Les révolutionnaires et les institutions

Rolando Astarita 1er décembre 2013

En Argentine, au second tour des élections partielles du 27 octobre dernier, la gauche révolutionnaire a connu une percée significative. Le Front de Gauche et des Travailleurs (FIT) - qui rassemble essentiellement trois organisations trotskystes : le Parti Ouvrier, le Parti des Travailleurs Socialistes et la Gauche Socialiste - a obtenu 1,2 million de voix (soit 5 % à l’échelle nationale), avec des pointes importantes dans les provinces de Salta (19%), Mendoza (14%), Santa Cruz (11%) et Neuquén (10%). Trois députés du FIT ont été élus au Parlement national et plusieurs autres au niveau des régions. Dans la ville de Salta, le FIT est également arrivé en tête. Cette évolution amène l’économiste marxiste argentin Rolando Astarita à une réflexion sur le rôle et les limites des élus révolutionnaires au sein des institutions bourgeoises. (Avanti4.be)

Dans cette note je présente quelques brèves réflexions sur le sujet, à partir d’une position qui est indépendante du FIT, vu que je ne partage pas le programme trotskyste (bien que, comme on le verra, je partage la position centrale de Trotsky par rapport aux gouvernements municipaux de la gauche).

Le point de départ de toute considération tactique est, selon moi, d’avoir présent à l’esprit que les représentants de la gauche qui ont accédé à des organes de type législatif constituent une minorité face au reste des organisations politiques, qui sont des ennemies naturelles du socialisme. En termes plus généraux, la progression électorale se situe dans un cadre de domination plus ou moins normale du capital et de son Etat et où l’ensemble des forces bourgeoises optent pour un « ajustement » des salaires et des dépenses sociales (l’argument étant de rendre l’économie plus compétitive et de réduire le déficit budgétaire).

C’est pour cela qu’il faut s’attendre à ce que ces forces tentent, par tous les moyens, de discréditer et de neutraliser la gauche radicale. La manière la plus directe sera, bien entendu, de voter contre ses propositions, de bloquer ou « d’encommissionner » toutes les initiatives considérées comme trop « radicales ». Elles tenteront par cette manière de « démontrer » que la gauche est « inefficace et improductive ». Une autre voie sera d’accepter « en principe » l’un ou l’autre projet progressiste, pour ensuite le « raboter » dans d’interminables commissions, amendements, etc. afin de le vider totalement ou partiellement de son contenu. Elles peuvent également voter en faveur de certaines lois mais les neutraliser dans leur réglementation d’application, ou tout bonnement en ne les appliquant pas.

Face à ces différents scénarios possibles, les organisations du FIT ont annoncé qu’elles en appelleraient aux masses pour soutenir leurs propositions par des mobilisations. La force et la massivité de ces éventuelles mobilisations dépendront du degré avec lequel adhéreront aux revendications des secteurs de la population qui n’ont pas voté pour la gauche, ainsi que de la disponibilité à se mobiliser de ceux qui ont voté pour elle (le vote et la disposition à lutter ne coïncidant pas nécessairement). Mais cela dépendra aussi de la situation de la lutte des classes à un niveau plus général.

Pas de miracles

Dans ce cadre, il faut être conscient qu’on pourra arracher quelques conquêtes avec les luttes, mais qu’il n’y aura pas de miracle. Du moins tant que ces luttes se maintiennent dans les canaux habituels (manifestations, quelques grèves, etc.). Les forces représentant la bourgeoisie ne changent pas leur politique de fond pour une manifestation plus ou moins importante et elles parient toujours sur l’usure des luttes. Comme cela arrive fréquemment, les défenseurs du capital cherchent à changer un peu les choses pour semer la confusion, détourner les mobilisations et pour que rien ne change dans l’essentiel pour les exploités et les opprimés. Tout sera mis en œuvre pour démoraliser les activistes, désillusionner les électeurs et faire s’identifier au régime tous ceux qui seront perméables a son idéologie. Il est certain qu’on assistera à cette combinaison particulière de « petites tapes dans le dos », d’argent offert « pour répondre à des cas particulier » et de persécution en bonne et due forme contre les « irréductibles ».

En toile de fond, il faut compter avec le pouvoir du capital, de la propriété privée sur les moyens de production et de consommation. Supposons par exemple que, dans la ville de Salta, sur base de mobilisations et de dénonciations par la gauche, on vote une loi qui établit qu’afin de réduire ou d’en finir avec le chômage on diminue le temps de travail (par exemple à 5 heures par jour) avec maintien du salaire. Quelle sera la réaction du capital ? On peut l’anticiper : ne plus investir et précariser le travail (par l’augmentation du temps partiel). Le tout avec le soutien des chambres patronales, des institutions nationales et de campagnes orchestrées par les grands médias (« chaos », « ils entraînent la faillite de l’économie », « ils veulent instaurer à tout prix le communisme »…). A cela il faudra ajouter l’intervention de la social-démocratie et du stalinisme qui dénonceront de concert « l’ultra-gauchisme trotskyste irresponsable », ainsi que la bureaucratie syndicale nationale qui tentera d’isoler les « rebelles » et diviser les travailleurs.

L’argument le plus généralisé dira que la gauche « n’a pas de programme pour faire face aux problèmes ». Bien entendu, si la gauche répond en disant que les problèmes ont une solution dans le capitalisme, elle se placera d’elle même dans une voie sans issue. Après tout, les problèmes fondamentaux pour les masses travailleuses n’ont pas de solution dans le cadre du système capitaliste. Si tel était le cas, il n’y aurait aucune raison d’être marxiste. Mais trop souvent on ne clarifie pas cela. De là la tendance à présenter des programmes globaux comme des « gestionnaires responsables » face à des problèmes qui ont leur racine dans la nature contradictoire du capital.

Le danger de l’adaptation

Cependant, n’allons pas jusqu’à l’extrême d’une mesure « transitoire », comme l’est la réduction du travail. Supposons qu’on vote une augmentation du salaire des employés municipaux qui permette de récupérer ce qui a été perdu par l’inflation ces dernières années. Dans ce cas, les forces ennemies tenteront de noyer économiquement la municipalité à partir de la province et de l’Etat national. Et si l’on vote un impôt sur les propriétaires du capital ? Il y aura alors une grève des investissements et une évasion fiscale, accompagnées d’appels aux tribunaux pour garantir le sacro-saint droit à la propriété. Ce ne sont pas là des spéculations, c’est ce qu’a fait partout et toujours le capital dès que l’on touche a ses privilèges.

Répétons-le : la gauche pourra et devra appeler à la mobiliser du peuple travailleur pour résister, mais les possibilités de succès seront toujours déterminées par l’ensemble de la situation nationale. Il ne faut pas propager de fausses illusions, parce qu’elles finiront par provoquer le découragement et la désorientation.

Et si, pour éviter ces scénarios, la gauche s’adapte, négocie « ce qui est possible » ; « ce qu’on peut raisonnablement obtenir » ? Elle alimentera ainsi le discours selon lequel « au final, les trotskystes ont du accepter la réalité et ont remisé au placard leurs utopies. Vous voyez bien que personne ne peut faire de miracles ! ». Ce qui entraînera la démoralisation de la base militante de la gauche et de ceux qui l’ont soutenue dans les urnes. La voie serait alors ouverte pour l’assimilation bourgeoise de la gauche aujourd’hui radicale. Il faut dire que tel est bien le projet politique à plus long terme des secteurs les plus lucides du système dominant qui pensent grosso modo qu’« il faut une gauche responsable au Parlement, afin d’équilibrer les choses » (et neutraliser les possibilités de radicalisation à gauche).

Lutter sans illusions

En raison de tout ce qui précède, il est donc nécessaire de souligner que des améliorations sont possibles quand on utilise une quelconque niche de représentation institutionnelle en tant que levier de revendications et de mobilisations, mais tout en éclaircissant aussitôt le fait que ces améliorations seront provisoires et partielles tant qu’elles se produisent dans les cadres plus ou moins « normaux » de la domination bourgeoise.

Dans ce sens, Léon Trotsky a fait une observation que je considère comme entièrement correcte - bien qu’elle ait été faite dans le cadre de sa défense de la participation des travailleurs à l’administration de l’industrie nationalisée, une position que je ne partage pas. Il a écrit : « La participation aux parlements bourgeois ne peut déjà plus offrir des résultats positifs importants ; dans des situations déterminées, elle peut même conduire à la démoralisation des députés ouvriers. Mais ceci n’est pas un argument pour que les révolutionnaires appuient l’antiparlementarisme ».

Après avoir critiqué la participation des marxistes à des gouvernements bourgeois, il ajoute : « La participation des syndicats à l’administration de l’industrie nationalisée peut se comparer avec celle des socialistes dans les gouvernements municipaux, où ils gagnent parfois une majorité et sont obligés de diriger une importante économie urbaine tandis que la bourgeoisie continue à dominer l’Etat et que les lois bourgeoises de propriété sont toujours en vigueur. Dans la municipalité, les révolutionnaires font tout ce qu’ils peuvent dans l’intérêt des travailleurs et, en même temps, ils leurs enseignent à chaque étape que, sans la conquête du pouvoir d’Etat, la politique municipale est impuissante » (« L’industrie nationalisée et l’administration ouvrière », Ecrits, T. X, Ed. Pluma – édition en espagnol, NdT).

Récupérons cette orientation fondamentale : les marxistes ne peuvent s’engager qu’à « faire tout ce qu’ils peuvent dans l’intérêt des travailleurs » et, en même temps, expliquer que dans la mesure où l’Etat et les leviers de l’économie restent dans les mains de la bourgeoisie, les possibilités de leur politique municipale sont extrêmement limitées.

La même chose s’applique, et même d’une manière plus accentuée, dans le cas d’une participation des révolutionnaires aux parlements nationaux. Les forces de gauche devraient faire prendre conscience de ces questions et obstacles réels à leurs électeurs et à la population. Comme disait Marx, il est fondamental d’apprendre à lutter sans illusions.

Source :
http://rolandoastarita.wordpress.com/2013/11/15/intendencias-de-izquierda/
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera