Nancy Fraser : Drame en trois actes de la libération des femmes

Cinzia Arruzza 14 août 2013

Le dernier livre de la philosophe américaine Nancy Fraser (*) est un corps à corps avec le « féminisme de la seconde vague ». C’est une proposition théorique pour développer une critique des « politiques d’identité » et des mesures de redistributions qui ont été menées au nom de l’égalité des genres.

Le titre de ce dernier livre de Nancy Fraser, publié par la maison d’édition anglaise Verso, résume bien l’intention de l’auteur qui est de reconstruire et débattre de manière critique la trajectoire controversée qu’a suivi le féminisme de la seconde vague, celui qui s’est diffusé à partir des années 70 aux Etats Unis : « Fortunes and Feminism. State-Managed Capitalism to Neoliberal Crisis ». Le terme « fortune » est polysémique et signifie tant la bonne fortune que le succès. Et c’est bien l’intention de l’auteur que d’analyser autant la bonne fortune du féminisme de la seconde vague, de son affirmation académique à sa capacité à transformer les pratiques, les discours et le langage, que son destin paradoxal, celui d’avoir accompagné, et parfois même légitimé involontairement, le passage d’un capitalisme régulé par l’Etat-nation à un capitalisme néolibéral.

« Fortunes of Feminism » est un recueil d’essais, écrits entre 1985 et 2012, qui donne du sens non seulement à la trajectoire historique du féminisme de la seconde vague, mais aussi au parcours intellectuel de l’auteur. Nancy Fraser est une des voix les plus connues et intéressantes de la théorie féministe américaine. Son travail théorique est caractérisé par une tentative de combiner, de manière non-éclectique, une partie de la tradition de la théorie critique de l’Ecole de Francfort, des aspects du post-structuralisme français et de ses interprétations états-uniennes, avec des éléments dérivant de la critique marxienne de l’économie politique et du féminisme marxiste.

A partir de cette perspective, Fraser s’est confrontée à plusieurs reprises à certaines des théoriciennes féministes parmi les plus importantes aux Etats-Unis. On peut voir, par exemple, le volume publié par la maison d’édition Routledge, « Feminist Contentions » qui contient un échange philosophique entre Judith Butler, Nancy Fraser, Seyla Benhabib et Drucilla Cornell sur le thème du rapport entre féminisme et post-modernisme, ou encore le débat avec Judith Butler sur les relations entre genre, sexualité et capitalisme, publié dans la « New Left Review » au milieu des années 90.

Une justice bifocale

La réflexion de Fraser sur les thématiques de genre a été profondément influencée par ses propres élaborations sur les concepts de justice et par ses divers apports. En effet, Fraser a été l’une des principales protagonistes du débat sur la redistribution et la reconnaissance à l’intérieur de la théorie critique. Dans « Justice Interruptus » (1997) et dans « Redistribution or Recognition ? » (2003), qu’elle a écrit avec Axel Honnet, Fraser a développé une conception « bifocale » ou « bidimensionnelle » de la justice en réponse au divorce entre les politiques de l’identité de genre et les politiques de classe.

La justice est un concept complexe et non univoque qui doit être composé d’au moins deux dimensions principales. L’une est relative à ce que Fraser appelle la « redistribution », c’est-à-dire la structure économique d’une société, sa dimension de classe, les institutions qui y régulent le travail ou la division sociale, l’accès aux ressources, aux services et au bien-être. L’autre se réfère à la « reconnaissance », catégorie hégélienne revenue à son apogée dans la théorie critique et féministe ces dernières années, qui l’utilise généralement pour indiquer l’acte de « reconnaitre », c’est-à-dire de respecter le statut, les droits, l’identité et la différence d’une autre personne. La notion de reconnaissance a joué un rôle fondamental, par exemple, dans les mouvements de libération LGBTQ, dans la théorie de la différence sexuelle et dans les discours sur le multiculturalisme.

La déclinaison que fait Fraser de la reconnaissance ne tend pas tant à reconnaitre une différence, qui risquerait alors d’être réifiée, mais plutôt à reconnaitre un statut social. Dans le cas des politiques de genre, par exemple, il ne s’agirait pas de revendiquer une identité féminine figée et sortie de son contexte historique, mais plutôt de reconnaitre le statut social des femmes comme membres à part entière de la société, capables de participer à l’interaction sociale sur un terrain égalitaire.

Le froid économicisme

Le pari de Fraser est qu’une approche bifocale du concept de justice permettrait d’identifier l’autonomie relative de ces deux dimensions, sans pour autant être réducteur ni avec l’une ni avec l’autre ou sans considérer l’une comme étant moins un épiphénomène que l’autre. La reconnaissance de l’existence et de la relative indépendance de ces deux dimensions de la justice donnerait une réponse au problème non résolu du dépassement du modèle de « structure » ou de « superstructure » cher à la tradition marxiste.

En même temps, considérer la justice comme pluridimensionnelle permettrait d’identifier le croisement et les interconnexions entre ces diverses dimensions. En effet, pour autant indépendantes l’une de l’autre que soient les dimensions de la reconnaissance et de la redistribution, elles contribuent toutes les deux à la reproduction de la société capitaliste. Par ailleurs, des phénomènes comme l’inégalité économique, le sexisme, le racisme, sont toujours caractérisés par ces deux formes d’injustice. Voilà pourquoi une politique de redistribution qui soit séparée de la politique de reconnaissance et inversement représentent deux approchent inadaptées si on cherche à réaliser un changement social. Ce sont deux approches qui finissent par reproduire un économisme incomplet et un culturalisme incomplet. La relation de cause à effet entre les deux dimensions, et leur relation avec la reproduction de la société capitaliste dans son ensemble, demandent une élaboration théorique supplémentaire, précisément afin de ne pas retomber dans la théorie dualiste que Fraser voulait éviter.

Récemment, Fraser a revu et intégré le concept « bifocal » qu’elle avait élaboré précédemment afin de lui ajouter une autre dimension de la justice et de l’injustice ; celle de la représentation. Il faut entendre par représentation l’ensemble des institutions, normes et procédures qui déterminent au niveau politique les limites de l’action politique ; qui fait partie et qui est exclu d’une communauté sociale et politique déterminée, et enfin quels processus de contestation publique sont acceptables et lesquels ne le sont pas. Il s’agit d’une dimension qui est désormais centrale, suite à la globalisation néolibérale et à la crise de, ce que Fraser définit comme le « cadre Keynésiano-Westphalien », c’est-à-dire le cadre de l’Etat-nation comme contexte privilégié des politiques économiques et de la reconnaissance de leur contestation.

C’est à la lumière de ces élaborations qu’il faut lire les essais que l’on trouve dans « Fortunes of Feminism ». Rédigés sur une période qui couvre vingt ans, les essais repris dans le volume sont organisés d’une manière cohérente, que Fraser définit comme un « drame en trois actes ». Le drame est justement celui du féminisme de la seconde vague. Dans le premier acte, écrit Fraser, « les féministes se sont unies à d’autres courants radicaux, faisant exploser un imaginaire social-démocrate qui avait occulté l’injustice de genre et rendu plus technique la politique ». Avec le déclin des énergies utopiques et radicales des débuts, le féminisme de la seconde vague a été attiré par la sphère d’une politique centrée sur l’identité et est entré dans une phase caractérisée par le retournement de la « redistribution de la reconnaissance », vers une politique culturelle basée sur la valorisation de la « différence ».

Le troisième acte de ce drame est celui qui se déroule de nos jours. Il s’est ouvert par la crise du néolibéralisme, qui, en faisant exploser les contradictions économiques dans toute leur âpreté, a ouvert à nouveau une possibilité de retour à, ou de reconsidération, d’une politique et d’une théorie féministe radicales, capable de combiner les différentes dimensions de la justice.

Les échecs parallèles

Le contenu des essais repris dans ce recueil semble disparate : on passe de la critique de genre dans la théorie sociale critique de Jürgen Habermas, à une généalogie du concept de dépendance dans le débat sur l’Etat Providence étatsunien ; d’une analyse critique des us et abus de Lacan dans la théorie féministe à une discussion sur une possible reformulation féministe de la pensée de Polanyi. Cette variété de contenu se combine toutefois sur le fond avec une cohérence théorique qui suit deux fils conducteurs.

Le premier, déjà cité, concerne l’élaboration d’un concept de justice de genre, éclairé par une conception multidimensionnelle de la justice en général. Diverses théories féministes et propositions programmatiques (du salaire pour les femmes au foyer au plein emploi féminin) sont donc toutes analysées et soumises au test de la justice : quel type de justice de genre ces propositions permettent-elles de réaliser ? Quels aspects restent insatisfaits, voire complètement délaissés ?

Le second fil conducteur, par contre, est lié à la dimension réellement politique de l’action collective. Quelles sont les propositions ou les théories qui permettent et facilitent l’alliance entre les luttes ? Lesquelles contiennent des éléments de transformation, de contestation et d’émancipation, ainsi que le potentiel pour inverser l’ordre social à travers l’action collective ?

La ruse de l’histoire

De ce point de vue, autant la théorie des différences que la politique des identités échouent au test. Aucune des deux ne réussi à rendre compte de la complexité des identités sociales, de leur instabilité et surtout de la façon dont celles-ci se transforment par la pratique, l’expérience et l’action collective. Elles ont toutes les deux contribué à un basculement vers le « féminisme culturel ». Ce qui a facilité la cooptation de discours venant du féminisme au profit du nouvel ordre social capitaliste.

A cause d’une sorte de « ruse » de l’histoire, la diffusion de comportements culturels généralistes à l’intérieur du féminisme de la seconde vague est devenu la base d’une autre transformation, celle que le féminisme n’avait ni prévu, ni voulu : la transformation de l’organisation sociale capitaliste après la guerre. En d’autres termes, certains des piliers du féminisme de la seconde vague, l’anti-économisme, l’anti-androcentrisme, l’anti-étatisme, pour n’en citer que quelques uns, ont fait l’objet de processus de changement de leur signification qui les a transformé en éléments de justification idéologique du nouvel ordre néolibéral.

Ceci n’était cependant que le second acte du drame, et, comme dit plus haut, le troisième acte s’est déjà ouvert, et aujourd’hui, comme l’écrit Fraser : « c’est le moment pour les féministes de penser les choses en grand ». Voilà le troisième acte auquel « Fortunes of Feminism » voudrait contribuer.

Article publié dans le quotidien « Il Manifesto », 9 août 2013.
http://www.ilmegafonoquotidiano.it/news/nancy-fraser-dramma-tre-atti-della-liberazione
Traduction française pour Avanti4.be : Sylvia Nerina

(*) Nancy Fraser est professeure de philosophie et de politique à la New School for Social Research, de New York. Elle est également titulaire d’une chaire « justice globale » au Collège d’études mondiales de Paris. Fer de lance du féminisme américain et de la théorie critique au niveau international, et auteure de nombreux volumes et articles. Son premier ouvrage, paru en 1989, est « Unruly Practices. Power, Discourse and Gender in Contemporary Social Theory ». Les deux volumes « Justice Interruptus. Critical Reflections on the "Postsocialist" Condition » (Routledge) et « Redistribution or Recognition ? A Political-Philosophical Exchange » (avec Axel Honneth, Verso) ont connu un succès international et ont été traduits en huit langues. Le prochain projet de l’auteur est un essai sur « Crisis, Critique, Capitalism : Re-reading Marx, Polanyi, and Habermas in the 21st Century », dans lequel elle se propose de réintroduire le projet d’une critique de la crise sociétale du capitalisme à l’intérieur de la théorie critique de l’Ecole de Francfort.