Rapports de production et chômage

Rolando Astarita 28 mars 2013

Dans le cours d’une discussion, la question est apparue de savoir si le capitalisme peut exister sans chômage. Certains lecteurs ont affirmé que le capitalisme ne peut pas fonctionner avec le plein emploi puisque l’armée de réserve des chômeurs est le moyen par lequel ont met une limite à l’augmentation des salaires, de sorte que la plus-value n’en soit pas sérieusement affectée.

Par « sérieusement », nous entendons qu’elle ne baisse pas au point que le capitaliste n’ait plus aucun incitant pour accumuler. En appui à cette position, on a également soutenu que, historiquement, le mode de production capitaliste a recréé, périodiquement, de grandes armées de chômeurs.

En principe, je suis d’accord avec la majeure partie de cette position. Quand les salaires menacent « sérieusement » la plus-value (ce qui s’exprime par une chute du taux de profit), les capitalistes ralentissent le processus d’accumulation du capital ; ou déplacent leurs capitaux dans des régions où les salaires sont plus bas ; ou intègrent une main d’œuvre meilleur marché venant d’autres lieux ; ou recourent à la mécanisation, autrement dit au remplacement des travailleurs par des machines. Chacun de ces moyens augmente l’armée de réserve des chômeurs et réduit la pression salariale. Ainsi, quand l’accumulation est intense, et que les salaires font pression à la hausse, le système génère, de manière endogène, les « mécanismes disciplinaires » des salaires et des salariés (pendant les récessions et les dépressions économiques, la pression s’affaiblit et le chômage croît de toute manière). Il existe de nombreux exemples de la manière dont opèrent ces mécanismes.

Tout en coïncidant parfaitement avec ces questions, je veux toutefois souligner que, en principe, le système capitaliste pourrait fonctionner sans chômage. Une brève analyse de cette question me permettra d’avancer quelques considérations sur les rapports de propriété en tant que fondement de l’exploitation capitaliste.

Un rapport de pouvoir

Comme je l’ai déjà évoqué, en théorie – mais il est probable aussi que cela a eu lieu pendant certaines périodes et dans certains pays ou régions -, il peut arriver que le travailleur soit obliger de fournir un travail gratuit (générant la plus-value, NdT) au capitaliste sans qu’il n’existe de chômage. Cela est du au fait que le rapport social de base qui sous-tend le capital est la propriété privée des moyens de production et d’échange, et c’est d’elle que découle un rapport de pouvoir des propriétaires de ces moyens sur ceux qui n’en possèdent pas. Je souligne qu’il s’agit bien d’un rapport de pouvoir qui permet l’extraction de la plus-value.

Pour le comprendre avec un exemple théorique, imaginons une île dans laquelle une personne est propriétaire de la terre (elle est arrivé la première et en conséquence elle a « le droit de première occupation »), des animaux de trait et de labour tandis que les 5 autres habitants ne sont propriétaires ni de terre ni d’aucun autre moyen de production et n’ont aucune possibilité d’émigrer. Le propriétaire des moyens de production peut alors engager sous contrat les 5 non-propriétaires à condition qu’ils acceptent un salaire tel qu’il permet de dégager un excédent de richesse en sa faveur. En conséquence, il y a ici un rapport d’exploitation avec plein emploi parce que le rapport de propriété/non propriété donne lieu à un rapport de subordination, de coercition de fait.

C’est pour cela que Marx disait que le présupposé historique et logique de l’existence du capital est, d’une part, la propriété privée des moyens de production (à commencer par la terre) et, d’autre part, l’existence d’une classe d’hommes libres dans les deux sens du terme : ils sont « libres » de tout moyen de production (par exemple, s’ils étaient auparavant des paysans, ils ont été dépossédés de leurs terres et de leurs instruments de travail) et ils sont « libres » d’aller sur le marché. On comprend alors que de ce rapport de pouvoir économique découle la capacité du capitaliste à cesser d’investir si les salaires menacent « sérieusement » ses profits, ou de remplacer le travailleur par une machine, ou de se transporter dans une autre région qui offre de meilleures conditions pour l’exploitation. Bien entendu, de ce pouvoir économique découle un pouvoir politique dont sont dépourvus les non propriétaires des moyens de production.

Dans une bonne mesure, la discussion idéologique avec les défenseurs du système capitaliste passe par cette question : le contenu et le sens de la propriété privée des moyens de production. Le fait que les rapports de production (ou les rapports de propriété/non propriété des moyens de production) constituent des déterminants des actions et des choix possibles pour les individus est quelque chose que l’idéologie qui repose sur l’individualisme méthodologique ne pourra jamais accepter. Dans cette vision, les actions des individus ont lieu dans le vide. L’absence de sens historique se fait sentir. Par exemple, dans les approches qui font reposer l’explication sociale sur l’idée du « contrat social », on suppose que le droit de propriété est antérieur au social. Il s’agit d’une variante de l’idée selon laquelle l’individu précède logiquement le social.

L’importance de la constitution historique de la propriété privée

Cependant, dans la réalité on ne peut avoir d’individus constitués en tant qu’êtres humains avant ou en dehors des rapports sociaux qui les constituent. Plus précisément encore, la société ne surgit pas par agrégation de propriétaires, constitués préalablement à la société. C’est justement pour cette raison que le droit de propriété privée n’a pas pu précéder la société humaine. C’est pour cela aussi que le droit de propriété privée est une création historico-sociale (en conséquence, cela n’a aucun sens de soutenir qu’il n’y pas eu de progrès humain avant l’apparition de la propriété privée).

De là découle l’importance de ce que Marx appelait l’accumulation primitive du capitalisme en Angleterre, berceau de ce système. Elle a constitué en la dépossession violente des producteurs paysans de leurs moyens de production au travers des ‘enclosures’ des terres communales afin d’en faire des hommes « libres » [1] (comme il fallait s’y attendre, la propriété de la Couronne et de la noblesse fut respectée : le droit de propriété a toujours été conçu en faveur des puissants). En Argentine, les puissants se sont appropriés les terres (des millions d’hectares entre quelques mains) sans que personne ne puisse expliquer ou justifier ce « droit de première occupation ». Et nous pourrions allonger ainsi la liste des exemples historiques.

Il est clair ainsi que l’idéologie du droit naturel (la propriété privée est consubstantielle à la nature humaine) contribue à la naturalisation des rapports sociaux existants. Il faut dire également qu’aucun philosophe du droit naturel – du moins à ma connaissance - n’a pu fonder le droit de propriété de la terre. Et la propriété privée de la terre fut la condition historiquement nécessaire pour que surgisse le système capitaliste (Marx).

A partir de ce qui précède, on peut évaluer l’importance de la constitution historique de la propriété privée. L’exploitation du travail salarié repose entièrement sur elle. Quand les libéraux bourgeois (je pense ici à Nozick) disent que les individus peuvent choisir entre plusieurs options, de sorte qu’ils ont le contrôle sur leurs vies, ils ne peuvent soutenir une telle affirmation que sur base d’abstractions. Ils parlent d’une société abstraite parce qu’ils laissent de côté les rapports sociaux existants. Les êtres humains réels, cependant, ne peuvent s’abstraire du milieu social dans lequel ils naissent et vivent.

Ainsi, et en dehors de toutes les abstractions imaginaires, la réalité est que, dans la société actuelle, les non-propriétaires des moyens de production sont forcés de tenter de vendre leur force de travail aux propriétaires des moyens de production. Dans ce sens, l’institution du travail salarié n’a pas été le fait du libre choix des travailleurs. Tout comme le fait d’être au chômage n’est pas le résultat d’un libre choix.

Bien entendu, cette situation ne se modifie pas en imaginant des paradis. La réalité est un peu plus crue : dans la société capitaliste, ceux qui ne possèdent pas dépendent de ceux qui possèdent les moyens de production afin de travailler et d’assurer leur subsistance. Le rapport est clairement asymétrique en faveur des seconds. Et cette relation asymétrique précède logiquement l’existence du chômage. Bien que, comme on l’a dit avec justesse, le chômage accompagne pratiquement toute l’histoire du système capitaliste.

Rolando Astarita est professeur de science économique à l’Université de Buenos Aires

Source :
http://rolandoastarita.wordpress.com/2013/02/26/relaciones-de-produccion-y-desocupacion/
Traduction française pour Avanti4.be


[1Pendant des siècles, les paysans anglais cultivaient leurs propres lopins de terre et avaient, en plus, accès à des terres communales (qui étaient propriété collective) sur lesquelles ils pouvaient cultiver des portions de terrain, s’assurant ainsi un complément de revenus. Au 18e siècle, nobles et bourgeois se sont appropriés (souvent arbitrairement et brutalement) ces terres communales qu’ils ont "encloses" (clôturées) pour y faire paître du bétail. Ainsi brutalement privés d’un revenu indispensable à leur survie, des centaines de milliers de paysans ont du abandonné leurs terres et ont été littéralement jetés sur les routes avec leurs familles.
Les parlementaires (eux-mêmes des nobles et des bourgeois) ayant fort opportunément fait voter des lois interdisant le vagabondage, ces ex-paysans désormais privés de tout revenu n’ont eu comme solution que de devenir ouvriers dans les usines (ou plus exactement les bagnes industriels) naissantes pour des salaires de misère et dans des conditions de travail horribles.
La révolution industrielle qui est issue de ce processus n’est donc pas simplement le résultat de nouvelles découvertes scientifiques comme les machines à tisser, ainsi qu’on le lit encore souvent dans les livres scolaires. Elle est avant tout le résultat de l’expropriation violente de centaines de milliers de paysans et de leur conversion brutale en ouvriers surexploités. (Note d’Avanti)