Pour une nouvelle conception de parti

Luis Vitale 17 septembre 2012

Peu connu dans le monde francophone du fait de l’absence de traduction de ses oeuvres, Luis Vitale est pourtant l’un des plus importants penseurs et historiens marxistes d’Amérique latine de notre époque. Né en Argentine, il a adhéré à une première organisation révolutionnaire en 1955, puis à la IVe Internationale en 1964 et a participé à la fondation du MIR chilien à l’époque de Salvador Allende. Comme l’évoque Franck Gaudichaud ; « C’est grâce à son travail théorique et comme historien que Vitale a pu avoir un impact considérable, et ce à une échelle internationale. Après avoir été syndicaliste, il est en effet devenu universitaire (1968) fruit d’un travail d’investigation reconnu par son sérieux et son originalité. Dès les années 1960, débute la rédaction de son œuvre majeure : « Interprétation marxiste de l’histoire du Chili » (8 tomes, réédités en 2000 par Lom édition). Il s’affirme ainsi comme l’un des historiens marxistes les plus lus au Chili et en Amérique latine, en offrant une lecture matérialiste de l’histoire du continent où l’accent est mis sur les luttes de classes, sur le rôle du mouvement ouvrier, sur l’impérialisme et la place de l’Amérique latine dans un développement capitaliste mondial inégal et combiné » (Inprécor, n° 564-565, 2010). Après le coup d’Etat de Pinochet, Luis Vitale sera arrêté et affreusement torturé entre 1973 et 1975. Exilé, et après avoir séjourné en Europe et au Venezuela, il reviendra au Chili dans les années 1990 où il poursuivra son œuvre d’historien et de théoricien jusqu’à sa mort, survenue en juin 2010. Dans ce texte rédigé en 1987 et que nous reproduisons pour la première fois en français, Luis Vitale, qui se qualifiait comme « marxiste libertaire », développe une série de conceptions novatrices quant à la nature et à l’organisation du parti révolutionnaire. (Avanti4.be)

Une nouvelle conception de parti dans cette phase historique de la lutte des classes doit reposer sur le concept d’unité dans la diversité, autrement dit de la cohabitation de plusieurs tendances révolutionnaires au sein d’une même organisation. La méthode pour les regrouper jusqu’à parvenir à leur unification ne passe pas seulement par une stratégie et un programme communs, mais aussi par la claire conscience d’une conception selon laquelle seul un accord sur la politique et le fonctionnement du parti peut garantir le processus d’unité des révolutionnaires.

Ce qui est fondamental, c’est de garantir le respect de toutes les positions et leur droit à s’exprimer au sein de l’organisation, sur la base du respect conscient et démocratique des résolutions de la majorité. Il est essentiel pour cela de reconnaître, dès la fondation du nouveau parti, le droit de former une tendance pour ceux qui le demandent, comme cela s’est fait dans le PT du Brésil. Si l’on parvient à consolider ce droit dès le départ, nous pourrons non seulement intégrer au processus d’unité les courants déjà disposés à créer un nouveau parti, mais nous faciliterons aussi la voie pour une prompte intégration des autres organisations qui hésiteraient encore à s’incorporer par crainte que ne se reproduise le même type de parti traditionnel, centraliste et monolithique.

Aux camarades ayant des appréhensions sur les dangers de la formation de tendances, nous leur rappelons que les divisions ont précisément été le résultat de la conception monolithique empêchant la libre expression de courants qui, se voyant corsetés, ont fini par s’éloigner.

On croit généralement que seules les minorités forment des tendances. Mais un développement sain et démocratique du parti requiert que les courants majoritaires, comme les minoritaires, s’organisent également en tendances. Les tendances sont des formations qui se créent pour mettre en avant des positions politiques et, à la différence des fractions, elles n’ont pas de discipline propre au dessus de celle du parti, ni de structure organisationnelle fermée. L’unique exigence qu’elles doivent accomplir est de toujours se constituer sur des bases politiques fondées et portées à la connaissance de l’ensemble du parti par des documents dans lesquels elles développent leurs divergences et leurs propositions. Toutes les tendances doivent avoir le droit d’être représentées dans les directions nationales et régionales en proportion du nombre de leurs partisans. On ne demande pas aux tendances minoritaires d’abandonner leur point de vue une fois qu’elles ont été battues lors des congrès nationaux, la seule chose que l’on exige d’elles est qu’elles respectent le droit démocratique de la majorité à mener à bien les résolutions adoptées et qu’elles s’acquittent des accords conclus, comme tous les militants.

Un parti d’un nouveau type doit en finir avec les structures verticalistes et substitutionnistes, tant celles de la classe dominante que celles des militants eux-mêmes. Seul un parti qui, dès ses débuts, permet la libre expression des idées et le droit de former des tendances peut préserver l’unité dans la diversité et le respect de la pensée individuelle et collective.

Un parti anti-impérialiste, anticapitaliste et anti-patriarcal qui exprime les intérêts spécifiques de la moitié de la population opprimée, c’est-à-dire des femmes. L’oppression dont souffre ce secteur n’est pas seulement le résultat de la domination de classe mais aussi de l’existence du patriarcat, qui remonte aux premières sociétés de classes et a adopté de nouvelles formes sous le système capitaliste et qui survit encore dans le dénommé « socialisme réel ». Par conséquent, il ne suffit pas de liquider le régime bourgeois de domination de classe, il est également nécessaire d’en finir avec le patriarcat pour construire une société où tous les êtres humains seront égaux, sans discrimination de sexe.

Un parti qui soit capable de respecter l’autonomie des syndicats, des organisations des quartiers et paysannes, des nouveaux mouvements sociaux, comme les mouvements féministes, écologistes et culturels, des chrétiens de base et du mouvement indigène, en travaillant avec eux et pas dans l’intérêt exclusif de gagner des militants, et encore moins de « contrôler » ces mouvements, mais bien de contribuer généreusement à leurs luttes.

Pour exprimer ces anciens et ces nouveaux mouvements sociaux, le parti doit dès le début être formé à la fois par des groupes révolutionnaires existants et par les activistes de ces mouvements sociaux. Cela permettra de faire une politique non pas « en représentation de » mais « au travers » des dirigeants naturels du peuple, rendant plus facile ainsi une communication utilisant un langage plus compréhensible.

Un parti anti-autoritaire dans un double aspect : critique envers toute forme d’autoritarisme de l’Etat et du reste des institutions de la société, y compris la famille, et en même temps critique à l’intérieur de ses propres rangs. L’une des principales manifestations actuelles de la jeunesse, des habitants des quartiers et des mouvements féministe et écologiste est la rébellion contre l’autoritarisme de la société bourgeoise, de l’éducation, de leurs parents, etc., tendance qui doit être assumée par le nouveau parti tant par rapport à la société en général que dans sa propre structure interne.

Un parti libertaire capable de défendre et d’approfondir les libertés démocratiques sans les confondre avec les institutions bourgeoises ; de dénoncer toute atteinte à la libre expression des idées et de la pratique sociale des syndicats, dans les quartiers, les universités, les groupes culturels et scientifiques ; un parti qui recueille les meilleures traditions de l’anarchisme, non l’anarchisme comme mouvement, mais dans son sens libertaire et anti-autoritaire.

Un parti pro-autogestionnaire à plusieurs niveaux : a) en stimulant dans les anciens mouvements sociaux toute action de la base qui tend à établir des formes d’autogestion dans les usines, les campagnes et autres lieux de travail, tout en ayant conscience que la pleine autogestion ne pourra seulement se réaliser que dans un socialisme authentique ; b) en appuyant toute manifestation populaire d’auto-organisation et d’auto-représentation ; c) en promouvant au sein du parti lui-même des activités autogestionnaires, que ce soit dans les pratiques militantes quotidiennes comme dans l’élaboration des orientations politiques. L’élaboration d’une ligne politique à partir de la base, sans qu’il soit nécessaire de toujours dépendre de la voix des dirigeants, est également une forme de pensée et d’initiative autogestionnaire.

Un parti qui combatte le sectarisme des autres partis comme le sien propre ; qui sache appliquer avec souplesse la tactique des actions communes avec ceux qui luttent réellement contre l’impérialisme et/ou pour les libertés démocratiques, sans craindre d’être accusé de révisionnisme par les dogmatiques de toujours, mais qui, en même temps, sache se différencier, sans stridence ni épithètes mais avec fermeté idéologique. Un parti capable de construire le Front unique des exploités et des opprimés et des organisations de gauche, qu’elles soient politiques ou sociales et conscient que le Front unique ne se résume pas simplement à dénoncer les éventuelles compromissions du réformisme mais à impulser les mobilisations d’ensemble pour les revendications populaires. Un parti qui prend conscience que le Front unique ne se limite pas aux seuls prolétaire mais concerne tous les exploités et opprimés.

Un parti qui sache comprendre, comme les sandinistes, le rapport étroit entre la démocratie et le socialisme. Pour ne pas l’avoir compris, la gauche a laissé aux mains de la bourgeoisie le concept de démocratie, comme si cette dernière ne se résumait qu’aux seules élections de temps en temps.

Pour que le discours du nouveau parti soit crédible il faut commencer par donner l’exemple quant à sa démocratie interne. Le centralisme démocratique est un concept politique clé pour la construction d’un parti révolutionnaire, mais il a été tellement galvaudé et déformé, transformé en centralisme bureaucratique, qu’il est nécessaire de reconnaître sa perte de légitimité aux yeux des militants qui en ont fait l’expérience au sein des parti de gauche. Le fait objectif est qu’au nom du centralisme démocratique les partis ont agit de manière centraliste et anti-démocratique. Cela n’est pas seulement valable pour les partis réformistes mais aussi pour bon nombre de ceux qui se disent marxistes ou de la gauche révolutionnaire.

Ce nom doit s’ajuster à ce dont les fondateurs du matérialisme historique aspiraient, c’est à dire à la centralisation des actions décidées de manière démocratique par la base du parti ; à garantir l’application de la politique démocratiquement discutée dans les organismes vivants de l’organisation. Le concept de centralisme démocratique doit intégrer l’autonomie relative de la base et des organismes intermédiaires dans un processus permanent de coordination. Non pas l’imposition verticaliste, mais une communication fluide entre la base et la direction et entre la direction et la base. Avec cette méthode, on évite le modèle strictement fédéraliste tout en stimulant l’autonomie relative des organismes régionaux et locaux. Centralisme démocratique ne signifie pas seulement coordonner, mais aussi assumer de manière collective l’orientation politique.

Il faut également donner un exemple quant à la génération de pouvoir au sein du parti. Jusqu’à présent, les directions des partis de gauche et des autres partis qui se disent marxistes révolutionnaires ont été élues par l’intermédiaire de délégués assistants à des congrès. Nous pensons que cette génération du pouvoir n’est pas réellement démocratique parce qu’elle se fait au travers d’un mécanisme de délégation ou de représentation de la base. Une véritable génération démocratique de pouvoir, c’est de choisir les dirigeants au travers d’un vote direct et secret de tous les militants pour les camarades qui se présentent comme candidats, que ce soit de manière individuelle, par tendances ou promus par les organismes du parti.

Ces candidats doivent être élus après la réalisation du Congrès National du parti. Après que le Congrès ait adopté les orientations politiques au travers des délégués désignés par la base, s’ouvre alors une période d’inscription des candidats. Chaque militant aura le droit de voter pour la moitié plus un des candidats et non pour la totalité des charges, méthode qui évite le vote en bloc des camarades d’une même tendance. (*)

D’autre part, il faut éviter que les dirigeants ne s’éternisent dans leur charge, en faisant en sorte qu’à chaque élection on renouvelle au moins un tiers de la direction. Les camarades du Comité central sortant qui auraient obtenus le moins de votes seraient remplacés par des nouveaux, même si ces derniers ont obtenus moins de votes qu’eux. On doit également en finir avec la méthode d’élire un secrétaire général. A sa place, le Comité central élit en son sein un Comité exécutif collectif.

Ce Comité, comme son nom l’indique, n’aura que des tâches exécutives, sans aucune attribution d’orientation politique ni pour exercer une quelconque forme d’autorité au dessus du Comité central. Nous insistons sur ce point car l’expérience démontre que les Bureaux Politiques ou les Comités Exécutifs de toute sorte ont tendance à s’auto transformer en appareils qui, de facto, remplacent le Comité central, qui est pourtant l’unique organe dirigeant réellement élu par la base.

Dans le nouveau parti, les femmes doivent être représentées au niveau du CC en proportion à la quantité de camarades femmes qui militent dans le parti, mais en aucun cas leur nombre ne doit être inférieur à 25%, une représentation de 50% étant le mieux. La majorité des élus au CC doivent être des camarades militants dans les secteurs et les provinces, proposés par les bases de ces secteurs afin de représenter les différents fronts d’activités.

La manière de voter doit également constituer un exemple pour les autres organisations sociales et politiques. Nous proposons que les motions en faveur d’une position ou d’une autre ne soient pas votées à main levée mais par vote secret de la manière suivante : lorsque, par exemple, deux ou plusieurs motions sont présentées, on vote pour chacune d’elles : pour, contre, abstention ou ne participe pas au vote. Ceci permet de voter en toute connaissance de cause chacune des motions en évitant toute manipulation du vote à main levée en faveur d’une position qui, si elle est majoritaire, exclu le vote pour les autres.

