Le débat sur l’Union européenne et l’euro en Grèce

Antonis Ntavanellos 16 mai 2014

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis les années 1980, quand une grande partie des classes travailleuses dans le sud de l’Europe, et particulièrement en Grèce, espérait que l’intégration dans l’Union européenne apporterait une prospérité permanente. De même depuis les années 1990, quand une autre grande partie des travailleurs en Europe de l’est espérait que cette intégration apporterait la prospérité et la démocratie.

En cette période de crise internationale du capitalisme, l’UE a démontré être l’« Etat major général des classes dominantes » des Etats membres, le centre qui coordonne l’imposition d’une austérité permanente et brutale, qui élimine les droits sociaux élémentaires des travailleurs conquis à travers de grandes luttes menées à bien par la gauche tout au long du XXe siècle.

En conséquence, il y a une vague de colère populaire et de classe qui frappe à juste titre les gouvernements et les classes dominantes de chaque pays, mais aussi les politiques, les traités et les symboles de l’Europe elle-même, qui est finalement perçue aujourd’hui par de larges couches populaires comme « l’Europe des banquiers et des patrons » et non comme « l’Europe des peuples ».

Dans les pays du nord, cette vague prend pour l’instant la forme de l’euroscepticisme (qui est porté par des courants politiques conservateurs et d’extrême droite). Mais en Grèce, et dans les pays du sud en général, l’opposition ouvrière et populaire aux politiques de l’UE a surtout une orientation de gauche, démontrant qu’il est possible (et plus que nécessaire à notre avis) de relier la stratégie anticapitaliste avec l’opposition systématique à l’UE néolibérale.

L’alignement de toutes les classes dominantes et de la majorité des gouvernements et des politiciens au bloc des traités européens (Maastricht, Lisbonne, etc.), le caractère « sacro-saint » de Banque centrale européenne et la préparation d’un grand Mémorandum européen (une austérité permanente institutionnalisée qui provoquera dans tout le continent la même brutalité qui a été imposée à la Grèce et au sud de l’Europe), démontre à quel point la stratégie de réforme et de « refondation » de l’UE est utopique.

Cela est sans cesse plus rendu évident avec l’émergence de la question fondamentale de la démocratie. Les institutions européennes sont devenues pratiquement intouchables par rapport à la volonté de la majorité sociale, c’est-à-dire des travailleuses et des travailleurs. Dans chaque Etat membre, la lutte politique, combinée avec le droit de vote, laisse déjà peu d’espace pour exercer une pression pour des changements et des réformes en faveur du peuple. Mais cette pression ne peut tout bonnement pas toucher la Commission européenne, ni la BCE, tandis qu’elles ont le droit de contrôler, d’approuver ou de rejeter les budgets nationaux.

Dans cette conjoncture actuelle, l’effondrement de l’UE à la suite des désaccords internes et des voies sans issues à la crise est bien plus probable que la mise en œuvre d’une stratégie d’auto-réforme, d’évolution ou de « refondation » de l’Union européenne comme le suggère, par exemple, le Parti communiste français et la majeure partie des partis de la gauche européenne (PGE).

Dans le document de fondation de Syriza, l’Union européenne est présentée comme un terrain de la lutte de classes, dans un parallèle avec la manière avec laquelle la gauche agit face au gouvernement ou au système politique dans chaque pays. Cette position, bien que plus radicale que les utopies réformistes de refondation de l’UE, n’est déjà plus suffisante.

L’expérience de Chypre a démontré que si la gauche, en tant que courant politique ou même comme gouvernement, veut tenter de protéger les travailleurs et les peuples contre l’imposition de l’austérité, elle devra rompre avec la discipline de l’UE et affronter avec sa direction. En tant que marxistes, nous soutenons le mot d’ordre d’ « Europe des travailleurs », l’Europe de la paix et de la collaboration ; les Etats-Unis socialistes d’Europe.

Mais ce qui est clair aujourd’hui c’est qu’une telle perspective historique ne peut être atteinte qu’en affrontant et en renversant l’UE actuellement existante, et non avec l’impossible et inexistante possibilité qu’elle évolue et soit refondée. Vu que nous comprenons de cette manière l’internationalisation de la lutte, nous devons insister sur le fait que « l’Europe des travailleurs » devra être ouverte aux pays de l’ancien bloc de l’est, à la Turquie et à l’autre rive de la Méditerranée, aux pays des révoltes arabes.

La position de la gauche vis-à-vis de l’euro ne peut être uniquement déterminée par des critères économiques. Il faut ajouter également les questions politiques, les questions stratégiques posées par la lutte de classes. Le haut développement de la résistance sociale en Grèce a ouvert la possibilité d’un gouvernement de gauche. Celle-ci repose sur l’engagement d’annuler les mémorandums et toutes les mesures d’austérité que la classe dominante et les créanciers ont imposé pendant la crise. Si la gauche – et, concrètement, Sryza – ne mène pas à bien cette promesse, le gouvernement de gauche sera condamné : ou il sera rapidement renversé par là droite, ou bien il dégénérera en politiques néolibérales.

Cela signifie que l’objectif d’annuler les Mémorandums doit être poursuivi « par tous les moyens possibles ». Et, parmi ces moyens possibles, et en particulier dans le contexte de l’expérience de Chypre, doit figurer la rupture avec la zone euro et une sortie de l’euro. Pas nécessairement en tant que premier choix d’un gouvernement de gauche, mais bien comme une décision qui ne doit pas être exclue de l’arsenal d’armes disponibles. La position par rapport à la question de la monnaie est une position qui n’a pas comme point de départ la monnaie elle-même mais bien la détermination à en finir avec l’austérité.

Comme marxistes, nous comprenons que si les changements sociopolitiques restent confinés dans les limites du capitalisme, un retour à la monnaie nationale peut alors avoir des effets négatifs. Notre position n’a rien en commun avec le protectionnisme et le nationalisme (économique).

Nous ne cherchons pas une issue à la crise pour le capitalisme grec, par exemple en renforçant la compétitivité de la production grecque à travers une dévaluation constante de la monnaie « nationale ». Au contraire, nous suivons une politique de renversement de l’austérité et de dépassement du capitalisme. Mais le confinement au sein des limites des règles du capitalisme ne doit pas être vu comme inévitable. Après tout, les défis qu’un gouvernement de gauche devra objectivement affronter seront plus généraux : annulation de la dette (ou de sa plus grande partie), nationalisation des banques, renationalisation des grandes entreprises publiques et des services privatisés, « serrer la vis » à la circulation du capital, inverser la « flexibilisation » dans les conditions de travail, etc.

Un gouvernement de gauche qui maintienne la promesse de lutter contre l’austérité ne peut qu’annoncer une ère de transition vers la victoire de la classe travailleuse et l’émancipation socialiste.

Nous devons placer notre position sur la monnaie dans ce contexte général. Une position qui, en tous les cas, ne sera pas exclusivement évalué sur « l’énergie » des mouvements de résistance et de la gauche dans un seul pays. Et cela parce que, dans l’Europe contemporaine, une victoire de la gauche et de la classe travailleuse déclenchera un effet domino, en élargissant la brèche du changement dans d’autres pays.

Réciproquement, ce sera un devoir pour un gouvernement de gauche, avant de décider d’une mesure drastique, de lancer un appel aux travailleurs et à la gauche en Europe afin de renforcer la solidarité et de disposer des forces nécessaires pour organiser et soutenir politiquement les ripostes internationales contre toute tentative d’étrangler le premier effort d’en finir avec l’austérité. Nous avons toutes les raisons d’être optimistes dans la réponse qu’un tel appel pourra trouver : parce que la situation en Italie, en Espagne, au Portugal, en France, peut être décrite comme une « prairie » où une simple étincelle peut déclencher une révolte sociale. Dans l’Europe-prison de l’austérité, cela n’a pas de sens de faire des prédictions sur quel pays sera le « maillon faible ». Ce qui importe, c’est de trouver le premier qui ouvre les portes de la prison.

Cent ans après 1914, un siècle après le premier grand massacre des peuples, nous voyons notre lutte dans la continuité de ces courants politiques qui luttèrent alors pour offrir une alternative internationaliste, anticapitaliste et socialiste aux événements en Europe et dans le monde. Comme Léon Trotsky, nous croyons que « La révolution socialiste commence sur le terrain national, se développe sur l’arène internationale et finit sur l’arène mondiale ».

En nous basant sur cette tradition, nous pensons que la gauche, au milieu de la crise capitaliste la plus profonde depuis 1929, ne doit pas hésiter à adopter l’approche la plus radicale possible face aux dilemmes décisifs qu’affrontent notre pays et l’Europe.

Antonis Ntavanelos est dirigeant de DEA (Gauche internationaliste des travailleurs, organisation membre de Syriza).

Source :
http://anticapitalistas.org/spip.php?article29681
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera