Masses, classes et parti chez Rosa Luxemburg (I)

Feliks Tych 3 novembre 2013

1. Préambule

Il est difficile de rassembler sous une forme systématique les idées de Rosa Luxemburg sur le rôle des masses dans l’histoire, leur influence sur l’évolution des événements et le lien dialectique entre le comportement politique de la classe ouvrière et la fonction que doit remplir l’organisation qui la représente. Rosa Luxemburg n’eut jamais à aborder des analyses globales et systématiques de ces problèmes : ses opinions sont d’ailleurs dispersées dans des dizaines d’articles et d’opuscules écrits en polonais et allemand. Du reste cet aspect participe d’un phénomène plus général : comme écrivain, comme militante social-démocrate, et comme théoricienne, Rosa Luxemburg avait approfondi de multiples régions des sciences sociales, mais cela, toujours (ou presque) en étroite liaison avec les nécessités contingentes du mouvement pour lequel elle agissait.

Ses écrits à caractère systématique ont pour objet exclusif l’économie politique (« Introduction à l’économie politique », et « L’Accumulation du Capital »). Comme d’autres marxistes de sa génération, elle n’était guère portée à l’examen des problèmes philosophiques (elle subissait l’influence antiphilosophique du positivisme qui touchait les jeunes penseurs progressistes formés en Pologne durant les années ’80 et ’90 du siècle précédent). Les écrits de Rosa Luxemburg sont néanmoins constellés d’analyses et de réflexions partielles relevant de la philosophie de l’histoire et de la sociologie ; nous nous appuierons sur celle-ci pour organiser ses conceptions concernant la théorie du développement social, ainsi que pour systématiser sa théorie faisant l’objet du présent essai.

La tentative pour relier entre elles les nombreuses observations éparses et pour présenter un tableau d’ensemble cohérent, ne peut être exempte de « partialité », puisqu’il s’agit assez souvent de réorganiser des opinions contradictoires et que les différentes parties de cette théories sont mises en relief de manière très inégale, selon l’importance que Rosa donne à tel ou tel moment, aux nécessités contingentes du mouvement. Cependant on peut trouver dans les écrits de Rosa Luxemburg certaines lignes de forces qui, à notre avis, caractérisent le mieux sa pensée sociale.

Les observations portant sur le sujet qui nous intéresse constituent la structure fondamentale de la pensée de Rosa Luxemburg sur « la dialectique du processus révolutionnaire et sur les relations entre la conscience sociale et le courant objectif de l’histoire ». D’autre part, c’est précisément sur ces aspects de ses œuvres que, récemment, s’est concentrée l’intention des chercheurs [1].

Rosa Luxemburg n’avait pas construit de système philosophique propre, de système différent du marxisme, car elle avait toujours considéré celui-ci comme valable ; toutefois son marxisme était un marxisme créatif et, par de nombreux aspects, riche de contributions originales, « surtout » au niveau du sujet que nous abordons ici.

Comme on l’a déjà remarqué, en presque trente années d’activité d’écrivain, Rosa Luxemburg s’est occupée à plusieurs reprises des problèmes relatifs à la dialectique du développement du processus social et au rôle des masses ouvrières dans les différentes phases de ce processus, au moment évolutif et au moment révolutionnaire envisagés d’un point de vue phénoménologique et pratique, mais aussi à l’influence du facteur spontanéité et du facteur conscience ; elle s’était toujours occupée de ces problèmes dans l’intention de résoudre certaines situations concrètes qui se présentaient au mouvement ouvrier de son temps.

Elle aborda ces problématiques pour la première, et d’une manière très approfondie, lors de la polémique qu’elle soutint contre Bernstein (en 1898). C’est d’ailleurs dans cette problématique que s’enracinent, par la suite, ses observations sur la question d’organisation de la social-démocratie en 1904, les œuvres polémiques écrites durant la révolution de 1905-1907, les discussions au sein de la social-démocratie allemande entre 1910-1911, les réflexions contenues dans la brochure de Junius (1916) sur la crise du parti social-démocrate allemand qui éclata de façon dramatique avec la Première Guerre mondiale, mais c’est à cette problématique encore que se réfère de façon plus évidente l’essai, paru en 1918 : Die Russische Revolution.

Chez Rosa Luxemburg la façon d’envisager ces problèmes est organiquement liée à l’idée qui est au centre de presque « tout » ses écrits. L’idée de la « créativité historique », la conviction que, même si les hommes ne créent pas à volonté leur propre histoire, ils la créent de toute façon seuls.

Cette idée est présente génétiquement dans la pensée classique marxiste, dans la conviction exprimée en de nombreuses occasions par Marx et Engels, que les bouleversements sociaux sont bien les produits des lois objectives du développement socio-économique mais peuvent être accélérées ou retardées par l’intervention consciente des hommes.

Rosa Luxemburg a fait toutefois avancer, sur deux plans, la pensée de Marx et d’Engels sur ce sujet. Le premier concerne le rapport réciproque entre l’élément de la spontanéité et l’élément de la conscience dans les actions de masses qui interviennent dans le processus historique. Le second, concerne les interrelations entre l’intervention « évolutive » et l’intervention « révolutionnaire » dans le cours de l’histoire ou, plus exactement, l’intervention qui déclenche le processus historique.

Comme on le sait, c’est essentiellement autour de ce dernier point que s’est développée la fameuse controverse idéologie en 1898-1899 [2] entre Rosa Luxemburg et Eduard Bernstein.

Rosa Luxemburg contestait en particulier la conclusion générale de Bernstein pour qui « le mouvement est tout, le but final rien », lui opposant l’idée que justement l’objectif final est fixé en fonction de l’activité consciente des masses, activités exercées à l’intérieur du processus des transformations sociales. Le but final du mouvement, qu’elle identifie très nettement avec la prise du pouvoir politique par le prolétariat (condition de la révolution socialiste), doit éclairer tous les aspects « quotidiens » de l’activité de l’avant-garde ouvrière. Le socialisme ne jaillit pas spontanément de la lutte de la classe ouvrière pour satisfaire ses propres intérêts quotidiens. Le socialisme ne peut naître que de l’accentuation des contradictions du capitalisme et de la « prise de conscience par la classe ouvrière », que la révolution socialiste est nécessaire. C’est alors, et alors seulement, que chaque mouvement singulier de la lutte, et chaque initiative concrète du parti ouvrier, même dans le cadre d’un « programme minimum », peuvent prendre une signification révolutionnaire. Sans quoi la tactique du parti ouvrier amène fatalement à l’ « aménagement » opportuniste du système en place ou à l’extrémisme ultra-révolutionnaire qui ne tient pas compte des possibilités inhérentes au mouvement historique, c’est-à-dire au blanquisme.

La question du blanquisme comme opposition fut abordée en son temps par Rosa Luxemburg dans un ouvrage (apparemment étranger aux discussions allemandes) consacré à la première organisation socialiste polonaise « le Parti du prolétariat » [3], et fut reprise un an après dans l’article « Questions d’organisation de la social-démocratie russe » paru simultanément dans « Die Neue Zeit » (organe théorique du parti social-démocrate allemand) et dans l’ « Iskra ». La même question sera traitée maintes fois. La tactique terroriste des conjurations et des coups d’Etats, le blanquisme était, pour Rosa Luxemburg, un reflet objectif de la faiblesse contingente du mouvement de masse, un symptôme de désespoir, l’expression d’une tendance à réaliser les objectifs socialistes sans tenir compte des possibilités objectives (dont la véritable composante est la volonté des grandes masses et des conditions adéquates à leurs actions).

2. Le concept de « masse » chez Rosa Luxemburg

Ici, il faut avant tout établir quelle signification avait pour Rosa Luxemburg, le concept de « masse » [4]. Ce qui est difficile, car on ne trouve pas dans ses écrits de formulation univoque. Il nous semble toutefois que la réponse à cette question est étroitement liée à la vision que les marxistes de l’époque se faisaient des conséquences du développement sur la stratification sociale. Selon eux, l’érosion sociale et les transferts de classe devaient provoquer, avec le temps, une polarisation sociale qui allait finir par opposer au groupe restreint des capitalistes, une seule classe, le prolétariat (écrasante majorité), c’est-à-dire la classe ouvrière, car les couches intermédiaires (petits propriétaires, et autres) des villes et des campagnes sont amenées à disparaître totalement de l’aire sociale.

Cette hypothétique structure de la société prête à la révolution socialiste, sous-entendais pour ainsi dire intrinsèquement la démocratisation de la révolution. Mais faisait perdre tout sens concret au problème des alliances du prolétariat durant la phase bourgeoise du développement social. L’horizon social des idéologues de la IIe Internationale se limitait au fond au pays capitalistes. Les peuples colonisés en étaient exclus. Les bénéfices de la chute du capitalisme devaient s’étendre jusqu’à eux, mais sans qu’ils aient des fonctions actives à exercer dans ce bouleversement.

Sur ce point, Rosa Luxemburg partageait dans l’ensemble, les idées prédominantes de la social-démocratie allemande. Si pour la révolution démocratico-bourgeoise en Russie, et dans le royaume de Pologne, Rosa Luxemburg considérait encore comme des alliés une partie des paysans et de l’armée (constituée surtout de paysans), pour la révolution socialiste elle pensait tout au plus à la nécessité d’obtenir la neutralité des paysans. Elle était par ailleurs très sceptique quant à la durée d’une telle neutralité (cf. à ce sujet les opinions qu’elle exprime dans son article « Die Russische Revolution »).

Rappelons toutefois que même dans la période de la révolution démocratico-bourgeoise de 1905 Rosa Luxemburg admettait qu’il n’était possible aux paysans d’exercer une fonction révolutionnaire que dans la seule Russie alors qu’elle écartait cette possibilité pour la royaume de Pologne, partie pourtant intégrante de l’empire tsariste, étant donné le développement plus avancé du capitalisme dans les campagnes polonaises [5].

Pour elle la fonction qu’exerça la petite bourgeoisie dans les révolutions démocratico-bourgeoises du passé était différente de celle que cette même couche sociale avait à exercer dans les conflits sociaux de son époque. Dans les révolutions bourgeoises et démocratiques-bourgeoises du passé la petite bourgeoisie des villes avait été en un certain sens la structure portante des événements, parce que « constituant politiquement et économiquement une couche intermédiaire entre la bourgeoisie et le prolétariat, elle exerça une fonction de liaison révolutionnaire entre eux, elle conditionna le caractère radical et démocratique des luttes des classes bourgeoises, entraîna ainsi le prolétariat dans le mouvement général de la bourgeoisie et produisit ainsi le mécanisme matériel nécessaire pour toutes les révolutions ayant eu lieu jusqu’à maintenant » [6].

La petite bourgeoisie a été « ce ciment vivant qui souda, lors des révolutions européennes, dans une action unitaire, les couches sociales les plus différentes ; elle oeuvra de façon créatrice, et fut porteuse de cette fonction nécessaire d’être la totalité du « peuple », dans les luttes de classe qui étaient par leur contenu historique des mouvements de la bourgeoisie ». Dans ces révolutions la petite bourgeoisie a même été en un certain sens, aussi « l’éducatrice politique, spirituelle et intellectuelle du prolétariat » [7].

Bien que rendant hommage à la fonction que la petite bourgeoisie joua dans les révolutions bourgeoises, Rosa Luxemburg ne lui attribue aucune possibilité d’exercer des fonctions positives dans les révolutions socialistes. Elle ne voit même pas la possibilité de la neutraliser, au contraire, elle incline à la considérer comme un facteur réactionnaire.

Cela suffisait déjà à esquisser, en un certain sens, l’acceptation que Rosa Luxemburg attribuait au terme de « masse », lequel comprenait les ouvriers et la partie des intellectuels qui partageaient l’idée du socialisme. Quant aux pays où l’agriculture revêtait encore une grande importance, comme par exemple l’Allemagne, Rosa Luxemburg pensait que les salariés agricoles étaient aussi des « ouvriers », parce qu’en excluant cette grande catégorie de prolétaires on aurait obtenu « seulement une faible image partielle de la situation du prolétariat dans son ensemble » [8]. Elle portait la même appréciation sur les salariés agricoles de Pologne.

Dans l’acception courante du terme de « masse », Rosa Luxemburg voulait toutefois se référer au prolétariat industriel, pensant, du reste en plein accord avec les idées de Marx et d’Engels que le développement du capitalisme devait lui conférer en propre la fonction de fossoyeur du système.

3. Les étapes de la formation de la conscience sociale de la classe ouvrière

Cela ne signifie pas que Rosa Luxemburg traitait le prolétariat industriel comme une masse informe, dotée dans son ensemble des caractéristiques abordes ci-dessus, d’initiatives politiques spontanées, dont nous parlerons par la suite. En différentes occasions, au contraire, Rosa Luxemburg différencia précisément la classe ouvrière, aussi bien sur le plan historique (graduelle prise de conscience de sa propre situation et de ses tâches politiques) que d’un point de vue intrinsèque (l’avant-garde et les « autres »). De toute façon, il ne s’agit pas de lignes de partage qui ne se recoupent pas puisque, tant la prise de conscience progressive des masses que leur accès à l’initiative politique sont considérés par elle comme des phénomènes dialectiques : ce processus graduel se déroule au cours de la lutte. Dans ses premières phases la classe ouvrière est encore « un conglomérat mécanique des différents groupes de prolétaires ayant des intérêts identiques mais des aspirations parallèles ». Ce n’est que par la suite, au cours des luttes politiques et économiques, que la classe ouvrière devient « une totalité organique, une classe politique animée d’une volonté commune et d’une conscience commune » [9].

Ce développement est du reste conditionné en grande partie par le développement du capitalisme qui s’opère « non selon une belle ligne droite, mais avec de brusques zigzags, semblables à ceux de l’éclair. De la même façon que les différents pays capitalistes présentent les stades de développement les plus différents, de même dans chaque pays on voit s’établir une différenciation entre les diverses couches de la classe ouvrière. Mais l’histoire n’attend pas, patiemment, que les couches et les pays les plus arriérés aient rejoint les plus avancés pour que l’ensemble puisse poursuivre symétriquement comme une colonne de soldats prussiens. L’histoire produit des explosions aux points les plus avancés, dès que les conditions sont mûres pour cela, et dans la tourmente révolutionnaire les retards sont ensuite récupérés en quelques jours ou en quelques mois, les différences sont nivelées, tout le grès social est parcouru en un moment au pas de charge » [10].

Dans de nombreuses circonstances Rosa Luxemburg exprima la conviction qu’une authentique action de masse du prolétariat, où une autre « sérieuse action politique d’une classe » ne peut être effectuée exclusivement sur la base des forces des ouvriers organisés. « Pour que la lutte de masse puisse remporter un succès, celle-ci doit devenir un vrai mouvement du peuple, c’est-à-dire entraîner dans la lutte les plus larges couches du prolétariat » [11]. D’autre part Rosa Luxemburg parle de deux stades principaux dans la lutte de masse des ouvriers : le premier est celui de la « révolte spontanée des esclaves opprimés » et le second, supérieur, est celui du « mouvement politique effectif conduit par des ouvriers qui ont acquis la conscience de classe » [12].

Sur la base de l’expérience historique du mouvement ouvrier russe des origines à 1905, Rosa Luxemburg chercha à définir les étapes de développement du mouvement ouvrier, « dans lequel chaque phase la plus avancée est toujours le résultat de la phase précédente et serait sans elle inconcevable » [13].

La première phase, celle de la propagande des cercles ouvriers, avait amené à la constitution des premiers groupes « de prolétaires conscients qui devinrent partisans et précurseurs de l’agitation de masse ultérieure sur le plan des intérêts économiques » ; la seconde, celle de l’agitation de masse sur le terrain économique, « a mis en mouvement d’autres secteurs ouvriers » de façon tellement importante qu’elle marqua le début de la troisième phase ; phase dans laquelle « l’agitation politique vigoureuse et explicite put trouver un terrain favorable et entraîner de nombreuses manifestations de rue ». C’est l’ensemble de « toutes ces phases de développement dans leur ensemble, dans leur croissante intensité débouchant sur des agitations toujours plus grandes, que créèrent la puissante conscience politique, la capacité d’action et la tension révolutionnaire » qui déterminèrent la révolution de 1905 [14].

Rosa Luxemburg mit en relief le fait qu’il ne fallait pas attribuer une valeur universelle à sa tentative d’esquisser les phases du développement ouvrier : « l’histoire de la société continue d’être une représentation permanente, une représentation qui ne se répète jamais » [15]. Dans les bouleversements sociaux des symptômes analogues ne donnent pas toujours les mêmes résultats. Il faut qu’il existe des facteurs déterminés dont la composition est rarement identique. Toutefois partout le mouvement ouvrier, dans son cours propre, a une certaine logique intrinsèque.

4. Les masses comme sujet et objectif de l’activité du mouvement ouvrier. Le rapport parti-masse.

Dans différents contextes, le noyau central de la pensée de Rosa Luxemburg est la conviction que les masses ne peuvent être uniquement l’ « objet » de l’action du mouvement ouvrier socialiste organisé mais en sont surtout le « sujet ». La révolution ne peut être « offerte » aux masses par le groupe d’avant-garde révolutionnaire qui la fait en leur nom est place, mais elle doit être « réalisée consciemment par les masses » qui, au travers de leurs expériences et de leurs décisions, prennent des initiatives concrètes pour s’affranchir. Toute autre forme du mouvement socialiste ne peut rien faire d’autre qu’affaiblir le mouvement.

Suivant dans l’enseignement de Marx, Rosa Luxemburg fait la différence entre le fait de la participation des masses au mouvement socialiste et leur participation aux autres bouleversements sociaux des époques précédentes. Dans ceux-ci le cours de l’histoire a été substantiellement « en contradiction avec les intérêts des larges masses populaires ». Lors de ces bouleversements les masses ignoraient les buts effectifs de leur action historique, ses limites et son contenu matériel (c’en était la condition fondamentale). « Bien différent est le cas du mouvement ouvrier, qui depuis le début de la formation de la société de classe constitue la « première » action correspondante aux intérêts « fondamentaux » des masses. » [16]

Que les masses se rendent comptent de leurs propres tâches et des voies à suivre est aujourd’hui aussi indispensable historiquement comme condition essentielle de l’activité social-démocrate, de même que leur ignorance de ces buts était la condition essentielle de l’activité des classes dominante. [17]

Cette différence objective entre le mouvement ouvrier moderne et les mouvements populaires qui l’ont précédé inverti aussi le rapport entre « chefs » et « masses ». Auparavant en fait n’avaient pas lutté en fait pour atteindre leurs propres objectifs, « s’étaient laissé entraîné à la remorque des chefs », alors que dans le mouvement socialiste, « l’unique rôle des prétendus « dirigeants » de la social-démocratie consiste à éclairer la masse sur sa mission historique. L’autorité et l’influence des « chefs » dans la démocratie ne s’accroissent que proportionnellement au travail d’éducation qu’ils accomplissent en ce sens. Autrement dit leur prestige et leur influence n’augmente que dans la mesure où les chefs détruisent ce qui fut jusqu’ici la base de toute fonction de dirigeants : la cécité de la masse, dans la mesure où ils se dépouillent eux-mêmes de leur qualité de chefs, dans la mesure où ils font de la masse la dirigeante, et d’eux-mêmes les organes les organes « exécutifs » de l’action consciente de la masse. » [18]

Dans le mouvement ouvrier le rapport entre masses et chefs est ainsi structuré de façon inversement réciproque : les chefs apportent aux masses la conscience de la situation historique dans lesquelles elles se trouvent et des tâches qu’elles doivent accomplir, justement pour « se destituer comme chefs et devenir exécutants de la volonté des masses politiquement conscientes ». Rosa Luxemburg écrit : « on considère la masse comme un enfant à éduquer auquel il n’est pas nécessaire de toute dire, auquel dans son propre intérêt on a même le droit de dissimuler la vérité, tandis que les « chefs », hommes d’Etat consommés, pétrissent cette molle argile pour ériger le temps de l’avenir selon leur propres grands projets. Tout cela constitue l’éthique des partis bourgeois aussi bien que du socialisme réformiste, si différentes que puissent êtres les intentions des uns et des autres. » [19]

Et elle ajoute : « Sans doute, la transformation de la masse en « dirigeante » sûre, consciente, lucide, la fusion rêvée par Lassalle de la science avec la classe ouvrière, n’est-elle pas et ne peut-elle pas n’être qu’un processus dialectique, puisque le mouvement ouvrier absorbe de façon ininterrompue des éléments prolétariens nouveaux ainsi que des transfuges d’autres couches sociales. Toutefois, telle est, et telle demeurera la « tendance » dominante du mouvement socialiste : l’abolition des « dirigeants » et de la masse « dirigée » au sens bourgeois, l’abolition de ce fondement historique de toute domination de classe. » [20]

Pour l’essentiel, ce qui a été dit concernant la fonction que Rosa Luxemburg attribuait au parti ouvrier (et, reprenant la terminologie qu’elle utilise dans son œuvre, nous l’appellerons parti social-démocrate) dans le développement de la lutte des masses suffit à éclaircir la question.

Pour elle le parti social-démocrate est « un produit historique de la lutte de classe, dans laquelle la social-démocratie introduit seulement la conscience politique », [21] qui prend elle-même sa source dans la lutte de classe. Il y a donc ainsi une sorte d’interdépendance dialectique qui s’établit, à chaque moment, selon le degré de maturité du mouvement social-démocrate dans chaque territoire.

Le parti social-démocrate est « appelé à représenter les intérêts généraux du prolétariat comme classe contre les intérêts partiels des groupes à l’intérieur du prolétariat lui-même ». [22]

Représentant avant tout les prolétariats comme entité de classe, le parti est dans le même temps « représentant de chacun des intérêts progressistes de la société et de chaque victime opprimée par le système bourgeois ». Toutefois le programme social-démocrate ne comprend sous la forme idéale la totalité de ces intérêts ; il les prends en compte d’un point de vue prospectif : mais seulement si la social-démocratie réussit à « assimiler » et à incorporer l’esprit d’opposition non prolétarien à l’action prolétarienne révolutionnaire, en un mot, à assimiler et à digérer les éléments qui viennent à elle. [23]

Le caractère d’avant-garde du parti ouvrier préfigure, dans une certaine mesure, son démocratisme, sa cohésion avec la volonté de la majorité du peuple. Dans son ouvrage polonais de 1908-1909 « Question nationale et autonomie (Kwesta Narodowa y autonomia) », Rosa Luxemburg écrivit que bien que « la social-démocratie soit par la force des choses un parti qui représente les « intérêts » de la grande majorité de la nation » [24], cela ne veut pas dire qu’elle reçoit l’appui conscient de cette majorité. Pour gagner celle-ci elle doit lutter, elle doit la gagner au travers « les formes traditionnelles de la conscience » qui dans la majorité de la nation et dans la société capitaliste « sont tout au plus des formes de conscience bourgeoises, contraires aux idéaux et aux aspirations du socialisme. » [25] C’est pourquoi Rosa Luxemburg n’a jamais fétichisé « la volonté de la majorité de la nation ». « Cette volonté – écrivait-elle – pour la social-démocratie est loin d’être un fétiche a adorer ; au contraire, la mission historique de la social-démocratie consiste avant tout à révolutionner et à orienter la volonté de la « nation » c’est-à-dire la majeure partie des travailleurs. » [26]

Même dans le cadre de la classe ouvrière, « la social-démocratie n’exprime pas et ne prétend pas exprimer la volonté de la majorité, elle exprime seulement la volonté et la conscience des couches les plus avancées et révolutionnaires du prolétariat industriel des grandes villes et elle cherche à étendre cette volonté, à ouvrir la voie pour conquérir la majorité du peuple travailleur, en le rendant conscient de ses propres intérêts. » [27]

Dans les écrits de jeunesse Rosa Luxemburg avait envisagée dans le seul cadre de la « sensibilisation » le problème de la social-démocratie « contre » la majorité pour « conquérir » la majorité. Plus tard, dans l’article « Die Russische Revolution », Rosa Luxemburg tira les conclusions définitives de l’idée déjà exposée auparavant : c’est à travers sa propre « action » que la social-démocratie conquière la majorité du peuple.

Rosa Luxemburg écrivit qu’en prenant le pouvoir en 1917 « les bolchéviks ont ainsi résolus l’illustre question de la « majorité du peuple », cauchemar qui oppresse depuis toujours les sociaux-démocrates allemands. Nourrissons incorrigibles du crétinisme parlementaire, ils se contentent de transposer sur la révolution, la vérité terre à terre du jardin d’enfants parlementaire : pour faire quelque chose, il faut d’abord avoir la majorité. Donc pour la révolution également, il nous faut d’abord devenir une « majorité ». Mais la véritable dialectique de la révolution inverse ce précepte de taupe parlementaire : on ne passe pas de la majorité à la tactique révolutionnaire mais de la tactique révolutionnaire à la majorité. Seul un parti qui sait diriger, c’est-à-dire faire avancer, gagne ses adhérents dans la tempête. La fermeté de Lénine et de ses amis à lancer au moment décisif le seul mot d’ordre mobilisation : « tour le pouvoir aux mains du prolétariat et des paysans », a fait presque en une nuit de cette minorité persécutée, calomniée, illégale, dont les chefs étaient, comme Marat, contraint de se cacher dans les caves, la maîtresse absolue de la situation. »  [28]

Ces paroles, nous semble-t-il, ne doivent pas être interprétées comme si Rosa Luxemburg soutenait le droit de la minorité d’avant-garde à « imposer » à la majorité de la nation des changements politico-sociaux que cette majorité ne serait pas mûre pour accepter. Il s’agit bien plus de reconnaître de courageuses initiatives des minorités, d’apporter un soutien aux courageux mots d’ordre politiques pour conquérir la majorité (ce qui est le contraire de l’attente passive qui consiste à avoir la majorité avant de prendre de telles initiatives).

Toute l’activité du parti dans les masses est cependant dominée par « le problème fondamental du mouvement socialiste » qui consiste à trouver le moyen «  d’harmoniser l’activité pratique et immédiate avec le but final ». [29] Le parti ouvrier doit en fait réaliser la « meilleure » coordination de ces deux facteurs : le but révolutionnaire et l’action pratique quotidienne pour améliorer la situation économique et politique de la classe ouvrière. Ces deux directives d’action ont ensemble pour but d’ « entraîner dans la lutte les larges masses populaires ». En quoi consiste la fusion optimale du but final révolutionnaire avec la lutte politique quotidienne ? « En bref et en général, cela consiste à fonder la lutte pratique selon les principes généraux du programme. » [30]

Rosa Luxemburg a souvent répété ce qu’elle exprimait ainsi : toutes les revendications partielles doivent être subordonnées au but final à atteindre ; « la petite guerre » prolétarienne doit être conduite en tenant compte de la perspective de la « grande bataille », c’est-à-dire le complet renversement des rapports sociaux ; « si notre programme contient la formulation du développement historique de la société capitaliste vers le socialisme il est naturel qu’il contienne aussi, dans les grandes lignes, la formulation de toutes les phases intermédiaires de ce développement, et qu’il indique au prolétariat, à « chaque » moment, la conduite la plus adaptée, dans le sens d’une avancée vers le socialisme ». [31]

La mission principale que le parti social-démocrate est appelé à assumer, ce n’est pas la lutte pour une amélioration partielle de la situation des ouvriers dans le système capitaliste, mais la lutte pour le renversement du système et pour un bouleversement révolutionnaire de la situation de la classe ouvrière et de toute la société. La lutte pour les concessions partielles est cependant dialectiquement liée avec la lutte pour des changements radicaux de structures, puisque « l’union de la grande masse populaire ayant pour but le dépassement de l’ordre social actuel » [32], se développe justement dans la lutte quotidienne pour les concessions partielles. Le mouvement ouvrier « doit opérer en évitant tout au long de son développement deux écueils : l’abandon du caractère de masse et l’abandon du but final, entre retomber dans la secte et tomber dans le mouvement réformiste bourgeois, entre anarchisme et opportunisme » [33].

Dan le rapport réciproque « parti-masse » il y a donc une relation dialectique : pour ne pas s’isoler des larges masses le parti doit défendre leurs intérêts quotidiens économiques et politiques, mais aussi lutter pour des réformes. Toutefois pour réaliser la mission historique de la classe ouvrière le parti doit toujours tenir compte du but final, c’est-à-dire la conquête du pouvoir par les ouvriers « non pas pour instaurer leur propre domination de classe, mais afin d’abolir toute domination de classe » [34]. La lutte quotidienne prépare les masses ouvrières à la lutte pour la conquête du pouvoir, uniquement si elle n’est pas comprise comme une fin en soi, mais au contraire subordonnée à la perspective (proche ou lointaine, Rosa Luxemburg ne s’est jamais prononcée sur ce point), de l’objectif final.

Parce qu’il existe au sein du mouvement ouvrier un processus dialectique de choix entre les attitudes qui amènent au premier objectif et celles qui conduisent au second, le mouvement ouvrier n’est pas immuable. Au contraire, il est en perpétuel devenir et, en soi, est un processus. [35]

Etant donné le caractère dialectique de ce processus, le danger opportuniste et le danger de l’intolérance révolutionnaire ne proviennent ni l’un ni l’autre de l’extérieur ; « les dangers qui le menacent (le mouvement ouvrier) ne proviennent pas du cerveau des hommes mais des conditions sociales » [36], ils sont les reflets de la situation objective dans laquelle le mouvement progresse entre la lutte quotidienne et l’aspiration à atteindre l’objectif final. « Le rapport entre la lutte pratique quotidienne et le but final constituent le problème fondamental du parti de sa création jusqu’à sa fin. On ne peut résoudre ce problème définitivement, une fois pour toutes, tant que le parti vit et se développe : c’est un problème destiné à réapparaître continuellement, toujours sous de nouveaux aspects… » [37]

Rosa Luxemburg établit une distinction entre « un éventuel relief donné momentanément à tel ou tel autre aspect du programme » et le renoncement à le mettre en œuvre pour d’autres exigences. « Même si une situation politique donnée demande que le parti ouvrier dans chaque pays accentue plus fortement et momentanément, dans sa propagande, quelques revendications par rapport à d’autres, la base constante de notre politique reste tout le temps l’ensemble de nos revendications. » [38]

Dans la polémique contre le droite de la social-démocratie allemande, Rosa Luxemburg soutenait que le parti social-démocrate devait rester un parti cohérent avec les principes qu’il propose. « C’est seulement parce que nous restons inflexiblement sur nos positions que nous réussissons à contraindre le gouvernement et les partis bourgeois à concéder le peu qu’il est possible d’obtenir immédiatement. Si au contraire, suivant les suggestions de l’opportunisme, nous voulions courir derrière le « possible », sans nous occuper de nos principes et à travers des compromis diplomatiques, nous nous trouverions bien vite dans la situation du chasseur qui n’a pas pris de gibier et qui a perdu son fusil. » [39]

Abandonner les principes signifie en fait renoncer à la conquête de l’objectif final ; et la lutte pour les réformes ce n’est pas encore le socialisme, parce qu’elles se situent entièrement dans le cadre du système constitué. Il est significatif de voir que Rosa Luxemburg n’ait jamais cherché une rigide démarcation théorique entre les luttes du parti pour les réformes visant à satisfaire les intérêts des travailleurs, mais en contradiction avec les principes idéologiques, et la lutte qui reste en harmonie avec les principes ; elle écrivit qu’au contraire, en maintes occasions, que les situations historiques peuvent être extrêmement complexes et imprévisibles pour les « législateurs » idéologiques, si ce n’est en ce qui concerne quelques directives générales constantes de l’idéologie marxiste.

Dans son intervention au congrès de Stuttgart (1898) Rosa Luxemburg soulignait que le problème du but final est lié « pratiquement » avec la lutte quotidienne du parti ouvrier, cela parce que la conscience précise de la nécessité pour les ouvriers de conquérir le pouvoir politique permet au parti de « contrôler la situation générale » dans les luttes pour les concessions partielles et les réformes. [40]

Pour Rosa Luxemburg la conscience de classe du prolétariat détermine les possibilités et les limites du devenir historique dans les sociétés modernes. Comme l’a justement observé Georg Lukàcs, chez Rosa Luxemburg la conscience de classe du prolétariat est le reflet d’un processus dialectique : le prolétariat devient facteur actif de l’histoire lorsqu’il agit sur la base des lois de l’histoire, poussé à l’action par une situation déterminée de crise. Dans les périodes, « pacifistes », cependant, la conscience prolétarienne est la conscience « pure », concentrée dans la « somme idéale » [Cf. « Histoire et conscience de classe », p. 62, Ed. de Minuit] des problèmes spécifiques de la lutte pour les revendications quotidiennes et courantes. [41]

C’est une conscience immanente, et d’une certaine façon « théorique », qui se manifeste dans les périodes d’action et de concrétise de façon stable dans le parti ouvrier : « ce n’est pas un hasard – écrit Lukàcs – si Rosa Luxemburg, qui a reconnu plus tôt et plus clairement que beaucoup d’autres le caractère essentiellement spontané des actions révolutionnaires (…) a vu claire, avant beaucoup d’autres, sur le rôle du parti dans la révolution. Pour les vulgarisateurs mécanistes le parti était une simple forme d’organisation ; et le mouvement de masse ou la révolution, n’étaient aussi qu’un problème d’organisation. Rosa Luxemburg a reconnu de bonne heure que l’organisation est bien plutôt une conséquence qu’une condition préalable du processus révolutionnaire, de même que le prolétariat lui-même ne peut se constituer que dans et par le processus. Dans ce processus que le parti ne peut ni provoquer ni éviter, lui échoit donc le rôle élevé d’être le porteur de la conscience de classe du prolétariat, la conscience de sa mission historique. » [42]

L’évaluation générale de la juste position du rapport « parti-masse » par Rosa Luxemburg découlait de son idée que le mouvement social-démocrate « dans l’histoire des sociétés divisées en classes, est le premier à être, à tout moment et tout au long de son développement taillé pour l’organisation et pour l’action directe et autonome des masses ». [43]

Cela présuppose deux choses : « un type particulier du rapport à l’intérieur du parti » entre les dirigeants et la base de masse, mais aussi « un type particulier de tactique », apte à stimuler au maximum l’esprit créatif autonome et spontané des masses. Rosa Luxemburg du reste ne sépare pas les deux choses et les considère comme étant organiquement liées. « La social-démocratie, comme moyen organisé de la classe ouvrière, constitue l’avant-garde et le guide de tout le peuple travailleur » ; elle doit toujours tenir compte que « la clarté politique, la force, l’unité du mouvement ouvrier dérive justement de cette organisation, et le mouvement de classe du prolétariat ne peut jamais être considéré comme le mouvement d’une minorité organisée ». [44] Cette organisation en fait représente les intérêts généraux l’« ensemble » de la classe ouvrière, elle reflète la situation objective de la classe dans la société et exprime la mission historique des ouvriers, qui dérive de la situation objective même et de ces tendances de développement, réalisées par la lutte de classe. [45]

Le devoir du parti social-démocrate n’est pas de se substituer aux masses populaires, mais de coordonner et d’harmoniser leur intervention dans le processus politico-social, afin de tendre « à la réalisation optimale de la tendance objective du développement » de ce processus.

La sensibilisation des masses dans leur activité consciente, et la coordination de cette activité, ne se limite pas toutefois à un « agencement organique » des phénomènes déjà existants et à une attente fataliste de l’inévitable devenir du processus historique. « La social-démocratie est l’avant-garde la plus éclairée et la plus riche de la conscience de classe du prolétariat. Elle ne peut pas et ne doit pas attendre d’une manière fataliste, les bras croisés, que se produise « la situation », attendre que ce mouvement spontané du peuple tombe du ciel. Au contraire elle doit, comme toujours, « devancer » le développement des choses, chercher à le « hâter ». Mais elle ne peut le faire en donnant à l’improviste, au bon ou au mauvais moment, le « mot d’ordre » en l’air d’une grève générale, mais avant tout en éclaircissant pour les plus larges couches du prolétariat la venue inévitable de cette période révolutionnaire, les « mouvements sociaux » internes qui y conduisent et les « conséquences politiques » » qui en découlent. [46]

Ce sont donc les masses et elles seules qui constituent le démiurge du mouvement. Pour Rosa Luxemburg, la différence entre la place que l’organisation ouvrière doit occuper du point de vue marxiste et celle qu’elle devait occuper dans toutes les conceptions terroristo-blanquistes réside justement dans le fait que ces dernières ne comptent pas sur l’activité directe des masses ouvrières. Alors que d’un côté le processus de la lutte de masse conditionne les continuelles oscillations de la sphère d’influence de la social-démocratie, d’un autre côté, ce processus empêche l’élaboration anticipée d’un plan tactique détaillé du mouvement. Le mouvement social-démocrate en fait n’est pas seulement lié à la classe ouvrière, il en est l’« émanation ».

Pour Rosa Luxemburg la tactique de combat du parti ouvrier marxiste est fondamentalement « le résultat d’une série de grands actes créatifs de la lutte de classe qui les expérimente et qui est souvent spontané » ; dans la lutte « l’inconscient précède le conscient, la logique du processus historique objectif précède la logique subjective des protagonistes ». [47]

Chaque décision spontanée de masse ouvrière serait-elle donc infaillible ? Jusqu’en 1914 Rosa Luxemburg avait basé ses thèses sur le mouvement ouvrier, sur des faits qui attestaient que les masses dans leur activité, « devançaient » généralement les possibilités organisationnelles de la social-démocratie (expression de la révolution russe de 1905) où se démontraient plus combatives que les dirigeants sociaux-démocrates (actions ouvrières de masse en Allemagne de 1910-1911). Après l’explosion de la conflagration mondiale de 1914, Rosa Luxemburg dut constater l’inaptitude, non seulement des dirigeants sociaux-démocrates mais aussi des masses ouvrières sur lesquelles elle s’appuyait. La marée de chauvinisme répandue en Allemagne n’avait même pas épargnée la classe ouvrière et le groupe exigu de sociaux-démocrates internationalistes auquel elle appartenait s’était trouvé, au début, dans un « isolement » presque total.

Profondément touchée par ces événements, dans la fameuse brochure « La crise de la social-démocratie », publié en 1916, Rosa Luxemburg cherche à analyser les phénomènes qui s’étaient produits dans le mouvement ouvrier allemand au début de la guerre. Et elle constate, dans cette occasion, que l’individu comme les masses peuvent se tromper ; « gigantesques comme leurs tâches », peuvent être leurs erreurs. Il s’agit de savoir si les masses peuvent en tirer les conclusions voulues de ces épreuves de l’histoire et « dans quelle mesure ». En marge de l’attitude adoptée par les ouvriers allemands et par la social-démocratie internationale devant l’explosion de la Première guerre mondiale, attitude qu’elle définissait comme « une catastrophe de portée mondiale », Rosa Luxemburg écrivait que cette expérience historique devait ouvrir la voie à une autocritique radicale et intelligente du prolétariat : « … les tâches du prolétariat moderne sont aussi gigantesques que ses erreurs. Il n’existe pas de schéma préalable, valable une fois pour toutes, pas de guide infaillible pour lui montrer les voies sur lesquelles il doit s’engager. Il n’a d’autre maître que l’expérience historique. Le chemin de croix de sa libération n’est pas pavé seulement de souffrances sans borne, il l’atteindra s’il sait tirer enseignement de ses propres erreurs. Pour le mouvement prolétarien, l’autocritique, une autocritique impitoyable, cruelle, allant jusqu’au fond des choses, c’est l’air, la lumière sans lesquelles il ne peut vivre. Dans la guerre mondiale actuelle, le prolétariat est tombé plus bas que jamais. C’est là un malheur pour toute l’humanité. Mais ç’en serait seulement fini du socialisme au cas où le prolétariat international se refuserait à mesurer la profondeur de sa chute et à en tirer les enseignements qu’elle comporte ». [48]

« La théorie marxiste mit entre les mains de la classe ouvrière du monde entier une boussole qui lui permettait de trouver sa route dans le tourbillon des événements de chaque jour, et d’orienter sa tactique de combat à chaque heure en fonction du but final, immuable ». [49] C’est sur elle que se base justement le programme d’action du parti ouvrier. Toutefois la théorie marxiste, en fonction de l’analyse des contradictions du capitalisme, prévoit seulement la « ligne générale » de développement des luttes socialistes et leur résultat final. La social-démocratie a les moyens de « prévoir les grandes lignes de l’évolution capitaliste et de l’en anticiper et d’en traduire les conséquences révolutionnaires par une activité planifiée ». [50] Elle ne peut toutefois aller plus loin. Elle ne peut pas prévoir le lieu, le temps ni la forme de chaque action de masse, ni même en établir le degré d’intensité. Elle est donc encore moins capable de les « susciter ». Elle peut seulement en « préparer » le terrain par son propre travail d’agitation et d’organisation, rendant alors la classe ouvrière consciente de sa mission historique, préservant l’autonomie des tâches qu’elle doit accomplir absolument comme classe, et soutenant ainsi la politique de classe du prolétariat. [51]

Puis, quand sera mûre l’intervention des masses, le Parti devra déployer tous ses efforts pour que le prolétariat acquiert la conscience de la situation créée et des possibilités qui découlent de cette situation. Le parti ouvrier « ne peut créer en aucun cas des situations révolutionnaires et des circonstances révolutionnaires qui n’existent que dans l’imagination des jouvenceaux héros en parole (jugendliches Maulheldentum) » mais il peut et il doit tirer profit de chaque occasion, en montrant au prolétariat l’importance historique et « en le conduisant de cette façon vers les phases suivantes de la lutte ». [52]

Pour Rosa Luxemburg c’est une loi historique que les grandes explosions sociales « dépassent par leur ampleur » le mouvement ouvrier organisé. Bien plus, Rosa Luxemburg, le parti ouvrier est révolutionnaire « dans des moments déterminés de l’histoire », s’il est capable de contribuer à faire naître un mouvement qui par son ampleur dépasse ses propres capacités organisationnelles. Dans le cas contraire, cela prouverait que le Parti « ne sait pas susciter un authentique mouvement révolutionnaire de masse », puisque des révolutions suscitées, organisées et bien dirigées, en bref « faites conformément aux prévisions, il n’en existe que dans l’imagination débordante (…) des procureurs d’Etat prussiens ou russes ». [53]

Même quand le parti marxiste ne réussit pas à dominer la situation du point de vue organisationnel, il est capable de la dominer spirituellement et idéologiquement puisque son idéologie et son attitude reposent en prévision « du but final, sur la force des agitations prolétariennes. » [54] Si les prévisions politiques de grande envergure tirent origine de l’analyse marxiste des rapports sociaux, les prévisions secondaires sur les luttes concrètes de classe ont toujours une valeur relative. Face à la complexité du réel il est vain de prévoir la possibilité d’action directe des masses en fonction des statistiques électorales et de l’état d’organisation des syndicats et du Parti. [55]

L’action de masse ne peut être matière à « décrets » volontaristes. Elle doit découler de l’intime nécessité et de la volonté des masses sensibilisées, ainsi que de l’aggravation de la situation politique. [56] « Seules les masses peuvent décider de passer à l’action directe de masse ». Pour Rosa Luxemburg, l’idée centrale du « Manifeste du Parti communiste » c’est : l’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre de la classe ouvrière elle-même. Cette idée « acquiert un sens particulier, dans la mesure où dans le Parti de classe du prolétariat, tout grand mouvement décisif doit être l’émanation non d’un groupe restreint de dirigeants mais doit émaner de la conviction et de la résolution des masses de sympathisants du Parti. » [57]

Au cours de la maturation d’une nouvelle situation, de nouvelles perspectives pour faire avancer la cause ouvrière, dont le succès dépend de la participation active des masses, le Parti a le devoir d’expliquer aux masses les possibilités offertes par cette situation et aussi de développer à temps la campagne d’agitation pour déterminer « les plus grandes couches du prolétariat » à une attitude favorable à l’action « afin que la classe ouvrière ne soit pas prise au dépourvu et puisse entrer en action, non d’une façon aveugle ou sous l’influence de sentiments, mais avec une pleine et totale connaissance de sa propre force, et avec un nombre suffisamment important. » [58]

A suivre...

Texte publié dans « Histoire du marxisme contemporain », tome 2, UGE 10/18, Paris, 1976. Retranscription pour Avanti4.be.

Notes :


[1Voir par exemple Lelio Basso, « Introduzione a Rosa Luxemburg, scritti politici », Roma 1967 ; Daniel Guérin, « Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire », Paris 1970 ; Maria Szezinger, « Teoretyczwe posdawy koncepoji spontanicznosci procesu rewolucynego w doktunie Rosy Luxemburg » (les bases théoriques de la conception de la spontanéité du processus révolutionnaire dans la doctrine de Rosa Luxemburg), in « Studia scocjologiczne i polityczne », 1959, nW 3, pp. 135-156 ; Janina Wojnar Sujecka, « swiadomosé spoteczna a proces historyczni w pisartwie Rosy Luxemburg », in « Studia filoficzne », 1970, n°3, pp. 3-18. Voir aussi Paul Frölisch, « Rosa Luxemburg Gedanke und tatx », Frankfurt/Main, 1967, pp. 155-178 (traduction française : « Rosa Luxemburg », Maspero, Paris, 1965 ; Peter Nettl, « Rosa Luxemburg », Londres, 1966 (deux volumes) traduction française « La vie et l’œuvre de Rosa Luxemburg », traduit par Irène Petit et Marianne Rachline, Maspero, Paris, 1972. N.D.T. voir la bibliographie exhaustive de l’ouvrage de Gilbert Badia, « Rosa Luxemburg, journaliste, polémiste révolutionnaire », Paris, Editions sociales, pp. 831-904.

[2« Rosa Luxemburg Sozialreform oder revolution », Leipzig, 1899, traduction française « Réforme ou révolution », Irène Petit, Maspero, 1969.

[3R.L. Panieci « Proletariu » (En l’honneur du parti du prolétariat) in « prezglad socjademokratyczni, I-II, 1903.

[4W.P., I, pp.331-358 ; S.P., pp.209-235

[5R.L., « Nauki trzech Dum », (les enseignements des trois doumas) in « prezglad socjademokratyczni, 1908, n°3 ; p.194.

[6L’écrit remonte à 1905, R.L. « Wybuchrevolucygny w caracie » (l’explosion révolutionnaire sous le tsarisme), Cracovie, 1905.

[7Voir note 5

[8W.P.I, p. 550 ; S.P. p.340.

[9R.L. Wybuch, cit. ; p.13 (en allemand « Nach dem ersten akt », in « Die Neue Zeit », 1905).

[10W.P.I, pp.496-570 ; S.P. p.354.

[11W.P.I, p.556 ; S.P. p.344.

[12R.L. Wybuch, cit., pp. 12-16.

[13Idem, p.31

[14Idem, cit., p.32

[15Idem, p.32

[16W.P., p.307, R.L. Gessamlte Werke, 1970-1973 (dans les pages suivantes, W.P.).

[17W.P., p.308, G.W., pp. 396-397.

[18W.P., I. p.308, traduction française : « Masses et chefs », Spartacus, Paris, 1972, p.37.

[19W.P., I. ; G.W., 1-2, p.399, « Masses et Chefs », idem, p.39.

[20W.P., p.308 ; G.W. I-2, pp. 386-387.

[21W.P., I., p.333 ;S.P., p.218.

[22W.P., I., p.336 ;S.P., p.220.

[23W.P., I., pp.354-355 ;S.P., pp.233-234.

[24W.P., II, p.155

[25Idem

[26Idem

[27Idem

[28S.P., pp.571-572.

[29W.P. I, p.91 ; W.G., I-2, p.229. Traduction française Claudie Weill, Œuvres II. R.L., p.64, Maspero, 1969.

[30W.P., I, p.91 ; G.W., I-2, p.229

[31W.P., I, pp.220-221 ; G.W., I-2.

[32W.P., I, p.232 ; S.P., p.205

[33Idem

[34W.P., I, pp.253-254 ; G.W., I-1, p.568.

[35« Le mouvement prolétarien, écrit Rosa Luxembourg, n’est pas devenu social-démocrate d’un seul coup, même en Allemagne, mais il le devient tous les jours aussi grâce au dépassement continu des déviations extrémistes de l’anarchisme et de l’opportunisme, tous les deux étant des moments du développement de la social-démocratie considéré comme une processus ». (W.P., I, p.234 ; S.P., pp.206-207).

[36W.P., I, p.232 ; S.P., p.205.

[37W.P., I, p.102 ; G.W., I, p.224.

[38W.P., p.288 ; G.W., I-1, p.182.

[39W.P., I, p.93 ; G.W., p.230.

[40G.W., I-1, pp.236-241.

[41Georg Lukàcs « Histoire et conscience de classe », Editions de Minuit, Paris 1960, p.62.

[42Idem, p.63.

[43W.P., I, p.337 ; S.P. p.221.

[44W.P., I, p.556 ; S.P. p.345.

[45W.P., I ; S.P. p.345.

[46W.P., I, p.560.

[47W.P., I, p.343 ;S.P., p.225.

[48Gilbert Badia, R.L. « Textes » pp.194-195, Editions sociales, Paris 1969.

[49W.P., II, p.260 ; S.P. p.441.

[50Gilbert Badia, R.L. « Textes » p.196.

[51R.L., Wybuch, cit. p.10.

[52Idem, p.16.

[53Idem, p.16.

[54Idem, p.9.

[55Pour cela, R.L. cite l’exemple de la Russie : alors que rien ne laissait prévoir la force et la capacité révolutionnaire des ouvriers russes, alors qu’il n’existait pas encore en Russie d’organisation social-démocrate, les marxistes russes prédirent ce qui devait arriver et ce qui arriva en 1905. L’éclatement de la révolution de 1905 surprit la social-démocratie par ses dimensions, par son importance, mais pas comme phénomène en soi. Wybuch., p.10.

[56Wybuch., pp.14-15

[57W.P., II., p.179 ; G.W., II., p.350

[58W.P., II., p.180 ; G.W., II., p.351