La théorie classique de l’impérialisme

Claudio Katz 16 août 2014

La théorie classique de l'impérialisme

La théorie marxiste de l’impérialisme est née à une époque de guerres généralisées pour l’appropriation du butin colonial. Elle s’est forgée dans une lutte politique contre les justifications du militarisme et les illusions pacifistes destinées à éviter la conflagration. Lénine synthétisa cette approche dans sa polémique avec le théoricien social-démocrate allemand Karl Kautsky. Il décrypta les causes de la dynamique belliciste et se fit le champion de la lutte révolutionnaire contre la guerre. Dans le contexte écrasant de la boucherie impérialiste de la Première Guerre mondiale, Luxemburg, Boukharine et Trotsky apportèrent d’autres bases à cette même orientation et il est nécessaire de distinguer cette dimension politique des problèmes théoriques en discussion. Les divisions politiques entre les révolutionnaires et les réformistes ne recoupaient pas les divergences conceptuelles quant aux analyses de l’impérialisme. Celles-ci incluaient une large gamme d’élaborations complexes et croisées.

La conception marxiste de l’impérialisme est étroitement liée à la brochure « L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme », écrite par Lénine dans le cadre de la Première guerre mondiale et de la révolution bolchevique. Cette œuvre a été largement diffusée, citée et critiquée avec passion et a influencée plusieurs générations de militants et de chercheurs. L’impact durable de ce texte a fait qu’on oublie souvent le contexte qui a entouré son élaboration.

La préparation à la guerre

Le XXe siècle a commencé avec une forte croissance économique. La prospérité, l’innovation technologique et la transformation de la gestion des grandes firmes prédominaient dans les économies des métropoles. Comme cette croissance capitaliste a stimulé les conquêtes coloniales, l’impérialisme s’est transformé en un modèle dominant. La vieille association du terme avec le despotisme bonapartiste français perdit du terrain au profit d’une identification avec la suprématie britannique de l’ère victorienne.

Après avoir occupé l’Egypte (1882) et s’être imposée en Afrique du Sud (1899-1902), l’Angleterre a forgé une Union Impériale qui a précipité les confrontations territoriales entres les grandes puissances. Le recul de la France contrastait avec le progrès de l’Allemagne, qui a fait monter les enchères et a rompu les équilibres européens. Sur le continent américain, la victoire des Etats-Unis contre l’Espagne (1898) mit en lumière l’irruption d’un autre concurrent et, en Extrême Orient, le Japon déployait un protagonisme similaire.

La remise en cause de la domination maritime de la Grande Bretagne remettait en question plusieurs décennies de stabilité géopolitique et les litiges s’accentuèrent quand les nouvelles puissances concurrentes étendirent leurs forces productives sur le plan territorial. Les conflits pour le partage des anciennes possessions ottomanes, austro-hongroises et russes aiguisèrent les tensions et la rapacité des puissances en compétition.

L’écrasement de la Chine par le Japon, l’expansion étasunienne vers le Pacifique et la transformation de l’Allemagne en seconde puissance navale mondiale préparèrent la voie à la conflagration générale, dans un cadre de changements d’alliances et de réalignements vertigineux. La Grande Bretagne tenta d’affermir son empire en renforçant son contrôle sur les mines sud africaines et sur les richesses de l’Inde. Elle tenta d’empêcher l’intrusion de marchandises et de capitaux des autres puissances mais ne parvint pas à contenir la progression de ses rivaux.

L’impérialisme étudié par Lénine correspond à cette étape de gestation des dramatiques affrontements inter-impérialistes. L’adjectif « classique » accolé à cette forme d’impérialisme est très utile pour préciser la spécificité de la période comprise entre 1880 et 1914. Cette phase a anticipé les tueries de la Première guerre mondiale et préparé le terrain à une ère de catastrophes.

L’époque analysée par le dirigeant bolchevique constituait l’antithèse de la période précédente, caractérisée par des conflits limités issus des équilibres militaires post-napoléoniens (1830-1880). Toutes les puissances furent poussées à évaluer leur position mondiale sur le champ de bataille. L’effervescence militariste, l’agressivité raciste et l’intolérance chauvine conduisirent aux millions de morts, de blessés et de mutilés de la Première guerre mondiale.

L’objectif de ce massacre était le partage du butin colonial disputé par les puissances métropolitaines. L’expansion impérialiste fut « naturalisée » par plusieurs justifications colonialistes reposant sur le mythe de la supériorité européenne. Les appels moraux à répandre la civilisation, ou les justifications religieuses appelant à évangéliser les peuples « primitifs », les exhortations « culturelles » visant à éradiquer « l’ignorance », se multiplièrent. Sans oublier les considérations « biologiques » destinées à améliorer la « pureté raciale » et les projets économiques soi disant consacrées à « aider » les nations sous développées.

Mais la sanglante colonisation a également suscité de fortes remises en questions dans les centres métropolitains. La critique libérale du gaspillage en outre-mer a d’abord frappé l’Angleterre et s’est étendue ensuite aux Etats-Unis. Dans ces deux pays, la résistance des pays soumis a eu un grand impact.

Ces protestations étaient également fortes parmi les peuples qui réclamaient leur indépendance nationale dans les frontières des vieux empires en déclin (Russie, Autriche, Turquie). La critique du colonialisme fut reprise avec force dans les pays ayant une longue tradition révolutionnaire (France) et dans les nations qui abritaient une classe ouvrière tumultueuse (Allemagne).

C’est dans un tel contexte qu’émergea l’analyse de Lénine en abordant des problèmes discutés avec intensité dans le mouvement socialiste européen de l’époque.

Rupture avec la social-démocratie

Le dirigeant bolchévique était à la tête de l’aile gauche de la social-démocratie russe qui faisait partie de la IIe Internationale. Il participait activement aux discussions du mouvement socialiste dont l’épicentre était l’Allemagne. Le parti socialiste allemand était une organisation ouvrière de masse, avec une forte implantation syndicale et une activité parlementaire très développée.

Les débats sur l’impérialisme suscitèrent une forte polémique interne quand le gouvernement fit pression sur les socialistes pour qu’ils approuvent les crédits de guerre nécessaire au financement des aventures coloniales. Le courant droitier influencé par Edouard Bernstein accepta cette exigence, arguant que le pays devait se protéger face aux agressions externes et garantir la paix à partir d’une « position de force ». Il justifiait en outre l’expansion impériale en affirmant que l’Europe devait contribuer à la civilisation des peuples arriérés.

Le courant centriste, dirigé par Kautsky, s’y opposa. Il dénonça les crimes coloniaux et prédisait de terribles conséquences à une escalade belliciste. Il expliqua en outre que l’Allemagne tentait de contrecarrer son arrivée tardive dans le partage du monde avec des actions militaristes effrénées. Mais cette critique ne l’empêcha pas de changer d’attitude face aux pressions officielles destinées à aligner les parlementaires socialistes avec la cause patriotique.

Pour éviter le bain de sang imminent, Kautsky proposa d’influencer les classes dominantes en faveur d’une perspective de paix. Il considérait que la guerre était un projet exclusivement défendu par des financiers et des fabricants d’armes et que la majorité des capitalistes s’y résistait ou l’acceptait sans enthousiasme. Il estimait que les dépenses militaires étaient un privilège des bureaucraties étatiques et une charge pour la bourgeoisie. Il considérait, enfin, que l’impérialisme n’était pas une nécessité économique du capitalisme mais seulement une déviation ruineuse de ce système et qu’il pouvait être contrecarré avec le concours des capitalistes eux-mêmes.

C’est à partir de cette analyse qu’il appela à éviter la guerre par un désarmement général négocié entre les principales puissances. Il espérait freiner l’escalade militaire par des conférences internationales, des cours d’arbitrage et des négociations intergouvernementales et plaidait pour un leadership anglo-allemand sous les auspices de leurs bourgeoisies industrielles respectives (intéressées à la prospérité des affaires) à l’encontre des financiers (qui tiraient profit de la guerre). Cette approche était partagée par de nombreux théoriciens sociaux-démocrates.

Après de nombreuses hésitations, Kautsky accepta le vote des crédits de guerre. Cette décision précipita la rupture définitive avec la gauche du parti. Lénine partagea ce rejet et impulsa, ensemble avec ce secteur du parti allemand, la construction d’une nouvelle Internationale, opposée à la capitulation social-démocrate. L’extrême gauche de la social-démocratie renforça sa dénonciation du colonialisme et proclama son soutien actif à la résistance anti-impérialiste des peuples soumis.

Ce nouveau regroupement international adopta un profil révolutionnaire et il remettait en question l’illusion d’un apaisement des conflits internationaux par le désarmement en soulignant le caractère éphémère des accords conclus entre les puissances capitalistes. Il insista sur le fait que les appétits coloniaux conduisaient inévitablement à des confrontations armées qui exprimaient des nécessités (et des « choix ») du capitalisme.

Cette position fut assumée en Allemagne par Rosa Luxemburg, qui soulignait en outre l’impossibilité pour le capitalisme de « geler » son expansion outre-mer. Elle décrivait comment la dynamique de la concurrence capitaliste conduisait à la violation systématique des pactes conclus entre les belligérants. Elle remettait particulièrement en cause l’espoir de désamorcer les préparatifs militaires avec des exhortations morales ou par des appels au respect du droit international.

Luxemburg remettait en question la politique étrangère capitaliste car, étant basée sur la soif du profit, elle corrodait la stabilité de tous les accords internationaux. Elle refutait les illusions de Kautsky et appelait à lutter pour le socialisme comme unique manière d’empêcher le massacre mutuel des peuples et cette vision entrait pleinement en consonance avec l’approche de Lénine.

Les causes du militarisme

Le dirigeant bolchévique se lança dans une polémique frontale contre Kautsky. Il considérait que, à un certain stade de l’accumulation capitaliste, les guerres inter-impérialistes étaient inévitables : les capitalistes devaient se lancer dans des conquêtes extérieures dès que le développement des marchés internes était achevé. Cette impulsion dérivait alors en confrontations armées pour le contrôle des marchés extérieurs et des sources de matières premières.

Pour Lénine, le caractère violent de cette lutte découlait de l’épuisement des territoires à coloniser, vu que le monde était déjà largement partagé entre les vieilles puissances. Cette répartition rétrécissait les marges pour une quelconque solution négociée. Les impérialismes émergents étaient donc forcés de réclamer leur part du gâteau territorial par les armes. L’intensité de l’accumulation capitaliste et l’étroitesse des régions encore à dominer imposaient donc ces dénouements belliqueux.

C’est le contrôle des matières premières nécessaires au développement industriel de chaque métropole impérialiste qui était fondamentalement en jeu dans ces chocs guerriers. Toutes les tentatives destinées à éviter ces confrontations échouaient à cause de l’impossibilité de parvenir à un accord durable sur le partage des zones pourvoyeuses de matières premières.

Lénine mettait en exergue le désintérêt de toutes les puissances à stabiliser des solutions de compromis et s’indignait de l’aveuglement des sociaux-démocrates face à l’hypocrisie de la classe dominante. Il considérait que leur rhétorique pacifiste anesthésiait la conscience de classe en propageant des illusions qui masquaient la préparation de la guerre. Il remettait tout autant en question les espoirs utopiques d’un désarmement généralisé que les appels à la coopération entre les industriels.

C’est avec le même type d’arguments qu’il réfutait la conception du militarisme comme étant un simple « choix » des classes dominantes. Selon lui, la course aux armements était indissociable du capitalisme et de la concurrence entre les puissances capitalistes et considérait comme absurde l’explication de l’impérialisme en tant que « politique préférentielle du capital » car cette orientation constituait à ses yeux au contraire une nécessité pour l’ensemble des oppresseurs.

En cohérence avec cette analyse, Lénine soulignait donc l’inutilité de toute tentative de persuasion des classes dominantes. Ces classes n’étaient prêtes à discuter à la table de négociation que ce qu’elles avaient préalablement résolues dans les tranchées et ces accords provisoires devenaient les motifs de confrontations ultérieures.

Lénine n’acceptait donc pas la conception de la guerre comme étant un choix « aberrant » des élites. Il estimait que leur orientation belliciste correspondait aux tendances objectives du capital, qu’elle découlait de la concurrence pour le profit. Il soutenait que la voie pour une paix authentique passait par la transition au socialisme.

Le déclenchement de la Première Guerre mondiale confirma les analyses de Lénine et mit en lumière toutes les erreurs des orientations pacifistes de Kautsky. Cette différence de perception obéissait à des causes et à des positions politiques distinctes. Le dirigeant bolchévique soulignait les principales contradictions du capitalisme de son époque et maintenait une orientation révolutionnaire tandis que le dirigeant social-démocrate privilégiait ses désirs à l’encontre de la prise en considération des tendances réelles à l’œuvre et démontrait une grande perméabilité aux exigences des puissants.

Ces divergences illustrèrent aussi la distance qui séparait les révolutionnaires des réformistes de cette période. Le nœud de la discorde était le rejet ou la résignation face à une guerre inter-impérialiste. Lénine a donc pris la tête de la résistance révolutionnaire au bain de sang impérialiste et pour l’internationalisme. Sa théorie de l’impérialisme s’est cimentée dans cette stratégie politique.

Le sens de la polémique

La discussion sur les intérêts en jeu dans les actions impérialistes divisait de manière catégorique les marxistes de cette époque. Bien que Lénine admettait le caractère lucratif de la guerre pour les financiers et les fabricants d’armes, il soulignait la dynamique structurellement militariste du capitalisme. Il considérait que les conflagrations armées étaient le mécanisme utilisé par les puissants pour trancher leurs principaux différents. Ces affrontements bouleversaient en outre les rapports de forces et relançaient l’expansion économique. La guerre remplissait ainsi une fonction d’épuration des capitaux obsolètes.

A partir du même diagnostic, Luxemburg présenta une autre explication en décrivant comment l’impérialisme servait à écouler les marchandises invendables dans les métropoles. Les difficultés pour vendre ces produits (et assurer la réalisation consécutive de la plus-value) forçait la recherche de marchés additionnels dans la périphérie. La conquête de ces régions apportait une soupape d’échappement aux désajustements créés par des rythmes d’accumulation capitaliste supérieurs à la capacité de consommation de la population.

D’autres interprétations convergentes mettaient l’accent sur les contradictions créées par l’internationalisation du capital. Trotsky soutenait que le système capitaliste avait atteint une dimension mondiale au début du XXe siècle et que le développement des forces productives débordait des cadres nationaux en vigueur. Ce caractère étroit des économies nationales poussait à une succession d’expansions externes qui finissaient en conflits armés.

Toutes ces approches pointaient en commun les causes objectives de la guerre. Elles critiquaient le réductionnisme social-démocrate du problème à une conspiration des banques et de l’industrie de guerre. Elles mettaient en avant le fait que cette simplification omettait l’engagement des principaux secteurs des classes dominantes en faveur de l’impérialisme.

Lénine fut le principal porte-parole de ces positions et son texte résumait le programme de tous les courants de la gauche face à la guerre. Son texte mettait en lumière le fait que les affrontements armés exprimaient des contradictions et qu’on ne pouvait pas réguler le capitalisme. Il réfutait pour cette raison la proposition du désarmement en soulignant que la paix devait être conquise dans le cadre d’une lutte des masses pour l’éradication de l’exploitation capitaliste.

En soulignant le caractère coercitif du capitalisme, cette vision sapait la recherche de concertations et d’équilibres entre les puissances que promouvait Kautsky. Elle rappelait que les bourgeoisies avaient besoin d’armées, de navires de guerre et de canons pour imposer les traités de libre-échange, forcer le paiement des dettes et garantir leurs retours sur investissement à l’étranger.

Lénine tentait de présenter une caractérisation politique complète des forces en lutte. Il ne distinguait pas seulement deux blocs d’agresseurs et d’agressés ; les capitalistes d’une part et les travailleurs de l’autre. Il attirait également l’attention sur les diverses formes d’oppression nationale accentuées par les appétits impérialistes dans les pays de la périphérie. A l’inverse de l’espoir de Kautsky d’avancer vers une détente progressive dans ces zones, il proposait au contraire d’étendre la résistance contre la guerre à tout l’univers colonial.

Le dirigeant bolchévique soulignait les conversions dramatiques d’anciennes victimes en nouveaux bourreaux impérialistes. Ainsi, l’Allemagne ne livrait déjà plus de guerres défensives contre l’expansionnisme russe : elle agissait au contraire comme une puissance occupante dans des régions voisines. La prise en compte de ces changements était vitale afin de contester les justifications du militarisme allemand qui se drapait sous le prétexte de la défense de sa souveraineté.

Lénine écrivit sa brochure dans le contexte de la terrible boucherie des peuples au service du profit. Le ton virulent du texte reflète l’émotion que suscitait ce massacre. Il est important de rappeler ce contexte omniprésent de la guerre pour comprendre la fonction politique de l’ouvrage et afin d’inscrire dans ce cadre les problèmes théoriques en jeu.

Association ou rivalité ?

Kaustky concevait sa proposition de désarmement général comme faisant partie intégrante d’un projet de développement pacifique du capitalisme. Il considérait que ce processus serait praticable si les groupes capitalistes des principales puissances se concertaient au sein d’une association « ultra-impérialiste » (ou « super-impérialisme »).

