Masses, classes et parti chez Rosa Luxemburg (II)

Feliks Tych 10 novembre 2013

Nous reproduisons ci dessous la seconde et dernière partie de l’étude érudite et passionnante de Feliks Tych sur les conceptions de Rosa Luxemburg quant aux rapports entre les masses, la classe travailleuse et le parti révolutionnaire. (Avanti4.be)

Il nous semble que Rosa Luxemburg a exprimé de la façon la plus concise et la plus complète son propre concept du rôle dévolu à la direction du Parti dans son ouvrage « Massenstreik, Partei und Gewerkschaften » : « … Donner le mot d’ordre de la lutte, orienter, régler la tactique de la lutte politique de telle manière qu’à chaque phase et chaque instant du combat, soit réalisée et mise en activité la totalité de la puissance du prolétariat déjà engagé et lancé dans la bataille et que cette puissance s’exprime par la position du Parti dans la lutte ; il faut que la tactique de la social-démocratie ne se trouve jamais, quant à l’énergie et la précision, au dessous du niveau du rapport de forces en présence, mais qu’au contraire elle dépasse ce niveau… » [1]

Toute hésitation sur une telle tactique est dommageable à la lutte de masse des ouvriers. « Une tactique socialiste conséquente, résolue, allant de l’avant, provoque dans la masse un sentiment de sécurité, de confiance, de combativité ; une tactique hésitante, faible, fondée sur une sous-estimation des forces du prolétariat, paralyse et désoriente la masse. » [2]

A travers la thèse selon laquelle le parti ouvrier n’est pas en mesure de susciter ou de décider une authentique action de masse, Rosa Luxemburg en vient à formuler l’opinion suivante : le parti n’entre en action que quand les masses ont déjà commencé à bouger.

« Conquérir la fonction dirigeante au cours de la révolution, savoir tirer profit des premières victoires et défaites des insurrections spontanées pour dominer le courant en restant dans le courant, voilà la tâche de la social-démocratie dans les périodes révolutionnaires. Dominer et diriger non pas le début de l’explosion révolutionnaire, mais sa conclusion, son issue : c’est l’unique objectif raisonnable que peut se donner un parti politique, si il ne veut pas tomber dans l’illusion qui consiste à surévaluer sa propre force, ou dans le pessimisme impuissant. Dans quelle mesure le Parti peut-il atteindre cet objectif, dans quelle mesure est-il assez mur pour affronter la situation révolutionnaire ? Cela dépend surtout d’une condition : que la social-démocratie ait su, en période prérévolutionnaire, exercé sa propre influence sur les masses, qu’elle ait su, au début, constituer une vision claire de l’objectif à atteindre, qu’elle ait constitué un détachement d’ouvrier politiquement exercés : cela dépend donc de la masse de travail d’agitation et d’organisation que le Parti a déjà accomplit ». [3]

Cela veut-il dire que la social-démocratie ne peut pas prendre l’initiative d’un mouvement donné ? Quelle est la fonction que Rosa Luxemburg assigne à la tactique du Parti ? Etant donné que, comme elle l’écrit, « les masses prolétariennes n’ont pas besoin de « chefs » : elles se guident elles-mêmes » [4], et que le Parti « doit dominer le courant en étant au milieu du courant », quelle fonction assigne-t-elle, dans les campagnes de l’armée prolétarienne, à l’état-major, à la direction du mouvement politique ?

Rosa Luxemburg se déclare à plusieurs reprises opposée à l’élaboration du plan tactique de la révolution : elle n’en voit ni la possibilité ni la nécessité. D’autres fois, dans des occasions concrètes, elle demande au Parti d’avoir un tel plan.

Nous avons déjà dit que Rosa Luxemburg n’était pas portée à fétichiser les masses et leurs décisions, se rendant compte que la social-démocratie est, même dans le prolétariat industriel, une minorité en lutte pour conquérir la majorité. Rosa Luxemburg savait que le degré de conscience de cette majorité était encore un reflet de l’idéologie du passé plus qu’un reflet de l’idéologie de l’avenir.

Où est donc la ligne de démarcation entre le moment où on laisse aux masses les décisions d’avant-garde, et celui où, comme elle-même l’écrivait, « on est à la remorque des masses » ? Quand l’opinion des masses est-elle vérité pour la social-démocratie et quand, au contraire ne l’est-elle pas puisque, comme elle l’écrit toujours, cela équivaudrait à une sentence de mort pour la social-démocratie elle-même. Puisque « l’unique chose qui confère aux socialistes le droit à avoir une fonction dirigeante est leur supériorité théorique à l’égard de la masse du prolétariat », quelle est l’expression organisationnelle pratique de cette supériorité et dans quelle mesure cette expression constitue-t-elle une certaine autonomie opérative pour ceux qui en sont les détenteurs ? Et enfin, si l’esprit créateur autonome et spontané des masses constitue l’unique autorité pour l’orientation du processus politico-social, quelle importance peuvent avoir les divergences tactiques des idéologues du mouvement, donc la crainte (bien fondée) que Rosa Luxemburg exprima dans la polémique contre Bernstein, de voir l’influence de l’idéologie réformiste enlever au mouvement social-démocrate son caractère prolétariat et lui imposer un caractère petit-bourgeois ? [5]

Toutes ces questions ainsi formulées ne trouvent pas toujours de réponse univoque dans les ouvrages de Rosa Luxemburg. Nous pouvons suivre les diverses directions de ses raisonnements, mais ils ne constituent pas toujours un ensemble organique, concret et exempt de contradictions.

Toutes les considérations de Rosa Luxemburg inhérentes à la décision qui revient aux masses du point de vue des initiatives à mener pour les grandes actions politiques, sont-elles donc à comprendre dans la sens banal que sans armée on ne peut pas faire la guerre, l’état-major ne pouvant la faire seule ? Tous les écrits de Rosa Luxemburg semblent indiquer que l’auteur pense en fait à des problèmes plus profonds liés à la souveraineté des décisions des masses et à leur capacité d’entrer sur la scène politique avec esprit créateur.

L’attitude de Rosa Luxemburg ne peut être comprise que dans le sens suivant : le devoir de la social-démocratie est de fixer les objectifs de lutte des masses ouvrières sur la base des indications générales du marxisme concernant les contradictions du capitalisme et les voies du développement social. La décision de lutter revient aux masses. La politique de la social-démocratie peut et doit percevoir l’imminence du moment de l’éruption de l’action directe des masses et à ce moment favoriser un « esprit d’initiative hardi », conduire la lutte de façon cohérente sur le plan politique et de l’organisation. Quand par la suite, suscité par la propagande social-démocrate, « le mouvement de masse exige d’autres indications, des perspectives d’avenir, nous devons montrer ces perspectives ». [6] Sans quoi le mouvement des masses peut subir des involutions.

Nous pourrons dire que c’est là l’idée bien connue de Rosa Luxemburg selon laquelle, la social-démocratie doit avoir une fonction plus importante au cours et dans la conclusion du mouvement de masse qu’à son début ; toutefois, de la grande importance que Rosa Luxemburg donne à la nécessité d’ « initiatives hardies », il découle qu’à un certain moment la décision pour la lutte future n’est plus prise par les masses seules, mais par les dirigeants sociaux-démocrates. Evidemment, l’appui que les masses apportent à cette décision est indispensable pour la concrétiser mais à un certain moment c’est la volonté des dirigeants du parti qui devient une condition préliminaire pour fixer à l’action des masses des objectifs ultérieurs, sous peine d’involution du mouvement lui-même.

Donc, dans certains écrits de Rosa Luxemburg, le rapport parti-masses est compris comme une liaison dialectique entre des termes qui peuvent agir réciproquement sur eux-mêmes de façon stimulante (ou comme un frein). Dans d’autres écrits, au contraire, cette liaison est exprimée comme simple rapport de dépendance unilatérale des dirigeants vie à vis des masses. Il semble pourtant que dans l’esprit de Rosa Luxemburg prédomine la conception dialectique de ce rapport.

La pensée de Rosa Luxemburg en ce qui concerne le rapport parti-masses est remarquablement éclairci par l’attitude concrète qu’elle adopta sur le problème de la grève générale et sur les insurrections ouvrières armées. Rosa Luxemburg s’occupa de ces deux problèmes particulièrement dans la période 1905-19011, à la suite de la situation créée d’abord au sein du mouvement ouvrier russe puis allemand.

Comme on le sait, la question de la grève générale fut discutée dans la IIe internationale, presque dès le début de son existence. Cette discussion prit origine dans la proposition des anarchistes et des anarcho-syndicalistes français qui demandaient que la IIe internationale proclame la grève générale (étendue aussi à l’armée) comme une arme décisive du prolétariat contre les capitalistes et leurs gouvernements en situation de crise aiguë. Puis cette idée (surtout dans le mouvement français) acquit une autorité en dehors des groupes anarcho-syndicalistes. Cette proposition fut combattue de façon particulièrement importante par les dirigeants de la social-démocratie allemande.

Dans des contextes différents (en référence à la lutte du prolétariat international contre le danger de guerre) la question fut débattue dans presque tous les congrès de la IIe internationale, et assez profondément à Stuttgart (1907), à Copenhague (1910), surtout à Basilea (1913) donnant lieu à de fréquentes et stériles prises de bec de caractère tactique parce qu’il était difficile d’évaluer et impossible de prévoir l’incidence pratique des décisions prises, pour ce qui concernait la grève générale, sur l’attitude effective de la classe ouvrière.

En ce qui concerne la position philosophique de Rosa Luxemburg, on peut noter qu’elle-même n’aborda ce sujet que quand la discussion finit d’être un radotage et eut une importance pratique. Quand cela cessa d’être un « calcul oiseux » et quand la grève de masse devint une réalité capable de faire pencher le plateau de la balance dans la lutte, tendant à déterminer des changements structurels dans la société. Cette situation précise, comme on le sait, prit origine avec la révolution russe de 1905 sous l’influence directe de laquelle s’ouvrit un grand débat tactique au sein même de la social-démocratie allemande.

Parmis les principaux promoteurs du débat figure justement Rosa Luxemburg, laquelle donnait cependant à la grève de masses une signification bien différente de celle qui lui conférait l’anarcho-syndicalisme. Pour Rosa Luxemburg, la grève générale n’est pas et ne peut pas être une panacée pour la classe ouvrière dans toutes les crises politiques, elle ne peut pas être un « atout dans sa main » contre les armements, la guerre et tout le reste. Et cela pour la simple raison que la grève générale ne peut pas être déclarée à son grès, « même si la décisions vient des instances suprêmes du parti socialiste le plus puissant », parce que « tant qu’il n’est pas du pouvoir de la social-démocratie de mettre en scène ou de décommander des révolutions à son gré, même l’enthousiasme et l’impatience la plus fougueuse des troupes socialistes ne réussiront pas à susciter une période de grève de masse qui soit un mouvement puissant et vivant ». [7]

« L’audace de la direction du parti et la discipline des ouvriers peuvent sans doute réussir à mettre sur pied une manifestation unique et de courte durée… mais une grève de masse ne jouera dans le meilleur des cas que le rôle de symptôme de la combativité des travailleurs, après quoi la situation retombera dans le paisible train-train quotidien ». [8]

Les sociaux-démocrates suédois et belges lancèrent avec succès le mot d’ordre de grève générale, mais « prendre l’initiative et la direction des opérations ne consiste pas, ici non plus, à donner arbitrairement des ordres, mais à s’adapter le plus habillement possible à la situation, et à garder le contact le plus étroit avec le moral des masses ». [9]

Rosa Luxemburg distingue toutefois nettement ce type de démonstration de force organisée, de la grève générale qui constitue seulement la première phase de la « lutte directe ». Cette grève générale ne découle pas d’un plan préétablit. C’est le produit spontané de la situation, des crises politiques et sociales que le parti n’est pas en mesure ni de déchaîner, ni de prévoir avec exactitude : « Si doivent réellement se produire de grandes manifestations populaires et actions de masse, sous telle ou telle forme, la décision dépend de tout l’ensemble des facteurs économiques, politiques et psychologiques, de la tension des antagonismes de classe à ce moment, du degré de clarté des idées, de la maturité de l’esprit combatif des masses, facteur impondérable qu’aucun parti ne peut provoquer artificiellement ». [10]

La situation crée chaque fois des formes adéquates, des mouvements populaires « improvisent des moyens de lutte inconnus auparavant, ils contrôlent et enrichissent l’arsenal du peuple, indépendamment de toutes les prescriptions des partis ». [11]

Quand au contraire les masses sont décidées à la grève générale, la social-démocratie non seulement ne peut pas empêcher l’utilisation de cette arme du prolétariat, mais doit aussi la perfectionner, proposer des objectifs ultérieurs aux masses déjà en action, si il subsiste des possibilités que les masses se battent pour atteindre de tels objectifs. « Ce n’est donc pas par des spéculations abstraites sur la possibilité ou l’impossibilité, sur l’utilité ou le danger de la grève de masse, c’est par l’étude des facteurs et de la situation sociale qui provoquent la grève de masse dans la phase actuelle de la lutte de classe, qu’on résoudra le problème ; ce problème on ne le comprendra pas et on ne pourra pas le discuter à partir d’une appréciation subjective de la grève générale en considérant ce qui est souhaitable ou non, mais à partir d’un examen objectif des origines de la grève de masse, et en se demandant si elle est historiquement nécessaire. » [12]

L’attitude adoptée par Rosa Luxemburg en 1905-1906 évolua quant elle-même intervint dans la discussion tactique au sein de la social-démocratie allemande en 1910, du reste ouverte par elle, sur l’emploi de la grève de masse dans la lutte pour le droit de vote universel en Prusse. Même en cette occasion, le débat ne fut pas stérile puisque le mouvement de masse existait déjà concrètement, il avait déjà commencé. Rosa Luxemburg demanda alors aux sociaux-démocrates allemands d’ « utiliser l’esprit combatif et l’effervescence des masses, de leur proposer des objectifs politiques, de former chez elle la conscience politique socialiste. » C’est-à-dire « d’être à la tête des masses et de les mener de l’avant. » [13]

Par la suite elle explique concrètement ce que signifiait à son avis « rester à la tête des masses » : «  il ne s’agit pas de décider d’un jour à l’autre la grève générale (…). Mais on doit, partant de la critique de tous les partis bourgeois et de l’examen de la situation globale de l’Allemagne prussienne éclairer les masses sur le plan historique, économique et politique sur le fait qu’elles ne peuvent compter ni sur des alliés bourgeois, ni sur l’action parlementaire, mais seulement sur elle-même, sur leurs propres actions résolues de classe. La mot d’ordre de grève générale n’est donc pas compris comme moyen infaillible pour atteindre le succès, mais c’est (…) la conclusion raisonnée tirée des expériences politiques et historiques existant dans la situation actuelle de l’Allemagne ». [14]

Sur ce point s’ouvrit, comme on le sait, la première divergence idéologique de fond entre Rosa Luxemburg et Kautsky, qui mit fin à l’étroite collaboration des deux penseurs socialistes.

Les idées de Rosa Luxemburg sur la fonction du parti comme organisateur des mouvements de masse ont une incidence sur sa conception de l’insurrection ouvrière armée comme point culminant des actions politiques de masse. Sur le plan théorique Rosa Luxemburg s’en était occupée pendant la révolution de 1905, particulièrement dans ses articles publiés en Pologne. Sur le plan pratique, ses opinions sur ce sujet s’exprimèrent partiellement, notamment durant les secousses révolutionnaires en Allemagne entre 1918-1919. Par peur que le mouvement ouvrier ne s’engouffre dans la voie aveugle du blanquisme et du coup d’état, Rosa Luxemburg développe, en substance, la théorie de l’évolution de l’insurrection à travers une série de révoltes partielles.

Rosa Luxemburg se basait sur le présupposé que le Parti n’était pas en mesure d’armer les grandes masses ouvrières. Pour cette raison et pour d’autres plus générales que nous avons déjà signalées, elle pensait que l’insurrection en pouvait être qu’un acte spontané. Elle ne partageait pas la position de Lénine selon laquelle l’insurrection armée, si elle ne s’appuie pas sur une conjuration, mais se base au contraire sur la classe d’avant-garde et sur les ferments révolutionnaires de cette classe dans un moment historique décisif, peut et doit être préparée et organisée.

Il est connu que Lénine, en polémique contre les mencheviks soutenait l’impossibilité de décider de la révolution populaire ; mais, de même que le parti ouvrier a la possibilité de décider d’une grève en exerçant l’influence nécessaire sur les masses et en évaluant justement la situation, il peut, sur la base des mêmes éléments, planifier l’insurrection.

Rosa Luxemburg n’entra jamais en polémique directe contre Lénine sur cette question, mais ses idées sur ce sujet contrastaient avec celles du chef des bolcheviks.

La position de Luxemburg, comme il ressort du contexte, était toujours déterminée par la même peur que quelqu’un prenne la décision pour le compte de la classe ouvrière et à sa place, par rapport à la volonté et à la possibilité de la classe ouvrière de recourir à un moment donné aux méthodes extrêmes de lutte.

L’exposition la plus explicite des idées de Rosa Luxemburg sur ce sujet est contenue dans l’opuscule polonais « Co dalej ? » (comment procéder autrement ?) écrit durant la révolution de 1905 : « dans toutes ses formes et donc aussi dans la lutte révolutionnaire, la lutte de classe du prolétariat est et doit être un mouvement autonome de toute la masse. Le parti socialiste ne peut servir de tuteur à la classe ouvrière en lui procurant des armes par ses propres moyens, pour ainsi dire dans le dos des masses ouvrières (…). Le fait que les masses s’arment dans une occasion révolutionnaire est et ne peut être que le seul résultat et l’indice de la forme et de la maturité politique de cette masse. C’est-à-dire, en termes plus simples, que la masse peut et doit s’armer d’elle-même, au cours de sa propre lutte, à la suite de sa propre décision, poussée par son besoin de se procurer des armes (…) se les procurant par la force même du mouvement. » [15]

La social-démocratie peut armer des groupes d’ouvriers, mais uniquement pour l’autodéfense. Elle n’est pas en mesure d’armer « l’entière masse du peuple travailleurs » autant qu’il le faudrait pour « participer à la bataille décisive ». [16] La victoire de la révolution ne peut pas se baser « sur l’espoir que les masses ouvrières remportent un succès militaire, dans la bataille engagée contre les troupes tzaristes ». Le facteur qui sera réellement décisif c’est l’extension de la révolution aux plus larges couches, l’adhésion des larges masses du « peuple en lutte », mais aussi la neutralité ou le passage au mouvement révolutionnaire d’une partie des troupes. [17]

Rosa Luxemburg avait du reste mis en relief que : « Dans toutes les révolutions de la société bourgeoise, le peuple a été, est et restera mal armé, alors que les troupes régulières ont et auront sur lui une écrasante supériorité. C’est la raison d’être des armées aussi permanentes et l’explication de ce fait, que le peuple est désarmé dans tous les pays capitalistes. »

Malgré cela, il y a eu des révolutions victorieuses. Leurs facteurs décisifs consistaient non dans « le nombre d’armes à feu dont les ouvriers disposaient dans leur lutte » mais dans le fait que la chute du système contre lequel ils luttaient « était devenue une nécessité historique. » [18]

Pour les mêmes raisons qui l’opposaient à la tactique de la terreur, laquelle, « comme moyen systématique de lutte politique est née historiquement du pessimisme, du manque de confiance dans la possibilité d’un mouvement politique de masse et d’une authentique révolution populaire, nuit au développement du mouvement des masses en créant l’illusion de pouvoir l’aider » [19] Rosa Luxemburg pensait que la social-démocratie pourrait « donner courage et force à la masse, sans lui fournir nécessairement une douzaine de carabines, ou une demi-douzaine de bombes, mais en la rendant consciente de la loi de classe fondamentale du mouvement ouvrier, à savoir que l’unique issue de toutes les difficultés de la lutte de masse, à chaque moment de son développement c’est d’étendre l’action de masse et d’accroître la masse qui y participe ». [20] Pour Rosa Luxemburg, même dans ce cas, le mouvement de masse résous de lui-même toutes ses propres contradictions internes.

Suite aux différentes expériences de révolte armée des ouvriers de Moscou en décembre 1905, Rosa Luxemburg modifia un peu son attitude et écrivit que dans la phase initiale de la lutte révolutionnaire armée le Parti doit penser à fournir des armes aux ouvriers non pas seulement dans un but d’autodéfense mais aussi prévoir les plans et les conditions des combats de rue. Cela évidemment dans une phase déterminée du développement de la révolution, déjà en cours, quand les masses ouvrières, soulevées par la vague des grandes grèves politiques, passent à d’autres formes d’action. Mais même à ce moment, les préparatifs techniques ont une importance uniquement secondaire puisque le facteur décisif est l’appui des larges masses à la révolution, lequel paralyse toute possibilité de défense efficace des forces contre-révolutionnaires. [21] Dans tout ce problème, l’importance l’ « agitation » dans le système opérationnel du parti ouvrier est présenté de façon plus claire et distincte que l’importance de l’ « organisation ». La fonction du parti dans des secteurs qui sont « en dehors de la simple activité d’organisation de l’agitation » est interprétée de façon assez générale dans les ouvrages de Rosa Luxemburg. Ce fait n’est dû au hasard, au contraire c’est là un élément de sa philosophie sociale. Il existait de toute façon d’importantes différences entre la « tactique-plan » de Lénine et la conception de la tactique du parti de Rosa Luxemburg, vue comme « tactique-processus ». [22]

On ne peut exclure le fait qu’une partie de ces divergences étaient conditionné par des causes historiques plus que par des différences de position philosophique. Nous nous référons concrètement au fait que les considérations tactiques de Rosa Luxemburg furent pour l’essentiel formulées contre l’aile droite et la fraction centriste du parti social-démocrate allemand, considérées par elle moins radicales que les masses ouvrières allemandes, et en tous cas pas à l’avant-garde de celles-ci. C’est pourquoi Rosa Luxemburg avait plus confiance dans la décision des masses sociales-démocrates allemandes que dans les décisions tactiques et stratégiques des dirigeants du parti social-démocrate allemand, toujours plus visiblement attaché à une politique d’ « adaptation » du système en place.

La diversité des conditions dans lesquelles se trouvaient le parti allemand et le parti russe pour agir ne suffit pas pourtant à expliquer toutes les différences existant entre Rosa Luxemburg et Lénine en ce qui concerne la fonction du Parti, et en particulier la tendance très nette de Rosa Luxemburg à traiter le Parti comme « agitateur de masse » plutôt que comme « organisateur de masse » (selon la conception de Lénine).

5. Le problème du centralisme et de l’activité créatrice des masses ouvrières

A cette position de Rosa Luxemburg sur le rapport « parti-masse » correspondent ses idées sur les relations « internes » du parti et sur le « centralisme » au sein du Parti. On connaît le jugement extrêmement critique de Rosa Luxemburg sur la situation à l’intérieur de la social-démocratie allemande dans les années qui précédèrent le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Sur la base de cette expérience, elle soutint que l’idéal, pour la direction du parti social-démocrate aurait été de « fonctionner comme le plus docile, le plus rapide, et le plus précis instrument de la volonté de tout le Parti » [23], mais la condition essentielle pour un tel fonctionnement était que « le fondement naturel de cette activité, c’est-à-dire la volonté du parti » s’exprime activement et ne soit pas étouffés « l’esprit critique et l’autonomie d’initiative des masses adhérent au Parti. Si l’énergie autonome et la vie spirituelle des masses adhérant au Parti ne sont pas assez fortes, leurs organismes de direction inclinent tout naturellement non seulement à la fossilisation bureaucratique, mais aussi à se faire une idée complètement fausse de leur propre autorité officielle et de leur pouvoir dans le parti  » [24].

Pour Rosa Luxemburg, toutes les structures hiérarchiques de l’organisation ouvrière tendent objectivement à l’auto-pétrification et au conservatisme. Cette tendance n’est pas toutefois inévitable, si elle est efficacement contrôlée par les masses du Parti. « La vivante activité politique de tout le Parti » est l’unique « remède contre cette maladie ».

La tendance objective des structures hiérarchiques de l’organisation ouvrière à la bureaucratisation et à la fossilisation découle, pour Rosa Luxemburg, de plusieurs raisons : la tendance à la « routine » provient du caractère quotidien de certaines fonctions qui se répètent. « En outre les organismes de direction ont un sens élevé des responsabilités, qui conduit indubitablement à freiner, et dans une large mesure, toute initiative, ainsi qu’à réduire la capacité de prendre des décisions en temps opportun. » [25] Ces tendances conservatrices dans la direction social-démocrate découlent aussi du fait qu’elle est appelée à élaborer la tactique et donc qu’elle incline à se retrancher sur des positions déjà conquises et à « les transformer en remparts contre toute innovation ultérieure de grande importance » [26]. Il en résulte que si l’on confère à la direction centralisée de trop grandes prérogatives, cela équivaut à « renforcer artificiellement et dangereusement le conservatisme existant dans la nature même de cette direction ce qui est dommageable au dynamisme du mouvement ». [27]

L’activité de la base du Parti ne peut être le résultat d’une manipulation par un organisme supérieur du Parti. Le type de discipline d’organisation ultra-centralise (pour laquelle les composants de l’organisation sont des « instruments » aveugles subordonnés à l’instance centralisée) découle – pour Rosa Luxemburg – de l’attitude bien connue du blanquisme et des courants semblables face à la lutte spontanée de masse et à l’initiative politique des masses. Au contraire, le type marxiste d’organisation « naît historiquement de la lutte élémentaire » [28].

Ce type d’organisation « se meut dans cette contradiction dialectique, d’un côté l’armée prolétarienne se recrute seulement dans la lutte, et de l’autre côté c’est seulement dans la lutte que s’éclaircissent ses propres buts. Organisation, clarification et lutte ne sont pas ici des moments divisés mécaniquement, et temporellement séparés, comme dans un mouvement blanquiste, mais sont seulement les multiples phases d’un même processus. » [29]

Il nous semble qu’aucun des écrits de Rosa Luxembourg, y compris la « Question d’organisation de la social-démocratie russe », ne doit être interprété comme opposé à toute forme de centralisme du parti ouvrier en tant que centralisation et homogénéisation de la conception tactique et organisationnelle. Rosa Luxembourg pense au contraire que le centralisme dans le parti ouvrier doit être « une condition dont l’accomplissement dépend directement de la capacité des luttes et de l’énergie du Parti. » [30]

Rosa Luxembourg est opposée à ce qu’elle-même appelle «  le lourd affublement du centralisme bureaucratique » ou « l’ultra-centralisme qui pourrait freiner l’auto-activité révolutionnaire des ouvriers ».

