La tragédie d’Isaac Babel (1894-1940)

Lisandro Otero 8 juillet 2014

A l’occasion du 120e anniversaire (13 juillet 1894) de la naissance de l’auteur de « Cavalerie rouge », nous reproduisons ci-dessous un article de Lisandro Otero évoquant brièvement la vie et l’œuvre du grand écrivain russe au destin tragique (Avanti4.be).

Comme tant d’autres écrivains soviétiques, Isaac Babel a intensément souffert des contradictions et des crimes du stalinisme. « Cavalerie rouge », son œuvre majeure, a été publiée en 1925 suite à son expérience au sein du Premier régiment de Cosaques du général bolchévique Semyon Boudienny, régiment qu’il avait rejoint en 1920 pendant le Guerre civile. Mais son expérience littéraire remonte 1916 lorsqu’il a commencé à collaborer avec la revue littéraire « Letopis », dirigée par le grand écrivain Maxime Gorki. Ce dernier fut son mentor initial et son protecteur politique de toujours.

Babel a appris à écrire de manière succincte, en condensant ses expériences en de courtes phrases très équilibrées. Chacun de ses textes était sans réécrit et certains d’entre eux ont été retravaillés près d’une centaine de fois. Il était totalement passionné par ce qu’il faisait. Il a ainsi confié un jour que lorsqu’il ne parvenait pas à perfectionner un récit, il avait des palpitations cardiaques. Un passage de 500 à 1.000 mots pouvait lui prendre près d’un mois de travail avent d’être terminé. Comme il l’a avoué à l’écrivain Paustosky, écrire était pour lui une chose aussi angoissante que d’escalader un rocher à pic, en progressant mètre par mètre au prix d’un effort laborieux.

Babel a également confié à son collègue et ami qu’il n’avait aucune imagination, qu’il était incapable d’inventer quoi que ce soit ; il avait besoin d’authenticité, il devait se nourrir d’événements réels qu’il transformait par la suite. Il avait un don pour saisir les situations extrêmes des conduites humaines, de les recueillir fidèlement pour ensuite les transformer en œuvre littéraire. Son talent consistait à savoir sélectionner judicieusement les exemples offerts par la vie.

Dès les premiers mois qui ont suivi la Révolution d’Octobre, Babel a collaboré en tant que propagandiste à la nouvelle agence de presse d’Etat ROSTA, qui deviendra plus tard l’Agence Tass. Il écrivit également pour le journal de la jeune Armée Rouge. Il collabora également avec la Tchéka (l’ancêtre du KGB) et se lia d’amitié avec le futur bourreau stalinien Yagoda. A l’écrivain Mandelstam qui lui reprochait cette attitude, Babel répondait qu’il souhaitait ainsi se rapprocher de « l’odeur de la mort »

En 1928, avec la contre-révolution bureaucratique stalinienne, son œuvre maîtresse, « Cavalerie rouge », aller subir les foudres de la nouvelle caste dominante. Boudienny l’a accusé d’avoir menti sur les cosaques du Premier régiment ; « Distorsions d’un auteur érotomaniaque », « vision petite-bourgeoise », « délires d’un Juif dément » déclarait-on officiellement. Il n’aurait jamais participé aux combats, selon Boudienny, restant tout le temps à l’arrière-garde. La protection de Maxime Gorky allait se révéler utile, mais à partir de cette époque, Babel s’est muré dans un silence quasi-total duquel il n’a émergé qu’un court instant en 1934, lors du Premier congrès des écrivain soviétique au cours duquel il prononça une louange obligé à Staline.

En 1934, il s’enhardit en écrivant une œuvre théâtrale, « Mariya », qui fut dénoncée par la censure officielle et retirée des théâtres. Il a ensuite élaboré un projet de scénario de film avec Eisenstein qui n’a pas passé le cap de la censure et l’expérience fut abandonnée. Malgré tout, Babel a pu continuer à voyager à l’intérieur de l’URSS et à écrire des nouvelles que personnes ne publiait. Avec la mort de Gorky en 1936, Babel a su que des temps plus durs encore allaient commencer pour lui.

Ainsi, le 16 mai 1939, il était mis en état d’arrestation dans sa maison de Peredelkino, le « village des écrivains ». Il demanda à sa femme, Antonina, d’avertir André Malraux mais l’une des accusations portées contre lui était justement qu’il avait recruté par ce dernier au service des renseignements secrets français… Nous savons aujourd’hui, avec l’ouverture des archives soviétiques, que pas moins de 15 manuscrits et 18 cahiers de notes ont été saisis lors de son arrestation et que ces œuvres se sont perdues à jamais. Parmi ces œuvres, une nouvelle était achevée, « Kolya Topuz », ainsi qu’un livre de récits, « Nouveaux contes ».

En prison, Babel demandait l’indulgence de ses juges afin qu’on lui permette d’écrire un nouvelle où il décrirait le « chemin qui l’a amené à commettre des crimes contre l’Etat soviétique ». Il était enfermé dans une cellule de la Lubyanka où l’a fait « avouer » qu’il avait entretenu des contacts avec des trotskystes au cours de ses voyages à l’étranger et qu’il était attiré par les ennemis de son pays. Il a également « avoué » que son livre « Cavalerie rouge » était une œuvre qui exprimait un état d’esprit personnel et pas « ce qui se passait réellement en Union soviétique, ce qui explique l’insistance sur la cruauté de la Guerre civile ». Il a finalement « confessé » avoir donné à André Malraux des informations sur la collectivisation agraire et avoir été tenu au courant d’un complot visant à assassiner Staline et Voroshilov…

Tout cela était faux bien entendu. Le jugement d’Isaac Babel s’est tenu le 26 janvier 1940 dans les bureaux de Lavrenti Beria, chef du GPU et successeur de Yagoda. Il a duré 20 minutes. D’après les actes du procès, aujourd’hui connus, on sait que ses dernières paroles furent les suivantes : « Je ne suis pas un espion. Je n’ai jamais mené aucune action contre l’Union soviétique. On m’accuse faussement et on m’a forcé à accuser d’autres personnes. Je ne demande qu’une seule chose : laissez-moi terminer mon travail ! ». Le lendemain, à une et demie du matin, il fut exécuté.

Bibliographie en français :

Cavalerie rouge, suivi du Journal de 1920
Babel Poche, Actes Sud, 1997

Chroniques de l’an 18
Babel Poche, Actes Sud 1996

Récits d’Odessa
Folio, 1979.

Le moulin chinois et autres scénarios
Gallimard, 1985

Correspondance, 1925-1939
Gallimard, 1967

Œuvres complètes
Traduction et présentation de Sophie Benech
Edtions Le bruit du temps, 2011

Source : www.rebelion.org
Traduction française : Ataulfo Riera