Les dangers du laïcisme

Santiago Alba Rico 23 janvier 2013

On peut dire qu’il y a deux processus, entrelacés mais distincts, qui convergent dans ce que les Européens appellent le « laïcisme ». Nous avons d’une part une combinaison tenace d’efforts sociaux et intellectuels – depuis Spartacus ! – destinés à libérer les idées de justice et de droit de l’autorité d’un dieu. Cet effort se cristallise au XVIIIe siècle dans les Déclarations des Droits de l’Homme, dont la valeur fondamentale, au-delà de son contenu spécifique, est la reconnaissance de la raison humaine comme source de décision morale et des être humains concrets en tant que sujets de droit inaliénables.

A partir de ce moment, à la prétention religieuse que ces idées de justice et de droit peuvent également se trouver, si on les cherche, dans le Livre Sacré, le « laïcisme » répond que, si on les cherche, ont peut tout autant trouver dans ce Livre Sacré les idées contraires et que, par conséquent, l’unique manière de se représenter avec clarté les une et les autres et de les séparer de tout fondement divin.

Pour nous, athées, ce triomphe du « laïcisme » nous à mené à concevoir l’espérance d’une extinction de la religion dans la vie sociale. Rien de plus naïf. Nous savons aujourd’hui que la Bible a résisté aux implacables progrès technologiques et aux non moins implacables processus politiques et cela bien mieux que les films de Bergman ou que les droits des travailleurs. En outre, si les députés de droite (espagnols) amènent au Parlement quelque chose de plus que leurs intérêts de classe, ils le tirent sans aucun doute d’Escribá de Balaguer (fondateur de l’Opus Dei, NdT) ou des encycliques du Pape, tandis que dans le vote des citoyens influent bien plus les déclarations de l’Evêque que la devise « liberté, égalité, fraternité » de la révolution française.

L’autre versant du « laïcisme » tient à la lente et tout aussi inachevée libération de l’Etat de la pression des institutions religieuses. En France, le pays laïque par excellence, ce n’est qu’en 1905, plus d’un siècle après la Révolution, qu’une loi fameuse a établit la séparation entre l’Etat et l’Eglise ou, plus exactement, l’égalité entre toutes les croyances et religions. Parce qu’en réalité le « laïcisme » signifie précisément cela : la fin du monopole d’une église ou d’une secte et l’affirmation de la liberté religieuse extramuros des institutions souveraines. L’Etat ne reconnaît que ses propres institutions et, en dehors d’elles, la liberté privée et égale de tous les citoyens. Les croyances et les délires des humains peuvent au Parlement mais ne peuvent parler, et encore moins gouverner, en tant que porte-paroles d’une Eglise concrète.

La confusion entre ces deux versants – l’égalité entre les hommes et l’égalité entre les croyances – a paradoxalement conduit à la sacralisation du laïcisme. Au sens strict, il n’y a aucune différence entre tenter d’imposer une religion à partir des institutions ou tenter d’abolir la religion à partir des institutions. Quand la France laïque criminalise le voile ou le niqab elle trahit ses propres principes ; le laïcisme qui persécute une religion concrète est aussi peu laïc – et bien plus raciste et irrationnel – que la secte qui tente d’interdire toutes les autres sectes ou d’interdire l’athéisme. Et que reste-t-il de lui quand, en invoquant les droits de l’Homme, on bombarde et on envahit d’autres pays ?

Certains pourraient répondre que tous les maux du monde arabe de ces dernières décennies proviennent de la religion. Il est vrai que la région vit plusieurs guerres en même temps et l’une d’elles est inter-religieuse et l’autre pro-religieuse. Et il est tout aussi vrai que les intérêts énergétiques des Etats-Unis, après la Seconde guerre mondiale, ont permit à l’Arabie Saoudite de diffuser le wahhabisme, une version particulièrement rétrograde et fanatique de l’Islam. Mais avec non moins de raison nous pourrions également dire – tout comme bon nombre de ses victimes – que tous les maux du monde arabe dans ces dernières décennies proviennent du laïcisme. De Saddam Hussein à Ben Ali, de Kadhafi à la famille Al-Assad, de Moubarak à Bouteflika, un prétendu laïcisme - qui ne l’était pas – a servit pendant des années et des années à légitimer la répression, la torture, l’appauvrissement et le crime. Pendant que l’Arabie Saoudite coupe des mains, lapide et impose le wahhabisme, toute une série de régimes dictatoriaux se sont consacrés à pourchasser - avec un racisme « à la française », mais dans leur propre pays – la religion de la majorité de la population. Il n’est donc pas étonnant que pour cette majorité le « laïcisme » est associé à la violation des droits humains, aux classes riches et au colonialisme occidental. Mais il faut ajouter que, pour cette majorité, avant le dénommé « Printemps arabe », la religion était plus une source de résignation que de mobilisation.

Les révolutions arabes ont offert la surprise initiale d’un soulèvement populaire de musulmans strictement laïc. Par la suite, ce fut l’établissement prévisible, en Egypte et en Tunisie, de gouvernements islamistes modérés. Nous pouvons dire que, dans le pire des cas, ces soulèvements devraient garantir la normalisation politique qui a été si violemment interrompue par les dictatures ; autrement dit, la visibilité institutionnelle de cette majorité réprimée pendant des décennies. Les périls sont de deux ordres : un islamisme radicale qui, à la manière léniniste, tire profit - pendant que la gauche regarde de l’autre côté – de l’agonie syrienne et la confrontation générale ; et un faux laïcisme qui, dans un déjà vu inquiétant, reproduit les vieux clichés et se laisse tenter par les vieilles méthodes.

En tous les cas, la véritable laïcisation n’est toujours pas réalisée d’un côté et de l’autre de la Méditerranée. Parce que si le laïcisme veut dire libération de l’Etat des pressions des institutions religieuses, la plus religieuse, et la plus déterminante, n’est ni le Vatican, ni la sharia, ni le républicanisme chauviniste francisé, mais bien le marché.

Source : http://www.cuartopoder.es/tribuna/los-peligros-del-laicismo/3819
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera