’est justement parce qu’ils l’ont fait de la manière la plus nette et la plus conséquente qu’ils ont été portés au pouvoir.

Les écrits de Lénine au cours de l’époque qui va de mars 1917 à la conquête du pouvoir ont ceci d’admirable que, surgis sous l’inspiration directe de la volonté des masses, le souffle révolutionnaire du peuple russe tout entier les anime. Pour ne prendre qu’un exemple, le mot d’ordre central des bolcheviques ; tout le pouvoir aux soviets, c’est à dire tout le pouvoir aux masses populaires, correspondait à la nécessité pour la révolution de détruire de fond en comble, afin de se sauver, les rouages de l’Etat tsariste. Cette question ne pouvait être obtenue que par la poussée et la participation politique grandissante des masses populaires ; seul un approfondissement démocratique de la lutte la rendait possible. Lénine et les bolcheviques l’ont bien compris et telle était la signification de leur mot d’ordre : tout le pouvoir aux soviets.

Les restrictions à la démocratie révolutionnaire apportées par les bolcheviques au lendemain de la prise du pouvoir l’ont été en contradiction avec l’esprit de la lutte telle qu’ils l’avaient menées dans les mois précédents, et c’est au nom même de leur propre expérience que Rosa Luxemburg les condamne. Il ne s’agit à aucun moment pour Rosa Luxemburg de limiter les possibilités qu’avait la révolution d’octobre, de changer radicalement le régime : « Le prolétariat, s’il prend le pouvoir, ne pourra jamais, suivant le bon conseil de Kautsky, renoncer à la transformation socialiste, sous prétexte que le ’pays n’est pas mûr’ et se vouer à la seule démocratie sans se trahir lui-même, sans trahir l’Internationale et la Révolution ». Bien au contraire, « il a le devoir et l’obligation, dit-elle, de se mettre tout de suite aux mesures socialistes de la façon la plus énergique, la plus inexorable, la plus brutale, et donc exercer la dictature, mais dictature de classe, non d’un parti ou d’une clique, dictature de classe, c’est à dire, dans la publicité la plus large, avec la plus active participation, sans entraves, des masses populaires, dans une démocratie sans limites ». « Sans élections générales, dit-elle encore, sans liberté illimitée de la presse, sans lutte libre entre les opinions, la vie se meurt dans toutes les institutions publiques, elle devient une vie apparente, où la bureaucratie est le seul élément qui reste actif ». (« La Révolution Russe »).

La Révolution allemande et le réformisme

Qu’elles aient été les divergences entre Lénine et Rosa Luxemburg sur des points essentiels, un trait commun les unit : leur tempérament révolutionnaire, le sentiment de protestation violente qui les anime « contre ce qui est ». Tous deux ont rejeté catégoriquement le réformisme et lui ont, sans cesse, opposé l’intransigeance du révolutionnaire qui, toujours, se trouve de « l’autre côté de la barricade ». Le révolutionnaire ne peut désarmer devant les oppresseurs ; entre les exploités et les exploiteurs, il ne peut y avoir de conciliation.

Néanmoins, Rosa Luxemburg déplore de retrouver, au fond du bolchevisme, comme du réformisme, le dédain de la masse, considérée politiquement comme une éternelle mineure.

Le réformisme parlementaire, qui fonde son espoir de transformation sociale non sur la combativité sans cesse croissante des grandes masses mais l’activité exercée en haut lieu par les élus, s’éloigne du prolétariat et, ce qui est incomparablement plus néfaste, détourne celui-ci de l’action. L’expérience du bolchevisme russe une fois l’élan révolutionnaire des masses épuisé, devait montrer de même qu’à force de vouloir, serait-ce dans les meilleures intentions, diriger le peuple, on finit par s’opposer à lui.

Il est intéressant de retrouver dans les écrits de Rosa Luxemburg contre la social-démocratie allemande, également méprisée de Lénine et d’elle, des points de vue analogues à ceux qu’elle oppose aux bolcheviques russes, tout en admirant hautement leur décision et leur courage révolutionnaires. C’est d’ailleurs dans sa lutte incessante contre les réformistes que Rosa Luxemburg a mis le plus de passion à affirmer son idée maîtresse suivant laquelle l’initiative des masses constitue l’essentiel de la révolution ; c’est en 1918, au cours de ses dernières batailles contre la social-démocratie au pouvoir, que sa conception a atteint la plus grande richesse et la plus grande profondeur.

La nature du réformisme est de substituer constamment l’initiative gouvernementale à celle des travailleurs. Tout au contraire, la révolution prolétarienne ne peut être que le fait des masses. La conquête de l’Etat ne se fait pas par en haut, mais par en bas : « A la base, où l’entrepreneur particulier est en face de son esclave salarié ! A la base, où tous les organes d’exécution de la domination de classe politique sont en face des objets de cette domination, en face des masses ! C’est là que nous devons arracher aux chefs du gouvernement leurs moyens de puissance sur les masses ; pour libérer celles-ci, pied à pied, et les amener à nous » (Discours sur le Programme du Spartakusbund).

En présence de la Révolution russe, Rosa Luxemburg, déjà, rappelait que le socialisme ne possède pas de recette toute faite qui puisse, telle quelle, être appliquée dans le domaine politique et économique. Il ne connaît, dit-elle, que « quelques grands poteaux indicateurs montrant la direction dans laquelle les mesures à prendre doivent être recherchées » (« La Révolution russe »).

D’une manière semblable, le programme du Spartakusbund déclare : « Les décrets purs et simples des instances révolutionnaires supérieures sont en eux-mêmes une formule vide. C’est seulement par l’activité propre de l’ensemble des ouvriers que la parole se fera chair ».

A part les lignes générales des théories socialistes, tout le reste de l’action révolutionnaire ne peut et ne doit correspondre qu’à l’œuvre des masses. Sinon la révolution, ou bien ne dépasse pas une transformation réformiste du régime, et court par là même à sa perte, ou bien ne répond qu’à l’idéal – forcément utopique – d’une minorité, et s’expose à dégénérer. Aussi est-il indispensable pour le salut de la révolution socialiste que les masses populaires, en démantelant par une lutte révolutionnaire acharnée, le pouvoir de l’Etat capitaliste, en arrachant, morceaux par morceaux, la puissance politique et économique des mains de la bourgeoisie, s’habituent à gouverner la société et à administrer l’économie et deviennent maîtresses de leurs propres destinées. « La masse, dit Rosa Luxemburg, doit, en exerçant le pouvoir, apprendre à l’exercer ».

Aujourd’hui

Aujourd’hui, la masse semble, plus qu’aux temps de la pire réaction, subjuguée par les idéologies de la bourgeoisie, et jamais, autant qu’au moment actuel, les minorités révolutionnaires n’ont été plus impuissantes. L’état présent de la lutte des classes paraît donner tort aussi bien à Rosa Luxemburg qu’à Lénine. Si toutefois l’ont soumet à un examen un peu attentif l’activité déployée au cours de ces quinze dernières années par les partis se réclamant de la classe ouvrière, on constate que leur mépris de la masse n’a pas été la moindre de leur échec. Ces minorités, si fières de leur « conscience sociale », n’ont cessé de prendre leur propre mouvement pour celui de la masse. Censées le représenter de la façon la mieux entendue, elles n’ont fait que s’en éloigner chaque jour davantage.

Le socialisme réformiste, déjà terriblement compromis aux yeux des masses par sa collaboration à la guerre, s’est signalé – après la guerre – en Allemagne par l’écrasement d’une révolution ouvrière suivant toutes les règles de l’art ; ailleurs, il est resté ce qu’il avait été auparavant, réformiste parlementaire ; c’est ce qui a eu lieu en France où le plus clair de son action n’a jamais été que d’ordre électoral et parlementaire, ses seules réalisations celles qu’un parlement bourgeois était capable d’apporter. Que le contact avec la masse ne s’établisse qu’au moment des élections, que ce moment ne se reproduise que tous les quatre ans semble déjà beau à notre « élite » réformiste.

Quant au mouvement communiste, après avoir suscité d’immenses espoirs, il est rapidement devenu celui d’une minorité turbulente, oscillant entre le sectarisme le plus fou et l’opportunisme le plus dangereux. Dirigé suivant les plans et les directives qu’élaborent les hauts stratèges de la révolution mondiale, il perd pied dans la réalité sociale.

Il apparaît donc, si on y regarde de plus près, que le mot de Rosa Luxemburg suivant lequel le mouvement socialiste « est le mouvement propre de la classe ouvrière », demeure vrai. Il s’agit, en affirmant cela, non de constater un fait, mais d’exprimer une nécessité : il doit en être ainsi pour que la révolution soit. Ou bien le socialisme sera le produit de l’activité des masses et du développement révolutionnaire de leur conscience sociale, ou il ne sera pas.

Recréons avec les masses un contact perdu depuis longtemps, renouons avec la tradition révolutionnaire démocratique si puissante en France.

Peuple, réveille-toi ! Tel doit être notre mot d’ordre. Les remèdes à tes maux ne te viendront ni de Dieu, ni d’un Sauveur, ni d’un Chef, quel que soit le nom dont il s’affuble. Prends ton sort dans tes mains. Sauve-toi, toi-même.

Texte publié dans la revue « Spartacus », n°8, avril-mai 1935. Retranscription pour Avanti4.be