Rosa Luxemburg : Passé et présent de l’articulation entre socialisme et démocratie

Daniel Campione 28 avril 2013

Le rapport entre démocratie et socialisme a été l’objet de nombreux débats ces dernières années, mais dans une grande mesure à partir de l’approche selon laquelle l’idée même de révolution sociale et de prise du pouvoir par les travailleurs est perverse et intrinsèquement antidémocratique. Le socialisme serait ainsi inapte à offrir un quelconque progrès de la démocratie. Il conduirait, au contraire, nécessairement à son abolition. Seul le fonctionnement des institutions parlementaires pourrait ainsi constituer la voie pour l’apparition et la consolidation de la vie démocratique, et beaucoup y ajoutent le marché libre en tant que substrat économique et social indispensable. Rosa Luxemburg, de la même manière que Gramsci, parmi d’autres, ont souvent été cités comme exemples de cette revendication des institutions parlementaires au sein de la tradition communiste, ce qui est faux dans les deux cas.

L’objectif de ce texte est d’analyser la conception de la démocratie et de ses rapports avec le socialisme qui se trouve dans les écrits Rosa Luxemburg, surtout parmi ceux qui se réfèrent à la révolution russe. (…)

Les positions de Rosa Luxemburg autour du processus soviétique ne devraient pas être présentées de manière simplifiée, comme une prise de distance complète et une réfutation en bloc de toute l’expérience bolchevique et de l’ensemble de la pensée de Lénine. Cependant, certains auteurs s’y sont pourtant attelés, en présentant Rosa Luxemburg comme une théoricienne du « socialisme démocratique » à partir d’une version caricaturale de la pensée et de l’activité de Lénine : «  Dans ses admonestations aux militants allemands, il n’y a rien de moins qu’un rejet de la conception léniniste de la révolution, selon laquelle le pouvoir doit être pris et conservé par tous les moyens quand les circonstances historiques l’offrent à une avant-garde, même très petite, mais bien organisée et convaincue qu’elle incarne les intérêts des masses ». [1]

Les observations faites par Rosa sur les débuts du régime issu de la Révolution d’Octobre constituent une critique ouverte de la manière dont Lénine et Trotsky concevaient la démocratie prolétarienne. Mais cela ne la pousse pas à renier le processus révolutionnaire, ni à abandonner l’idée de la nécessité d’une « dictature » transitoire du prolétariat hier opprimé. La « défense de la révolution » face aux interventions étrangères, aux soulèvements armés à l’intérieur et à tous les types d’attentats et de sabotages n’est pas une préoccupation mineure pour la dirigeante de la Ligue Spartakus.

Démocratie bourgeoise, démocratie prolétarienne et critique de la révolution russe

Rosa Luxemburg défendra toujours l’objectif final d’une « société sans classes ni Etat » en tant que facteur distinctif du socialisme face aux positions démocratiques et même radicales surgies au sein de la bourgeoisie [2]. Elle affirmera toujours la nature de classe de tout Etat dans la société capitaliste, en dépit, parfois, de l’adoption de politiques qui favorisent des intérêts plus larges que ceux de la classe dominante : « L’Etat existant est, avant tout, une organisation de la classe dominante. Il assume parfois des fonctions qui favorisent spécifiquement le développement de la société parce que ces intérêts et le développement de la société coïncident, de manière générale, avec les intérêts de la classe dominante et dans la mesure où il en sera ainsi. La législation du travail est promulgée à la fois pour servir les intérêts immédiats de la classe capitaliste et pour servir les intérêts de la société en général. Mais cette harmonie ne règne que jusqu’à un certain moment du développement capitaliste » [3].

L’évolution, dans un sens démocratique et la légitimation par le vote populaire des gouvernements ne modifie pas cette situation, de même que les formes représentatives parlementaires qui approfondissent les contradictions du capitalisme sans cesser de « refléter » la division de la société en classes sociales.

La « bourgeoisie et ses répresentants étatiques » ne laissent vivre les formes démocratiques que tant qu’elles ne tendent pas à radicaliser leur contenu démocratique et à ériger les institutions politiques en forteresse de la lutte contre la société de classes. Si un tel cas se produit, les capitalistes et les dirigeants politiques sacrifient alors non pas la propriété privée, mais bien ces formes démocratiques ; « A peine la démocratie tend à nier son caractère de classe et à se transformer en instrument des véritables intérêts de la population que la bourgeoisie et ses représentants étatiques sacrifient les formes démocratiques » [4]. Cette prédiction de Rosa Luxemburg s’est largement confirmée tout au long du XXe siècle. Quand des perspectives anticapitaliste parviennent à dépasser les « filtres » et les « mailles de protection » placés par le système et arrivent, en tout ou en partie, jusqu’au pouvoir d’Etat, les classes dominantes n’hésitent pas à piétiner les règles démocratiques et à provoquer le renversement violent de ceux qui défient leur domination. Depuis la République espagnole jusqu’au Chili d’Allende, les expériences ont été très claires dans ce sens.

La critique démocratique adressée à la révolution russe marque la différentiation de Rosa Luxemburg avec la tradition léniniste en formation. Il est indispensable de tenir compte du fait qu’elle s’insère dans une approche respectueuse du processus révolutionnaire russe, examiné à la lumière d’une position de défense de la pureté des idéaux socialistes, mais en défendant ce processus dans une perspective globalement positive pour le mouvement ouvrier et socialiste à l’échelle mondiale.

Pour Rosa Luxemburg, il est clair que, du point de vue du socialisme, la démocratie n’est pas une valeur instrumentale, qu’on ne peut se limiter à l’appréhender que comme une manière de créer de meilleures conditions pour l’avènement d’un processus révolutionnaire d’orientation socialiste. Selon cette conception instrumentale, les libertés publiques et les droits individuels ne sont que des armes utilisées pour défendre l’action politique prolétarienne contre les persécutions de la bourgeoisie et pour déployer avec plus d’ampleur sa propagande et sa capacité de mobilisation. Par définition, cette valeur « tactique » de la démocratie disparaîtra quand le prolétariat sera au pouvoir, et les libertés « bourgeoises » n’auraient plus d’utilité face aux nouvelles libertés « prolétariennes », essentiellement définies sur le terrain économique et sociale, et bien plus imprécises sur le champ politique.

Pour Rosa Luxemburg, au contraire, la démocratie est une valeur substantielle et permanente. Cela ne doit pas être compris dans le sens général et abstrait propre à la tradition libérale, dans laquelle l’universalisation de la citoyenneté et le droit de vote suffisent à constituer une entité politique « démocratique ». Comme on l’a vu, Rosa Luxemburg prend pleinement compte la nature de classe de l’Etat et la fonction qu’accompli la démocratie parlementaire en rapport avec cette nature.

La critique de Rosa Luxemburg est élaborée comme un avertissement sur les risques découlant d’une révolution prolétarienne qui, en défense du processus révolutionnaire, supprime des droits et des libertés, y compris pour les membres de la classe qu’incarne cette révolution. Elle dit ainsi par rapport à la dissolution de l’Assemblée Constituante : « Mais le remède qu’ont trouvé Lénine et Trotski - supprimer carrément la démocratie -est encore pire que le mal qu’il est censé guérir : il obstrue la source vivante d’où auraient pu jaillir les correctifs aux imperfections congénitales des institutions sociales. Cette source, c’est la vie politique active, énergique, sans entraves de la grande majorité des masses populaires. » [5]

Ce que souligne Rosa Luxemburg, c’est qu’un véritable gouvernement de la majorité, qui ne peut se déployer en coexistance avec une structure sociale capitaliste, a également besoin d’une longue et laborieuse construction dans un cadre de pouvoir prolétarien. L’« activité politique des masses travailleuses » est le présupposé nécessaire pour qu’ils assument effectivement l’initiative politique et, avec elle, la construction d’une démocratie substantielle [6].

L’absence de cadres de libres débats, d’espaces et de facilités pour l’émergence et la consolidation d’organisation autonomes des classes subalternes équivaut à nier dans la pratique cet « entraînement et éducation politique de toute la masse du peuple » en tant qu’élément vital pour exercer la « dictature du prolétariat ». Cette dernière est, pour Rosa Luxemburg, un concept à appliquer exclusivement sur la bourgeoisie et jamais une dictature de l’Etat-parti exercée sur l’ensemble de la société, y compris et en premier lieu sur le prolétariat lui-même.

Pour Rosa Luxemburg, la dénonciation des limites de l’égalité et de la liberté formelles, de la vaste compatibilité entre l’existence de libertés publiques avec le règne de l’oppression de classe n’équivaut pas à les mépriser en tant que telles. Au contraire, cela exige que le socialisme se projette toujours en direction de leur élargissement, tant dans leurs aspects normatif que dans leur contenu social effectif.

Rosa Luxemburg estime que l’ampleur de l’espace permettant l’initiative populaire est la pierre de touche qui permet en dernière instance d’évaluer un processus politique. Si ce n’est pas le cas, nous serions alors face à ce que Gramsci appellait une « révolution passive », qui peut réaliser en apparence un programme très semblable à celui d’un processus révolutionnaire authentique, impulsé d’en bas, mais dont les résultats en termes d’initiative et d’autonomie populaires sont mitigés, voir même opposés. Le paradoxe pathétique de la suppression de l’organisation autonome des syndicats ouvriers ou de l’interdiction des grèves faites au nom du « pouvoir prolétarien » n’est que la plus scandaleuse expression où peut mener la réduction des masses à un rôle politique passif dans un processus dont l’objectif proclamé est l’émancipation des masses et le socialisme.

Plus généralement, Rosa Luxemburg critiquait l’introduction d’une raison instrumentale qui finit par obstruer la voie vers l’objectif au nom duquel on utilise des moyens « réalistes » dans une conjoncture déterminée mais dépourvus de toute perspective stratégique. La suppression du débat et de la pluralité ne peut mener à la construction d’une société libre. La discipline forcée et l’étouffement des dissidences ne peuvent jamais constituer une école politique qui forme à la libre initiative et à l’autonomie dans la prise des décisions.

C’est pour cela qu’elle critique également la position léniniste de l’« inversion » : l’Etat des travailleurs est l’Etat capitaliste « mis à l’envers » selon Vladimir Ilich. [7] Pour Rosa Luxemburg, cela est inadmissible car la construction d’un nouveau pouvoir ne se caractérise pas par la volonté d’opprimer les restes de la minorité exploiteuse mais bien par la finalité de l’auto-libération de la majorité qui était encore hier exploitée.

« La liberté pour celui qui pense de manière différente »

L’éducation politique occupe une place immense dans la conception révolutionnaire de Rosa Luxemburg car elle ne croyait pas dans l’existence d’une conscience « préconstituée » qui arrive à partir de l’extérieur aux travailleurs, par l’œuvre d’intellectuels qui auraient menés une élaboration préalable achevée : « La condition qu’implique tacitement la théorie de la dictature selon Lénine et Trotski est la suivante : un bouleversement socialiste est une chose pour laquelle le parti de la révolution a sous la main une recette toute prête et il n’est besoin que d’énergie pour la réaliser. » [8]

Rosa Luxemburg pense que, pour surmonter dans la construction de la nouvelle société les longues années de vie où les travailleurs ont été soumis à l’exploitation et à l’aliénation, une « transformation spirituelle complète » est nécessaire [9].

