Maurice Nadeau, Trotsky, littérature et révolution : « Toute licence en art ! »

Alexis Violet, Maurice Nadeau 19 juin 2013

Maurice Nadeau vient de s’éteindre à l’âge respectable de 102 ans ce 17 juin à Paris. Critique littéraire, éditeur, écrivain, fondateur de la revue « La Quinzaine Littéraire », Nadeau fut également un militant marxiste révolutionnaire du mouvement trotskyste dans les années ’30. C’est à ce titre qu’il collabora étroitement avec l’écrivain surréaliste André Breton à la création de la Fédération internationale de l’art révolutionnaire indépendant (FIARI). Dans cette interview de 1988 que nous republions ici en hommage, il revient sur cet épisode ainsi que sur les conceptions de Trotsky sur l’art et la littérature dans la révolution. (Avanti4.be)

On connait le texte [1], signé Diego Rivera et André Breton, appelant à la constitution de la FIARI, mais on connait peu son histoire.

Maurice Nadeau : Il faut remonter à la visite de Breton à Trotsky à Coyoacan en 1938. C’était l’époque du réalisme socialiste, des oukazes de Jdanov [2] ; la guerre menaçait. Trotsky demanda à Breton d’écrire un manifeste avec Rivera. Breton n’y arrivait pas, il était même tombé aphasique pendant quelques jours. Il avait une admiration énorme pour Trotsky qui lui, n’avait pas une grande connaissance de ses œuvreq. Mais, si elles lui passaient un peu par-dessus la tête, il considérait Breton comme un homme et un artiste honnête.

L’initiative vint de Trotsky, la rédaction est de Breton et de Trotsky, et Rivera était plutôt là comme représentant des artistes mexicains. Breton revint en France avec ce texte-manifeste magnifique. Pierre Naville, membre comme moi-même de l’organisation ancêtre de la vôtre me dit : «  tu t’intéresses aux surréalistes, tu devrais aider Breton à faire un journal, il n’est peut-être pas très habile en la matière ». Je l’ai rencontré. Nous nous sommes réunis chez lui avec les premiers éléments surréalistes de cette fédération. Nous n’étions pas plus d’une demi-douzaine. Le but était de toucher des gens très divers. Pour les surréalistes, c’était simple, mais il y avait aussi des adversaires de ceux-ci. Il y avait des artistes et écrivains indépendants qu’il fallait fédérer, je fais surtout allusion à Henry Poullaile et à l’Association des écrivains prolétariens. Il fallait donc composer.

Nous avons fait un petit journal, « Clé ». J’ai été chargé de le réaliser matériellement. C’est Breton et Perret qui écrivaient le plus. Nous nous sommes répartis les gens à contacter. Nous nous sommes retrouvés à près de quarante, écrivains, peintres, sculpteurs, et. La FIARI devait être une organisation internationale, mais je ne suis pas sûr qu’il y ait eu d’autres succursales dans le monde. A mon avis, nous devions être les seuls peut-être y avait-il quelque chose aussi au Mexique. « Clé » était un petit bulletin, plus petit que « Rouge ». Nous avons publié des textes dans le « Manifeste ».

Il y avait aussi comme très souvent chez les surréalistes, des mises en garde. C’était l’époque où Eluard adhérait au PCF et où de nombreuses manigances se développaient autour des staliniens. L’époque où Caillois, Bataille, Leiris s’occupaient du Collège de sociologie, une organisation assez bizarre mais qui avait déjà lutté contre le fascisme. Depuis février 1934, une certaine effervescence régnait chez les intellectuels. Il s’agissait de la canaliser. Nous avons publié deux numéros de notre bulletin, le second paraissant en janvier 1939. Des arrestations avaient déjà eu lieu, nos amis Steve et Rigal avaient déjà été appréhendés pour « antimilitarisme ». Et un texte intitulé « A bas la terreur grise ! » protestait contre ces arrestations.

Sur le plan du rassemblement cela fut assez maigre. Et il y eu très peu d’activité. Je pense que cela n’était pas de notre faute, mais qu’il était déjà un peu tard pour s’en occuper.

Pour Trotsky, quelle aurait du être le rôle essentiel de cette organisation ?

M.N. : Il ne s’en est pas occupé du tout. Il ne voulait pas apparaître. Pour lui, artistes et écrivains indépendants, cela voulait vraiment dire quelque chose. Il n’y avait aucune ingérence politique. Il avait fait un texte très large où se trouvait cette fameuse phrase à laquelle il tenait : « Toute licence en art », pour s’opposer ici à Aragon et, là bas, à Jdanov.

Est-il exact que Breton voulait ajouter à cette formule : « …sauf contre la révolution prolétarienne » et que Trotsky a refusé ?

M.N. : Oui. Breton voulait se montrer plus royaliste que le roi. « Toute licence en art » était la véritable ouverture et la possibilité de rassembler les gens sur des principes sommes toutes simples : le non-asservissement aux puissances d’argent, ici, et le non-asservissement aux dogmes politiques quels qu’ils soient.

Mais Trotsky n’était pas un partisan de l’art pour l’art. Il pensait que la tâche des artistes était de préparer la révolution…

M.N. : J’ai publié « Littérature et Révolution », écrit en 1923, qui donne sa position sur ces questions. Trotsky y rassemble des textes, des conférences, qu’il avait fait sur la littérature, les écrivains de l’époque : Maïakovsky, Essenine, Pilniak et d’autres. Il faisait une analyse marxiste de leurs ouvrages, en montrant les traces qu’ils conservaient de l’ancienne société, de l’idéologie paysanne, petite bourgeoise, conformiste, mais en même temps qu’ils s’étaient ralliés à la révolution.

A cette époque, il existait de grandes tensions entre les écrivains. Certains étaient pour la révolution, d’autres contre. Il y avait le RAP, l’organisation des écrivains prolétariens, qui était carrément des propagandistes. Pour Trotsky, l’écrivain doit se sentir libre dans une république socialiste. Il est pour ou contre et, dans ce cas, peut-il l’exprimer ? Là, la discussion est ouverte. Trotsky était contre toute répression envers les artistes. Son point de vue, que l’on peut trouver un peu étriqué à distance, était beaucoup plus large d’esprit que celui de Lénine, partisan d’une littérature de parti. Trotsky n’était pas d’accord. Il aimait la littérature classique, la littérature russe du 19e siècle et, en général, celle qui abordait les problèmes sociaux. Il a fait l’éloge du « Voyage au bout de la nuit » de Céline, ce qui était extraordinaire, avant que cet écrivain ne devienne antisémite. Il avait surtout une capacité d’accueil plus grande que les bureaucrates jdanoviens.

Une phrase de Trotsky m’a toujours étonnée : « L’artiste que je suis par profession. » En général, ce n’est pas cette image là que l’on se fait de lui…

M.N. : Il s’est toujours considéré essentiellement comme journaliste et écrivain. Son premier pseudonyme, vers 1905, voulait dire « la plume ». Lors de son exil, il a vécu de sa plume en écrivant, entre autres, « Ma vie », « Histoire de la Révolution Russe ».

Breton et Trotsky étaient antifascistes, antistaliniens, et ils avaient tout deux une préoccupation internationale. Trotsky a créé la 4e internationale et Breton a organisé une exposition internationale des surréalistes. Pensez-vous que cet aspect des choses ait joué un rôle dans leur rapprochement ?

M.N. : Ils n’avaient pas les mêmes occupations. Ils se rencontraient sur une certaine idée de la révolution, de l’homme, de l’humanisme. Mais ils n’agissaient pas dans les mêmes eaux, avec les mêmes gens. Le militantisme politique n’a rien à voir avec le fait d’écrire ou de peindre, il se trouve que, en Tchécoslovaquie, des grands écrivains comme Nezval étaient communistes et surréalistes. C’était une rencontre, mais pas une politique délibérée.

Trotsky dit que les artistes sont les alliés privilégiés des prolétaires. Il leur accorde donc une place privilégiée et importante…

M.N. : C’était là son ouverture d’esprit beaucoup plus grande que celle de Lénine dans la mesure où, pour celui-ci les artistes sont une force d’appoint toujours bonne à prendre. Trotsky disait qu’ils avaient une force de création qui allait dans le même sens que la révolution. Cette ouverture d’esprit n’a existé nulle part ailleurs.

Pour Trotsky, la crise la plus importante était la crise de la direction révolutionnaire. Ce que l’on sait beaucoup moins, c’est qu’il disait aussi que la crise de la culture découlait de cette crise de la direction révolutionnaire.

M.N. : Vous avez raison. Il avait cette vue, un peu prophétique, sur l’avenir. Pour lui, dans le socialisme tel qu’il l’envisageait, l’art ne devait pas être une catégorie à part et chacun pourrait le pratiquer et être artiste. C’est une idée formidable qui lui appartient.

Propos recueillis par Alexis Violet
Publié dans le journal « Rouge », n°3031, décembre 1988
Retranscription et notes : Avanti4.be

Sur Maurice Nadeau :

Notes :


[2Andreï Jdanov, (1896-1948), dirigeant stalinien. Au nom du concept absurde de « réalisme socialiste », il exerça à la fin de la Seconde guerre mondiale en URSS un contrôle politique absolu sur les artistes et leur production (livres, films, musique et tableaux).