Voter en toute connaissance de cause signifie d’abord s’informer et être le mieux préparé possible. Dans ce sens, nous proposons un nouveau type d’éducation politique, parce que celle qui se pratique couramment répète la méthodologie de l’enseignement formel bourgeois. Le camarade qui dicte de manière traditionnel son cours de formation reproduit inconsciemment l’image autoritaire du professeur académique propre au système. Il est parfois plus démocratique que ce dernier en donnant la parole aux participants, mais, souvent, cette discussion forcée a des allures formelles et s’intègre dans le cadre posé par celui qui dicte le cours. Ainsi, le militant qui assiste à ces cours de formation en ressort avec certaines connaissances, mais sans avoir intériorisé à fond cet apprentissage car il est arrivé à cette connaissance d’une manière induite et non en partant de ses savoirs réels, même s’ils sont minimes. Après cet apprentissage livresque, le militant répète mécaniquement des concepts qu’il finit par croire infaillibles ou ayant un caractère de vérité absolue parce qu’il n’a pas été entraîné à l’exercice de la critique.

C’est pour cela que nous mettons en avant la nécessité d’un changement radical dans la forme de transmettre l’éducation politique, en balayant les cours remplis de « clichés », chargés de définitions et de réponses préconçues. Avant tout, il faut laisser de côté la méthode consistant à désigner un camarade qui joue le rôle de professeur. Ce sont les participants eux-mêmes qui doivent être ceux qui dictent le cours, en appliquant la méthode « d’apprendre en enseignant » et « d’enseigner en apprenant » parce que c’est seulement quand l’éduquant s’éduque qu’il se fait éducateur. Une méthode pour ce faire pourrait être de former des équipes sur base de plusieurs thématiques qui, ensuite, se préparent par exemple pendant un mois avant que le collectif ne se réunisse à nouveau pour que chaque équipe fasse part de son travail par une mise en commun finale qui peut durer un week-end complet et où l’on fera un bilan critique du fonctionnement du cours.

Les thématiques préférentielles doivent être liées à la réalité nationale et latino américaine insérées dans la situation mondiale, en évitant le type de cours abstrait sur le matérialisme historique. Les catégories marxistes fondamentales doivent être expliquées au travers des problèmes nationaux et locaux, en essayant de ne pas tomber dans le livresque. Le cours achevé, il conviendrait de publier son expérience vivante car l’éducation politique ne doit pas se limiter à une journée annuelle ; elle doit être permanente et à tous les niveaux : national, régional ou local.

L’éducation politique est destinée tant aux militants de base qu’à ceux de la direction ; à ceux de la base afin d’élever leur niveau de préparation, et aux dirigeants afin de composer des équipes d’étude de la réalité nationale et internationale. Un parti marxiste révolutionnaire qui se prétend tel doit essayer de devenir une « référence théorique ». Il peut être réduit en nombre, mais s’il est capable d’élaborer des analyses profondes, il deviendra sous peu une référence politique que les autres partis politiques, qu’ils le veuillent ou non, ne pourront pas manquer de mentionner. Afin de devenir une référence théorique, le parti doit élaborer une analyse approfondie du pays, de l’économie, de la structure de classes, de l’Etat, des partis, des syndicats, de la situation de la population, des femmes, des indigènes et de la culture en général, en essayant d’élaborer une interprétation marxiste de l’histoire du pays, du moins à partir de son époque républicaine. Il doit également constituer une référence quand à l’analyse de la situation latino-américaine et mondiale.

Un parti capable de générer une nouvelle conception du militant, en comprenant que ce dernier est un être soumis à toutes sortes de pressions tant du parti que du milieu familier ou du travail. Il est donc nécessaire d’assumer le fait objectif que le militantisme est une forme d’insertion sociopolitique spécifique de caractère conflictuel entre l’idéal et la réalité quotidienne, entre le désir de se mettre entièrement au service de la cause et les possibilités concrètes pour le faire. Se transformer en militant revient à compromettre non seulement certains idéaux mais aussi toute l’existence quotidienne. Les contradictions ne doivent pas être voilées ni « rationalisées » en utilisant l’image du militant « de fer », elles doivent être mises en lumière sans détours afin d’assumer consciemment le militantisme dans toute sa dimension conflictuelle.

Généralement, le type de militant forgé dans la gauche est scindé en plusieurs formes de comportement quotidien : dans le parti, au travail, dans la famille et dans les rapports amicaux. Tandis que dans le parti le discours est révolutionnaire, dans le travail il est réformiste et dans la famille il devient conservateur. Ces camarades, avec des positions politiques de gauche mais qui vivent avec des idéologies de droite, dénoncent l’impérialisme et la bourgeoisie mais, dans la vie quotidienne, ils reproduisent les schémas culturels du système. C’est ainsi que se renforce leur aliénation, en vivant écartelés par la contradiction entre leur vie publique et privée.

Les différences entre les partis de gauche ont masqué les questions de la vie réelle au travers d’un discours dans lequel la superstructure politique suit un chemin distinct de celui de la vie quotidienne. Cette séparation entre le monde public et le monde privé – mis en lumière par le mouvement féministe – doit être assumée de manière consciente par le parti révolutionnaire afin de politiser, dans le meilleur sens du terme, le « privé », c’est-à-dire les problèmes de la vie quotidienne qui découlent de l’idéologie du système capitaliste, mais aussi patriarcal, de domination.

On constate également une tendance à l’auto sacrifice, à la souffrance quasi monastique dans l’accomplissement des tâches. Ce militantisme, imprégné d’un volontarisme quasi messianique et encouragé par des directions politiques intéressées à développer cet activisme, n’offre jamais l’ombre d’un doute sur la « ligne » et, quand c’est momentanément le cas, il est rapidement auto réprimé par la crainte de subir l’accusation de « petit-bourgeois ». Il en découle ainsi que le « véritable militant prolétaire », même s’il est sociologiquement petit-bourgeois, est celui qui ne perd pas son temps en faisant des critiques. Il faut ajouter en outre que ceux qui sont le plus portés à lancer de telles accusations ne sont précisément pas des ouvriers. Il est fréquent aussi que dans les partis on fasse une apologie de ce qu’est « être prolétaire », comme si l’ouvrier était de manière ontologique et, par naissance, révolutionnaire, alors qu’à la rigueur, on peut le prouver que dans la pratique sociale et politique. De la même manière, le militant n’est pas non plus automatiquement un révolutionnaire par le seul fait de militer dans un parti marxiste : il doit le prouver dans sa praxis quotidienne, tant politique que dans les actes de sa vie personnelle.

Les partis doivent également se rénover quant au type de réunion qu’ils réalisent hebdomadairement car elles sont souvent traditionnelles, formelles, molles et usantes. Dans ces réunions, tout est pré mâché, depuis l’ordre du jour jusqu’aux conclusions et aux tâches. C’est une méthodologie qui met tout dans des petites cases et qui prédétermine le cours des réunions en les encadrant d’une telle manière qu’on rend difficile l’expression spontanée et l’initiative créatrice des militants. Il faudrait expérimenter des réunions sans présidents de débat, sans craindre que la session se développe d’une manière apparemment chaotique, en permettant à chaque camarade de s’exprimer dans sa forme particulière propre. Au lieu de régimenter la réunion avec un ordre du jour déjà établi à l’avance par le dirigeant, il faudrait commencer en posant au moins trois questions : que souhaite dire chacun des camarades, qu’attend chacun d’eux comme information des autres et qu’attend chaque présent de cette réunion. C’est sur base des réponses à ces questions que s’élabore de lui-même l’ordre du jour et le débat, en se centrant sur les thématiques fondamentales partant des inquiétudes et des attentes réelles de tous.

En résumé, nous postulons pour un parti capable d’assumer la prolifération de tendances révolutionnaires et de contribuer à leur regroupement sur des bases politiques claires et d’une nouvelle conception de parti. Ce parti marxiste révolutionnaire latino américaniste créé dans chacun de nos pays peut contribuer à la construction d’une Internationale de masse, où les trotskystes pourraient constituer l’un de ses courants. La IVe Internationale ne s’est d’ailleurs jamais autoproclamée comme la seule Internationale possible mais bien comme un courant disposé à contribuer à la fondation d’une Internationale plus vaste qui rassemble diverses tendances marxistes révolutionnaires qui, sans être trotskystes, existent dans le monde et dans notre Amérique latine.

Texte publié dans la revue argentine « Revista Transformaciones », Buenos Aires, en 1987. Traduction française : Ataulfo Riera.

(*) NdT : Cette méthode permet d’éviter le phénomène de vote « de complaisance » ou « d’indifférence » en votant pour tous les candidats, comme cela se produit surtout dans les petits partis où tous les militants se connaissent. Voter pour la moitié plus un des candidats oblige tous les militants à effectuer un choix.