En conséquence, la possibilité de dissidence, de débat, d’expression d’opinions divergentes, est celle qui garantit qu’il s’agit d’une véritable éducation et non d’un « endoctrinement » : la « liberté pour celui qui pense de manière différente » apparaît ainsi comme une condition de la liberté. Toute restriction ne peut être faite que pour un temps très limité et réduite à l’indispensable, mais cela laisse ouvert le problème de la défense de la révolution face à ses ennemis de classe, qui tendent à agir d’une manière implacable, sans aucune limite éthique, comme l’histoire l’a démontré à de nombreuses reprises. Rosa Luxemburg n’accorde pas seulement à la liberté une valeur de principe, encore moins de manière abstraite, c’est, pour elle, la condition concrète et pratique préalable capable de générer un cadre propice à l’évolution politique et culturelle des masses : « La liberté pour les seuls partisans du gouvernement, pour les seuls membres d’un parti - aussi nombreux soient-iIs - ce n’est pas la liberté. La liberté, c’est toujours au moins la liberté de celui qui pense autrement. Non pas en vertu du fanatisme de la « justice » mais parce que tout ce que la liberté comporte d’instructif, de salutaire et de purifiant dépend de ce principe et cesse d’être efficace lorsque la « liberté » devient un privilège. » [10]

Un problème que Rosa Luxemburg détecte dans le processus révolutionnaire russe est la tendance à peindre comme des vertus ce qui en réalité ne sont que des mesures d’urgence prises dans des circonstances extrêmement difficiles, si pas désespérées, d’invasions étrangères, de guerre civile et de famine massive. Et faire d’elles, en conséquence, un modèle de l’action révolutionnaire pour tout les temps et lieux. Elle ajoute que tout ce qui arrive en Russie est compréhensible au vu des terribles circonstances qui y règnent mais que le problème réside dans le fait de les présenter comme un idéal, « comme un modèle à suivre » [11]

Les 21 conditions (d’adhésion à la IIIe Internationale, NdT), « beaucoup trop russes » selon les termes de Lénine lui-même, allaient exporter peu de temps après le modèle de parti construit dans la clandestinité, dans une société en grande mesure dépourvue de « société civile » et sans institutions parlementaires ni suffrage universel. Un type d’organisation de parti qui sera pourtant appliqué sous toutes les latitudes, y compris dans des sociétés où étaient amplement développés les parlements, les syndicats, les partis et les organisations culturelles, comme en Allemagne et en France.

La stagnation de la formation politique des masses entraîne nécessairement la consolidation d’une couche minoritaire au pouvoir qui assume de manière permanente la direction du nouvel appareil d’Etat et tend à former une élite qui se détache progressivement de la classe qui, en théorie, exerce le pouvoir : « La masse populaire doit participer dans son ensemble. Sinon, le socialisme est décrété, octroyé par une douzaine d’intellectuels réunis autour d’un tapis vert. Contrôle public absolument indispensable. Sinon l’échange d’expériences demeure prisonnier du cercle restreint des fonctionnaires du nouveau gouvernement. » [12]

Rosa Luxemburg pense que personne d’autre plus que Lénine n’est conscient de la nécessité d’une transformation spirituelle des masses, d’une formation politique à grande échelle, mais il tente de la réaliser par des moyens erronés, par l’imposition forcée d’une discipline implacable. Le mal part de la vie dans les usines elles-mêmes, où Rosa Luxemburg souligne l’existence d’un pouvoir dictatorial de la hiérarchie et d’où semble dépendre la conception qui semble présider la construction du nouvel Etat prolétarien : « Décrets, puissance dictatoriale des inspecteurs d’usines, sanctions draconiennes, terreur, ce ne sont là que des palliatifs. La seule voie qui mène à une renaissance est l’école même de la vie publique, une démocratie très large, sans la moindre limitation, l’opinion publique. C’est justement la terreur qui démoralise. » [13]

Comment doit s’épanouir la vie publique dans le socialisme ? Rosa Luxemburg y répond de manière claire : « Sans élections générales, sans une liberté de presse et de réunion illimitée, sans une lutte d’opinion libre, la vie s’étiole dans toutes les institutions publiques, végète, et la bureaucratie demeure le seul élément actif. La vie publique s’endort progressivement ; quelques douzaines de chefs de parti, animés d’une énergie inépuisable et d’un idéalisme sans bornes, dirigent et gouvernent ; le pouvoir réel se trouve aux mains d’une douzaine d’entre eux doués d’une intelligence éminente ; et l’élite ouvrière est invitée de temps en temps à assister à des réunions pour applaudir aux discours des dirigeants et voter à l’unanimité les résolutions proposées ; au fond donc, un gouvernement de coterie - une dictature certes, pas la dictature du prolétariat mais la dictature d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature dans le sens bourgeois, dans le sens de l’hégémonie jacobine. » [14]

Le pouvoir prédictif de ces descriptions, qui se réaliseront pleinement sous la domination omnipotente de Staline, est impressionnant. La seule chose qu’elle ne semble pas avoir prévu, c’est la concentration du pouvoir dans une seule personne, pratiquement habilitée à manipuler, à détruire et à recomposer toute la société, y compris la bureaucratie dirigeante. Tout le reste constitue une juste anticipation des régimes basés sur le « parti unique » marxiste léniniste et de la société soviétique en particulier.

« Pas seulement en Terre promise »

Bien entendu, tout ce qui précède ne doit pas être interprété comme un rejet conceptuel de l’idée de dictature du prolétariat. Au contraire, pour Rosa Luxemburg, le prolétariat a besoin « d’exercer sa dictature » mais au travers de mécanismes étendent le pouvoir coercitif entre les mains de l’ensemble de la classe et « non à un parti ou à une camarilla » : « cette dictature doit être l’œuvre de la classe, et non pas d’une petite minorité qui dirige au nom de la classe, c’est-à-dire qu’elle doit être l’émanation fidèle et progressive de la participation active des masses, elle doit subir constamment leur influence directe, être soumise au contrôle de l’opinion publique dans son ensemble, émaner de l’éducation politique croissante des masses populaires. » [15]

Une dictature de la classe opprimée sur les anciennes classes oppressives, mais qui ne peut signifier pour elle-même autre chose qu’une « démocratie sans limites » [16].

Rosa Luxemburg ne se revendique absolument pas de la démocratie bourgeoise, qu’elle voit comme une forme qui masque le contenu social inégalitaire des sociétés capitalistes. Mais son point de vue est que la liberté et l’égalité formelles ne doivent pas être répudiés, mais bien prises comme base pour marcher vers la conquête du pouvoir politique dans lequel on instaure une démocratie qualitativement supérieure, sans éliminer mais plutôt en complétant la conception démocratique de l’ère bourgeoise [17].

Et cette démocratie socialiste n’est pas quelque chose qui commence seulement après avoir construit les bases de l’économie socialiste, elle doit être simultanément développée avec la construction du socialisme : « La démocratie socialiste ne commence pas seulement en Terre promise, lorsque l’infrastructure de l’économie socialiste est créée, ce n’est pas un cadeau de Noël tout prêt pour le gentil peuple qui a bien voulu, entre temps, soutenir fidèlement une poignée de dictateurs socialistes. La démocratie socialiste commence avec la destruction de l’hégémonie de classe et la construction du socialisme. Elle commence au moment de la prise du pouvoir par le parti socialiste. Elle n’est pas autre chose que la dictature du prolétariat. » [18].

Dans la dichotomie « socialisme ou barbarie » se pose non seulement le rejet du monde de la marchandisation sans frein, de l’égoïsme universel et de la destruction de l’être humain au nom du profit pour le capital, mais aussi la « brutalisation de la vie politique » susceptible de survenir dans une dictature exercée, aussi, « sur le prolétariat », et la subséquente concentration du pouvoir dans une camarilla étroite qui exproprie les masses de toute faculté de décision au nom de l’amélioration de son niveau de vie. Enfin ce contre quoi est Rosa Luxemburg, c’est aussi la possibilité que la barbarie soit intronisée au nom du socialisme.

Le positionnement critique de Rosa Luxemburg n’est pas « équidistant ». Elle se place aux côté des socialistes qui ont fait le choix d’une révolution socialiste en Russie et contre ceux qui ont envoyé le prolétariat au massacre, en défense de la bourgeoisie de leurs pays respectifs. Ce qu’elle signale, ce sont des tendances négatives qui pouvaient constituer la base capable de frustrer tout le processus, ou de l’amener à un lieu bien distinct de la voie de la libération qui avait été tracée. Et l’indispensable construction simultanée et conjointe du règne de la liberté et de l’égalité universelles et la direction socialiste du processus économique reposant sur une propriété effectivement collective des moyens de production. Un aspect ne peut exister sans l’autre. (…)

En guise de conclusion

Il est nécessaire de sortir le débat sur la démocratie et le socialisme du point mort dans lequel l’a plongé la dissolution de l’URSS et la restauration capitaliste dans l’ancien « bloc socialiste ». La conception dominante sur cette thématique peut se résumer en trois croyances : 1) Toute expérience pour en finir avec le capitalisme et construire une société basée sur la propriété collective des moyens de production et l’auto-gouvernement des masses a conduit, plus tôt que tard, à une dictature totalitaire. 2) Les seules démocraties « réellement existantes » sont celles construites sur base des institutions parlementaires ; 3) En conséquence, il n’y a pas de compatibilité possible entre démocratie politique et organisation socialiste du processus économique.

Cependant, la question de la démocratie des conseils et des assemblées en tant qu’alternative à la démocratie parlementaire, sans cesse plus médiatisée et délégative, est réapparue, pointant clairement en direction d’une conjugaison de l’élargissement des libertés civiles, de la pluralité de pensée, de l’autonomie dans l’organisation populaire et des multiples modalités d’action politique.

La pensée de Rosa Luxemburg, formulée vers la fin de la Première Guerre mondiale, constitue un guide pour repenser, plus de 80 ans après, les rapports entre démocratie et socialisme. Et cela à partir de son postulat de principe qui place en premier lieu l’initiative politique et la capacité effective de décision que la transition socialiste doit conférer aux grandes masses populaires, et de la vision de la démocratie et du socialisme comme les deux faces d’un même processus et non comme des phases successives. Cela entraîne la nécessité d’établir des garanties contre l’intronisation de bureaucratie expropriatrices de l’initiative populaire, ou de chefs providentiels qui se sont identifiés avec la révolution sociale et le cours de l’histoire. Les gardes-fous contre l’usurpation ne s’établissent pas au travers de clauses formelles mais bien par le fonctionnement de mécanismes démocratiques compris comme étant des éléments constitutifs et non négociables du nouveau système, avec des votes périodiques, une délégation mandataire explicite et la révocabilité des mandatés.

Pour elle, le socialisme équivaut à une véritable « explosion démocratique », incompatible avec la délégation de pouvoir au profit d’une minorité bureaucratisée. La transition au socialisme requiert une « dictature », mais cette dernière n’a pas d’autre sujet que la classe dans son ensemble et non l’« avant-garde » de la classe ni le parti révolutionnaire.

Comme l’écrivait un auteur des années 1930 à propos de la pensée de Rosa Luxemburg : « La démocratie est la base indispensable de l’organisation socialiste » [19].

Source : http://www.rebelion.org/noticia.php?id=21888
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Notes :


[1 F. Furet, « El pasado de una ilusión. Ensayo sobre la idea comunista en el siglo XX », México, FCE, 1995, p. 103.

[2« ... l’objectif final du socialisme est l’unique facteur décisif qui distingue le mouvement social-démocrate de la démocratie et du radicalisme bourgeois, l’unique facteur qui transforme la mobilisation ouvrière d’ensemble d’un vain effort pour réformer l’ordre capitaliste en une lutte de classe contre cet ordre afin de le supprimer ». Rosa Luxemburg, « Obras Escogidas », Buenos Aires, Pluma, 1976. Tome I, p. 49.

[3Idem, p. 69.

[4Idem, p. 72.

[5Rosa Luxemburg, « Obras », II, p. 192.

[6« .. la suppression des garanties démocratiques les plus importantes pour une vie publique saine : liberté de la presse, droit d’association et de réunion, devenus illé¬gaux pour tous les ennemis du gouvernement soviétique. L’argumentation de Trotski citée plus haut sur la lourdeur des institutions démocratiques ne suffit pas, et de loin, à justifier ces atteintes. Cependant une chose est certaine, incontestable : sans une presse libre et dégagée de toute entrave, si l’on empêche la vie des réunions et des associations de se dérouler, la domination de vastes couches populaires est alors parfaitement impensable ». Idem, p. 194.

[7 « Lénine dit que l’état bourgeois est un instrument d’oppression de la classe ouvrière, l’état socialiste, un instrument d’oppression de la bourgeoisie. Qu’il n’est en quelque sorte qu’un état capitaliste inversé. Cette conception simpliste omet l’essentiel : pour que la classe bourgeoise puisse exercer sa domination, point n’est besoin d’enseigner et d’éduquer politiquement l’ensemble de la masse populaire, du moins pas au-delà de certaines limites étroitement tracées. Pour la dictature prolétarienne, c’est là l’élément vital, le souffle sans lequel elle ne saurait exister. ». Idem, p. 195.

[8Idem. II, p. 196.

[9« La pratique du socialisme exige un bouleversement complet dans l’esprit des masses dégradé par des siècles de domination de classe bourgeoise. Instincts sociaux à la place des instincts égoïstes, initiative des masses à la place de l’inertie, idéalisme qui fait surmonter toutes les souffrances, etc. ». Idem, p. 197.

[10Ibidem.

[11« Le danger commence là où, faisant de nécessité vertu, ils cherchent à fixer dans tous les points de la théorie, une tactique qui leur a été imposée par des fatales et à la proposer au prolétariat international comme modèle de la tactique socialiste (…) Qu’ils ne cherchent pas à faire des miracles. Car une révolution prolétarienne exemplaire et parfaite dans un pays isolé, épuisé par la guerre mondiale, écrasé par l’impérialisme, trahi par le prolétariat interna¬tional serait un miracle. » Idem, p. 202.

[12La véritable émancipation ouvrière exige un pouvoir politique et un partis engagés dans une vie politique pleine, constamment dirigée vers l’élévation politique des masses.

[13Idem, II, 198.

[14Idem, p. 198.

[15Idem, p. 201.

[16« La dictature de classe signifie, dans le sens le plus large du terme, la participation la plus active et illimitée possibles des masses, la démocratie sans limites ». Idem, p. 200.

[17« nous distinguons toujours le noyau social de la forme politique de la démocratie bourgeoise, nous avons toujours dégagé l’âpre noyau d’inégalité et de servitude sociales qui se cache sous l’écorce sucrée de l’égalité et de la liberté formelles, non pas pour les rejeter mais pour inciter la classe ouvrière à ne pas se contenter de l’écorce, à conquérir plutôt le pouvoir politique pour la remplir d’un nouveau contenu social : la tâche historique du prolétariat lorsqu’il prend le pouvoir est de remplacer la démocratie bourgeoise par la démocratie socialiste et non pas de supprimer toute démocratie. » Idem, p. 201.

[18Ibidem.

[19Lucien Laurat, « Un maximum de démocratie », Préface à la première édition de « Marxisme contre Dictature », 1934, cité dans D. Guérin, « Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire », Buenos Aires, 2003, p. 124.