Réflexion de genre (4) : Repenser le capital pour repenser le genre

Cinzia Arruzza 8 juillet 2014

Réflexion de genre (4) : Repenser le capital pour repenser le genre

Dans la précédente « Réflexion de Genre », j’ai voulu éclaircir les limites de la « pensée fragmentée », celle qui photographie les différents types d’oppression et de domination sans en comprendre l’unité intrinsèque, en ramenant chacune de ces facettes à un système autonome. J’avais en outre critiqué la lecture du rapport entre capitalisme et oppression de genre qui repose sur ce que j’ai défini comme l’idée du « capitalisme indifférent ». Il est temps maintenant d’aborder cette fameuse « Théorie Unitaire », ainsi que le concept de « reproduction sociale ».

Reconceptualiser le capital

Les positions « dualistes » partent souvent de l’idée que la critique marxiste de l’économie politique analyse les lois purement économiques du capital à travers des catégories purement économiques. Elle serait donc inadéquate pour la compréhension de phénomènes complexes comme la multiplicité des relations de pouvoirs ou des pratiques discursives qui nous constituent en tant que sujets. C’est la raison pour laquelle on prend en considération des approches épistémologiques alternatives - capables donc de saisir des causes d’une nature autre qu’économique – comme étant plus adéquates pour comprendre la spécificité et le caractère irréductible de ces rapports sociaux.

Cette hypothèse est partagée par un large spectre de théoriciennes féministes. Parmi celles-ci, certaines ont suggéré que nous aurions besoin d’un « mariage » ou d’une combinaison éclectique entres différents types d’analyses critiques, certaines se consacrant aux « pures » lois économiques de l’accumulation capitaliste, les autres faisant référence aux autres formes de relations sociales. D’autres théoriciennes se sont par contre limitées à embrasser ce que l’on appelle le « tournant linguistique » de la théorie féministe, en séparant la critique de l’oppression de genre de celle de l’oppression capitaliste.

Dans les deux cas, l’hypothèse commune avance qu’il existe des « lois économiques pures » qui sont indépendantes des rapports spécifiques de domination et d’aliénation. Ce sont précisément ces hypothèses qu’il nous faut réellement remettre en question. Pour des raisons d’espace, je me limiterai ici à souligner deux aspects de la critique marxienne de l’économie politique.

1. Un rapport d’exploitation implique toujours un rapport de domination et d’aliénation.

Ces trois aspects ne sont jamais réellement séparés dans la critique marxienne de l’économie politique. La travailleuse est avant tout un corps vivant et pensant, soumise à des formes spécifiques de discipline qui la remodèlent. Comme l’écrit Marx, le processus productif « produit » le travailleur dans les mêmes proportions avec lesquelles il reproduit le rapport capitaliste. Puisque chaque processus de production est toujours un processus concret, c’est à dire caractérisé par des aspects qui sont historiquement et géographiquement déterminés, il est possible de concevoir que chaque processus productif est lié à un processus disciplinaire, qui constitue partiellement le type de sujet que devient la travailleuse.

On peut dire la même chose pour la consommation des marchandises ; comme l’a mis en évidence Kevin Floyd dans son analyse sur la formation de l’identité sexuelle, la consommation de marchandises comporte un caractère disciplinaire et participe à la réification de l’identité sexuelle. Cette consommation fait donc partie du processus de formation de la subjectivité.

2. Pour Marx, production et reproduction forment une unité indivisible.

En d’autres termes, alors qu’elles sont distinctes et séparées, avec des caractéristiques spécifiques, production et reproduction se combinent de manière nécessaire en tant que moments concrets d’un ensemble articulé. On entend ici par « reproduction » le processus de reproduction d’une société dans son ensemble, ou, pour le dire avec des termes althussériens, il s’agit de la reproduction des conditions de production : éducation, industrie culturelle, Eglise, police, armée, système de soins de santé, science, discours de genre, habitudes de consommation... tous ces aspects jouent un rôle crucial pour la reproduction de rapports de production spécifiques. Althusser observe dans « Idéologie et appareils idéologiques d’Etat » que sans reproduction des conditions de production, une formation sociale ne tiendrait pas plus d’un an.

Il ne faut cependant pas considérer la relation entre production et reproduction de manière mécaniste ou déterministe. En effet, selon moi, si Marx considère la société capitaliste comme une totalité, il ne la considère cependant pas comme une totalité «  expressive » : autrement dit, il n’existe pas de « reflet » direct et automatique entre les différents moments de cette totalité (art, culture, structure économique, etc.), ou entre un moment particulier et la totalité dans son ensemble.

En même temps, analyser le capitalisme en ne tenant pas compte de cette unité entre production et reproduction revient à tomber dans un matérialisme ou un économicisme vulgaire. Mais Marx ne commet pas cette erreur. Il suffit de lire non seulement ses écrits politiques, mais aussi « Le Capital » lui-même, par exemple dans ses parties traitant de la lutte relative à la journée de travail ou sur l’accumulation primitive. Dans ces passages, en effet, on voit clairement que la coercition, l’intervention active de l’Etat et la lutte de classes sont des composantes constitutives d’un rapport d’exploitation qui n’est pas déterminé par des lois purement économiques et mécaniques.

Ces observations permettent de souligner le fait que l’idée selon laquelle Marx conçoit uniquement le capitalisme en termes économiques est insoutenable. Ce qui ne veut pas non plus dire qu’il n’y ait pas, ou qu’il n’y ait pas eu des tendances réductionnistes ou matérialistes vulgaires au sein de la tradition marxiste. Cela signifie cependant que ces tendances reposent sur un malentendu fondamental à propos de la nature de la critique marxienne de l’économie politique et sur la fétichisation des lois économiques, conçues comme des choses statistiques ou comme des structures abstraites plutôt que comme des formes d’activités ou de relations humaines.

Une hypothèse alternative et opposée est celle selon laquelle la séparation entre les lois purement économiques du capitalisme et les autres systèmes de domination revient à concevoir l’unité entre production et reproduction en termes d’identité directe. Ce point de vue caractérise une partie de la pensée féministe marxiste, en particulier celle d’origine ouvriériste qui a insisté sur le fait de considérer le travail reproductif comme directement productif de plus-value et donc gouverné par les mêmes lois.

Pour des raisons d’espace, je me limiterai ici à observer de manière critique qu’un point de vue de ce genre revient, selon moi, à une forme de réductionnisme, qui obscurcit la différence entre les différents rapports sociaux et n’aide pas à comprendre les caractéristiques spécifiques des divers rapports de domination, constamment reproduits, mais aussi transformés, que l’on retrouve dans chaque formation sociale capitaliste.

Cela ne nous aide pas, en outre, à analyser la façon spécifique dont certains rapports de pouvoirs ont lieu en dehors du marché du travail, tout en restant indirectement orientés par ce même marché : au travers, par exemple, de différentes formes de consommation des marchandises, ou par les contraintes objectives que le travail salarié (ou son équivalent : le chômage) impose dans la vie individuelle et dans les relations interpersonnelles.

En conclusion, je suggère de penser à la critique marxienne du capitalisme comme à la critique d’un ensemble articulé et contradictoire de rapports d’exploitation, de domination et d’aliénation.

Reproduction sociale et « Théorie Unitaire »

A la lumière de ce bref éclaircissement méthodologique, il faut passer maintenant à la question de ce que l’on entend par « reproduction sociale » dans ladite « Théorie Unitaire ». Au sein de la tradition marxiste, le terme de « reproduction sociale » est généralement utilisé pour indiquer, comme déjà dit, le processus de reproduction d’une société dans son ensemble. Au sein du féminisme marxiste, cependant, la « reproduction sociale » désigne une sphère plus restreinte : celle du maintien et de la reproduction de la vie, sur sa base quotidienne ou sur sa base intergénérationnelle. Dans ce contexte, la reproduction sociale désigne la façon dont est organisé au sein d’une société le travail physique, mental et émotionnel nécessaires à la reproduction de la population : de la préparation de la nourriture à l’éducation des enfants, des soins aux infirmes et aux personnes âgées à la question du logement et en passant par la sexualité...

Le concept de reproduction sociale a l’avantage d’élargir la vision par rapport au concept de « travail domestique » qui le précédait et sur lequel s’était focalisée une bonne partie du féminisme marxiste. En effet, la reproduction sociale inclut une série de pratiques sociales et de types de travail plus large que le seul travail domestique. Il permet en outre d’étendre l’analyse hors des murs du foyer, puisque le travail de reproduction sociale n’est pas toujours réalisé selon les mêmes formes : quelle que soit la partie de celui-ci qui est fournie par le marché, l’Etat-Providence ou les relations familiales, il reste une question contingente qui dépend de dynamiques historiques spécifiques et dont la lutte des femmes est partie intégrante.

Avec le concept de reproduction sociale, il est par exemple possible de matérialiser de manière plus précise le caractère « mobile » et « poreux » des murs du foyer ; en d’autres termes, le rapport entre la vie à l’intérieur des murs domestiques d’un côté et les phénomènes de marchandisation, de sexualisation de la division du travail et les politiques de l’Etat-Providence de l’autre. En outre, une question fondamentale est le fait que parler de reproduction sociale permet d’analyser de manière plus efficace des phénomènes comme le rapport entre la marchandisation du travail de soins et sa « racialisation » par des politiques migratoires répressives. Celles-ci visent ainsi à faire baisser le coût du travail des personnes immigrées et à les forcer à accepter des conditions de semi-esclavage.

Enfin, et c’est la donnée centrale, la façon avec laquelle opère la reproduction sociale dans une formation sociale donnée a un rapport intrinsèque avec la manière dont s’organisent la production et la reproduction des sociétés dans leur ensemble, y compris donc les rapports entre les classe. Dit autrement, il ne s’agit pas de concevoir ces rapports comme des intersections purement accidentelles et contingentes : parler de reproduction sociale permet, au contraire, d’identifier la logique qui organise ces intersections, et ce, sans exclure le rôle de la lutte ainsi que des phénomènes et des pratiques contingentes en général.

Il faut bien garder à l’esprit que la sphère de la reproduction sociale contribue de manière déterminante à la formation de la subjectivité, et donc des rapports de pouvoir. Si on tient compte des rapports qui existant dans chaque société capitaliste entre reproduction sociale, reproduction de la société et rapports de production, on peut constater que ces rapports de domination et de pouvoir ne sont pas à des niveaux ou dans des structures séparées ; ils ne s’entrelacent pas de manière externe et ne maintiennent pas un rapport seulement contingent avec les rapports de production.

Les divers rapports de domination et de pouvoir apparaissent ainsi comme les expressions concrètes d’une unité contradictoire et articulée, celle de la société capitaliste. Ce processus ne doit pas être compris d’une manière mécanique et automatique. La dimension qu’il ne faut en effet jamais oublier est, comme on l’a dit précédemment, celle de la praxis humaine : le capitalisme n’est pas une machine ou un automate ; c’est un rapport social et en tant que tel, il est soumis aux contingences, aux accidents, et aux conflits. Cependant, contingences et conflits n’excluent l’existence d’une logique, celle de l’accumulation capitaliste, qui impose des carcans objectifs, non seulement à notre praxis, à ce que nous faisons et à notre vécu, mais aussi au sens que nous sommes capables de produire et d’articuler, c’est à dire à la manière dont nous nous concevons, nos relations avec les autres, notre place dans le monde et notre rapport envers nos conditions d’existence.

C’est exactement ce que la « Théorie Unitaire » tente de saisir ; à savoir lire les rapports de pouvoir basés sur le genre ou sur l’orientation sexuelle comme des moments concrets de cet ensemble articulé, complexe et contradictoire qu’est la société capitaliste. Il s’agit pour elle de moments qui sont certainement dotés de caractéristiques propres et spécifiques, dont certaines doivent être analysées avec des instruments adéquats et spécifiques (de la psychanalyse à la critique littéraire), mais qui maintiennent toutefois un rapport interne avec cet ensemble, et donc avec le processus de reproduction de la société selon la logique de l’accumulation capitaliste.

L’hypothèse de la « Théorie Unitaire » est essentiellement que, pour le féminisme marxiste, l’oppression de genre et l’oppression raciale ne correspondent plus à deux systèmes autonomes qui auraient chacun leurs causes particulières ; ils sont devenus, par un long processus historique de dissolution des précédentes formes de vie sociale, une partie intégrante de la société capitaliste.

De ce point de vue, ce serait une erreur de les considérer tous deux comme des résidus des précédentes formations sociales, qui continuent à persister à l’intérieur de la société capitaliste pour des raisons qui vont de leur ancrage dans la psyché humaine à l’antagonisme entre « classes » sexuées, etc. Il ne s’agit pas ici de sous-estimer la dimension psychologique de l’oppression de genre et sexuelle, ni les contradictions entre oppresseurs et opprimés. Il s’agit cependant d’identifier les conditions sociales et le contexte du rapport de classes, qui permettent, reproduisent et influencent autant notre perception de nous-mêmes que notre rapport aux autres, nos comportements et nos pratiques.

Ce contexte est celui de la logique de l’accumulation capitaliste, qui impose des limites et des carcans fondamentaux à notre vécu et à la façon dont nous l’interprétons. Qu’une grande partie du courant féministe des dernières décennies ait pu faire abstraction de l’analyse de ces processus et du rôle crucial joué par le capitalisme dans l’oppression de genre et ses variantes, voilà qui en dit long sur la capacité du capital à coopter nos idées et à influencer notre façon de penser.

Source :
http://www.communianet.org/content/riflessione-degenere-4-%E2%80%93-ripensare-il-capitale-ripensare-il-genere
Traduction française pour Avanti4.be : Sylvia Nerina