« L’ultra-centralisme » pourrait en outre constituer, pour Rosa Luxembourg, une menace pour l’intégrité du « caractère public » de la vie du Parti et des discussions à l’intérieur du Parti. « La social-démocratie (écrivit-elle) n’est pas une secte qui se compose d’adeptes dociles mais un mouvement de masses dans lequel les questions de fond qui se posent doivent surgir à la surface, de toute façon, qu’on le veuille ou non. » [31] Pour elle la fonction positive du centralisme dans le Parti tient au fait qu’il est « le moment impératif dans lequel s’unifient la volonté de pouvoir de l’avant-garde consciente militante de la classe ouvrière face à chaque groupe et individu. » [32] C’est la subordination de la minorité à la majorité dans l’organisation du parti, « la coordination volontaire des actions politiques conscientes d’une couche sociale », « la rébellion organisée d’une classe qui lutte pour l’émancipation. » [33]

Dans un autre ouvrage, la discipline du Parti est comprise comme « volontaire subordination à la volonté collective du Parti, pour traduire en acte cette volonté sur le plan politique et social. » [34] Cette volonté collective est formulée par les congrès du Parti et par les congrès socialistes internationaux. Rosa Luxembourg trouve inadmissible que l’individu se soustraie à la volonté de la majorité et que, pour ce qui les concerne, les organismes dirigeants du Parti « violent virtuellement la discipline en prenant des décisions importantes, sans tenir compte du point de vue de la majorité du Parti. » [35] Condition du bon fonctionnement du rapport « masse-dirigeants », le centralisme constitue dans la pensée de Rosa Luxembourg, la possibilité pour l’avant-garde organisée de la classe ouvrière de contrôler ses dirigeants.

C’est pourquoi Rosa Luxembourg eut une attitude critique vis-à-vis de Turati, quand celui-ci demanda au congrès d’Imola la dissolution du comité central du Parti. Rosa Luxembourg pensait que ceci conduirait « seulement à la dispersion des masses du Parti efficacement organisé, et que le Parti, de dirigeant autonome qu’il était se serait transformé en docile instrument des parlementaires ». C’est un symptôme de la tendance des parlementaires socialistes « à se soustraire à la direction et au contrôle exercé par les organisations du Parti qui les ont envoyé au Parlement pour se tourner directement vers les masses électorales inorganisées et amorphes. » [36]

Rosa Luxembourg était toutefois contraire à la position opposée, qui voyait dans le centralisme un remède à la pénétration d’éléments incertains et opportunistes dans le Parti. En polémique avec Lénine, elle écrivit que la volonté d’empêcher l’afflux dans le Parti, des éléments opportunistes, en rehaussant la barrière de « l’ultra-centralisme » ne permet pas de résoudre le problème. L’opportunisme en fait ne pénètre pas dans le mouvement de l’extérieur mais est un produit de la situation objective du mouvement ouvrier.

Comme nous l’avons déjà rappelé, pour Rosa Luxembourg, l’opportunisme était le résultat de la contradiction dialectique interne entre l’objectif révolutionnaire final du mouvement et sa pratique quotidienne qui s’exprime dans la lutte pour obtenir des concessions temporaires et partielles. C’est justement pour cette raison que le centralisme ne peut pas barrer la route à l’opportunisme. Chaque déviation opportuniste « dès qu’elle trouve des formes concrètes dans la pratique, doit être dépassée par le mouvement lui-même » avec l’aide du marxisme. « Considéré de ce point de vue, l’opportunisme apparait comme un produit du mouvement ouvrier, comme un moment inévitable de son développement historique. » [37]

« La tentative d’exorciser l’opportunisme par un chiffon de papier peut être préjudiciable au plu haut point, non pas à l’opportunisme, mais au mouvement socialiste en tant que tel. En arrêtant les pulsations d’une saine vie organique, on débilite le corps et on diminue sa résistance aussi bien que son esprit combattif, non seulement contre l’opportunisme mais aussi (…) contre l’ordre social existant. Le moyen proposé se tourne contre le but. » [38]

C’est justement par l’importance qu’elles revêtent pour l’avenir du mouvement ouvrier, que l’expérience politique des masses et leur action directe, que « les faux pas d’un véritable mouvement ouvrier révolutionnaire sont sur le plan historique incommensurablement plus féconds et plus précieux que l’infaillibilité du meilleur comité central. » [39]

C’est sur l’affirmation fondamentale qu’un authentique parti de la classe ouvrière ne peut bien fonctionner que si ses dirigeants favorisent « l’autonomie spirituelle croissante des masses ouvrières, l’intensification de leur activité spontanée, le renforcement de leur esprit d’initiative » [40], que Rosa Luxembourg axa toute sa polémique contre la politique opportuniste de la social-démocratie allemande en 1910 et dans les années qui suivirent.

Dans le parti social-démocrate allemand Rosa Luxembourg exprimait, à cette époque, la position du courant qui essayait de combattre « l’esprit bureaucratique des instances supérieurs du Parti, mortelle pour l’action politique créative » [41]. On remarquera toutefois que dans la pratique, l’attitude de Rosa Luxembourg vis-à-vis de la lutte des courants dans le mouvement ouvrier et de la fonction du centralisme dans cette lutte s’étaient sensiblement différenciées de telles formulations théoriques.

Rosa Luxembourg au sein de la direction du parti social-démocrate du royaume de Pologne et de Lituanie (SDKPIL) avait souvent participé à des décisions politiques et organisationnelles qui avaient pour but de mettre fin par des mesures centralistes à des problèmes qui auraient du être résolus par la base du Parti. Après cela, et également sous l’action de Rosa Luxembourg, le parti polonais se divisa en 1911 en deux fractions celle de ceux qu’on appelait « les dirigistes », et celle des « scissionnistes ».

Dans la mesure où elle se réfère au centralisme et à la lutte des courants tactiques et idéologiques au sein du mouvement ouvrier, l’incohérence des solutions pratiques proposées par Rosa Luxembourg est encore plus patente. Si pour la social-démocratie russe (SDPRR) Rosa Luxembourg soutenait un modèle analogue à celui du parti social-démocrate allemand, c’est-à-dire qu’elle proposait d’éliminer les fractions organisées et de leur substituer des courants idéologiques non-organisés et demeurant dans un même parti ouvrier, pour la situation polonaise, elle proposait des principes différents, c’est-à-dire jusqu’en 1914, l’idée de se séparer complètement, sur le plan organisationnel et idéologique (idée qu’elle concrétisa effectivement dans la pratique), de tous les courants du mouvement ouvrier polonais qui ne partageait pas entièrement la position programmatique et tactique des dirigeants du SDKPIL.

Peu de temps avant sa mort, Rosa Luxembourg revint à l’ensemble des problèmes inhérents aux rapports « parti-masses » dans son article inachevé et posthume intitulé « Die Russische Revolution ». Etant donné les conditions particulières dans lesquelles il fut écrit (elle était en prison et ne possédait que des informations fragmentaires tout le temps que dura la guerre), les observations contenues dans ce texte n’ont pas une valeur homogène. Sur le plan historique concret, du point de vue de ce qui était possible et de ce qui était nécessaire à l’activité des bolcheviks, la qualité de son appréciation était limitée, et par la suite, si l’on en croit Clara Zetkin et A. Warski [42], elle fut elle-même contrainte de revoir plusieurs des positions qui y étaient exprimées : toutefois les observations concernant la caractérisation du processus révolutionnaire, le fonctionnement des institutions représentatives, le rôle de l’initiative politique des masses, les conditions indispensables pour l’expliquer et le rapport d’interdépendance « dirigeants-masses », font partie intégrante de sa pensée sociale et constituent un développement des idées qu’elle avait déjà formulées sur ces différents sujets.

Avec la révolution socialiste en mouvement, le rapport « dirigeants-masses » prend de nouvelles dimensions. Il n’existe pas en fait « de belles recettes toute faites » pour construire la société socialiste. « Dans notre programme, écrivait Rosa Luxembourg, nous avons seulement quelques grandes indications qui montrent la direction dans laquelle devront être prises les mesures, indications qui ont du reste surtout un caractère négatif. Nous savons à peu près ce que nous devons supprimer en premier (…) ». [43]

Pour elle la supériorité du marxisme et du socialisme scientifique sur le socialisme utopique réside précisément dans le fait que le marxisme ne propose pas de modèle imaginaire ni d’idéal de société future, mais part du présupposé que «  le système social du socialisme doit et peut être seulement le produit historique né à l’école même de l’expérience, au moment de la réalisation, dans le devenir de l’histoire vivante. » [44]

Si le socialisme ne peut naître que de cette façon, à travers des recherches créatrices, il faut fournir aux masses les instruments nécessaires pour agir de la façon la plus habile et la plus efficace, en faisant preuve d’initiative politique pour édifier ce système nouveau. Ces instruments ne peuvent fonctionner que si les masses ouvrières ont la totale liberté de formuler leurs propres opinions sur la société nouvelle. C’est la condition indispensable au fonctionnement normal de la dictature du prolétariat. Normal, c’est-à-dire garantissant les meilleures conditions possibles au développement de la révolution et de ses institutions sociales. « La source vivante d’où aurait pu jaillir les correctifs aux imperfections congénitales des institutions sociales », c’est pour Rosa Luxembourg « la vie politique active, énergique, sans entraves de la grande majorité des masses populaires. » [45]

Il faut que soient garantis aux masses ouvrières, pour qu’elles puissent exercer leur influence vivifiante sur les institutions politiques de l’état prolétarien, les éléments indispensables à une « vie politique saine », c’est-à-dire la liberté de la presse, d’association, etc., libertés sans lesquelles « il est tout à fait impossible de concevoir la domination des larges masses populaires. » [46] Ces libertés sont en même temps les seuls instruments efficaces « pour l’instruction et l’éducation politique de toutes les masses populaires et pour la dictature du prolétariat, ils constituent « l’élément vital, l’air sans lequel elle ne peut survivre. » [47]

La révolution ne peut être offerte comme un cadeau par tel groupe révolutionnaire d’avant-garde. Pour ne pas dégénérer, elle doit être l’œuvre des masses elles-mêmes, qui, par leur expérience propre et leurs décisions édifieront la société nouvelle. Ce principe de Rosa Luxembourg est élevé au rang de thèse fondamental dans cet article inachevé de 1918.

Le socialisme ne peut résulter que de l’expérience collective, il ne peut être un système « décrété et octroyé par une douzaine d’intellectuels. » [48] Seule l’expérience peut ouvrir de nouvelles voies et permettre des corrections. « Seule une vie bouillonnante et sans entraves se diffracte en mille formes nouvelles, en mille improvisations, illumine la puissance créatrice, corrige elle-même toutes ses erreurs. » [49]

Dans ce processus les masses ne transforment pas seulement la réalité, mais se transforment aussi elles-mêmes : « la pratique du socialisme exige un bouleversement complet dans l’esprit des masses dégradées par des siècles de domination des classes bourgeoises. Instincts sociaux à la place des instincts égoïstes, initiative des masses à la place de l’inertie, idéalisme qui fait surmonter toutes les souffrances, etc. » [50] Toutefois l’accession à cette « transformation spirituelle » ne peut se produire par une série de dispositions décidées d’en haut, de « décret » et de contraintes draconiennes. « La seule voie qui mène à une renaissance est l’école même de la vie publique, une démocratie très large, sans la moindre limitation, l’opinion publique. » [51] Si on ne maintient pas cette orientation, « la vie s’étiole dans toutes les institutions publiques, végète, et la bureaucratie devient le seul élément actif. »

« Personne n’est en mesure de se soustraire à cette loi » souligne Rosa Luxembourg, et toute dérogation à ces principes ne peut conduire fatalement qu’à la paralysie de l’activité vitale et du développement de l’état ouvrier. « La vie publique s’endort progressivement ; quelques douzaines de chefs de parti, animés d’une énergie inépuisable et d’un idéalisme sans bornes, dirigent et gouvernent ; le pouvoir réel se trouve aux mains d’une douzaine d’entre eux doués d’une intelligence éminente ; et l’élite ouvrière est invitée de temps en temps à assister à des réunions pour applaudir aux discours des dirigeants et voter à l’unanimité les résolutions proposées. » [52]

Ce type d’Etat socialiste aurait bien peu à voir avec la dictature du prolétariat, écrit Rosa Luxembourg, mais serait plus proche d’un exercice du pouvoir de style jacobin.

La dictature du prolétariat ne doit pas être opposée à la démocratie, à condition toutefois qu’elle soit effectivement une dictature de classe, comprenant « la participation sans entraves, et très active, des masses populaires » [53], et non pas la dictature d’un groupe restreint, constituant une sorte de clique. C’est sur cette défense du contenu démocratique effectif de la dictature du prolétariat, vue comme la dictature de la grande classe des producteurs de richesses, qu’est axé tout ce que Rosa Luxembourg écrivit de politique dans la dernière année de sa vie.

« La tâche historique du prolétariat lorsqu’il prend le pouvoir est de remplacer la démocratie bourgeoise par la démocratie socialiste et non pas de supprimer toute démocratie. La démocratie socialiste ne commence pas seulement en Terre promise, lorsque l’infrastructure de l’économie socialiste est créée, ce n’est pas un cadeau de Noël tout prêt pour le gentil peuple qui a bien voulu, entre temps, soutenir fidèlement une poignée de dictateurs socialistes. La démocratie socialiste commence avec la destruction de l’hégémonie de classe et la construction du socialisme. Elle commence au moment de la prise du pouvoir par le parti socialiste. Elle n’est pas autre chose que la dictature du prolétariat… Mais cette dictature doit être l’œuvre de la classe et non pas d’une petite minorité qui dirige au nom de la classe, c’est-à-dire qu’elle doit être l’émanation fidèle et progressive de la participation active des masses, elle doit subir constamment leur influence directe, être soumise au contrôle de l’opinion publique dans son ensemble, émaner de l’éducation politique croissante des masses populaires. » [54] La révolution sociale des masses ouvrières se développe par l’autocritique mise en branle par les masses elles-mêmes.

Rappelons à ce sujet ce que Rosa Luxemburg écrivit à l’époque de la révolution de 1905, dans la version revue et corrigée de son opuscule polonais « Comment procéder autrement ? ».

« Les révolutions du prolétariat (…) ne cessent jamais de se critiquer, elles s’arrêtent dans leur marche, elles se reportent à des problèmes qu’elles ont en apparence déjà rencontrés à des étapes antérieures, car elles ont sans cesse tendance à envisager les problèmes d’une façon novatrice, elles critiquent sans pitié toutes les limitations, faiblesses ou inaptitudes propres à leur expérience initiale (…). L’autocritique, c’est-à-dire la capacité continue des masses ouvrières à avoir une conscience claire de la direction, de la logique et des principes du mouvement de classe, est la source intarissable dans laquelle la masse ouvrière puise la capacité de poursuivre sa lutte et de s’expliquer à elle-même ses propres hésitations et ses propres échecs, de discerner les preuves innombrables de sa force et d’acquérir la conviction du caractère inéluctable de sa victoire. » [55]

6. Les idées de Rosa Luxemburg et l’héritage de Marx et d’Engels

Il nous semble que parmi les penseurs marxistes qui lui sont contemporains, Rosa Luxemburg est celle qui a le mieux et le plus attentivement analysé le côté théorique du problème lié à la direction et à l’initiative politique des masses ouvrières. Ses théories développent la pensée de Marx et d’Engels sur la base de l’expérience du mouvement ouvrier européen de son époque. Dans ses considérations, Rosa Luxemburg s’appuie sur l’héritage théorique des fondateurs du socialisme scientifique, et il nous semble qu’elle est restée en substance fidèle à cet héritage.

L’originalité de ses idées, bien qu’elles puissent être discutables, consiste justement dans cette tentative de réfléchir sur les dangers qui menacent le mouvement ouvrier à cause des facteurs immanents et des lois du développement et également de par la situation objective du mouvement même ; la chose la plus importante est que Rosa Luxemburg traite tous les phénomènes comme des tendances objectives, mais ne pense pas que le mouvement ouvrier est fatalement destiné à en faire l’expérience. Elle ne se limite pas à constater l’existence du phénomène, mais elle cherche des moyens adaptés pour l’éliminer. Pour elle on doit toujours avoir confiance dans l’initiative autonome des masses conscientes. Elle reconnaît à ces masses le droit de commettre les erreurs mais elle fait plus confiance aux enseignements que l’on peut tirer de ces erreurs mêmes, qu’à « l’infaillibilité » d’une structure hiérarchique, quelle que soit sa valeur, qui se situerait au dessus des masses.

Même si les observations qu’elle fait sur le sujet qui nous intéresse n’ont pas un caractère systématique, mais sont au contraire dans leur substance des réflexions épisodiques formulées lors des circonstances diverses auxquelles elle a pu être confrontée au cours de ses vingt-cinq ans d’activité comme écrivain politique, et même si certaines d’entre elles peuvent parfois être infirmées par des contradictions internes, malgré tout elles portent la marque du caractère original de leur auteur et contiennent toujours cette même idée fondamentale : le socialisme est le premier grand mouvement social de masse, construit et reconstruit par les masses elles-mêmes. Cette idée n’était pas toujours la simple constatation d’un fait, mais était souvent pour Rosa Luxemburg un postulat, surtout quand elle pensait discerner une violation de ce principe.

A l’origine des conclusions théoriques tirées par Rosa Luxemburg concernant le rapport mouvement spontané-mouvement organisé (base du parti et dirigeants politiques), entre le facteur plan et le facteur spontanéité dans le mouvement il y a toujours eu des événements historiques concrets : la révolution de 1905 en Russie et dans le royaume de Pologne, la vague des grands mouvements de masses en Allemagne en 1910, la crise de la social-démocratie allemande lorsqu’éclate la guerre de 1914, la révolution d’octobre en Russie. Evénements de caractère très différent, mais qui tous mirent en mouvement de larges masses ouvrières, impliquèrent de vastes débats idéologiques et tactiques, et provoquèrent une confrontation entre l’attitude des masses et les principes du programme. Face à l’apparition de chacun de ces évènements importants, Rosa Luxemburg formulait ses propres observations, avec une rapidité qui lui conférait une adhésion immédiate à la réalité. C’est sur ce plan de l’histoire vivante que se développèrent les considérations théoriques de Rosa Luxemburg que nous avons essayé de résumer ici.

Pour Rosa Luxemburg le fameux saut de l’humanité dont parlait Engels, « du règne de la nécessité au règne de la liberté » ne peut se produire tant que de tous les éléments matériels accumulés par le développement historique ne jaillira pas l’étincelle de la volonté consciente des masses populaires. La victoire du socialisme ne peut pas être le résultat des automatismes du développement, mais au contraire sera le fruit des actions conscientes des masses entrant en conflit avec le système décadent, conflit au cours duquel le prolétariat, guidé par son Parti, apprend à manœuvrer les rênes de la vie sociale, « à passer du rôle de simple jouet sans volonté propre de son histoire, à celui d’artisan de celle-ci, en s’appuyant sur une claire vision de ses buts ». [56]

Nous terminerons notre analyse en redonnant la parole à Rosa Luxemburg elle-même, à travers deux citations qui nous semblent rendre de façon encore plus concise la substance même de ses idées. La première est tirée d’une lettre privée adressée à une amie, la seconde d’un opuscule de polémique politique qui remonte aux dernières années de son activité d’écrivain. Ces deux citations constituent en un certain sens la somme de ses expériences théoriques et la quintessence des thèmes qui reviennent constamment dans tous ses écrits.

Dans la lettre à Mathilde Wurm, écrite en prison à Wronke le 16 février 1917, c’est-à-dire quelques semaines avant la révolution de février en Russie, il ressort clairement que l’isolement vient à se trouver Rosa Luxemburg avec un groupe de camarades de la social-démocratie allemande en forteresse militaire, n’affaiblit pas du tout sa conviction qu’en dernière analyse, c’est l’initiative des masses qui détermine le cours de l’histoire :

« La psyché des masses recèle toujours – telle Thalassa la mer éternelle – à l’état latent toutes les virtualités : un calme de mort et la tempête grondante, la lâcheté la plus vile et le plus farouche héroïsme. La masse est toujours ce qu’elle doit nécessairement être en fonction des circonstances et elle est toujours sur le point de devenir quelque chose de tout à fait différent de ce qu’elle paraît être. Ah ! Quel beau capitaine il ferait le navigateur qui fixerait sa route en se fiant uniquement à l’aspect de la mer et ne saurait pas prévoir l’arrivée de la tempête à partir des signes observés dans le ciel et dans les profondeurs de l’océan ! « Etre déçu par les masses » … pour un dirigeant politique, c’est toujours donner la preuve de son incapacité. UN dirigeant de grande envergure ne fonde pas sa tactique sur l’humeur momentanée des masses, mais sur les lois d’airain de l’évolution ; il s’en tient à sa tactique en dépit de toutes les déceptions et, pour le reste, laisse tranquillement l’histoire mener son œuvre à maturité ».

Et deux ans auparavant, dans l’opuscule intitulé « La crise de la social-démocratie », lui aussi écrit en prison, Rosa Luxemburg définit dans les termes suivants sa propre attitude vis-à-vis du rôle des masses dans l’histoire et en particulier du rôle du prolétariat dans le mouvement socialiste de son époque :

« Les hommes ne font pas arbitrairement leur propre histoire, mais ils la font d’eux-mêmes. (Die Menschen machen ihre Geschichte nicht aus freien Stëcken. Aber sie machen sie selbst.) La situation du prolétariat dépend du degré de maturité atteint par le développement social ; mais le développement social ne peut pas faire abstraction du prolétariat ; celui-ci est en même temps sa force de propulsion et sa raison même, de même qu’il est son produit et sa conséquence. Son action elle-même est un moment déterminant de l’histoire. Et si nous ne pouvons par sauter par-dessus le développement historique, de même que l’homme ne peut échapper à son ombre, nous pouvons cependant accélérer ou ralentir celui-ci. Le socialisme est le premier mouvement populaire qui se fixe comme but, et qui soit chargé par l’histoire de donner à l’action sociale des hommes un sens consciemment perçu, d’introduire dans l’histoire une pensée méthodique et, par là, l’expression d’une volonté libre. » [57]

Texte publié dans « Histoire du marxisme contemporain », tome 2, UGE 10/18, Paris, 1976. Retranscription pour Avanti4.be.

Notes :


[1« Grève de masse, Parti et syndicats », traduction d’Irène Petit, p.137, Maspero, 1969

[2Idem, p.137

[3Wybuch., p.26

[4W.P., II, p.225 ; R.L., « Wieder Mass und Führer, in Leipziger volkzeitung », 29 août 1911, n°19, p.2

[5W.P., I, p.144

[6W.P., II, pp.198-199

[7« Grève de masse, Parti et syndicats », cit. , p.134

[8Idem, p.134

[9Idem, p.135

[10W.P., II, p.371 ; S.P., p.530

[11Idem

[12« Grève de masse, Parti et syndicats », p.100

[13W.P., II, p.206 ; G.W., II, p.372

[14W.P., II, P.206 ; idem

[15Rosa Luxemburg, « Zoby revvolucinej. Co dalej ? » (Dans la période révolutionnaire. Comment procéder ?), p.2

[16Idem, p.3

[17Idem, p.3

[18W.P., p.474 ; G.W., pp.28-29

[19R.L. Wybuch., cit., pp.34-35 ; G.W., I-II, pp.520-521

[20R.L., « Co dalej ? »

[21W.P., I, pp.482-483 ; G.W., II, pp.34-36

[22Voir à ce propos Akrajewski, « W, dzietséta raczine i zjarda kommunistycznj par tii polski » (Pour le dixième anniversaire du Ier Congrès du Parti communiste de Pologne).

[23W.P., II, p.223 ; G.W., III, p.40

[24Idem, p.224

[25Idem, p.223

[26Idem, p.223

[27W.P., I, p.343 ; S.P., p.225. Rosa Luxemburg cite à ce propos l’exemple de la social-démocratie allemande : La tactique de la social-démocratie allemande, par exemple, est en général admirée pour ses nombreuses tendances, sa souplesse et aussi pour la sécurité de son apparence. Mais ceci signifie simplement que notre parti s’est merveilleusement adapté dans sa lutte quotidienne à l’actuel terrain parlementaire jusqu’au moindre détail, qu’il veut exploiter tout le terrain offert par le parlementarisme et ceci en fonction des principes. Mais en même temps, cette conception particulière de la tactique cache des horizons plus grands, de sorte que s’affirme nettement la tendance à considérer la tactique parlementaire comme éternelle, comme la tactique naturelle de la social-démocrate. (W.P., pp. 343-344 ; S.P., pp.225-226.)

[28W.P., I, p.344 ; S.P., p.226

[29W.P., I, pp.338-222

[30W.P., I, p.337 ; S.P., p.221

[31W.P., II, p.175 ; G.W., II, p.346

[32W.P., I, p.339 ; S.P., p.223

[33W.P., I, p.341 ; S.P., p.223

[34W.P., II, p.251 ; Parteidisciplin, in « Socialdemokratische korrespondanz »

[35W.P., II, pp.252-254

[36W.P., I, p.311, 312 ; G.W. ; I-2, p.399

[37W.P., I, p.356 ; S.P., p.235

[38« Centralisme et démocratie », Spartakus, Paris, 1972, p.33

[39Idem, p.33

[40Rosa Luxemburg, « Wieder Masse und Führer », cit., G.W., II, pp.38-41

[41Idem

[42Clara Zetkin, « Um Rosa Luxemburg stellung zur russische Revolution », Hambourg, 1922. Adolf Warski, « Rosa Luxemburg stellung zu dem taktischen problemum der Revolution », Hambourg, 1922

[43« La révolution russe » (R.L. « Œuvres » II). Traduction Claudie Weill, Maspero Paris, 1969, p.83

[44Idem, p.83

[45 Idem, p.79

[46Idem, p.82

[47Idem, p.82

[48Idem, p.84

[49Idem, p.84

[50Idem, p.84

[51Idem, p.84

[52Idem, p.87

[53Idem, p.88

[54W.P., pp.466-467

[55W.P., II, p.267 ; S.P., p.447

[56Gilbert Badia, « Rosa Luxemburg, textes », pp.265-266

[57A partir « Dans l’Histoire, le Socialisme … », la citation est tirée de « Rosa Luxemburg, textes », p.198, W.P., II, p.266 ; S.P., pp.446-447.