Le monde à l’ère du néolibéralisme

Paul Hampton, Martin Thomas 6 novembre 2013

Le monde est globalement de plus en riche mais de plus en plus inégal, mais comment s’organise-t-il après plus de trente ans de néolibéralisme ? L’explication en terme d’impérialisme telle que Lénine l’a développée permet-elle encore de rendre compte de la réalité actuelle ? D’où vient la crise de 2007-08 ? S’explique-t-elle par une baisse du taux de profit ? La superpuissance US est-elle en déclin ? La classe travailleuse est-elle en train de s’effacer de l’Histoire ?

Le texte évoque ces différentes questions et donne des réponses parfois assez différentes de celles qui dominent dans la gauche aujourd’hui. Il a été écrit par deux dirigeants de l’organisation révolutionnaire britannique Alliance for Workers’ Liberty (AWL - Alliance pour la Liberté des Travailleurs) en tant que contribution générale introductive aux textes et aux débats de leur dernier Congrès annuel qui s’est tenu les 26 et 27 octobre) (Avanti4.be).

L’AWL a développé une évaluation propre et distincte de l’évolution du capitalisme mondial au cours des dernières décennies, et celle-ci sous-tend notre orientation, nos slogans concrets et nos différences avec une grande partie de la gauche.

Nous avons défendu l’idée que depuis 1945, le capitalisme mondial a connu une époque d’"impérialisme de libre-échange", au cours de laquelle il s’est restructuré avec succès sous la forme d’un agrégat d’Etats politiquement indépendants qui sont authentiquement bourgeois (plutôt que d’être encore des colonies ou des Etats dominés par des factions pré-capitalistes) et qui acceptent et intériorisent la discipline du marché mondial.

De l’impérialisme colonial à l’impérialisme de libre-échange

La sortie, pas à pas, de l’ancienne ère de l’impérialisme colonial et la vaste expansion vers de nouvelles zones de production industrielle pour le marché mondial ont provoqué des glissements tout au long des échelons de la hiérarchie internationale mais il ne faut pas en déduire que cela s’est fait de manière progressive ou égale. Le capitalisme mondial reste au contraire très inégal, avec la superpuissance US comme clé de voûte et force de maintien de l’ordre.

Ce nouveau "modèle", organisant le développement inégal et combiné du capitalisme à travers le monde, est né après 1945, a survécu aux crises économiques des années ‘70, puis a muté en néolibéralisme. Ensuite, dans les années ‘90, il s’est étendu en intégrant les anciens Etats staliniens et en intégrant à un plus haut niveau de la hiérarchie de nombreux centres qui, depuis les années ‘60, avaient développé sur une grande échelle une industrie manufacturière tournée vers le marché mondial. Il a jusqu’à présent survécu à la récession économique qui a commencé en 2007. En dépit de nombreuses contradictions, il est susceptible de continuer à dominer le monde à l’horizon d el’avenir prévisible.

L’"impérialisme de libre-échange" - ou l’"Empire du capital", comme l’appelle Ellen Wood ou encore le "Capitalisme global", comme le nomment Leo Panitch et Gindin Sam - diffère des périodes antérieures du capitalisme. Il se présente globalement comme un monde d’États capitalistes, qui agissent pour créer les conditions de l’accumulation du capital. C’est un monde où les multinationales produisent et commercialisent par-dessus les frontières, avec le renfort de structures institutionnelles internationales (Fonds monétaire international, Banque mondiale, Organisation mondiale du Commerce) conçues pour faciliter ces chaînes de production mondiales.

Au cours de l’ère néo-libérale, depuis les années 1980, il a de plus en plus pris la forme d’un monde dans lequel les divers Etats capitalistes définissent leur politique à partir d’une priorité : faire de leur territoire une zone sûre et viable pour que le capital global y investisse, plutôt que d’essayer de construire une base industrielle nationale plus ou moins intégrée.

Cet "impérialisme de libre-échange" est également un impérialisme de la finance. Le capital-argent, le capital bancaire, le crédit et la spéculation sont des moments nécessaires dans les circuits du capital. Le capitalisme est inconcevable sans eux. Le capital financier joue un rôle économique dominant, mutualisant et distribuant le surplus social, créant du crédit avant la production, disciplinant les entreprises capricieuses et déterminant des canaux pour de nouveaux investissements. Le poids et la vitesse de fonctionnement des marchés financiers mondiaux ont considérablement augmenté depuis les années 1980, et cette tendance se poursuit.

Des interventions militaires mais sans retour à la domination coloniale…

L’"impérialisme du libre-échange" est contrôlé par l’hyperpuissance américaine, qui dispose d’une supériorité militaire écrasante et qui utilise cette force militaire pour maintenir l’ordre capitaliste mondial.

Davantage que le recours à l’occupation militaire et à la colonisation, c’est ce que Marx appelait la "terne contrainte des relations économiques", renforcée par les Etats et particulièrement par les Etats-Unis, qui façonne largement l’économie internationale. La société bourgeoise - qui organise ses processus fondamentaux d’exploitation au travers de relations nouées sur un marché plus ou moins "libre" plutôt qu’au travers de relations de subordination personnelle caractéristiques du servage ou de l’esclavage - nécessite néanmoins des forces de police beaucoup plus développées que les sociétés anciennes, De la même façon, l’"impérialisme de libre-échange" s’accompagne de la croissance de grandes armées agissant en tant que police mondiale – en particulier, les forces armées US.

Pendant l’ère de la Guerre froide, les Etats-Unis ont fréquemment utilisé la force militaire pour renverser les régimes qu’ils jugeaient trop favorables à l’URSS ou susceptibles de "devenir communiste". Ils ont soutenu des dictateurs comme Somoza au Nicaragua, Batista à Cuba, Trujillo à Saint-Domingue ou encore Pinochet au Chili et le Shah en Iran, le genre de dirigeants qu’ils considéraient comme étant "des fils de pute, mais nos fils de pute". Mais, même alors, ils n’ont pas cherché à recourir à une domination de type colonial.

À une époque où même les pays les plus pauvres comptaient des populations urbaines importantes et où la conscience nationale s’était généralisée, les Etats-Unis ont jugé que les coûts et les répercussions (du choix de méthodes de type colonial – NdT) auraient été trop importantes. La puissance économique des Etats-Unis leur donnait - avec des conditions politiques beaucoup moins strictes que celles nécessaires pour une domination coloniale - suffisamment de poids. De plus, chercher à rétablir une domination coloniale aurait aidé l’URSS à gagner un soutien de la part des mouvements anti-colonialistes et à augmenter son contrôle sur ceux-ci.

… et sans instauration d’un ordre "démocratique bourgeois" international

Depuis le début des années 1990, les Etats-Unis ont généralement préféré soutenir des démocraties bourgeoises (d’une sorte ou de l’autre, et à condition, bien sûr, qu’elles acceptent les règles du marché mondial, ce qu’elles font en général au nom de l’intérêt de la bourgeoisie locale). Les Etats-Unis ont maintenu cette préférence, même lorqu’ils ont déployé de grandes actions militaires (au Koweït en 1991, au Kosovo en 1999, en Afghanistan en 2001, en Irak en 2003-11).

Depuis que George W Bush a accepté, en 2008, un large retrait militaire américain d’Irak, les Etats-Unis ont été plus prudents quant au choix de l’action militaire. Mais ils conservent une très grosse machine militaire, et la volonté de l’utiliser s’ils voient leurs intérêts menacés sérieusement et s’ils pensent qu’une action militaire pourrait régler le problème d’une manière efficace.

L’économie capitaliste mondiale ne dispose pas, et n’est pas susceptible de disposer de sitôt, d’un système approprié de droit mondial bourgeois-démocratique. Nous ne pouvons ni ne voulons pas cautionner les illusions "libérales interventionnistes » selon lesquelles l’armée américaine serait, ou pourrait être si elle y était poussée, un instrument permettant d’établir un pouvoir légal international de type "démocratique bourgeois", même dans la mesure limitée où une police bourgeoise peut administrer le règne du droit dans une démocratie bourgeoise comme la Grande-Bretagne.

Nous devons clairement montré en quoi le véritable rôle habituel d’une action militaire de grande puissance dans le monde d’aujourd’hui diffère tant de ces illusions "libérales interventionnistes" que de l’illusion qu’une telle action est juste une réédition, ou le début d’une réédition, d’une conquête coloniale de l’ancien style.

L’hégémonie US en déclin ?

L’hégémonie américaine persiste, en dépit des revers qu’elle a subis en raison du fiasco irakien. Depuis le début des années 1980, la croissance économique, la productivité industrielle et le volume des exportations ont été plus élevés aux USA que dans les autres pays du G8. Les États-Unis continuent de dominer les dépenses en recherche et développement (R & D) et maintiennent leur part dans la production high-tech mondiale, notamment dans des secteurs comme l’aérospatiale, les produits pharmaceutiques, les ordinateurs et les machines de bureau, le matériel de communication et les instruments scientifiques.

Les sociétés multinationales basées en Amérique continuent d’investir d’énormes flux de capitaux à l’étranger et emploient 10 millions de travailleurs outre-mer. Les États-Unis reçoivent également des apports massifs de capitaux, qui se tournent vers la consommation intérieure et l’investissement. Leur capacité à capter l’épargne mondiale reflète la solidité structurelle de leur modèle de domination impériale. Le déficit commercial des États-Unis n’est pas une preuve de leur faiblesse. Au cours de la récente crise, les capitalistes ont continué d’acheter des dollars et des bons du Trésor étatsunien parce que ceux-ci restent le fournisseur de valeur le plus stable dans un monde capitaliste volatile.

La mondialisation capitaliste consiste en l’extension des rapports sociaux capitalistes et des impératifs du marché mondial dans les moindres recoins de la vie sociale et dans toutes les parties du monde.

Au cours du dernier demi-siècle, des liens étroits ont été établis entre les USA et les autres Etats occidentaux. L’internationalisation du capital repose désormais sur l’investissement direct étranger et les multinationales. Le capital US existe maintenant en tant que force sociale matérielle à l’intérieur de la plupart des autres formations sociales, avec un impact conséquent sur les rapports sociaux, les droits de propriété et les relations d’emploi. Les Etats capitalistes se font concurrence principalement en essayant de rendre leurs espaces territoriaux attrayants en tant que sites d’accumulation pour les bourgeoisies tant intérieures qu’étrangères.

Alors que la Chine pourra peut-être émerger à terme comme un pôle de puissance inter-impériale, elle est actuellement loin d’atteindre ce statut. Les contradictions et les tensions persistent entre les Etats à travers le monde, et au sein de ceux-ci, mais la Chine jouit actuellement d’une relation symbiotique avec l’Etat américain. Certains secteurs au sein des États-Unis sont bien sûr soucieux de maintenir le pouvoir unipolaire actuel des USA et d’empêcher l’émergence de futurs adversaires impériaux, mais cela ne constitue pas une preuve en soi que de tels candidats existent déjà aujourd’hui.

Nouvelles puissances émergentes, nouvelles classes travailleuses

Le développement capitaliste inégal et combiné au cours des dernières décennies a généré une croissance économique rapide dans certaines régions du Sud. De nouveaux centres d’accumulation du capital se sont développés et, dans certains cas, des Etats sous-impérialistes en concurrence entre eux pour la prédominance régionale ont vu le jour. Alors que de nombreux pays (notamment en Afrique) restent englués dans la pauvreté, l’extension spatiale rapide des rapports sociaux capitalistes de production et la diffusion du travail salarié ont caractérisé l’époque moderne du capitalisme.

Un corollaire essentiel de la mondialisation capitaliste est l’augmentation massive du prolétariat mondial. La classe travailleuse internationale a au moins doublé de taille au cours des 30 dernières années. La classe travailleuse en Asie de l’Est a augmenté de neuf fois - d’environ 100 à 900 millions travailleurs. La classe travailleuse de la Chine a triplé, passant de 120 à 350 millions. Au tournant du siècle, la Chine comptait à elle seule plus de deux fois le nombre de travailleurs industriels de l’ensemble des grandes nations industrielles du monde.

La grande taille du "semi-prolétariat" dans de nombreux pays - les personnes engagées dans une combinaison fluctuante de travail occasionnel, de petit commerce, etc - rend difficile le traçage de limites précises, mais nous avons probablement passé le point critique où la majorité des producteurs directs dans le monde relève désormais du travail salarié plutôt que de l’agriculture paysanne. Bien loin de l’idée d’une classe travailleuse en train de disparaître, le poids social mondial de celle-ci n’a jamais été aussi grand.

Reprise en vue ?

La période qui a précédé la crise 2007-8 a été une période d’exubérance capitaliste. Le début de la crise ne trouve pas ses racines dans une forte baisse des profits ou dans l’effondrement des investissements. En 2006-07, les profits atteignaient un sommet, la productivité continuait à augmenter substantiellement dans le secteur manufacturier (avec des salaires à traîne) et les chaînes de production à bas coûts continuaient de proliférer. En dépit de quelques exceptions importantes (notamment dans l’industrie automobile), les sociétés multinationales américaines sont entrées dans la crise dans une situation financière généralement robuste en termes de profits, de dettes et de trésorerie.

La crise a ses racines dans la dynamique de la finance. Avant d’éclater, le marché des titres avait fortement gonflé. Il avait connu un élargissement particulièrement rapide au cours de la dernière période en raison de la croissance depuis les années 1980 de marchés financiers mondiaux d’une variété et d’une taille de plus en plus grande. Si les créances douteuses - qui ne pesaient que d’un poids limité à l’échelle du système financier global – ont provoqué de si fortes turbulences dans ce système mondial, c’est parce que personne ne semblait savoir où se trouvaient ces créances et si ce qui semblait être un endettement apparemment sain ne reposait pas en fait sur de telles créances douteuses. Ce qui avait semblé n’être qu’un risque mesurable d’incertitude financière, pouvant être compensé et géré, s’est révélé être un facteur incalculable.

Quelques signes de reprise apparaissent actuellement mais cette reprise pourrait n’être que faible. On peut s’attendre tout aussi bien à ce qu’elle débouche sur une nouvelle crise d’un type similaire dans pas trop longtemps. Mais souvent, le capital "fait avec" cela : il n’y a pas de mécanisme automatique, ni même de mécanisme d’une fréquence fiable, qui permette aux classes capitalistes de chercher, d’identifier et de mettre en œuvre des solutions à leurs problèmes les plus sérieux. La crise a réaffirmé le rôle central des Etats (et en particulier de l’Etat US) dans l’économie capitaliste mondiale, tout en multipliant les difficultés à gérer celle-ci.

Aucun Etat important n’a vu la crise comme une occasion de contester ou de porter atteinte à l’Etat US. Au contraire, l’intégration du capitalisme mondial a entraîné une coordination internationale de grande envergure entre les États pour fournir des liquidités au système financier, créer des stimulants fiscaux, éviter les guerres tarifaires et établir de nouveaux régimes de réglementation de la finance.

Le néolibéralisme comme horizon capitaliste

Le néolibéralisme doit être compris comme une forme particulière de domination de classe et de pouvoir d’Etat, qui a émergé dans les années 1970, mais sur des bases posées après la Deuxième Guerre mondiale. Il intensifie les impératifs concurrentiels pour les entreprises et les travailleurs, augmente les inégalités sociales et la consommation de luxe des riches, accroît l’insécurité pour les familles de la classe travailleuse, augmente la dépendance au marché dans la vie quotidienne et renforce les hiérarchies dominantes du marché mondial, avec les Etats-Unis au sommet. L’hégémonie de la classe dirigeante dont parlait Gramsci est aujourd’hui organisée autant par des mécanismes de transaction sur le marché, façonnant les gens à voir la vie comme un « investissement », qu’à travers les partis, les médias, l’école, etc.

Les prédictions d’une disparition du néolibéralisme faites dès le début de cette crise en 2007-08 se sont avérés fausses. Certains dogmes néolibéraux ont été discrédités, mais le courant principal du néolibéralisme n’a jamais exclu les mesures keynésiennes et les conditions économico-politiques qui ont donné naissance aux paramètres fondamentaux du néolibéralisme n’ont pas été épuisées ou annulées par cette crise. Il n’existe actuellement aucun mouvement en direction d’un nouveau "modèle" de développement capitaliste.

Au plus fort de la crise financière, les gouvernements ont renfloué et même nationalisé banques et entreprises et, de ce fait, ils ont enregistré des déficits budgétaires sur une grande échelle. Cela montre que la vie économique d’aujourd’hui ne peut fonctionner sans régulation sociale. Mais cette régulation est restée du "socialisme pour les riches". Les gouvernements demeurent résolus à prendre de telles mesures de crise mais elles sont destinées à permettre une nouvelle poussée néolibérale plutôt qu’à devenir les premiers pas d’une nouvelle orientation.

Nous devons souligner, dans nos explications, à quel point cela prouve l’irrationalité du marché capitaliste - en contraste total avec sa "sagesse" son "efficacité" si généreusement louées depuis le début des années 1980 - et plaider pour un gouvernement des travailleurs pour remplacer le "socialisme pour les riches" par un "socialisme par et pour la classe travailleuse".

Le programme du gouvernement de coalition (entre Conservateurs et Libéraux – NdT) en Grande-Bretagne - plus de marchandisation, de coupes dans les aides sociales, de privatisations, de pression sur le mouvement syndical ; en bref, plus de néolibéralisme - n’est pas une anomalie. Le gouvernement allemand promeut un cours nettement néolibéral à travers l’Europe. L’administration américaine est plus prudente dans sa volonté de réduire rapidement les déficits budgétaires que les gouvernements européens, mais elle reste fermement dans un cadre néolibéral.

Actualiser l’analyse de l’impéralisme…

Beaucoup à gauche procèdent comme les généraux qui, dépassés par les événements, élaborent des plans sophistiqués pour mener la guerre précédente.

Le spectre des années ‘70 (et même des années ‘20) plane encore sur une grande partie de la gauche. Beaucoup de socialistes analysent toujours l’impérialisme dans les termes (d’une version tronquée) de l’analyse que Lénine a développée pendant la Première Guerre mondiale. Ils répètent une analyse "léniniste" (dans sa version cannibalisée par le stalinisme) de l’impérialisme. Dans cette optique, le monde est toujours divisé principalement entre quelques grands Etats impérialistes et d’autres qui sont à peine un peu mieux que des semi-colonies.

L’analyse de l’impérialisme par Lénine en 1916, qui synthétisait le meilleur de la géopolitique de la Deuxième Internationale, était une évaluation plus ou moins adéquate de la conjoncture pendant la Première Guerre mondiale. Mais, à bien des égards, elle était biaisée, même pour l’époque : son approche du capital financier identifié parfois comme fusion de la banque et du capital industriel ou, au contraire, comme capital purement spéculatif ou rentier ; le fait de faire découler la tendance du capital à s’exporter à l’étranger à partir d’un prétendu « excès » ou d’une absence d’opportunités d’investissement dans le pays d’origine, etc.

Et la version communément admise de la brochure de Lénine présente des problèmes bien pires que l’analyse originale de celui-ci. Puisque cette brochure de Lénine ne contient pratiquement aucune discussion sur les effets économiques de l’impérialisme dans les pays subordonnés (parce que ce n’était pas là l’objectif de Lénine dans ce texte particulier), des phrases éparpillées et des éléments de polémique jetés de manière parfois désinvolte par Lénine ont été reconstruits pour théoriser l’impérialisme comme un simple processus de pillage plutôt qu’une forme nouvelle de développement capitaliste.

Le résultat final est de confondre l’"impérialisme" avec "tout ce que font les pays capitalistes avancés au niveau international" et, à nouveau, avec un simple pillage. Il ne manque évidemment pas de preuve tangible que le pillage pur et simple fait partie de l’activité internationale routinière des Etats capitalistes avancés : la question est de savoir si celle-ci se résume au pillage et si celui-ci est une caractéristique des seuls Etats capitalistes avancés plutôt que de tous les Etats capitalistes. Dans ce discours soi-disant "léniniste", on s’oppose à l’"impérialisme" (qui est identifié au capitalisme avancé) moins parce qu’il est capitaliste que parce qu’il est avancé.

L’article de Kautsky sur l’ultra-impérialisme paru en 1914 pouvait se lire à l’époque comme une rationalisation de l’appui du Parti Social-Démocrate allemand à son propre gouvernement et comme un moyen d’échapper aux tâches de l’heure au profit d’une attente passive de meilleures conditions qui devraient émerger d’elles-mêmes dans le futur. Mais Lénine n’a jamais nié la possibilité d’une interdépendance et d’une coopération entre les Etats puissants.

Le schéma de Kautsky d’une division fixe entre territoires « industriels » et "agraires" était évidemment faux. Son idée que les grands Etats capitalistes s’allieraient de manière stable sur une base plus ou moins égale était également fausse. Les aspects "ultra-impérialistes" de l’ère actuelle reposent sur le rôle particulier des États-Unis comme superpuissance. Pourtant, un siècle plus tard, après la poursuite du développement capitaliste et de renforcement des Etats, et en l’absence de révolutions socialistes ayant renversé internationalement le capitalisme, certains aspects de la description de Kautsky sont visibles dans le mode actuel de domination bourgeoise et dans les relations internationales.

… pour ne pas se tromper de guerre et d’époque

De nombreux analystes de gauche ont affirmé que la crise révèle que l’empire américain est en déclin. Ils font valoir, par analogie avec la Grande-Bretagne en tant que puissance hégémonique en déclin à la fin du 19e siècle, que les Etats-Unis ont été entraînés dans des guerres et des occupations par la perte de leur pouvoir, de leur prestige et de leur position dominante - par exemple en Afghanistan, en Irak et en Syrie. Mais ces analyses ignorent la centralité continue de l’Etat américain dans le capitalisme mondial et son rôle dans le maintien des rapports capitalistes – caractéristiques d’une forme plus spécifiquement capitaliste de l’impérialisme, plutôt que l’impérialisme colonial des époques antérieures.

Le fiasco irakien a été produit par l’excès de confiance d’une classe dirigeante américaine ivre de succès (l’effondrement de l’URSS en 1991, le Koweït en 1991, le Kosovo en 1999 et - pensaient-ils à tort en 2003 - l’Afghanistan en 2001). Ce n’était pas une tentative désespérée d’une classe dirigeante craignant d’être éclipsée par des rivaux. Postuler un déclin terminal de la puissance impériale américaine consiste à tenter d’accomplir dans la théorie ce qui reste à faire dans la lutte politique.

Pourtant, de nombreux analystes estiment que les relations entre les Etats développés du "Nord" se caractérisent par le déclin de la puissance hégémonique (les États-Unis) et, par conséquent, par une rivalité ne pouvant conduire finalement qu’à la guerre. Chaque signe de désaccord entre les Etats-Unis et les autres grandes puissances est considéré comme le prélude à une répétition attendue de modèles historiques antérieurs et comme la reproduction mécanique, reposant sur un raisonnement par analogie, des rivalités inter-impérialistes précédentes.

Pour d’autres analystes dans la gauche, les relations avec les autres Etats du "Tiers-Monde" sont régies par la dépendance et un (sous-)développement capitaliste entravé par l’"impérialisme". Une telle évaluation sous-estime le développement de la classe travailleuse et le potentiel d’un mouvement ouvrier organisé. Elle implique une alliance nationaliste avec la bourgeoisie intérieure plutôt qu’une lutte pour une représentation politique indépendante de la classe travailleuse.

Une "baisse tendancielle du taux de profit" qui n’explique pas tout

Dans les débats entre marxistes, l’hypothèse couramment avancée est que les crises - ou, au moins, les crises sérieuses, les crises "au sens marxiste" - sont précédées, initiées ou déclenchées par des chutes du taux moyen de profit. Mais en fait, ce n’est pas le cas - ou pas toujours. Dans les récentes discussions, peu d’économistes se sont basés sur le bon vieux concept marxologique de la « baisse tendancielle du taux de profit". Cette tendance a, par contre, été beaucoup évoquée dans la gauche militante, et elle projette une très grande ombre sur tous les débats consacrés à la relation entre le taux de profit et la crise.

L’argument est qu’au fur et à mesure que le capital se développe, le rapport entre le capital constant (machines et matériel – issue d’un travail antérieur ou "mort") et le capital variable (les salaires payés aux travailleurs – ou travail "vivant") augmente. Or, le profit est produit uniquement par le travail vivant. Par conséquent, même si la masse absolue de profit augmente, son rapport au stock total de capital nécessaire pour produire ce profit (c’est-à-dire le taux de profit) a tendance à baisser. Mais Marx a identifié, sur le plan théorique, de nombreuses contre-tendances, découlant des mêmes processus qui donnent lieu à la tendance à la baisse. Nous ne pouvons donc pas admettre une "loi de la baisse tendancielle du taux de profit". Une tendance durable à la baisse du taux de profit ne peut pas être justifiée au niveau général de l’argumentation de Marx dans le Capital. Le taux de profit peut tendre vers le bas sur une longue période. Toutefois, le taux de profit peut aussi augmenter pendant de longues périodes, comme il l’a fait entre le milieu des années 1980 et 2006-07.

Une tendance à la baisse du taux de profit ne peut pas fournir, indépendamment des conditions concrètes, une explication suffisante pour toutes les crises capitalistes, y compris pour la dernière récession.

Beaucoup de gens dans la gauche affirment que la crise des années 1970 n’a jamais été résolue. Ils disent que la baisse du taux de profit qui a conduit à cette crise a continué par la suite. Ou bien ils disent que l’hyper-concurrence ruineuse qui a déclenché cette crise a continué en raison d’une destruction inadéquate des surcapacités industrielles et de la croissance constante de nouvelles capacités industrielles dans de nouveaux domaines. D’où la stagnation : ce qui semblait être une croissance n’était que des poussées brusques et superficielles dues à des corrections ponctuelles, des bulles spéculatives et d’autres mesures ad hoc.

Cette vision ne fournit pas une explication suffisante de la réaffirmation du pouvoir de la bourgeoisie (sous la forme du néolibéralisme) et de la remontée des taux de profit à partir du milieu des années 1980. Pas plus qu’elle ne permet un pronostic adéquat pour la crise actuelle et pour les perspectives d’une relance de la lutte de la classe travailleuse dans un proche avenir. Si la richesse globale (telle qu’elle est mesurée par les capitalistes) croît, c’est qu’on assiste à une expansion capitaliste, quelles que soient les manipulations qu’on peut faire pour essayer de montrer que les "bonnes" définitions marxistes peuvent contredire et dégonfler les statistiques. Si la croissance n’a pas été aussi rapide en Europe, au Japon et aux Etats-Unis que ce qu’elle était durant l’"Age d’or" des années ‘50 et ‘60, elle a été plus rapide ailleurs (en Asie de l’Est, par exemple) ; et, de toute façon, la croissance ne doit pas nécessairement se faire au rythme de l’"Age d’or" pour être une croissance. Et si la croissance a été, à un certain niveau, une question de poussées brusques et instables, quand la croissance capitaliste a-t-elle jamais été autre chose ?

Ne pas attendre un illusoire effondrement du système

Décrire ces quarante dernières années comme une crise constante du capitalisme mondial, c’est également estomper la spécificité et le drame de la crise actuelle qui s’est ouverte en 2007-8. Celle-ci semble devoir mener à une période de dépression plutôt qu’à à une reprise rapide. L’actuel battage du gouvernement conservateur-libéral au sujet de la reprise économique en Grande-Bretagne passe sous silence le fait que l’investissement des entreprises capitalistes continue à se contracter. Les instabilités qui ont déclenché la crise de 2007-8 sont toujours à l’œuvre au sein du système, et elles sont susceptibles de déclencher des crises similaires à l’avenir. Les conséquences politiques de la crise économique sont encore très loin d’être pleinement épuisées et, de manière substantielle, elles dépendent non seulement de mécanismes généraux, mais aussi du caractère et de l’énergie de la réponse de la classe travailleuse.

Notre perspective doit être de lutte, en nous appuyant sur les contradictions au sein du développement capitaliste, pour aider la classe travailleuse à trouver une expression politique à son poids économique croissant et pas d’espérer que le capitalisme s’effondrera à travers une (illusoire) crise permanente.

Article publié sur www.workersliberty.org
Traduction française pour Avanti et intertitres : Jean Peltier