Le parti ouvrier : un ensemble à repenser à la lumière de la place des femmes

Michèle Riot-Sarcey 2 septembre 2013

Le « parti ouvrier » marque une nouvelle ère dans le développement des partis politiques, l’ère de la présence active des masses dans la vie politique. Organisé pour s’assurer la représentation des déshérités et des exclus de la société, le parti ouvrier va obliger les autres partis à trouver de nouvelles formes d’organisation et d’action, à passer du stade de parti de notables au stade de partis de masse.

Mais surtout, les partis ouvriers se fondent à partir d’une analyse différente des réalités et ils se réfèrent à d’autres principes : ils se réclament d’un mouvement international d’émancipation ; ils se posent en partis distincts de tous les partis qui participent ou veulent participer à l’exercice du pouvoir ; ils affirment une vocation universelle où, en mettant fin à la domination de classe, ils assureront la libération de toute l’humanité [1].

Aussi, longtemps il a été possible de croire que les organisations qui s’étaient constituées sur cette base aidaient les individus à penser d’autres relations sociales pour mieux préparer les bouleversements à venir. L’expérience nous donne à voir une réalité bien différente ; d’une façon quelque peu provocatrice, je dirais que « l’organisation dite ouvrière », a davantage préparé l’intégration sociale de quelques individus qu’ elle n’a anticipé sur la désagrégation des rapports sociaux fondés pour l’essentiel sur la domination.

La responsabilité des personnes n’est pas en cause, quelle que soit l’autorité dont elles font preuve ; il s’agit bien plus d’un processus, d’une production des hommes, d’un mode d’intervention qu’il nous faut comprendre par la mise en relation du projet révolutionnaire avec les contraintes sociales individuelles et collectives, privées et publiques.

La force du modèle

La constitution du parti ouvrier est apparue nécessaire dès l’instant où la bourgeoisie s’est approprié un pouvoir dont les instances ont été mises au service de ceux qui possédaient les biens et contrôlaient la production. Le triomphe des conservateurs républicains en France en 1848 est emblématique à cet égard ; il signifie aussi bien la victoire des propriétaires, qu’il révèle la nécessité d’une organisation autonome pour les plus démunis. Mieux que les autres, les marxistes ont élaboré la théorie du parti ouvrier. Marx a cru en sa nécessité au fur et à mesure de l’avancée des révolutions françaises auxquelles il accordait une importance particulière. Mais pour lui, le parti devait être d’abord l’expression du mouvement propre de la classe ouvrière.

Lénine a modifié cette conception, en élaborant une théorie de l’avant-garde qui, après la révolution russe, s’est largement imposée dans le mouvement communiste et au-delà. En dépit de ses particularités, malgré l’utilisation qu’en ont faite les staliniens, l’élaboration léniniste mérite une attention particulière : en poussant à la limite la définition du parti, elle révèle au mieux les forces et les faiblesses de ce mode d’organisation. C’est la raison pour laquelle je lui accorderai une importance centrale dans ma démonstration : dans une large mesure, le léninisme a développé, en les concrétisant, des traits qui existent dans tous les partis ouvriers.

Pensé dans le mouvement historique, « le parti » n’est qu’une étape, un moment nécessaire pour la formation en classe de la catégorie sociale la plus opprimée ; les ouvriers, groupe autonome, moteur d’une histoire en devenir, sont appelés ainsi à prendre le pouvoir afin de bouleverser les rapports sociaux et de reconstruire une société fondée sur des relations d’égalité. Parti de transition, le parti ouvrier se constitue en opposition à la classe dominante, en fonction d’un projet révolutionnaire conçu à partir de l’exploitation quotidienne, concrètement vécue par les prolétaires.

Mais pendant cette période transitoire, le modèle contre lequel le parti se constitue est posé en référence. En effet, la rupture n’est pas inscrite dans le présent, mais toute entière projetée dans l’avenir et jusqu’à la prise du pouvoir le modèle du pouvoir bourgeois fonctionne comme un miroir ; c’est pourquoi, au nom de l’efficacité bien comprise, la réalité concrète de l’organisation prend bientôt le pas sur les bouleversements à venir. [2] En quelque sorte, la bourgeoisie victorieuse qui a réussi à s’emparer du pouvoir en imposant un rapport de forces, a montré la voie au prolétariat dont le triomphe s’inscrit dans un même processus historique ; c’est pourquoi la loi du rapport de forces commande une organisation rigoureuse, préalablement pensée par une avant-garde consciente de saisir le mouvement des conditions objectives.

Aussi, tant que le pouvoir ne sera pas tombé aux mains du parti de la classe la plus nombreuse, aucune rupture radicale ne peut être opérée. Bien au contraire il faut laisser se développer les forces productives afin que le processus historique s’accomplisse. C’est ainsi que forgé dans le même socle social, le parti révolutionnaire ne peut que ressembler au parti dominant pendant cette période de transition où le vainqueur impose son modèle dans la mesure où les pouvoirs détenus par les uns deviennent l’enjeu des autres. Même si les révolutionnaires empruntent à la guerre une grande partie de leur vocabulaire, la guerre se prépare mais ne se fait pas ; c’est le temps des débats, des analyses à l’aide des mêmes concepts ; la même école a souvent formé les hommes de pouvoir et ceux qui aspirent à le renverser ou à le transformer ; l’Ecole polytechnique fut le berceau des saint-simoniens, l’Ecole normale de la rue d’Ulm, celui des socialistes, puis des marxistes-léninistes.

Le parti libéral, organe de la classe dominante, dans les années qui suivirent la révolution de 1830, s’était constitué sur l’idée des capacités : seuls les individus les plus capables étaient en mesure de gouverner [3]. Le parti de la classe, lui, croit aux vertus de l’avant-garde. Entièrement tendu vers le but, le parti de la révolution doit former un organe vivant, un corps soudé dont les militants sont les membres ; la responsabilité n’est pas individuelle mais collective ; d’ailleurs la diversité est gommée au profit de la masse, le groupe porté par le mouvement forme un tout, c’est la force d’ensemble qui compte ; l’esprit de corps est valorisé au détriment de l’esprit critique que pourrait développer chaque individu. [4]

En attendant que les rapports de domination soient absous, l’organisation hiérarchique prévaut. Le parti libéral reconnaissait des autorités naturelles, le parti révolutionnaire se donne des porte-parole afin d’être craint ou entendu par l’adversaire ; dans ses rangs le centralisme l’emporte sur l’auto-organisation, il l’emporte même sur la démocratie la plus élémentaire ; peu à peu chacun est initié à la langue commune ; le plus faible s’identifie au plus fort ; le militant de base modèle son discours sur ceux des responsables qui tentent d’imiter les maîtres à penser. Classe contre classe, rapport de force contre rapport de force, groupe contre groupe : telles sont les lois d’une histoire repensée en fonction du but poursuivi. Dans ces ensembles, les hommes doivent se mouler afin d’être partie prenante du mouvement que l’on dit historique.

Le parti : une affaire d’hommes

Les hommes les plus sensibles aux réalités concrètes, à l’instar de Marx et Engels, savent que l’oppression des femmes est le produit d’une formation sociale et que le mariage, du point de vue du droit, légalise l’assujettissement du sexe féminin, mais rares sont ceux qui, comme Varlin, ont défendu le droit à l’individualité des femmes [5].

Or, famille et propriété sont devenues les deux piliers d’une société hiérarchiquement organisée au sein d’une démocratie pensée par et pour des hommes qui disposaient de la liberté des possédants [6] ; le modèle de la famille dite bourgeoise, où le père propriétaire jouit d’une autorité naturelle, donc légitime et incontestable, plus qu’il ne s’est imposé aux autres classes sociales la réalité des rapports familiaux est toujours plus complexe a servi de référence au mode d’organisation des pouvoirs [7], tant dans la représentation politique que dans le fonctionnement des partis. Éternelles mineures, subalternisées dans la famille, les femmes ont été exclues de la sphère publique y compris par les partis démocratiques, libéraux et républicains, qui avaient pour vocation de gérer la cité.

Selon les révolutionnaires, la famille ainsi conçue n’est qu’un reliquat des rapports sociaux précapitalistes et le développement des forces productives ne peut que provoquer la dégénérescence de cette institution, puisque les conditions objectives d’émancipation des femmes sont inscrites dans le mouvement de la force des choses ; irrémédiablement voué à la destruction par le développement du travail des femmes, l’assujettissement « du sexe » sera lui aussi naturellement détruit ; au pire, il sera balayé par les prolétaires victorieux, en même temps que toutes les autres dominations.

En attendant, l’émancipation des femmes ne peut anticiper sur l’émancipation de la seule classe historiquement porteuse d’avenir : la classe ouvrière. C’est pourquoi, le parti révolutionnaire, à l’instar de l’ennemi-modèle, est un parti d’hommes, les femmes qui y sont associées ne peuvent qu’épouser la cause de leurs frères de classe [8] ; bouleverser les rapports sociaux entre les sexes au sein du parti, avant même d’avoir renversé les rapports de classes, serait s’aliéner une partie des hommes de la classe ouvrière ; sans propriété, ils sont attachés à la seule reconnaissance sociale dont ils disposent : celle de père, chef de famille qui le plus souvent donne un nom à l’épouse et aux enfants par lui socialement reconnus.

Il reste que des femmes adhèrent à cette perspective, croyant que les portes de la liberté ne sauraient rester closes dans cette vision téléologique de l’histoire. Mais, ayant été pensées autres, maintenues dans une catégorie aux droits inférieurs, elles ne peuvent se fondre dans la masse des hommes qui s’identifient au leader du mouvement, sans s’oublier elles-mêmes, sans oublier leur liberté singulière ; elles ne peuvent faire corps avec la formation, elles ne sont que des membres rapportés et devront oublier leur propre cause si elles veulent être admises ; l’oppression dont elles sont victimes, leur assujettissement singulier ne doit pas interférer, ne doit pas se glisser dans les interstices du projet de libération de l’ensemble ; elles pourront utiliser la ruse et jouer les femmes influentes qui font et défont l’avancement des hommes, mais le pouvoir ne leur appartiendra pas, elles seront aux côtés des hommes, non à la même place.

Ce n’est pas un hasard de l’histoire, me semble-t-il, si les femmes en France ont obtenu les droits politiques après la Deuxième Guerre mondiale où, résistantes, en participant à la nécessaire lutte commune, les femmes se sont retrouvées, en fait, dans les organisations d’hommes ; en s’ oubliant elles-mêmes, elles ont retrouvé droit de cité.

Entre projet collectif et réalités individuelles, une tension permanente

Projetant la rupture sans l’anticiper, le parti révolutionnaire est contraint de respecter les normes sociales. Réaliste, il doit tenir compte des pressions quotidiennes, des contraintes : un ouvrier qui travaille à la chaîne ne dispose pas du temps nécessaire pour penser le devenir de l’organisation ; aussi l’avant-garde, les dirigeants du parti seront issus des milieux les moins prisonniers de l’exploitation concrète et lorsqu’un militant ouvrier fera preuve d’initiative, il deviendra permanent du parti afin d’être en mesure l’élaborer la stratégie et de penser la théorie.

Difficile, en effet, de faire face aux réalités oppressives, de préparer les bouleversements sociaux et de projeter, en même temps, la société future ; les difficultés sont d’autant plus grandes que l’oppression quotidienne incite les ouvriers à vouloir quitter la condition ouvrière pour échapper à l’exploitation ; démarche qui ne s’inscrit plus alors dans le sens du devenir de la classe sur lequel est fondé l’espoir de la révolution.

C’est pourquoi, au sein du parti, l’accent sera mis sur les perspectives collectives avec une forte tendance à gommer les difficultés de chacun et surseoir aux projets individuels. Pas étonnant dans ces conditions que les problèmes spécifiques de celle qui est devenue « autre », de l’épouse, de la fille, ne soient pris en considération que secondairement. En écartant le droit à l’individualité des femmes, en refusant de mettre en cause la domination spécifique dont elles sont l’objet, le parti ne peut que perpétuer, dans ses rangs, leur assujettissement, ne serait-ce que pour rendre possible la disponibilité du militant ; après une journée de travail, au moment où se réunit la cellule du parti, qui peut garder les enfants sinon la femme de celui qui, au sein du parti continue à représenter celle qui porte son nom ? Et lorsque celles-ci sont associées, ce sont surtout les tâches d’exécution qui leur sont confiées.

La tradition historique est si prégnante - mais est-ce d’une tradition qu’il s’agit ? - qu’aujourd’hui les partis en sont réduits à imposer des quotas afin d’effacer les marques évidentes de la masculinité des organisations, aussi « révolutionnaires » soient-elles. La survie de l’organisation des uns a souvent dépendu du silence et du dévouement des autres. C’est ainsi que non seulement le parti n’anticipe pas sur les transformations des rapports sociaux, mais qu’il les reproduit ; imperceptiblement les normes-valeurs se pérennisent, et le parti, dont l’organisation transitoire avait vocation révolutionnaire, prend sa place au sein d’une société fondée sur la domination, une place de plus en plus nécessaire à ceux qui, devenus permanents, ont pu échapper à l’exploitation quotidienne.

Ce constat, maintes fois signifié, masque en réalité un autre phénomène plus pervers : celui de l’aspiration au pouvoir par le processus de l’identification. Dans cette organisation d’hommes l’unité l’emporte sur la diversité ; la non prise en compte de l’altérité socialement construite, mais également des différences individuelles multiples n’induit pas seulement la mise à l’écart de « la question femmes » ; elle impose l’unicité du modèle militant qui emprunte ses éléments aux images mythiques de la virilité ; elle entraîne aussi l’irresponsabilité des militants.

En effet, afin que le corps soit constitué, prêt à intervenir, afin que l’organe fonctionne, il est nécessaire que la hiérarchie soit respectée et que les membres parlent d’une seule voix ; le seul moyen alors de se différencier des autres, processus d’individuation nécessaire à tout être humain, est d’accéder au pouvoir, de disposer de pouvoirs afin d’être soi-même en sortant de la masse des anonymes dont le parti a besoin pour préparer l’avenir. Ainsi le rapport au pouvoir surdétermine le comportement des individus militants qui oublient l’idéal sous la contrainte d’un présent social impensé par l’organisation.

Ce fonctionnement pervers intervient obligatoirement dans les organisations révolutionnaires qui ne considèrent les individus que comme des instruments de l’histoire, pensés en groupe soudé, entièrement tourné vers un avenir qu’on a cru probable et qui aujourd’hui est devenu mythique la réalité de l’exploitation est toujours évidente, le bouleversement des rapports sociaux est toujours souhaitable et souhaité ; mais le parti, en dernière instance s’est calqué sur le modèle politique hiérarchisé qui structure et pérennise l’exploitation ; il repousse la révolution à l’avenir que délimite son discours, et par là, la repousse au-delà du réel. L’absence d’analyse critique de l’ennemi-modèle réduit les projets révolutionnaires à l’état de mythes.

On pourrait croire que cette description critique du parti ouvrier est aujourd’hui totalement dépassée. Or, si des ajustements ont été effectués, le dépassement reste à venir dans la mesure où les liens entre histoire et politique sont toujours du même ordre et participent toujours de la même filiation processus dans lequel a été emprisonné le devenir des rapports sociaux : les affrontements de classes, produits de l’histoire, sont valorisés au détriment d’autres inégalités socialement construites mais non prises en compte dans l’écriture de l’histoire politique ; la rupture entre les pouvoirs politiques et les normes de penser l’histoire politique reste à faire.

Au tout début du XIXe siècle, François Guizot, le doctrinaire, un des maîtres à penser du libéralisme, écrivait : « À l’origine de tous les pouvoirs, je dis de tous indistinctement, on rencontre la force... » [9]. Partant de la même analyse, Marx et Engels, on le sait, commencent ainsi le Manifeste du Parti Communiste : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes ».

Ce point de vue, que partageaient les ennemis de classe du XIXe siècle, sert toujours de postulat aux organisations ouvrières et révolutionnaires qui considèrent « la classe » comme une masse d’individus anonymes dont la tâche historique essentielle doit être accomplie par délégation de pouvoir ; cette tâche prime sur toutes les autres ; quels que soient les accidents de parcours, la responsabilité des militants n’est jamais engagée, les échecs rencontrés sont toujours des échecs subis, rarement la responsabilité de l’organisation est en cause, ce sont toujours les autres qui ont tort. L’irresponsabilité du parti de l’opposition est même inscrite dans son projet puisque sa responsabilité n’est engagée qu’après la prise de pouvoir d’Etat - Etat dont la formation et la fonction ne sont pas interrogées.

Or, l’entrée des femmes dans ces organisations dérange la formation constituée ; elles dérangent d’autant plus lorsqu’elles s’imposent comme individus distincts qui revendiquent pour elles-mêmes une émancipation qui n’est envisagée que pour la masse dans un avenir proche ou lointain. C’est dire que « la question femme » ne se réduit pas aux femmes mais englobe toutes les diversités individuelles, et par là même la liberté critique de chacun.

L’incontournable diversité

Produit d’un système dont il prépare le dépérissement, le parti ne peut que le perpétuer en reproduisant les rapports sociaux sur lesquels il repose. Uniquement préoccupé de s’emparer d’un pouvoir qui opprime la classe qu’il représente, il en apprend les rouages, et bientôt les règles afin de la dominer ; on connaît par exemple l’efficacité des gestionnaires du parti communiste dans les municipalités. De même, nombre de soixante-huitards, un moment irréductibles, ont su former une partie de l’élite au pouvoir. Sans que leur sincérité soit en cause, les militants, oublieux des rapports sociaux, entièrement tirés vers l’avenir, fascinés par le pouvoir qu’ils voulaient renverser, se sont identifiés à lui et s’y reconnaissent aisément aujourd’hui.

C’est pourquoi, alors que les systèmes se défont, que les idéologies sont en crise, que la démocratie au sens libéral du terme est donnée comme l’idéal politique, tandis que les historiens s’ingénient à vanter la prescience du « grand Tocqueville », il importe de comprendre que des femmes « symptômes des organisations d’hommes » [10], ne font que révéler les besoins des individus. Impossible désormais, me semble-t-il, de penser un changement des rapports sociaux sans dépasser, par l’analyse critique, la réalité présente des relations de pouvoirs qui n’ont cessé de pervertir les engagements individuels. Impossible de penser l’égalité sans engager la responsabilité des individus.

Précisément parce que visiblement différentes, pensées comme autres, rejetées hors des systèmes politiques, les femmes ont éprouvé quelques difficultés à s’intégrer dans les organisations ; à de rares exceptions près, elles n’ont pu s’identifier au modèle proposé, mais n’ont pas réussi à imposer une autre alternative ; certaines ont tout simplement mis en lumière les impasses des organisations qui reproduisent les relations sociales contre lesquelles, en principe, elles se sont constituées ; de faits des femmes réintroduisent l’individualité et donc la diversité.

Il est vrai que prendre en compte ces différentes individualités, oblige à repenser non seulement le parti, mais la représentation politique dans son ensemble ; les organisations, considérées jusqu’alors comme seul sujet d’histoire, seront alors transformées en objet d’analyses, relues et corrigées par des individus désassujettis. Le respect de l’autre introduit un autre rapport au présent, les individus se distinguent, il n’est plus question d’une masse dont la conscience est façonnée mais d’une multiplicité de démarches individuelles, d’un foisonnement de réflexions dont il est nécessaire de tenir compte pour en assurer la convergence. La responsabilité individuelle l’emporte sur l’irresponsabilité collective, l’analyse critique prime sur les débats dogmatiques.

Sans doute cette prise en compte de la pluralité des individus oblige à repenser les partis anciens, à réélaborer les perspectives, à rejeter l’interprétation téléologique de l’histoire, et par là même à réintroduire la raison critique. Une autre histoire pourrait alors s’écrire, un autre devenir politique pourrait être imaginé. Serait-ce utopique de le penser ?

Extrait d’un texte publié sous le titre « Le ‘parti ouvrier’ : un ensemble à repenser » dans la revue « L’Homme et la société », n°98, 1990. « Crise du monde ouvrier et nouveaux mouvements sociaux ». pp. 77-85.

Notes :


[1Ainsi dans les considérants du programme du parti ouvrier français rédigés avec l’aide de Marx et Engels en 1880, on peut lire : « Que l’émancipation de la classe productive est celle de tous les êtres humains sans distinction de sexe ni de race... »

[2Comme l’a montré Robert Michels dans « Les Partis Politiques ».

[3Cf. les écrits de François Guizot, d’Alexis de Tocqueville, théoriciens du libéralisme.

[4Dans l’Internationale communiste, avant même le triomphe de Staline, l’idée du « monolithisme » du parti fait son chemin peu à peu. Dans la dialectique entre démocratie et discipline, activité de la base et autorité de la direction, l’accent est mis, dans les textes mais plus encore dans la pratique, sur le rôle décisif du centre dirigeant. « Cette tâche fondamentale d’organisation oblige les organes dirigeants du parti à guider continuellement et à influencer systématiquement le travail du parti et à le faire d’une façon complète et sans intermédiaire » (Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes - 3e congrès de l’Internationale communiste, 1921).

[5« Le manque d’éducation, l’excès de travail, la rémunération trop minime et la mauvaise condition hygiénique des manufactures sont actuellement pour les femmes qui y travaillent des causes d’abaissement physique et moral ; ces causes peuvent être détruites par une meilleure organisation du travail, par la coopération. La femme ayant besoin de travailler pour vivre honorablement, on doit chercher à améliorer son travail, mais non à le supprimer (...). Tant que les individus ne pourront disposer que des moyens d’action inégaux, tant que les charges qui leur incombent seront inégales, la justice n’existera pas. Tant qu’une entrave empêchera l’emploi de soi-même, la liberté n’existera pas. » (Opinion de la délégation minoritaire française exposée par Bourdon et Varlin sur le travail des femmes et l’instruction au Congrès de PAIT, séances du 3 au 8 septembre 1866. Cf. Recueil de doc. publié sous la direction de Jacques Freymond, Genève, 1962.)

[6Pour la première fois, dans le préambule de la Constitution de la Seconde République, nous pouvons lire à l’article IV : « (La République) : elle a pour principe la Liberté, l’Égalité et la Fraternité. Elle a pour base la Famille, le Travail, la Propriété, l’Ordre public. » Cf. M. Riot-Sarcey : « La communauté des semblables ou la démocratie en oeuvre », L’Homme et la Société, n° 94 : « Dissonances dans la Révolution ».

[7Là encore ce sont les théoriciens libéraux qui clairement ont exposé leur point de vue sur l’organisation sociale en se référant à la hiérarchie familiale fondée sur l’autorité « naturelle » du père de famille : cf. F. Guizot et A. de Tocqueville.

[8Cf. résolution adoptée par la majorité de l’AIT, congrès de 1866 : « La femme n’est point faite pour travailler, sa place est au foyer de la famille, elle est l’éducatrice naturelle de l’enfant ; elle seule peut le préparer à l’existence civique, mâle et libre ». Et si la IIIe Internationale crée, dès 1920, des organes spécialisés dans la propagande parmi les femmes elle a souligné, dans plusieurs résolutions, « l’esclavage séculaire » des femmes, il est clair que, pour elle, si les femmes ont toutes leur place dans les partis communistes, c’est à condition de s’identifier aux buts de ces partis : il n’y a pas de place pour une action féminine autonome. Les « Thèses pour la propagande parmi les femmes » (3e congres, 1921) l’attestent : « ...le congrès attire une fois de plus l’attention des femmes sur le fait que sans l’appui des PC, les initiatives ayant pour but la libération de la femme, la reconnaissance de son égalité personnelle complète et son affranchissement véritable ne sont pas réalisables... leur affranchissement de l’injustice séculaire, de l’esclavage et de l’inégalité, n’est réalisable que par la victoire du communisme. Ce que le communisme donnera à la femme, en aucun cas le féminisme bourgeois ne saurait le lui donner. Aussi longtemps qu’existera la domination du capital et de la propriété privée, l’affranchissement de la femme n’est pas possible... Le 3e congrès de l’IC confirme les principes fondamentaux du marxisme-révolutionnaire suivant lesquels il n’y a point de question "spécifiquement féminine"... ».

[9Cf. « Histoire de la civilisation en Europe », p. 87, de l’édition présentée par Pierre Rosanvallon, Paris, Hachette, 1985.

[10Cf. Les travaux de Paul Laurent Assoun.