Le salafisme : un danger nouveau ?

Santiago Alba Rico 16 décembre 2012

Deux ans après le début du dénommé « Printemps arabe », les médias occidentaux braquent à nouveau leurs projecteurs sur « l’irrésistible » menace que représente l’Islam pour les fragiles processus « de démocratisation » ouverts en Tunisie et en Egypte. Pour certains, il s’agit de la preuve que rien d’essentiel n’a changé. Pour d’autres, c’est le retour à l’instrumentalisation de l’islamophobie pour empêcher précisément que ces changements se produisent.

A ceux qui soutiennent que rien n’a changé, nous pourrions signaler d’emblée un changement notable dans la terminologie journalistique. D’où sont donc sortis ces « salafistes » dont personne n’avait entendu parler avant ? S’agit-il d’une « nouvelle force » dans le monde islamique sunnite ? Pas du tout. Les « disciples des ancêtres » (salaf) constituent depuis déjà des décennies une vague nébuleuse d’organisations disparates mais qui coïncident dans le rejet puritain de toute « innovation » ; la défense à outrance du « tawid » (l’unicité divine) et l’« imitation » quotidienne des coutumes du prophète et de ses compagnons.

Bien que bon nombre de ces groupes écartent toute forme d’intervention politique pour se limiter au domaine de la « dawa » (prédication), leur égale intolérance vis-à-vis de l’athéisme et du chiisme les situent dans un horizon doctrinal très proche du wahhabisme radical, dont l’expression la plus violente a toujours été incarnée par Al-Quaeda.

En tous les cas, le fait qu’un terme réservé jusqu’alors aux « spécialistes » se soit généralisé et quasi banalisé révèle deux nouveautés subordonnées entre elles : 1) on reconnaît pour la première fois la pluralité du spectre politique islamiste, jusqu’alors englobé et condamné sous l’étiquette d’« intégrisme » ; 2) on cherche ainsi à légitimer et réhabiliter sa version « modérée », ces Frères Musulmans qui, sous un nom ou un autre, gouvernent ou vont gouverner une grande partie du monde arabe et avec lesquels les puissances occidentales qui les combattaient doivent désormais négocier.

Mais à ceux qui tentent de réduire le salafisme à un simple spectre au service d’une l’islamophobie intéressée, il faut leur rappeler à leur tour que, tandis que j’écris ces lignes, une centaine de détenus liés au parti « Ansar-a-Charia » sont en grève de la faim en Tunisie après la mort il y a quelques jours de Mohamed Bakhti et Béchir Gholli, deux jeunes présumés impliqués dans l’assaut de l’ambassade des Etats-Unis et qui ont mené leur protestation jusqu’à ses ultimes conséquences.

« Ansar-a-Charia », « les partisans de la loi islamique », est née au printemps 2011, après le renversement de Ben Ali, quand Abou Iyadh, son principal dirigeant, formé parmi les talibans en Afghanistan, est sorti de prison avec d’autres prisonniers politiques. Depuis lors, son ascendant parmi les jeunes tunisiens n’a cessé d’augmenter dans la mesure même où le parti Ennahdha au pouvoir est devenu politiquement plus pragmatique et idéologiquement moins radical. Sans aucun doute manipulé dans le cadre d’une stratégie de la tension bien étudiée, sans aucun doute minoritaire, ce que l’on ne peut nier par contre c’est l’existence du salafisme, ni son influence sociale rampante.

Pourquoi une telle « islamisation » à la chaleur de révolutions qui se sont faites en marge de toutes les idéologies, au nom de la justice et de la dignité ? Il convient parfois de ne pas être original. Disons que les raisons sont aussi banales qu’irrésistibles. La première tient à la liberté conquise qui permet aujourd’hui l’expression – élémentaire et en général identitaire – de convictions qui étaient jusqu’ici interdites ou persécutées. Si nous acceptons la profondeur anthropologique de ces impulsions « superficielles », on comprendra que de nombreux jeunes utilisent leur foi religieuse comme prétexte pour changer leur « look » et affirmer publiquement leur révolte.

La seconde raison est liée à la pauvreté et, en général, à l’exclusion sociale, inaltérées, voire aggravées après la chute de la dictature : c’est un combustible puissant d’un malaise qui, à défaut d’autres références, cherche des solutions dans la tradition elle-même et dans leur propre histoire.

La troisième raison, par contre, est liée à la richesse : les organisations salafistes bénéficient de ressources économiques supérieures à celles d’autres groupes et offrent à ces jeunes non-conformistes et sans avenir quelque chose de plus qu’une orientation spirituelle et une discipline vitale.

Quant à la quatrième et dernière de ces raisons, je rappelle sans la moindre volonté de provocation que les salafistes sont majoritairement des hommes, jeunes, chômeurs, marginaux et… célibataires. J’ai toujours dit que le monde arabe avait deux révolutions à faire : la linguistique – la reconnaissance des langues minoritaires, la dignification des « dialectes » nationaux – et la révolution sexuelle. Couplée à la difficulté d’accéder aux biens de consommation et à l’auto-estime sociale, la difficulté d’accéder à une vie sexuelle libre et épanouissante alimente sans aucun doute les versions les plus patriarcales, puritaines, répressives et violentes de la religion.

Il est difficile de croire en un Dieu macho, jaloux, prohibitif, excluant, impératif et punitif lorsque les corps - le sien et celui des autres – se dressent comme des amis et non comme des adversaires. La liberté sexuelle est la condition minimale, bien que non suffisante, de toutes les libérations sociales. Pour ces jeunes pourvus d’un corps social et économiquement excédentaires, le Dieu salafiste est un obstacle sexuel, mais il est aussi une rationalisation et un refuge pour leur sexualité mutilée.

Santiago Alba Rico (Madrid, 1960) est un écrivain et philosophe marxiste.Après avoir vécu au Caire, il réside depuis plusieurs années en Tunisie.

Source : http://www.cuartopoder.es/tribuna/salafismo-un-peligro-nuevo/3653
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera