Les révolutions bourgeoises ont-elles existé ?

Robert Lochhead 23 juin 2014

Depuis la fin du XIXe siècle s’était imposée au sein du marxisme une conception des « révolutions bourgeoises » qui, rejoignant une tradition commémorative de mouvements démocratiques bourgeois, ou petits-bourgeois, ou encore sociaux-démocrates, s’est vulgarisée très largement, influençant dans de nombreux pays toute une culture historique dominante, tout en conférant au concept de « révolution bourgeoise » une étiquette de provenance marxiste, et même d’orthodoxie marxiste.

Une certaine tradition marxiste

Dans cette conception, la bourgeoisie, s’étant renforcée et enrichie par le développement du commerce puis du capitalisme au sein même de la société féodale, se révolte contre les obstacles que celle-ci place devant le développement du capitalisme. Le développement des forces productives entre en conflit avec les rapports de production dominants. [1] La bourgeoisie prend la tête de la nation opprimée pour renverser l’absolutisme et le féodalisme. Elle abolit les privilèges de la noblesse, réalise une réforme agraire, l’égalité devant la loi, assied l’indépendance, l’unité, l’identité nationales, et édifie une république parlementaire avec l’extension du droit de vote : la démocratie « bourgeoise » justement. Et ouvre la voie à l’industrialisation. Dans la société féodale d’Ancien Régime, la bourgeoisie, qui était une classe opprimée, fut donc une classe révolutionnaire. Elle réalisa sa révolution, imposa sa dictature sur les mines des institutions féodales et absolutistes et devint la nouvelle classe dominante de la nouvelle « société capitaliste ».

Puis le terrain ainsi nettoyé, elle se retrouva face à face avec la classe ouvrière engendrée par l’industrialisation. Et la lutte de ce prolétariat, qui est à son tour la nouvelle classe révolutionnaire, est grosse de la révolution socialiste. On peut trouver une des sources de cette conception, — qu’on pourrait qualifier de « vulgate » marxiste, à l’image de la version latine expurgée de la Bible que diffusait jadis l’Eglise catholique — dans la brochure d’Engels de 1880, « Du Socialisme utopique au socialisme scientifique », qui fut le manuel standard de formation marxiste du jeune mouvement ouvrier de la Deuxième Internationale. Les partis sociaux-démocrates d’avant et d’après 1914, puis les partis communistes, virent fleurir d’innombrables analyses, grandes et petites, des révolutions bourgeoises selon ce schéma classique.

Dans la pratique, ce schéma classique se révéla très riche du point de vue explicatif et un fructueux programme d’investigations pour toute une génération d’études historiques marxistes. Ce schéma explicatif fut à l’origine emprunté par Marx et Engels aux historiens français du début du siècle, Augustin Thierry et François Guizot, qui dans leurs études des révolutions française et anglaise, inventèrent le concept de « luttes des classes ». [2] Eux-mêmes poursuivaient une tradition d’analyse du déclin du féodalisme causé par les progrès du commerce et de l’industrie, qui fut celle des Lumières. Celle par exemple, au XVIIIe siècle, de Voltaire, admirateur du modernisme anglais et l’un des maîtres à penser des révolutionnaires français. De Voltaire, on peut faire remonter cette analyse au XVIIe siècle à lames Hanington, qui en fut le plus brillant précurseur. Le développement de l’historiographie universitaire dès la fin du XIXe siècle a produit une masse énorme d’études sous toutes les coutures des « révolutions bourgeoises », et en général de la transition de l’Ancien Régime, depuis le Moyen Age, jusqu’à la société capitaliste et aux « démocraties modernes » qui caractérisent les pays capitalistes, ou plus précisément les pays impérialistes d’Europe occidentale, d’Amérique du Nord, du Japon.

Au sein de cette nouvelle historiographie universitaire l’interprétation marxiste des révolutions bourgeoises peut s’enorgueillir depuis la Deuxième Guerre mondiale de plusieurs apports scientifiques imposants, ceux de Georges Lefèbvre, Albert Soboul, George Rudé dans l’étude de la révolution française, ceux de Christopher Hill ou Brian Manning dans l’étude de la révolution anglaise (voir la bibliographie pour certains de leurs ouvrages). En même temps, ces apports restent minoritaires dans leur audience, ce qui est d’ailleurs dans l’ordre des choses, si l’on considère que les rapports de force idéologiques ne sauraient guère échapper aux rapports de force sociaux et politiques généraux.

La nouvelle polémique anti-marxiste

Cette historiographie universitaire marxiste s’est vue confrontée depuis une trentaine d’années à une polémique anti-marxiste d’un nouveau type. Ces nouveaux historiens qui polémiquent contre la conception marxiste des révolutions bourgeoises adoptent un point de vue détaché, volontairement non-partisan. Ce sont des historiens ayant à leur crédit d’imposantes analyses des événements débattus, d’opinions politiques plutôt démocratiques, libéraux ou sociaux-démocrates, ou apolitiques personnellement. Leur anti-marxisme est soucieux de nuances et d’ouverture (ce qui n’exclut pas certains flirts avec des interprétations contre-révolutionnaires) ; ils payent leur tribut à Marx, grand penseur du XIXe siècle, mais concluent que le marxisme n’est qu’une religion du XXe siècle, plutôt arbitraire et le concept de « révolution bourgeoise » plutôt vide de sens.

Ainsi une polémique n’a cessé de faire rage en Angleterre à propos de la révolution anglaise et une polémique analogue en France à propos de la révolution française s’est accrue depuis un peu plus récemment. Pour beaucoup de ces historiens, les révolutions « bourgeoises » n’ont tout simplement pas existé en tant que telles. Il est évidemment grossièrement simplificateur de résumer, en un amalgame, leurs points de vue qui ne sont bien sûr pas homogènes. Nous nous risquons à le faire sous la forme des thèses suivantes :

1) Le capitalisme s’est développé graduellement au sein de la société d’Ancien Régime et a progressivement éliminé le féodalisme proprement dit ; mais ni la révolution anglaise de 1640-1660, ni la révolution française de 1789-1815 n’ont eu de lien de causalité direct avec cette évolution graduelle.

2) Les institutions de la démocratie « bourgeoise » ont été obtenues, respectivement concédées, au travers de luttes politiques, et non sociales, par pièces et morceaux, en Angleterre à partir de la réforme parlementaire de 1832 et en France à partir de la Charte du 4 juin 1814 et surtout des trois journées de la « révolution » de juillet 1830.

3) Les révolutions anglaise de 1640-1660 et française de 1789-1815 furent des explosions confuses provoquées par des causes fortuites, différentes dans les deux cas. Dans ces explosions tous les acteurs improvisèrent tant bien que mal, plutôt mal que bien. Les marxistes réunissent, sous le concept de « révolution bourgeoise » des événements totalement dissemblables. Ils manipulent la vérité historique pour les faire entrer dans la même camisole de force conceptuelle.

4) Les projets de transformations démocratiques radicaux que ces révolutions virent expérimenter, loin d’être l’expression de besoins nécessaires de couches ou classes montantes, furent l’expression de l’idéal commun, strictement politique, de partis réunissant des personnes d’origines sociales les plus diverses.

5) Loin d’être anti-féodale ou anti-absolutiste, et encore moins révolutionnaire, la bourgeoisie d’Ancien Régime était profondément intégrée à la société d’Ancien Régime, par l’achat de terres, qui plus est de seigneuries, l’anoblissement, les offices petits et grands dans la bureaucratie royale, le financement des emprunts royaux, la ferme des impôts. Loin d’être accoucheuses du capitalisme moderne, ces révolutions virent, tant en Angleterre qu’en France, les bourgeois les plus modernes, fort peu nombreux d’ailleurs, banquiers et grands industriels, se ranger aux côtés des royalistes contre la révolution.

6) Loin de prendre la tête de la nation opprimée, la bourgeoisie s’est vue confrontée violemment à des soulèvements paysans et plébéiens, souvent dirigés plus contre elle que contre la noblesse, et qu’elle réprima cruellement. Loin de vouloir réaliser une réforme agraire favorable aux paysans, elle possédait trop de terres, et en particulier de seigneuries, pour ne pas redouter les revendications anti-féodales de la paysannerie. Les soulèvements paysans furent autonomes et non sous une direction bourgeoise ; et aussi souvent dirigés contre le marchand, le banquier ou le grand entrepreneur agricole capitaliste que contre le seigneur ou le collecteur d’impôt royal.

7) Loin de se battre pour des innovations allant dans le sens du libre marché capitaliste, les soulèvements paysans et plébéiens ont mené des luttes défensives pour préserver des institutions du passé minées par le progrès du capitalisme : les communes de villages, les corporations de métiers, par exemple. Les marxistes ont plus d’une fois assimilé les plébéiens urbains d’Ancien Régime, par exemple les sans- culottes, à des prolétaires au sens moderne, à une classe ouvrière, alors que c’était des petits propriétaires, artisans, boutiquiers, aux propriétés parfois loin d’être négligeables.

8) Loin de se faire contre la noblesse « féodale », ces révolutions ont vu des nobles nombreux participer aux soulèvements et partisans de solutions les plus révolutionnaires. Cela montre bien que ce qui est déterminant, ce ne sont pas les « intérêts de classe », mais la séduction d’idées politiques nouvelles.

9) Loin d’accoucher du capitalisme industriel, ces révolutions voient les partis en présence s’affronter pour la propriété de la terre, valeur féodale s’il en est Loin de faire progresser l’économie capitaliste, les révolutions « bourgeoises » provoquent un recul économique tel qu’il faudra de nombreuses années pour rattraper simplement les niveaux de production d’avant la révolution.

Marx et Engels étaient-ils marxistes ?

Tous les grands historiens marxistes des révolutions bourgeoises produisirent leur œuvre tout en affrontant ces objections, et de fait la qualité de leur apports interprétatifs originaux fut dans une grande mesure déterminée par leur confrontation au défi combiné de ces nouvelles objections et de nouvelles élucidations empiriques. D’ailleurs, plusieurs de ces objections renvoient à des débats anciens au sein même du marxisme, entre ses différentes traditions, et même à des contradictions, ou des tensions de la pensée, que l’on trouve déjà chez Marx et Engels.

Il est grand temps de faire une nécessaire mise au point dans l’interprétation marxiste des révolutions bourgeoises, car vulgate il y a bien eu. La « bourgeoisie-classe-révolutionnaire-qui-prend-la-tête-de- la-nation-opprimée » n’est qu’un mythe. L’orthodoxie stalinienne, qui a pourtant suscité quelques études de ces révolutions, fort respectables du point de vue scientifique, y a rajouté le mythe supplémentaire de la bourgeoisie industrielle, couche la plus révolutionnaire de la bourgeoisie. Plusieurs des objections citées sous forme des thèses plus haut, renvoient à d’incontestables difficultés d’interprétation d’événements qui furent fort complexes.

Marx et Engels, eux, n’ont jamais produit d’analyse systématique des révolutions bourgeoises « classiques » selon eux, celle des Pays-Bas de 1566-1609, l’anglaise de 1640-1660, la française de 1789-1815. Les remarques à leur sujet, dispersées dans plusieurs œuvres de Marx, en particulier dans ses grandes études d’histoire immédiate sur les luttes de classes en France de 1848 à 1871, témoignent d’une grande souplesse et prudence dans le maniement du concept de révolution bourgeoise, et surtout d’un grand respect des spécificités du temps et du lieu, d’une « analyse concrète d’une situation concrète ». En particulier, Marx a empoigné à plusieurs reprises ces problèmes épineux classiques de l’historiographie des révolutions bourgeoises que sont par exemple, l’appréciation de l’épisode de dictature jacobine de 1793 à 1794, ou l’interprétation de la différence radicale d’évolution agraire entre la France, où la révolution a morcelé la grande propriété aristocratique pour donner naissance à un océan de petits paysans propriétaires qui a subsisté jusqu’au milieu du XXe siècle, et l’Angleterre où les paysans ont été expulsés massive ment après la révolution, assurant la survie jusqu’à nos jours de la grande propriété aristocratique, mais transformée par l’affermage systématique, dès la fin du XVIIe siècle, à des entrepreneurs agricoles capitalistes. Marx n’a pas eu l’occasion de trancher ces questions.

Les écrits de Marx et Engels fournissent des pistes pour l’analyse des révolutions bourgeoises mais assurément pas le socle élaboré d’un corps de doctrine scientifique en la matière, à la différence, par exemple, de l’économie politique. Ainsi Marx et Engels ont toujours hésité entre une analyse de 1793-1794 comme la dictature du parti le plus conscient et le plus révolutionnaire de la bourgeoisie, les jacobins robespierristes exploitant l’élan sans-culottes, « la révolution bourgeoise avec des méthodes plébéiennes », ou comme un débordement de la bourgeoisie par les plébéiens dirigés par des intellectuels d’origine bourgeoise ou noble, minoritaires et non représentatifs de la bourgeoisie.

Par contre, les études, elles systématiques, de Marx et Engels sur la révolution allemande de 1848-1849, ou inspirées par elle, comme « La Guerre des paysans en Allemagne » (celle de 1525) d’Engels, développent un schéma interprétatif au fond très différent du dogme « marxiste » classique de la « bourgeoisie-révolutionnaire-qui-prend-la-tête-de-la-nation-opprimée ». Cette interprétation insiste sur l’interpénétration d’intérêts ; partielle bien sûr, entre bourgeoisie et noblesse, sur l’autonomie des soulèvements paysans et plébéiens, sur la situation inconfortable de la bourgeoisie entre la noblesse et les plébéiens, sur sa propension à renoncer à un certain stade à ses objectifs de réformes pour se rallier à la répression royale et nobiliaire qui rétablit l’ordre, et sauve les possédants tant bien que mal réunifiés. L’œuvre monumentale du patriarche des historiens marxistes de la révolution anglaise, Christopher Hill, développe un modèle d’interprétation tout à fait analogue, marqué au sceau d’une science marxiste subtile. C’est que les historiens anglais ont eu à lutter avec la réalité particulièrement complexe et ambiguë de cette révolution qui a apparemment échoué et qui nous apparaît obscurcie par son manteau religieux.

Dépasser le schéma standard

Tout s’est passé comme si, dès la IIe Internationale, s’était imposé un schéma standard de la « révolution bourgeoise » inspiré par un schéma de la révolution française (proclamé schéma « normal ») : un schéma de la révolution française lui-même simplificateur et qui incorpore des éléments qui n’appartiennent qu’à elle. Ce schéma standard fut aussi imprégné de l’image immédiate de la lutte des classes prolétariat-bourgeoisie dans la société capitaliste des XIXe et XXe siècles : ainsi les sans-culottes de 1793 sont vus parfois de façon anachronique comme des prolétaires modernes. [3] Ou encore les niveleurs qu’Edouard Bernstein dans son étude de la révolution anglaise (1899), par ailleurs remarquable, assimile à des précurseurs du mouvement ouvrier en voyant en Cromwell le leader conscient de la bourgeoisie, interprétation qui ne résiste pas à la critique, mais que Trotsky reprend tout naturellement en 1925 dans son évocation stimulante de la révolution anglaise, « Où va l’Angleterre ? »

Or les études de George Rudé des foules révolutionnaires ont démontré que si les prolétaires (ouvriers de manufactures, chômeurs, journaliers) ont bien sûr constitué une fraction lentement croissante du peuple urbain dans l’évolution qui va du XVIe siècle au XIXe siècle, leur mobilisation n’a pas acquis un caractère politique propre, se distinguant de l’ensemble plébéien auquel ils étaient jusqu’alors mêlés, avant les années 1790 pour ce qui est de l’Angleterre, et pour ce qui est du continent européen, avant les années 1830 ; même si leurs luttes revendicatives économiques, professionnelles (par exemple, leurs grèves) sont bien sûr plus anciennes, La carrière du « schéma standard », quoique, il faut le reconnaître, exprimé parfois sous la forme de variantes qui ne manquent pas de richesse subtile et de solides fondations empiriques, fut décuplée par la longue hégémonie intellectuelle du Parti communiste français sur l’historiographie de la révolution française. (Il est légitime à ce point de la réflexion de poser la question de pourquoi les historiens du PCF n’ont pas profité de cette longue hégémonie pour traduire en français, dès les années 1950 et 1960, les œuvres de Christopher Hill et George Rudé, pourtant tous deux historiens communistes à l’époque, et dont à ce jour presque rien n’est accessible au lecteur français !)

Le modèle interprétatif qui a guidé la rédaction du présent cahier est basé sur celui d’Engels dans « La Guerre des paysans » et celui de Christopher Hill, relié d’une certaine façon à celui de la théorie de la révolution permanente de Léon Trotsky qui tire justement une de ses originalités de l’interprétation par Marx de la révolution allemande de 1848-1849. La thèse défendue ici est que ce modèle résiste mieux au défi des objections « universitaires » précitées. L’interprétation des luttes sociales et politiques dans les pays capitalistes contemporains en termes exclusifs de la lutte de deux classes fondamentales, bourgeoisie et prolétariat, est déjà une terrible simplification, alors que la population est pourtant réellement composée d’une majorité de salariés confrontés à une minorité de capitalistes.

La société d’Ancien Régime était elle encore infiniment plus complexe et les luttes sociales et politiques y étaient d’une mufti-polarité qu’il est dangereux de négliger. Que de fois l’absolutisme a joué les plébéiens contre la bourgeoisie ou la noblesse, ou la bourgeoisie contre la noblesse, que de fois la noblesse a joué les plébéiens contre l’absolutisme allié à la bourgeoisie, etc., etc., et chaque fois sur la base d’intérêts matériels très concrets de chacun des acteurs de cette lutte de classes. Ainsi, toute analyse sérieuse devrait réintégrer un acteur trop oublié mais qui était pourtant familier à Marx et Engels, le mouvement constitutionnaliste nobiliaire, voire le républicanisme nobiliaire, qui ne se confond pas avec l’insubordination de la noblesse à l’égard de l’absolutisme. Ce mouvement nobiliaire a pendant plusieurs siècles de société féodale européenne joué plus d’une fois un rôle d’allié concurrent complexe du mouvement anti-absolutiste bourgeois.

Les enjeux du concept de révolution bourgeoise

La question se pose alors enfin pourquoi les marxistes révolutionnaires devraient s’obstiner à défendre le concept même de « révolution bourgeoise ». Pour quelle raison s’obstiner à voir dans toutes ces révolutions si différentes un même phénomène sous-jacent. Pourquoi ne pas se contenter d’étudier comment les opprimés ont cherché à se frayer le chemin de leur libération à travers le fouillis des constellations de forces favorables ou défavorables, en flux constant à travers le temps et l’espace ? Parce que c’est le propre de la démarche scientifique de rechercher la récurrence d’un petit nombre de facteurs simples sous les apparences infiniment variées ; parce que l’enjeu scientifique est d’expliquer la transition entre la structure sociale et politique des pays européens au Moyen-Age, dont personne ne nie la relative homogénéité, et la structure sociale et politique des mêmes pays aux XIXe et XXe siècles dont personne non plus ne nie la relative homogénéité.

L’étude comparative révèle justement que chacun de ces pays a vu cette transition interrompue par un événement de grand bouleversement, un événement de rupture, les révolutions dont il est question. Ces révolutions sont survenues dans les différents pays à des stades différents de leur évolution ; elles ont pris des formes propres aux particularités de chaque pays et à la constellation internationale des forces du moment ; la formulation des programmes sociaux, politiques et culturels en présence s’est fait dans le langage du temps, pendant des siècles dans le langage de la religion, puis au XVIIIe siècle, dans le langage laïc des Lumières… Ces révolutions très différentes ont néanmoins suffisamment de mécanismes communs, qu’il s’agit justement d’expliquer. Et l’étude comparative révèle des exemples de pays qui n’ont jamais atteint, ou seulement par des chemins tortueux, et plus tardifs, cet état de pays capitaliste « moderne » avec démocratie « bourgeoise » : en particulier la Russie et l’Espagne.

Le meilleur argument en faveur du concept de révolutions bourgeoises réside dans l’étude de celles qui ont échoué ou avorté, ou à demi-échoué, et des conséquences durables que cela a eu sur la structure économique et sociale du pays l’Allemagne entre 1848 et 1919, l’Espagne entre 1808 et 1939, le Mezzogiorno italien de 1860 à aujourd’hui. Ce que les marxistes ont à défendre dans le concept de « révolutions bourgeoises », c’est leur fonctionnalité comme accoucheuses de la société capitaliste moderne, donc leur fonctionnalité dans la possibilité de comprendre les mécanismes de l’histoire qui, au travers des neuf derniers siècles, a produit le type de formation sociale dans lequel nous vivons dans les pays impérialistes.

Les révolutions bourgeoises n’ont pas été voulues par une « classe révolutionnaire » ou un parti révolutionnaire. C’est le propre des révolutions d’éclater à la surprise de tous leurs acteurs. Toutes les révolutions ont des mécanismes déclencheurs contingents. Comme l’explique Trotsky dans son Histoire de la révolution russe, si Alexandre III n’était pas mort prématurément, si la Russie n’avait pas perdu la guerre de 1905 contre le Japon, si l’Allemagne et la France s’étaient arrangées une fois de plus en été 1914, il n’y aurait pas eu de révolution russe en 1917. Mais aucun détonateur ne fait exploser une bombe dépourvue d’explosifs. Une société entre dans une crise révolutionnaire parce que l’Ancien Régime est à bout d’élasticité et de mécanismes compensateurs pour résister au stress des contradictions accumulées. Et tant au milieu du XVIe siècle aux Pays-Bas, qu’au début du XVIIe siècle en Angleterre, qu’à la fin du XVIIIe siècle en France, ou dans les années 1840 en Allemagne, l’Ancien Régime était surchargé de contradictions qu’il n’arrivait plus à digérer. Et le combustible fut bel et bien l’expansion de la société bourgeoise au sein d’un ordre social, politique, juridique, culturel, religieux, féodal et absolutiste, qui s’était instauré en d’autres temps anciens, comme tentative de solution à d’autres problèmes.

La révolution fut « bourgeoise » premièrement pour cette raison. La bourgeoisie ne fut certainement pas la classe qui « prend-la-tête-de-la-nation-opprimée ». Sa caractérisation de révolutionnaire dans l’Ancien Régime doit être sérieusement relativisée. La désignation en son sein d’une couche plus véritablement révolutionnaire est une question tout à fait non résolue de l’interprétation marxiste. On devrait plutôt caractériser le rôle de la bourgeoisie comme réformiste. Ce qu’une majorité déterminante en son sein en était arrivé à souhaiter, c’était des aménagements limités, une certaine forme de monarchie constitutionnelle, les « carrières ouvertes aux talents » et non plus à la naissance, des libéralisations de marchés, une rationalisation des lois et de certaines institutions étatiques, un droit de vote élargi peut-être, mais restant étroitement censitaire. Elle fut débordée par l’explosion paysanne et plébéienne qu’elle ne souhaitait ni ne dirigeait. Et dans la tourmente, elle improvisa comme tout le monde.

Mais le monstre populaire une fois maté, elle fut tout naturellement là classe dominante en fin de compte, de par sa richesse et sa place dans l’économie. Car plus rien ne pouvait plus être comme avant la tourmente. L’État absolutiste déjà fissuré était en ruines, et la noblesse avait énormément perdu. L’économie de marché pouvait s’étendre au travers de toutes les brèches dans le vieil ordre des choses écroulé, et la bourgeoisie était la classe qui en profitait d’évidence pour des tas de raisons économiques toutes simples qui se résument dans le pouvoir de l’argent. Certes, la noblesse put préserver de beaux restes dans sa réconciliation avec la bourgeoisie dans le front uni des possédants contre les plébéiens. Mais l’avenir des anciens nobles rescapés n’était plus comme seigneurs féodaux mais comme grands propriétaires foncier capitalistes. C’est là la deuxième raison pour laquelle la révolution fut bourgeoise.

La troisième raison est que c’est justement ce réformisme de la bourgeoisie au départ, si timide fût-il, qui fait la différence entre une révolution bourgeoise, et une simple insurrection plébéienne, vite matée dans le sang, comme l’Ancien Régime en connut souvent. Toutes ces révolutions voient à leur déclenchement une mobilisation paysanne ou plébéienne réussir à ébranler l’État absolutiste par le fait qu’elle trouve un relais dans ce réformisme bourgeois (ou/et un réformisme nobiliaire !) prêt un moment, dans une certaine mesure, à jouer la carte populaire pour arracher des concessions au roi. Enfin, le concept de révolution bourgeoise est utile pour suggérer que même si le mouvement démocratique plébéien fut à chaque fois défait, ces révolutions ne sont pas simplement, comme le racontent certains historiens anarchistes, une mélancolique succession de sursauts populaires héroïques toujours écrasés par les méchants. Elles furent des étapes d’un progrès concret.

Comme l’explique le Manifeste communiste, en ouvrant la voie à la transformation de la majorité de la population en salarié(e)s, elles créaient la première classe sociale dans l’histoire ayant des chances d’abolir un jour la propriété privée, donc l’inégalité sociale ; en ouvrant la voie à la démocratie « bourgeoise », aux Droits de l’Homme, aux libertés individuelles, elles créaient en fin de compte de meilleures conditions pour la lutte des exploités et des opprimés contre leurs exploiteurs et oppresseurs. Sous cette formulation révisée, le vieux schéma classique des « révolutions bourgeoises » est encore reconnaissable par certains aspects. Il aura été comme une approximation trop grossière d’une réalité plus touffue.

Les révolutions bourgeoises, comme classe de révolutions marquant un événement de rupture violente et créatrice dans l’évolution qui conduit de l’Ancien Régime féodal européen au Nouveau Régime capitaliste et parlementaire de l’Europe contemporaine, ont donc bel et bien existé. Nonobstant l’approximation trop grossière qu’aura été le schéma standard de « la bourgeoisie-classe-révolutionnaire-qui-prend-la-tête-de-la-nation-opprimée », et qu’il s’agit de réviser au profit d’un modèle interprétatif plus différencié. Mais comme toute approximation, ce schéma classique a eu une fonctionnalité explicative dans l’effort de décrire justement le caractère fonctionnel, non fortuit, récurrent d’un pays à l’autre, de ces révolutions.

Longue durée et histoire politique

Il est à la mode aujourd’hui d’utiliser les recherches des historiens de la longue durée pour démontrer la futilité des ambitions des révolutionnaires de jadis et minimiser la portée de l’action politique aujourd’hui comme hier. Pourquoi se dépenser pour la révolution, alors que celle-ci ne peut rien contre la démographie, l’écologie, la géographie, les traditions culturelles millénaires ? C’est ainsi que l’on réécrit l’histoire des révolutions en effaçant les moments décisifs où l’action collective consciente a fait pencher la balance, et en y substituant la lente évolution des mentalités.

L’histoire sociale de la longue durée, elle-même issue de l’histoire des faits économiques, de l’histoire de la vie quotidienne, des relations sociales de la masse des habitants, des mentalités, a corrigé à juste titre l’histoire faite de saints et de martyrs, de rois, de reines, de généraux, de présidents, d’assassinats et de grandes batailles, qu’on enseignait il n’y a pas si longtemps. Mais jetant le bébé avec l’eau du bain, l’histoire sociale de la longue durée a paru délégitimer toute histoire politique, et en particulier toute histoire des révolutions. Quelle importance ont ces crises brèves durant cinq, dix, vingt ans, en regard des longues permanences matérielles ? Or une bonne compréhension historique rend nécessaire un mariage équilibré de l’histoire sociale de la longue durée et de l’histoire politique. C’est ici le lieu de rappeler qu’une œuvre aussi fondatrice de l’École des Annales, le Philippe II et la Franche-Comté de Lucien Febvre, paru en 1912, n’est pas seulement une étude de la vie économique, sociale et morale de la Franche-Comté au XVIe siècle. C’est aussi une étude de l’impact de la révolution des Pays-Bas dans une province qui leur était rattachée, et la description des luttes politiques qui en quelques années y ont modernisé les institutions de l’absolutisme.

Les longues permanences ou les lentes évolutions de la vie matérielle et morale d’une société pèsent lourd et paraissent diluer dans leurs inerties les conflits d’intérêts, les luttes de classes ou de couches sociales, les polémiques de partis, qui les traversent pourtant. Mais la dilution n’est qu’apparente. Des tensions s’accumulent, lentement, dans un système qui résistant au changement s’en trouve peu modifié de prime abord ; mais l’élasticité du corps social a une limite, et cette limite atteinte, le système se bloque, un point de rupture est atteint : les luttes sociales s’amplifient en un brusque paroxysme qui voit toute l’organisation même de la société débattue et remise en question dans la lutte de partis opposés : c’est une révolution. Certes elle n’échappe pas aux grandes pesanteurs matérielles et morales, et tout n’est pas possible. Mais pendant un bref moment de quelques années se joue une lutte pour le pouvoir dont l’issue n’est pas prédéterminée. Un petit nombre d’issues différentes est possible ; il y aura des gagnants et des perdants qui ne sont pas fixés d’avance.

Pendant ce bref moment, l’intensité de la mobilisation des foules, leur perception plus ou moins bonne d’un objectif plus ou moins intelligemment formulé, le courage collectif ou individuel, quelques régiments de plus, de meilleurs canons, un ou deux dirigeants plus habiles, le renfort d’un allié, un subterfuge, peuvent faire toute la différence, Et l’issue de la lutte de créer ensuite de nouvelles réalités matérielles ou morales qui dureront et pèseront dans la durée à leur tour, des institutions, des mentalités qui mêleront leurs permanences et leurs pesanteurs à d’autres plus anciennes. Dans la révolution anglaise de 1640-1660, les paysans ont été battus, dans la révolution française de 1789-1815 les paysans ont été victorieux. Les univers agraires anglais et français en ont été projetés durablement, jusqu’à nos jours, sur deux voies divergentes avec toutes leurs conséquences sur les mentalités et le développement économique du pays : d’un côté l’univers de la petite propriété paysanne française, d’une petite paysannerie propriétaire nombreuse en France jusqu’à ces dernières années.

De l’autre côté, l’univers de la grande propriété foncière anglaise, à la fois aristocratique et entrepreneuriale qui marque de ses traits la campagne anglaise aujourd’hui. Dans la révolution anglaise de 1640-1660 il a fallu, pour écraser les plébéiens insurgés, restaurer le roi, sauvegarder des formes moyenâgeuses et renier en apparence tous les idéaux et les transformations de la révolution. Dans la révolution française la consolidation de la domination des possédants a pris la forme du régime de Napoléon avec tout ce qu’il reprenait des créations institutionnelles et de l’esprit de système des jacobins. Les formes de ces deux États bourgeois, l’anglais et le français, ont été projetées durablement jusqu’à nos jours sur deux voies divergentes façonnant les institutions, les traditions et les mentalités politiques : d’un côté, en Angleterre, une monarchie parlementaire pompeuse et hypocrite, des institutions étatiques formées de pièces et morceaux improvisés à travers les siècles, mêlant le moyenâgeux et le moderne ; de l’autre côté, en France, l’État napoléonien, ou gaullien, ou jacobin comme on rappelle volontiers, avec ses institutions systématiques et son impressionnante bureaucratie technocratique, auquel s’adosse une république parlementaire plutôt autoritaire.

Les mouvements ouvriers des deux pays portent également inscrits dans leurs caractères particuliers la trace durable de cette histoire divergente. En Angleterre un mouvement ouvrier basé sur un large mouvement syndical formé tôt dans le XIXe siècle et ayant hérité peu de choses du mouvement démocratique d’une révolution bourgeoise déjà très ancienne ; un mouvement ouvrier combinant de larges mouvements revendicatifs économiques et une fascination docile de larges masses populaires pour la monarchie. En France un mouvement ouvrier qui lui hérita directement, trente ans après la révolution française, des formules politiques sans-culottes et robespierristes ; un mouvement ouvrier où le politique a précédé et surplombe le syndical ; un mouvement ouvrier qui partage avec la bourgeoisie française une certaine tradition jacobine faite d’esprit de système étatique et de la tradition de la mobilisation politique socialement hétérogène et verbalement outrancière.

Ainsi donc on découvre avec l’exemple de cette comparaison classique entre l’Angleterre et la France que dans cet équilibre à trouver entre l’histoire sociale de la longue durée et l’histoire politique des révolutions, l’étude des révolutions bourgeoises apparaît comme un moment incontournable de l’effort de compréhension du présent.

Dernier chapitre de l’étude sur « Les révolutions bourgeoises », par Robert Lochhead, Cahiers d’étude et de recherche n°11/12, Institut International de Recherche et de Formation, Amsterdam 1989. Retranscription pour Avanti4.be.

Notes :


[1Cette question de la transition économique du féodalisme au capitalisme est elle-même l’objet d’un riche débat ; voir notamment : Maurice Dobb, Studies in tire Developmen : cf Capitalism, Londres, 1946 ; Maurice Dobb, Paul Sweezy et al., Du féodalisme au capitalisme : problèmes de la transition, Paris : Maspéro, 1977. Le débat est repris dans Robert Brenner, « The Agrarian Roots oC European Capitalism », in T.5. Aston et C. H. E. Philpin, eds., The Brenner Debate. Agrarian Class Structure and Economic Development in Pre-Industrial Europe, Cambridge University Press, 1985. La question du rôle moteur du développement des forces productives est abordée dans Isaac Joshua, La Face cachée du Moyen Age, Paris : La Brèche, 1988.

[2Voir Ernest Mandel, « La Place du marxisme dans l’histoire », Cahiers d’Etude et de Recherche N°1, Paris, 1986.

[3Daniel Guérin n’évite pas toujours une telle assimilation des sans-culottes à des prolétaires quand il décrit les “plébéiens” dans son étude par ailleurs remarquable du conflit entre le mouvement populaire et les jacobins robespierristes (Daniel Guérin, Les Luttes de classes sous ta Première république. Bourgeois et Bras nus. Gallimard, Paris, 1973.)