Pour une position claire sur la question de l’Euro

Yiorgos Vassalos 12 mai 2014

J’ai lu avec grand intérêt la brochure « Quelle alternative à l’UE capitaliste », de la revue marxiste « Révolution », rédigée par Claudio Bellotti. A juste titre, il y est noté qu’en tant que marxistes « nous devons aussi nous prononcer clairement sur la question de l’euro ». La publication de cette brochure en Belgique et une de rares tentatives d’ouvrir ce débat au sein de la gauche radicale.

Pour éviter de prendre position sur ce thème difficile, beaucoup de camarades accusent – non sans humour – de « fétichisme de la monnaie » ceux qui se positionnent. Mais si les marxistes doivent aujourd’hui proposer un programme économique concret aux populations appauvries par la crise capitaliste, ils doivent être clairs sur le champ monétaire aussi.

La question n’est pourtant pas entièrement clarifiée dans cette brochure. La position, encore dominante dans la gauche européenne, qui croit que l’Euro est réformable et qu’il peut être soumis à un contrôle social et démocratique, y est déconstruite et rejetée. Et à juste titre à mon avis. D’autre part, la position de plusieurs courants de gauche plus minoritaires qui prônent la sortie de l’euro et le retour aux monnaies nationales n’est pas acceptée non plus. Si pourtant, on ne pense pas - comme certains anarchistes le font - qu’on peut supprimer la monnaie (et les classes sociales) d’un seul coup, il faut répondre à quel type de monnaie on doit avoir dans la transition vers le socialisme.

Il est correctement noté que l’objectif et le noyau de notre programme doit être «  une transition révolutionnaire de sortie du capitalisme » dirigée par la classe de travailleurs, ainsi que ; « pour construire une Europe des travailleurs, il est tout d’abord indispensable de rompre avec l’Europe du capital » et ses « institutions » qui « sont une des principales lignes de résistance qui permettent à la classe dominante d’imposer ses politiques de rigueur ». Cela ne peut qu’inclure l’institution qui a été créé pour gérer l’Euro, la Banque Centrale Européenne (BCE). Et il n’est pas possible de continuer à avoir l’Euro comme monnaie si on rompt avec la BCE.

Il est dit en même temps que « nous sommes d’accord avec ceux qui disent que retourner aux monnaies nationales ne serait en rien un pas en avant et que cela serait durement payé par les classes populaires ». Il est vrai, en soi, qu’une sortie de l’Euro avec le maintient au pouvoir des forces politiques néolibérales et avec la bourgeoisie (nationale ou transnationale) à la tête de l’économie, les choses ne vont pas s’améliorer pour les travailleurs. Mais il faut aussi noter qu’il n’est pas possible de suivre une politique de gauche tant qu’on reste dans l’Euro.

Imaginons que dans un pays de la zone Euro – plus que probablement un pays de sa périphérie endettée- se déroulent des changements dans une direction révolutionnaire. Ce pays-là rejette les programmes d’austérité de l’UE et refuse de rembourser la dette odieuse de la Troïka. Il nationalise plusieurs secteurs économiques sous contrôle ouvrier et restaure et élargi les lois qui protègent les travailleurs. Qui peut penser que la BCE continuera à autoriser l’impression de billets d’Euro pour ce pays ou, pire encore, continuer à prêter à ses banques nationalisées ? C’est une grave erreur de dire qu’on « verra comment faire à ce moment-là » ou, pire encore, de dire « laissons à l’UE l’initiative de nous porter ce coup pour qu’on puisse faire la démonstration de qui sont les méchants ».

Un gouvernement d’un front vraiment progressiste ou révolutionnaire devra avoir une base solide s’il décide de procéder aux changements politiques radicaux qui sont nécessaires pour arrêter le désastre social. Il devra créer une nouvelle banque centrale sous le contrôle démocratique de la collectivité. Une telle banque sera soumise au pouvoir politique des travailleurs (ou de leur front d’organisations) et ne pourra pas rester dans le système monétaire de la BCE, car elle violera son principe le plus cher : l’ « indépendance » de la banque centrale. En réalité, bien sûr, il s’agit de son indépendance vis-à-vis des intérêts du peuple et sa dépendance envers le lobby des banquiers européens. Toute mesure économique progressiste dans n’importe quel pays de la zone Euro aujourd’hui peut-être tout de suite sabotée par la BCE si on ne rompt pas immédiatement avec elle.

Si un, deux ou même trois pays basculent simultanément à gauche, ils n’auront alors pas d’autre choix que de démocratiser leurs banques centrales en sortant de la BCE et en imprimant une monnaie nationale. Partager tout de suite la souveraineté populaire qui viendra d’être conquise entre plusieurs pays serait trop complexe alors que la révolution cherchera à se stabiliser dans chaque pays. Beaucoup de camarades pensent qu’on « ne peut pas préciser actuellement si un mouvement pour l’instauration d’un pouvoir démocratique populaire se fera par un groupe de pays qui se sépareront de l’Union ou dans tous les pays européens en même temps ». [1] Beaucoup de camarades de tendance trotskyste aussi, qualifient de « politique-fiction » toute « prétention » de le savoir à l’avance.

A mon avis, la politique-fiction c’est justement d’avoir le moindre espoir qu’une révolution socialiste, ou même un changement radical progressiste, puisse arriver en même temps dans les 28 Etats-membres de l’UE, ou même les 18 de la Zone Euro. Il suffit de regarder les différences dans les structures socio-économiques, le niveau de développement, mais aussi le paysage politique, car il faut aussi un sujet politique pour réaliser le changement. Ceci n’est pas seulement valable pour la Grèce, en comparaison avec la France, ou de la Bulgarie, en comparaison au Danemark, mais aussi pour la Belgique en comparaison avec l’Allemagne, ou pour l’Irlande en comparaison aux Pays Bas.

De plus, des révolutions simultanées dans autant de pays, cela n’existait même pas en 1848, ni dans la période consécutive à 1917. De révolutions se sont passées en Allemagne et en Hongrie, mais pas en France ou en Angleterre. Dans d’autres continents aussi c’est - au mieux - un groupe de pays qui change de cap et, de plus pas, toute-à-fait simultanément : la Colombie, le Pérou ou le Chili n’ont pas eu de gouvernement de gauche radicale ces dernières années alors qu’on a assisté à la création d’un bloc des gouvernements de gauche en Amérique Latine.

La situation sociale et la construction d’un sujet politique ne peuvent évoluer qu’à des niveaux très différents dans les différents Etats de l’UE. Du coup, nous devons avoir le courage politique d’accepter au départ que si un seul pays, ou un groupe de pays, tentent de sortir du néolibéralisme et du capitalisme, ils seront alors obligés de rompre avec l’UE et d’espérer que d’autres suivront afin de commencer construire une unification européenne sur des bases solidaires.

Il est peut-être vrai que « le capitalisme a depuis longtemps dépassé les limites des Etats nationaux », mais il reste que ce n’est qu’à partir d’un maillon faible que les travailleurs peuvent d’abord réussir à le briser, et puis « les autres suivront » comme il est dit dans la brochure de Claudio Bellotti. L’organisation des travailleurs se réalise essentiellement dans le cadre national. Trois points sont mis en perspective à la fin de la brochure : 1) annulation de la dette, 2) prise de contrôle des banques et des moyens fondamentaux de production et d’échange par les travailleurs, et 3) pouvoir politique de travailleurs. Ces points ne sont pas réalisables sans une banque centrale et une monnaie entre les mains des travailleurs. Et cela ne peut se produire que dans un cadre national d’abord, pour s’internationaliser par la suite. L’histoire nous a bien sûr montré que si l’extension n’est pas rapide, la tentative de construire une autre société ne réussira pas. Mais c’est justement, pour pouvoir mieux s’entendre pour cela qu’on doit bien comprendre la réalité créée par les structures existantes, au-delà de la rhétorique bourgeoise.

Cette rhétorique-là a réussi à imposer l’étiquette de « réactionnaire-nationaliste » à quiconque mettait en question la légitimité des institutions européennes impérialistes et leur projet néolibéral. Même en ce moment où l’UE ne semble pas trop gênée par la montée d’extrême droite et que cette dernière veut plutôt reformer l’UE que sortir de celle-ci, la majorité de la gauche européenne a peur d’être accusée de vouloir un « repli national », comme si l’UE aurait mise en place de véritables institutions de solidarité internationale entre les travailleurs plutôt qu’une concurrence mortelle entre eux. Casser le carcan économique et idéologique de l’UE capitaliste d’abord dans ses maillons les plus faibles est la seule voie possible pour le socialisme international aujourd’hui.

Note :


[1(1) Jo Cotenier et Pol de Vos : « Quelle stratégie face au « putsch silencieux de BusinessEurope ? » Service d’étude du PTB