Le marxisme et l’Ukraine : contre la « Realpolitik » infantile

Nicolás González Varela 28 juin 2014

Le marxisme et l'Ukraine : contre la « Realpolitik » infantile

Plus encore qu’avec le cas de la Libye ou de la Syrie, on assiste aujourd’hui, dans le contexte des tensions et des rivalités inter-impérialistes entre les Etats-Unis, l’UE et la Russie au sujet de l’Ukraine, à un « revival » inquiétant des conceptions staliniennes les plus simplistes et dogmatiques dans certains secteurs de la gauche radicale internationale. Des conceptions qui entrent d’ailleurs parfaitement en écho avec la montée des théories conspirationnistes notamment véhiculées par l’extrême-droite, ce qui suscite une énorme confusion et des positionnements pour le moins étonnants, y compris parmi certains courants issus du "trotskysme". Ce retour à une vision manichéenne de la lutte entre les « blocs » et aux conceptions « campistes » des relations internationales est analysé et dénoncé par le marxiste argentin Nicolás González Varela dans le texte que nous reproduisons ici dans sa quasi intégralité (Avanti4.be)

« Nous n’oublierons jamais que les travailleurs de tous les pays sont nos amis et les despotes de tous les pays nos ennemis ». (Premier Manifeste sur la guerre franco-prussienne du Conseil Général de la Première Internationale, 19 juillet 1870).

Pendant les révolutions bourgeoises européennes de 1848-1849, qui remuèrent et firent jaillir sur la scène de l’Histoire de nombreuses nationalités opprimées, on caractérisait couramment le développement du mouvement national ukrainien comme une étant « invention » d’une quelconque « puissance étrangère » ou du machiavélisme de Metternich. Même dans la Russie pré-révolutionnaire, on considérait parmi les sociaux-démocrates que la question nationale ukrainienne était une «  chimère », une création de Bismarck, de « l’Etat-major allemand » ou encore du Vatican. L’Ukraine était une considérée comme une fausse terre irrédentiste. Dans la presse bourgeoise révolutionnaire, on étiquetait les Ukrainiens de peuple « sans histoire », contre-révolutionnaire, constitué de « paysans et de popes ».

Quand, en 1890 à Genève, Engels écrivit pour le journal « Sotsialdemokrat » russe son étude sur « La politique étrangère du Tsarisme » (par ailleurs mise à l’index par Staline), les rédacteurs Véra Zassoulitch et le père du marxisme russe, Plekhanov, protestèrent de manière scandalisée contre un passage dans lequel on désignait les Ukrainiens comme une nationalité « particulière, différente des Russes », annexés « par la force » en 1772. Le marxisme orthodoxe russe, qui évolua ensuite vers le national-bolchévisme stalinien, considérait les Ukrainiens (désignés comme les « Ruthènes » pendant la domination de la noblesse polonaise et sous le Tsarisme) avec mépris et hostilité. En 1918-1919, il n’était pas rare que l’Armée rouge fusilla des gens en Ukraine pour le simple fait de parler ukrainien (voir sur ce sujet l’article de Z. Kowalewski, NdT), langue considérée par la suite comme « contre-révolutionnaire » à l’époque de la domination de Staline.

La théorie de Lénine sur les nationalités tenta de calmer les choses, mais l’incompréhension de la nation ukrainienne (ou des nations polonaise, finlandaise, lettone, biélorusse, géorgienne ou arménienne) coûta au Parti bolchevique trois années de guerre civile cruelle et une sanglante division interne.

L’Ukraine perdit finalement son indépendance en 1922, dans la tourmente de la répression de Kronstadt, des révoltes de Tambov et de la restauration capitaliste d’Etat de la NEP (la « Nouvelle politique économique » lancée par le pouvoir bolchevique après la guerre civile, NdT). L’incompréhension de la question nationale ukrainienne atteignit de tels sommets que Lénine dut prendre des mesures radicales - dites « d’ukrainisation », ou « Korenizatsiia » - contre le chauvinisme russe bolchevique dans l’appareil d’Etat et du parti dans sa section ukrainienne (créée après la révolution d’octobre, en avril 1918, et composée en majeure partie par des Russes, alors que ces derniers ne représentaient que 0,2% de la population d’Ukraine).

Il fallut attendre la fin des années 1920 pour que l’Ukraine puisse enfin compter dans la structure du PC ukrainien et dans celle de l’Etat sur la présence d’éléments ukrainiens. Ces années là, au sein même du PCUS, des voix s’élevèrent contre les rapports « colonialistes » de Moscou vis à vis de Kiev. Sans surprise, la « Korenizatsiia » pensée par Lénine s’arrêta et s’inversa avec la domination absolue de Staline à partir de 1929. Les purges sanglantes dans le Parti Communiste ukrainien commencèrent en 1933 ; les détenus (exécutés) étaient accusés – ironie de l’Histoire – d’être des « crypto-fascistes » et des « nationalistes dégénérés ». La langue ukrainienne fut interdite et on imposa le russe comme « lingua franca » officielle.

C’est pour tout cela qu’on peut affirmer que la question nationale ukrainienne doit être considérée comme le « point névralgique » du socialisme et du communisme russe, hier comme aujourd’hui.

Anti-impérialisme anti-dialectique

Aujourd’hui, dans la majorité des analyses et des commentaires d’auteurs de gauche sur l’Ukraine et la crise en Crimée – mais c’est également le cas des analyses sur des crises internationales similaires (Libye, Syrie, etc.) – , c’est la forme schématique qui prédomine ; les « mauvaises abstractions », les résumés défectueux, dans le sens où ils ne constituent pas des outils conceptuels adéquats pour comprendre la réalité concrète. On peut synthétiser ces analyses comme suit : « l’ennemi (la Russie) de mon ennemi (les Etats-Unis) est mon ami ». L’unique « Grand ennemi » est le despote du marché mondial, les Etats-Unis. Il s’agit là d’une lecture binaire, manichéenne, théologique, qui ne s’ancre pas dans la lutte des classes mais plutôt dans un anti-impérialisme mécanique et à sens unique. C’est, de manière brutale et irrationnelle, le choix entre Napoléon ou la Sainte-Alliance.

Anti-dialectique jusqu’à la nausée, cet anti-impérialisme est incapable de concevoir que « l’ennemi de mon ennemi peut être aussi mon ennemi ». Il n’y a pas de place ici à l’« analyse concrète de la situation concrète », ni aux complexités de l’Histoire, ni aux nuances et interrelations qui caractérisent la totalité elle-même. Bien que, dans notre propre tradition marxiste, nous avons des lignes d’action matérialistes en politique étrangère (l’expérience démocratico-bourgeoise de Marx et Engels sur la question des nationalités dans la « Neue Rheinische Zeitung » entre 1849 et 1850 ; l’expérience face aux conflits internationaux dans la Première Internationale, Zimmerwald, etc.), nos stratèges anti-impérialistes les oublient, les ignorent ou, pire encore, n’ont jamais rien lu à ce sujet. Tout chez eux se résume à une contradiction fantaisiste, simpliste et grossière à partir de cette « Realpolitik » infantile où il n’y a aucune subtilité : c’est blanc ou noir.

Une révolution démocratique quasi classique renverse un gouvernement autocratique et corrompu à Kiev qu’on l’a réduit à immédiatement à une conspiration, comme on avait accusé les Ruthènes en 1848-1849. On l’a taxe « d’invention », de produit artificiel provoqué par les Etats-Unis, d’un « coup d’état » du Pentagone, d’un putsch « supervisé » par l’UE, etc. Les couleurs de l’histoire deviennent ici absolument noires ou blanches.

Que l’impérialisme (celui des Etat-Unis ou de toute autre nation) intervienne effectivement dans un monde multipolaire et globalisé afin d’orienter une rébellion populaire en fonction de ses intérêts mesquins et pour ses buts de bandits, c’est une évidence. Mais il faut bien réfléchir au fait que nous, les « marxistes », nous ne sommes pas avant tout intéressés par les subtilités de la « Realpolitik » bourgeoise à la Kissinger, ni au jeu d’échec des chancelleries à la Richelieu, mais bien à l’authentique moteur de l’Histoire : les masses travailleuses ukrainiennes, leur question nationale, leurs organisations, leurs slogans, leurs innovations organisationnelles, leur rôle dans le mouvement « Maïdan », leurs directions, leur rapport avec le système des partis, le contenu des revendications populaires (pourquoi ils exigent de se séparer définitivement de la Russie, d’aller vers l’Europe, etc.), les contradiction inhérentes à toute révolution démocratique et le rôle des oligarchies, le pourquoi de leur caractère insurrectionnel et l’histoire socio-économique de l’Ukraine indissolublement liée à l’oppression russe, etc.

Le type d’investigation matérialiste ne doit-il pas changer en fonction de l’objet ? N’est-ce pas à cela que fait référence la maxime méthodologique léninienne ? Dans la caricature de marxisme qu’on peut observer aujourd’hui, le caractère de l’objet n’exerce absolument aucune influence sur l’investigation critique matérialiste. On approche la réalité d’une manière abstraite, transformant l’arme de la critique en un simple juge d’instruction externe qui se limite à dresser une accusation simpliste et binaire.

Maïdan : « Coup d’Etat nazi » ?

Un soulèvement populaire (avec des millions de personnes y participant pendant des mois) exigeant moins de pauvreté et de corruption et plus de démocratie est réduit d’un trait de plume à un « coup d’Etat nazi » orchestré par Obama, Cameron ou l’OTAN (cela revient au même), à un « scénario préétabli » alors qu’en réalité tous les mécanismes constitutionnels prévus par la constitution ukrainienne ont été respectés (un « Impeachment » voté y compris par les députés du parti du président déposé Yanukovytch !).

Le mouvement « Maïdan », pluriethnique (Ukrainiens, Russes, Polonais, Tatares, Juifs, inspiré en outre par l’activisme d’un étudiant afghan et musulman, Mustafa Nayem) et transversal, socialement complexe et contradictoire comme tout mouvement social, avec une large représentation de la jeunesse et des étudiants (38% des participants avaient un âge compris entre 15 et 29 ans), avec un large soutien populaire (dans certaines régions d’Ukraine, jusqu’à 84%), a été commodément coulé dans un moule fasciste en le réduisant à une minorité néonazie réunie autour du Pravyi Sektor (Secteur Droit).

Ni l’ultra-droite, ni la droite néoconservatrice eurosceptique – le parti Svoboda, qui a obtenu 10,4% des votes en 2012 soit moins que de nombreux partis d’extrême droite ailleurs en Europe ; n’ont été ni ne sont dominants dans « Maïdan ». Le néonazi Secteur Droit, qui présentera pour la première fois une candidature aux présidentielles du 25 mai 2014 - le curieux « coup d’Etat nazi », avec un Premier ministre juif appliquant des recettes néolibérales, convoque paradoxalement des élections libres sans aucune restriction idéologique et auxquelles participera librement le Parti Communiste d’Ukraine pro-russe…), n’atteindra même pas, selon les sondages électoraux, le seuil de 2% (il a obtenu 0,70%, NdT). Quant à Svoboda, ses intentions de vote tournent autour de 4% (il a finalement obtenu à peine plus de 1%, NdT).

Le gouvernement de transition, qualifié par la Russie de « néonazi » est composé de vingt portefeuilles, dont quatre sont détenus par le parti Svoboda. Mais il faut ajouter que des parties importantes du mouvement « Maïdan » et le parti de l’ex-boxeur Klitcho (ADUR, « Alliance Démocratique Ukrainienne pour la Réforme », que les sondages créditent d’un score de 23%), ont refusé de participer à ce pouvoir transitoire. Bien entendu, il faut exiger du mouvement « Maïdan » qu’il s’épure de ces faux alliés, de ces dangereux compagnons de route et qu’il prenne ses distances avec toute dérive nationaliste.

On ne s’étonnera pas de constater que c’est avec cette même cosmovision mécanique inspirée du Diamat (pour « matérialisme dialectique », NdT) stalinien que de nombreux socialistes et communistes de cette époque justifièrent la guerre menée par l’URSS contre la Pologne en 1939 (et l’occupation sine die de l’Ukraine occidentale, d’où furent déportés vers la Sibérie et l’Asie centrale près d’un million de Polonais, d’Ukrainiens et de Juifs) ; la guerre contre la Finlande de 1940 ; la répression des ouvriers allemands à Berlin-Est en 1953 ; l’invasion de la Hongrie en 1956 ; l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, etc., etc.

Dans les analyses pro-russes de gauche (mais savent-ils seulement que la Russie n’est plus l’URSS ?), à partir d’une fausse dichotomie où l’on réduit tout à un fantasmagorique « néonazisme » en répétant la propagande chauviniste du Kremlin et de Russia Today, ce sont les catégories vides d’un curieux « antifascisme » qui s’imposent ainsi qu’un retour aux grossières analyses de la Guerre Froide, allant jusqu’à la désinformation pure et l’ignorance la plus plate.

On met en avant un fait apparemment empirique ; il y a eu à Kiev un « coup d’Etat ». Mais c’est une assertion non démontrée et qui ne repose que sur les déclarations de l’ex-président corrompu et déposé Yanukovitch, ainsi que sur les clichés grossiers de la propagande russe. En prenant n’importe quel manuel scolaire de science politique, on peut définir un coup d’Etat comme une prise du pouvoir gouvernemental rapide et illégale par un groupe relativement petit de politiciens ou de militaires (ils sont souvent initiés et dirigés par des hauts gradés de l’armée), qui utilise la méthode des arrestations, de l’interdiction, de l’exil ou de la mise à mort du chef de l’exécutif et de ses principaux partisans. Il y a-t-il eu un coup d’Etat contre Yanukovytch le 22 février 2014 ? En réalité, Yanukovytch a été destitué par le mécanisme constitutionnel d’« Impeachment », tel qu’il est établi dans la Constitution de l’Ukraine, tant dans la version de 1996 que dans celle de 2004 (article 11). Plus encore : le Parti des Régions de Yanukovytch a voté en faveur de sa destitution légale puisqu’il y a eu 328 votes pour et 0 contre (les trois partis majoritaires ont voté en faveur de la mesure). Clinton a également subi en son temps une procédure d’« Impeachment » ; s’agissait-il là aussi d’un « coup d’Etat » ?

Un autre élément qu’on introduit pour disqualifier et déprécier le mouvement « Maïdan » est de l’accuser systématiquement d’être « néofasciste ». Un bien curieux « antifascisme sans fascisme » qui permet les plus merveilleuses distorsions et manipulations de l’histoire réelle. Mais que faut-il entendre par fascisme ? Dans la théorie marxiste, le fascisme, en tant que catégorie politique, peut se définir à grands traits comme une forme réactionnaire extrême de domination capitaliste basée sur un nationalisme populiste militarisé, anti-conservateur, anti-libéral et anti-marxiste. C’est une forme de domination politique qui instaure généralement une dictature ouverte de parti unique. Peut-on définir avec ces caractéristiques le gouvernement intérimaire ukrainien, peuplé de vieux politiciens, de néolibéraux et d’oligarques conservateurs ? Il s’agit en outre d’un bien curieux gouvernement « néonazi » vu qu’il est dirigé par un Premier ministre, Arseniy Yatseniou, juif-ukrainien, et qu’il n’a pas interdit le PCU, qu’il a poursuivi des dirigeants néofascistes et à même été jusqu’à les tuer.

Négation de l’impérialisme russe

Le plus curieux est qu’il existe bel et bien une dérive fasciste réelle et non fantaisiste, mais elle ne produit pas vraiment à Kiev mais plus à l’est, à Moscou. L’idéologie impériale de Poutine et de ses alliés nationaux-bolcheviques, comme « Essence du temps », remplissent toutes les conditions d’une authentique dérive vers des formes fascistes. Sans parler de ses soutiens inconditionnels au sein du spectre de l’ultra-droite européenne, de la Hongrie à l’Espagne en passant par la Hollande.

Aux analystes indignés pour qui l’ impérialisme (yankee) est l’unique chose qui importe dans une crise géopolitique – et non les classes prolétaires, ni leur émancipation – et le sujet négatif central dans la critique, nous leur disons que, dans ce cas-ci, c’est l’impérialisme russe de Poutine et l’Etat-maffieux capitaliste russe (ainsi que ses alliés oligarques de l’est de l’Ukraine), leur militarisme et leur « démocratie de basse intensité » qui ont placé et soutenu politiquement et économiquement le régime de Yanukovytch au pouvoir.

Il s’agit d’un impérialisme « poutinien » qui a une longue histoire d’interventions militaires sur le même modèle que celle de Crimée (Tchétchénie, Nagorny-Karabakh, Géorgie) et la création d’Etat-croupions satellisés (Abkhazie, Ossétie du Sud, Transnistrie) non reconnus par la communauté internationale. Oui, camarades, il y a plus d’un impérialisme qui opère en Ukraine !

C’est cet impérialisme réel et concret qu’il faut rendre visible et critiquer en premier lieu avec le pseudo-référendum « Kalachnikov », qui viole la constitution ukrainienne (art. 73), et qui a été réalisé sous couvert d’une grossière invasion militaire de la Crimée par des troupes russes sans insignes. Cette opération a été menée avec le prétexte cynique d’« intervention humanitaire » destinée à protéger les russo-ukrainiens, alors que l’unique mort russe dans la révolution ukrainienne, Igor Tkatchouk, était un militant du mouvement « Maïdan », tué à Kiev par les snipers des terribles « Berkut » (les services de sécurité, NdT). Cette intervention a violé les accords d’Alma-Ata (1991) sur l’intégrité des frontières ; l’accord signé par la Russie elle-même pour la « dénucléarisation » de l’Ukraine (le « Mémorandum de Budapest ») ; l’accord sur la Flotte russe de la Mer noire ; la charte des Nations Unies et les lois qui régissent la communauté des nations et les relations internationales. N’est-ce pas là la même légalité que nous défendons en toute occasion, que ce soit par rapport à l’Irak, à l’Afghanistan, etc. ?

Le « Paradigme réaliste »

Mais avec sa logique primitive et binaire, l’anti-impérialisme unilatéral de l’ « ennemi de mon ennemi est mon ami » nous réserve ici une autre surprise. Sous-jacent à son antiaméricanisme radical et abstrait (qui coïncide dans de nombreux aspects aux clichés de l’extrême-droite européenne) et à la fausse dichotomie, se trouve une autre idée, qui n’est même pas pré-marxiste, mais est pré-bourgeoise et antérieure à la démocratie. En effet, nos analystes, tout comme la ligne officielle de nombreux partis de gauche, se meuvent commodément au sein du dénommé « paradigme réaliste » des relations internationales.

Le « paradigme réaliste » - qui a dans la tradition européenne une existence de plus de cinq siècles - présuppose l’Etat comme étant le sujet central qui constitue à ses yeux l’entité principale. Il s’agit d’une idéologie « étato-centrée » qui plonge ses sources dans Machiavel, Hobbes et Spinoza, qui s’appuie sur la « Macht Politik » (politique de force) allemande, la doctrine de l’Etat-Puissance. Dans la conception du « paradigme réaliste », née avant la démocratie moderne, et même si on considère qu’il existe au sein ou en dessous de l’Etat existe quelque chose comme une communauté avec des membres-citoyens, on n’accorde aucune importance au rôle de la « société civile ». Aux yeux du « realpolitiker », peu importe que cette société civile soit libre, autonome, élise ses dirigeants ou qu’elle soit commandée par un satrape.

L’Etat est pour eux l’organisation territoriale qui monopolise les instruments de la violence à l’intérieur (souveraineté interne), et ceux qui détiennent le pouvoir (que ce soit par un coup d’Etat ou par des élections libres) sont en dernière instance ceux qui ont le pouvoir de décision en matière de relations avec l’environnement extérieur (souveraineté externe). L’Etat poursuit ses propres buts et structure son propre agenda avec indépendance vis-à-vis des classes dominantes et des rapports de domination internes.

En second lieu, dans le « paradigme réaliste » ce qui domine la relation entre ces Etats est la loi de la jungle et l’ « anarchie », comprise non pas comme l’absence d’ordre (pour les « réalistes », il existe des puissances hégémoniques, des alliances et des relations hiérarchiques claires), mais comme l’absence d’autorité centrale. Il est évident que l’idéologie du « paradigme réaliste » s’est constituée dans l’Europe « anarchique » du 18e siècle, où se produisait la transition entre les régimes absolutistes et le nouvel Etat bourgeois, autrement dit à une époque où il n’existait ni réseaux internationaux, ni accords allant au-delà de l’unilatéralité.

Le « paradigme réaliste » est une vision statique et même réactionnairement cyclique de l’Histoire (une alternance pérenne entre paix et guerre, entre forts et faibles, entre ennemi principal et ennemi secondaire, entre intégration et désintégration, etc.). L’« anarchie » dans les relations internationale est le présupposé absolu qui induit l’usage de la force, c’est une composante incontournable pour les « réalistes » des rapports entre les Etats qui doivent se tenir à la loi d’airain du « self-help » et se préoccuper exclusivement et à tout moment de leur survie – ce qui explique que les relations internationales se font toujours à l’ombre de la guerre.

Le troisième élément fondamental du paradigme réaliste est l’idée que l’Etat doit toujours être considéré comme un « acteur unitaire » qui agit rationnellement sur la scène internationale, évaluant en termes de « input/ output » les coûts et les bénéfices, sa conduite pour protéger sa survie et ses « intérêts vitaux » dans le contexte du monde globalisé. La politique internationale est une « Politique de puissance », cynique et liée à la lutte pour l’existence (étatique). La rapidité avec laquelle l’URSS, en particulier sous la domination de Staline, a adopté de manière a-critique le « paradigme réaliste » nous dit indirectement beaucoup sur son idéologie nationaliste grand-russe et sur son abandon de l’internationalisme de classe.

A cette idéologie absolutiste de la politique étrangère, répondit avec la montée de la bourgeoisie au XIXe siècle ce que nous appellerons le « paradigme libéral ». La doctrine réaliste ne correspondait déjà plus avec la logique du Capital ni avec sa forme d’Etat national et supranational. Le paradigme libéral ne part déjà plus des Etats, comme le fait le « réaliste », mais bien des « individus » : sa base est l’individualisme possessif et il comprend la politique internationale non comme un « diktatum » d’un « décisionnisme » étatique, mais comme une négociation complexe, un effet de composition entre des agents individuels. L’Etat est alors une organisation de plus, importante, certes, mais inscrit parmi d’autres variables organisationnelles (horizontales et verticales) et dans la superstructure de normes et d’institutions nationales et internationales qui composent la « politique étrangère » qui en résulte.

Si les « réalistes » attribuent une importance décisive et démesurée à la force militaire, les « libéraux » donnent plus d’importance à la « low politics », la basse politique, comme la politique commerciale, financière, coopérative, etc. et ils attribuent au pouvoir économique une importance égale à celle du pouvoir militaire. Le paradigme libéral a une vision dynamique de l’histoire dans laquelle, d’une part, ses acteurs apprennent des erreurs du passé et, comme héritage de la phase « héroïque » de la montée de la bourgeoisie, il s’associe à une vision optimiste liée à l’idée du Progrès continu et illimité.

Sur les conceptions de Marx

A l’évidence, pour un marxiste, le « paradigme libéral » n’est rien d’autre que le produit le plus authentique du développement capitaliste lui-même et de la lente imposition à l’échelle mondiale de la loi de la valeur, moteur qui impulse le militarisme et l’impérialisme. Le problème c’est que, inconsciemment, en soutenant cette idéologie du paradigme « réaliste », les marxistes anti-dialectique d’aujourd’hui embrassent sans le savoir une thèse anthropologique négative et structurelle qui s’oppose radicalement tant au libéralisme qu’au marxisme lui-même.

Or, Marx avait rompu simultanément avec les deux « Weltanschauung » (conceptions du monde, NdT) sur la politique étrangère, en se maintenant sur le terrain de ce que nous appelons le « paradigme légaliste » ; ni conservateur, ni bourgeois (y compris dans son aile la plus progressiste). Nos « réalistes » de gauche actuels sont quant à eux des « étato-centrés » dans leurs analyses et ils sont pour cela en contradiction avec la tradition marxiste. Pour Marx, il n’y a pas d’« Etats » unitaires face à d’autres « Etat » unitaire, mais des « Etats » ayant une société civile, des contradictions sociales, des luttes économiques et sociales, autrement dit des Etats avec des luttes de classes.

Mais pour nos « marxistes » d’aujourd’hui, la complexité est une barrière infranchissable pour la connaissance. L’unique chose qui importe, c’est le raisonnement frustre contre l’impérialisme yankee et le positionnement en soutien avec ses ennemis conjoncturels. Peu importe qu’il s’agisse du dictateur syrien Assad ou du népotisme du régime nord-coréen. Ce raisonnement simpliste suffit amplement à leurs yeux et nous n’avons même pas besoin de savoir l’histoire de l’Ukraine, ni d’analyser les rapports de classes et encore moins de savoir lire en ukrainien ou en russe. En tous les cas, cela n’est pas de l’analyse marxiste et cela n’est pas de l’internationalisme prolétarien.

Que dirait Marx aujourd’hui de l’Ukraine et de l’annexion de la Crimée par la Russie ? Pour Marx, la question d’une politique étrangère « prolétarienne » correcte était fondamentale car elle découlait de son idée de l’émancipation. Si l’émancipation de la classe travailleuse requière l’union fraternelle et la coopération entre les peuples - se demandait-il en parlant du partage et de l’annexion de la Pologne par la Russie -, « comment pourra-t-on atteindre ce grand objectif avec une politique étrangère qui poursuit des fins de rapine, qui attise les préjugés nationaux et qui dilapide le sang et les richesses du peuple dans des guerres de piraterie ? ».

Dans la mondialisation alors naissante, sa vision critique reposait sur la prise en compte du capital en tant que totalité concrète dans laquelle les nations et les Etats se trouvaient inextricablement interconnectés et interdépendants, tant de bas en haut qu’horizontalement. La logique transnationale de la Loi de la Valeur réduisait en morceaux les illusions sur les nations et les Etats « séparés », illusion créée tant par les frontières géographiques du passé qui séparaient des peuples gouvernés par des systèmes politiques différents, que par les intérêts de domination des bourgeoisies nationales elles-mêmes.

C’est pour cela que Marx ne cède pas au réductionnisme grossier du paradigme réaliste vu que, pour lui, la puissance des Etats est une force dérivée, secondaire, et même tertiaire, dans les « affaires humaines » en comparaison avec le mode de production, le développement des forces et productives et la lutte de classes. Pour Marx, l’organisation entière des nations, avec leurs relations internationales correspondantes, et la compétition géopolitique elle-même peuvent se déduire (c’est une « expression ») d’une division du travail déterminée à l’échelle mondiale. Et si elles changent de statut, c’est parce qu’il y a eu modification de la division du travail de base régie par la loi de la valeur. La capacité explicative du marxisme en tant que matérialisme découle de la structure de classe et non de la domination d’une nation ni de la figure omniprésente de l’Etat. La politique internationale ne peut être comprise dans sa richesse et sa complexité que dans les classes et dans la loi de la valeur.

Sa perspective totale de la lutte de classes, qui entremêle inévitablement la politique intérieure avec la politique extérieure, ainsi que les graves erreurs d’orientation de nombreux partis et dirigeants ouvriers de l’époque, avaient enseigné à Marx cette leçon : les classes travailleuses ont le devoir de « s’initier aux secrets de la politique internationale, de surveiller les actes diplomatiques de leurs gouvernements respectifs afin de les affronter quand c’est nécessaire » et, au cas où elles ne pourraient parvenir à les empêcher, « à s’unir dans une dénonciation commune et faire valoir de même les lois simples de la Morale et de la Justice, qui doivent régir les relations entre les personnes ». Et il faut imposer aussi, poursuit Marx, « leur application en tant que lois suprêmes pour le traitement entre les nations ».

La lutte pour une politique étrangère « de gauche », novatrice et qui rompait tout autant avec les paradigmes réalistes que libéraux, faisait partie chez Marx (et dans la riche expérience de la Première Internationale) de la lutte générale pour l’émancipation de la classe ouvrière.

Un parallèle avec la guerre franco-prussienne

Voyons comment Marx a appliqué cette « politique étrangère prolétarienne » dans un cas concret, bien qu’il en existe bien d’autres. Prenons l’exemple de la Première Internationale lors d’une guerre inter-impérialiste entre la France de Napoléon III et la Prusse de Bismarck en 1870-1871. Marx intègre dans son analyse (qui ne consistait pas en des élucubrations de salon ni en des répétitions d’articles journalistiques) certaines idées, comme celle de la « guerre juste », de la « guerre défensive » et du « pays agresseur », en combinant ces variables avec la lutte de classes elle-même et la « cause de la démocratie ». Ceci est intéressant parce qu’il s’agit d’un cas de deux puissances secondaires non hégémoniques (l’Allemagne et la France) qui se heurtent dans une guerre ouverte avec en coulisses un impérialisme hégémonique (l’Angleterre), qui reste « en dehors ». Autrement dit, une situation assez analogue à la crise en Ukraine dans laquelle deux impérialismes secondaires non hégémoniques (l’Europe et la Russie), ainsi qu’une puissance hégémonique (les Etats-Unis), entrent en conflit sur le territoire souverain d’un Etat satellite (l’Ukraine).

En premier lieu, et à l’encontre du paradigme réaliste, Marx tient compte de la situation politico-sociale « interne » à chaque Etat en lice (distinguant l’appareil d’Etat « officiel » des classes travailleuses nationales) en analysant à la fois la forme de domination et l’utilisation des guerres extérieures et du chauvinisme (tant chez Napoléon III que chez Bismarck) afin de « prolonger cette domination ». Dans le cas français, défini par Marx comme le « pays agresseur », le complot belliciste et le militarisme étaient la continuation du coup d’Etat de 1851, raison pour laquelle l’Internationale recommandait aux ouvriers français de s’opposer à son propre gouvernement et à toute annexion.

Du point de vue de l’Allemagne, Marx soulignait qu’il s’agissait d’une « guerre juste », « strictement défensive », en recommandant à la classe ouvrière allemande de lui faire maintenir ce caractère et de s’opposer à Bismarck quand elle se transformerait en « guerre de conquête ». Notons que, dans le conflit franco-allemand, ne participèrent directement ni le « despote mondial », l’Angleterre, ni son allié naturel, la Russie réactionnaire tsariste, pays que Marx observe du coin de son œil critique.

Jusqu’à quel point le marxisme est ouvert, non dogmatique, universel, concret, dynamique et pleinement dialectique est démontré par le fait que Marx interviendra à nouveau dans un Second Manifeste (moins de deux mois avant le précédent), quand l’évolution de la guerre indiquait que l’Allemagne passait d’une « guerre défensive et juste » à une autre, d’ « agression et de conquête », en annexant les provinces d’Alsace et de Lorraine, en assiégeant Paris (où éclatait la Commune) et en dégénérant en une guerre « contre le peuple français ». Dans ce Manifeste, il critique le présupposé idéologique du prétendu « Droit Historique » comme servant de couverture aux guerres de conquêtes, mais aussi à un argument qui apparaît aujourd’hui dans la crise ukrainienne ; celui de la « sécurité nationale » des frontières avec laquelle une annexion territoriale servirait de « garantie matérielle » contre de futures agressions.

Marx est catégorique quant à ce présupposé erroné ; « cette attitude d’élever les considérations d’ordre militaire au rang d’un Principe à partir duquel doivent se tracer les frontières nationales n’est-elle pas une absurdité et un anachronisme ? ». Sans prendre de pincettes, Marx qualifie toute politique de conquête territoriale comme un « crime » de grande ampleur, et cela sans ces considérations qu’apprécient tant nos « néo-réalistes » d’aujourd’hui.

Pour ceux qui utilisent encore de nos jours le paradigme réaliste, avec sa logique grossière de « l’ennemi de mon ami est mon ami », Marx avait de très dures paroles, en le qualifiant de « loi du vieux système politique » absolutiste et en le définissant comme une logique cynique basée sur « ce que l’un perd, l’autre gagne » qui est totalement étrangère à la nouvelle conscience de la classe ouvrière internationale. La règle de l’internationalisme prolétarien est claire : « une nouvelle société est en train de naître dont le principe international sera la paix parce qu’en elle toutes les nations seront régies par le même principe ; le Travail ».

Dans son Second Manifeste, Marx se préoccupe dialectiquement tant de la classe ouvrière allemande, déjà plongée dans une « guerre injuste » et de conquête, que de la classe ouvrière française, qui fait maintenant partie d’une nation agressée. Il conclu en appelant les ouvriers à remplir leur devoir internationaliste et à s’affronter dans chaque nation « aux traîneurs de sabres, aux propriétaires de la terre et du capital ».

Est-il possible de condamner l’invasion de Poutine et de soutenir en même temps qu’il ne doit y avoir aucune place pour les éléments néo-fascistes à Kiev et dans le mouvement Maïdan ? Bien sûr que oui. Le marxisme possède une théorie précise des relations internationales, propre et autonome des courants pré-bourgeois et bourgeois : une conception propre de la politique étrangère qui n’a rien à voir avec ces réductionnismes primitifs et idéologiquement réactionnaires. Et elle est assez simple.

Pour conclure avec les paroles de Marx dans le Premier Manifeste de la Première Internationale à propos de la guerre inter-impérialiste entre l’Allemagne de Bismarck et la France de Napoléon III : « les lois simples de la Morale et de la Justice qui doivent régir les relations entre les personnes doivent également s’imposer comme lois suprêmes du traitement entre les nations ».

Source :
http://www.vientosur.info/spip.php?article8903
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera