PTB : Se débarrasser du stalinisme, mais comment ?

Erik Demeester, Jean Peltier 23 juin 2014

Le PTB/PVDA a réalisé une percée nationale aux élections du 25 mai mais celle-ci a été plus marquée en Wallonie (5,8%) et à Bruxelles (3,9%) qu’en Flandre (2,5%), ce qui explique que tous les nouveaux députés, tant fédéraux que régionaux, ont été élus en Wallonie et à Bruxelles. En particulier, Peter Mertens, président du Parti, rate de peu à 2000 voix près un siège à Anvers. Il obtient quand même 26.000 voix de préférence (131 députés élus au parlement fédéral ont reçu moins de voix que Peter Mertens !). Comment le PTB/PVDA vit-il cette situation ? Comment expliquer aussi les déclarations récentes de dirigeants du parti amorçant une prise de distance plus marquée avec Staline et le stalinisme ? Nous en avons discuté avec Erik Demeester, militant marxiste flamand et animateur du journal Vonk. (Avanti4.be)

Comment le PVDA a-t-il réagi aux résultats du 25 mai en Flandre, á savoir une percée réelle mais qui ne se traduit pas par des élus ?

Erik Demeester : Tout d’abord il faut souligner que le PVDA+/PTB-Go fait une percée historique. C’est la première fois depuis 30 ans que des élus à gauche du PS et du SP.a siègeront dans les parlements. C’est l’expression d’une réelle radicalisation vers la gauche dans des quartiers populaires et ouvriers, parmi des jeunes et dans le mouvement syndical. Pour la première fois depuis trop longtemps le mécontentement social et politique se manifeste politiquement sur la gauche de la gauche.

La portée de ce résultat ne doit pas être sous-estimée. Elle aura des conséquences sur la lutte des classes à venir. Le PVDA/PTB, à juste titre, met en avant les 8 élus dans les différents parlements, dont le parlement fédéral. Raoul Hedebouw et Marco van Hees, élus fédéraux, se feront bien entendre et y seront le ‘mégaphone’ des luttes et des préoccupations des travailleurs.

Le fait que le PVDA n’ait pas obtenu un siège à Anvers est, par contre, perçu par les militants comme une déception. C’est évidemment tout à fait compréhensible. Mais mesurer l’impact de la campagne électorale à ce seul résultat serait une erreur et une injustice.

Le PVDA a fait une très bonne campagne sur toute la province d’Anvers mais il y est développé de manière inégale : il est évidemment plus implanté dans la ville et la banlieue d’Anvers que dans les campagnes. Dans la province, le PVDA atteint l’objectif qu’il s’était fixé pour les villes de moyenne importance comme Malines et Turnhout. Mais pour obtenir un député, il devait atteindre 12% sur la ville d’Anvers. Là, il y consolide ses résultats des élections communales de 2012 mais il n’atteint “que“ 9%.

Une partie des instances de l’ABVV (FGTB flamande), du SP.a et de Groen ont mené une campagne pour expliquer que Peter Mertens ne pourrait pas être élu et donc qu’un vote pour le PTB était un vote perdu.

En termes strictement électoraux, cela s’est révélé un pronostic correct. Mais le PVDA ne vit pas que pour les élections. L’impact de cette campagne électorale sur le terrain et son renforcement durant celle-ci lui serviront de levier pour les futures campagnes.

Mais, dans l’immédiat, la direction du PVDA est préoccupée par la perception des résultats par les médias, par le mouvement syndical et par sa propre base. Elle ne veut pas que son résultat puisse être perçu en fin de compte comme une « défaite victorieuse », c’est-à-dire qu’on oublie sa percée pour ne retenir que le fait qu’il n’aura pas de député en Flandre.

Un fait nouveau pendant cette campagne et après, c’est que deux personnalités de premier plan du PVDA, Peter Mertens, l’actuel président, et Kris Merckx, un des fondateurs du parti, ont fait des déclarations critiques vis-à-vis du stalinisme - qui n’ont eu aucun écho public du côté francophone. Peux-tu nous en dire plus ?

En fait, la première ouverture sur le sujet n’est pas venue des dirigeants du parti. En décembre dernier, Jan Blommaert - un professeur de l’université de Tilburg aux Pays-Bas, qui est une des figures de premier plan dans le milieu académique de gauche en Flandre et un compagnon de route récent du PTB - a écrit un article sur son blog [1], insistant pour que les marxistes aujourd’hui se démarquent clairement du stalinisme. C’était un message très clair envoyé au PTB qui a laissé tombé son étiquette historique “marxiste-léniniste“ et se présente volontiers comme un “parti marxiste du 21e siècle“.

Pendant la campagne elle-même, Peter Mertens, le président du parti, a déclaré, lors d’une interview à la VRT, que "Je ne peux naturellement pas jeter la jeunesse du PVDA aux oubliettes, mais je peux en tirer des enseignements. Les propos de Ludo Martens sur le stalinisme étaient une erreur. (….) On connait peu le PVDA d’aujourd’hui. Nous avons 8.000 membres. Plus de 6500 de ses membres le sont depuis 3 à 4 ans. (…) Il y a des fautes idéologiques dans chaque parti. Le stalinisme était une faute”.

Quelques jours après les élections, Kris Merckx, fondateur de Médecine pour le Peuple, dans une interview à plusieurs voix pour le site web journalistique Apache.be [2] défend une démarche en profondeur. « Les textes de 2008 (lors du congrès de rénovation du PTB/PVDA) n’étaient pas très rénovateurs » affirme-t-il. « Nous devons mettre au clair quelles enseignements nous avons tirés des expériences socialistes du siècle passé et de celles qui sont toujours en cours. On n’en a pas discuté la dernière fois. Je suis très en faveur d’une discussion en profondeur pour qu’enfin on clarifie la question ».

Cette déclaration a un poids particulier, vu la personnalité de Kris Merckx et le fait qu’il a été le n°2 d’AMADA, puis du PTB pendant près de 40 ans, qu’il est le fondateur de la première Maison Médicale du parti et a été dirigeant de Médecine pour le Peuple jusqu’il y a peu.

Cela indique qu’il y a bien une pression au sein du parti et dans sa périphérie pour se débarrasser des oripeaux du stalinisme et le faire de façon rigoureuse.

Dans ce même article, le président du parti, Peter Mertens répond à Kris Merckx “En ce qui me concerne, on peut voter quelques résolutions sur notre passé. Je me suis résigné au fait que notre passé continuera à nous poursuivre pendant encore cinq à dix ans“. Mais Peter Mertens ajoute que “nous allons évaluer l’opération de rénovation. J’espère qu’on la continuera sans relâche. Plus de jeunes et de femmes doivent être élus dans la direction. A peu près la moitié des participants au congrès y seront pour la première fois. Ce ne sera pas une activité pour anciens combattants“.

Pour une organisation marxiste, débattre de sa propre histoire n’est pas seulement un exercice sur le passé. En réalité c’est un débat sur le présent et sur l’avenir. Passé, présent et avenir sont liés. L’expérience de l’Union Soviétique ou d’autres pays est un des arguments qu’utilise la droite pour discréditer nos objectifs de transformation socialiste de la société. Ne pas y répondre en profondeur nous affaiblit.

Du côté francophone, les journalistes ont souvent évoqué le passé stalinien du PTB lors d’interviews pendant la campagne mais Raoul Hedebouw a toujours réussi à botter en touche en disant que le PTB avait beaucoup changé et qu’il "n’était pas stalinien". Depuis lors, l’attention s’est concentrée sur la percée électorale, puis sur sa présence dans les diverses assemblées (saga du recomptage des voix à Charleroi, éviction du Sénat et du parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles) et les déclarations de Peter Mertens et Kris Merckx n’ont eu aucun écho dans la presse francophone. Comment expliques-tu ce surgissement de la question de Staline du côté flamand aujourd’hui ?

On pourrait se dire que ce sont les médias hostiles au PTB qui ont mis le paquet sur le sujet pendant la campagne pour essayer de discréditer le parti en mettant l’accent sur ses ambiguïtés sur cette question. Cela n’a pourtant pas beaucoup été le cas. Bien sûr, ce sont des journalistes qui ont posé la question à Peter Mertens et à Kris Merckx mais ceux-ci n’étaient pas soumis à une pression terrible. S’ils ont choisi de répondre de cette manière, c’est pour d’autres raisons.

L’identification du communisme - et du PTB - à l’URSS de Staline et à la Chine de Mao existe toujours dans une partie de l’électorat et des militants de gauche. Il faut dire que le PTB a fait tout ce qu’il pouvait pendant 40 ans pour entretenir cette identification !

Au cours des dernières années, le PTB a beaucoup changé ; il a mis de côté ses anciennes références à Staline et Mao et se présente sous de nouvelles étiquettes, comme "nouveaux marxistes" ou "marxistes du 21e siècle". Mais cette identification était et reste un frein à la sympathie (et encore plus à l’adhésion) de ces gens vis-à-vis du PTB. Il est donc nécessaire pour le PTB d’aller plus loin que de simplement ne plus parler de ces références "encombrantes" : il va devoir se démarquer plus clairement de Staline et de certaines conceptions du communisme s’il veut continuer à grandir et se développer.

Dans ce cadre, un autre élément pousse aussi dans le même sens. Lors de son prochain Congrès, le PTB veut à la fois préciser sa position vis-à-vis de la Chine (qui n’est plus LE modèle du socialisme comme avant) et préciser sa propre vision du "socialisme du 21e siècle" ou du "socialisme 2.0". Pour faire cela sérieusement, il est impossible de simplement contourner la question de Staline. On peut donc supposer que les "petites phrases" actuelles ne sont que le début d’un processus de discussion qui va prendre de l’ampleur dans l’année qui vient.

Car jusqu’ici, il faut bien dire que Peter Mertens et Raoul Hedebouw se sont distanciés de Staline et du stalinisme mais n’ont encore rien expliqué ce qu’était le stalinisme au-delà des atteintes aux droits de l’Homme ! Or, le stalinisme c’est plus qu’un phénomène historique.

Le stalinisme représente une crispation dictatoriale de la bureaucratie d’état en Union Soviétique, déformant les idées de Marx, Engels, Lénine et de Trotsky pour justifier et consolider ses privilèges matériels quelques années après la révolution. Le stalinisme a gangréné le mouvement communiste, il a mutilé le marxisme. Tous les aspects de la pensée socialiste ont été contaminés : la vision du rôle du parti révolutionnaire, la démocratie interne, la construction d’une internationale, la lutte antifasciste, le front unique, la lutte anti-impérialiste, l’actualité de la révolution socialiste etc.

Une lecture sans œillères des écrits de Marx, Engels, Lénine et oui, aussi de Trotsky donneront une autre vision de ces questions clés pour les marxistes d’aujourd’hui. Il ne s’agit pas seulement d’appréhender la stalinisme comme un phénomène historique, de l’analyser et de s’en détourner Des éléments du stalinisme sont entre autre encore présent dans le fonctionnement du parti. Je pense au refus des tendances et des fractions lors des débats internes. Les tendances étaient une pratique courante au sein du parti bolchevik à l’époque de Lénine !

En disant cela, je ne dis pas qu’il n’y a pas de débat démocratique dans le parti mais il peut et doit s’améliorer s’il veut réussir à convaincre de sa rupture avec le stalinisme. Tirer un bilan critique du stalinisme est donc un exercice difficile. Un autre danger guette aussi lors de cet exercice politique. Celui de jeter l’enfant avec l’eau du bain. C’est-à-dire, de prendre appui sur le rejet du stalinisme pour se lancer dans une orientation réformiste teintée d’un peu de gauche et de marxisme. Ce serait alors répéter la voie prise par le SP néerlandais.

L’expérience de nombreux partis "marxistes-léninistes" (staliniens pro-chinois) dans le passé a montré que la question de Staline et du stalinisme était LE point sensible pour ces partis et que l’ouverture d’une discussion sur ce sujet est rapidement devenue le point de départ d’une discussion beaucoup plus globale sur le socialisme, la révolution, le rôle et le fonctionnement du parti,... Et, dans des partis jusque là très hiérarchisés et verrouillés, ne reconnaissant pas le droit à la libre expression des membres - et encore moins le droit de former des plates-formes défendant des positions partiellement opposées - le développement de la discussion est sorti du contrôle de la direction et a créé un appel d’air qui a conduit à l’explosion et/ou à la disparition de la majorité de ces organisations. On imagine bien que la direction du PTB souhaite à la fois rompre avec des références devenues gênantes (et quelle ne partage plus sous leur forme ancienne) et encadrer au maximum ce débat au nom de l’"unité du parti"’...

Tout à fait. Cela étant, le fait que des dirigeants du PTB prennent publiquement des positions critiques sur le PTB est d’une importance qui ne doit pas être sous-estimée. Je pense que ce n’est pas une manœuvre pour se débarrasser à peu de frais d’un caillou dans la chaussure, qu’ils se rendent compte que "se démarquer de Staline" ne suffira pas et qu’il y a chez eux une véritable volonté de chercher des réponses sérieuses.

Les prochains mois seront certainement très intéressants...

Note :