Il estimait qu’il était possible d’éradiquer la menace de guerre en formant un réseau multinational d’entreprises qui agiraient en commun dans des domaines spécifiques. Kautsky soulignait l’intérêt de nombreuses fractions bourgeoises à mener des affaires conjointes qui dépasseraient les vieilles rivalités. Il pensait que les conflagrations inter-impérialistes bloquaient cette convergence et il plaidait donc pour que cet obstacle soit levé par une neutralisation de la course aux armements.

Le dirigeant social-démocrate déduisait cette possibilité de la place prépondérante acquise par les grandes firmes. Si on évitait la guerre, le nouveau réseau d’alliance entre ces entreprises conduirait à des fédérations politiques qui consolideraient à leur tour un nouveau cadre de tolérance internationale et d’associations d’affaires.

Lénine repoussa cette thèse avec vigueur. Il considérait que la théorie du « super-impérialisme » était une « super-absurdité » basée sur l’illusion d’alliances permanentes entre capitalistes de différentes origines nationales. Pour le dirigeant bolchévique, cette concertation permanente était une fantaisie grossière car cette conception partait de raisonnements abstraits qui présupposaient des scénarios économiques non viables.

La principale objection que Lénine soulevait contre ce modèle était la nature conflictuelle du capitalisme lui-même. Pour le dirigeant russe, ce mode de production était sujet à un développement inégal qui multipliait les déséquilibres et intensifiait les contradictions. Il estimait que les tensions s’accumulaient avec l’expansion du système, empêchant la concrétisation d’associations patronales internationales stables. Il pensait que les accords « ultra-impérialistes » étaient aussi peu durables que la diminution de la compétition militaire.

Mais Lénine ne présenta pas cet argument de manière générique. Il faisait référence à la conjoncture belliciste qui dominait au début du XXe siècle. La pression en faveur d’un choc militaire était tellement forte qu’elle rendait impossible la constitution de compagnies multinationales. Lénine tenait compte en effet de la tendance géopolitique prépondérante à ce moment là, en appliquant une analyse réaliste qui caractérisa toute son action politique. Il percevait clairement l’épuisement de la période d’alliances qui avait prévalue pendant l’étape précédente et notait que, dans ce siècle nouveau, la concurrence étouffait les compromis et que le projet « ultra-impérialiste » succombait face à l’imminence de la guerre. Selon lui, Kautsky avait perdu tout flair élémentaire afin d’être capable de saisir de contexte.

L’analyse de Lénine se référait donc spécifiquement à cette conjoncture particulière. Il ne méconnaissait ni ne réfutait pas l’existence de tendances associatives entre les différents groupes capitalistes. Il postulait même une théorie du monopole qui mettait l’accent sur l’intensité de ces concertations, des « gentleman’s agreement », des coalitions et des accords secrets entre les différents groupes de financiers et d’industriels.

Ces compromis étaient explicitement reconnus par lui comme une tendance dominante. Mais Lénine limitait leur viabilité aux firmes et aux banques de même origine nationale et cette analyse reposait sur une lecture minutieuse des données de l’époque. Les concertations étaient nombreuses, mais elles n’incluaient seulement que des accords entre capitalistes nord-américains, allemands, français ou anglais entre eux ; elles ne s’étendaient pas à des entrelacements multinationaux.

Pour Lénine, cette combinaison d’accords nationaux et de conflits internationaux était un trait prédominant du capitalisme de l’époque. Il considérait qu’au début du XXe siècle, l’internationalisation de l’économie ne se traduisait pas par une gestion globale de ce processus et que le choc entre ces deux tendances conduisait nécessairement à la guerre. Tout comme Boukharine, il insistait sur la fracture créée par les capitaux qui traversaient les frontières et des Etats mais qui se retranchaient aussi dans l’autarcie afin de protéger leurs territoires, leurs marchés et leurs matières premières. L’expansion globale se heurtait à cette restriction en provoquant des conflits inter-impérialistes pour le partage du monde.

Cette interprétation reconnaissait ainsi le rôle croissant joué par les associations capitalistes, mais elle limitait leur portée aux cadres nationaux. La tendance à l’internationalisation que soulignait Kautsky était acceptée dans certains domaines délimités (circulation du capital) mais rejetée en tant que mode de gestion dominant du capitalisme.

Cette approche insistait sur l’importance des pressions « nationalisatrices » dans toutes les activités centrales de la production, des finances et du commerce. La tendance à l’internationalisation était neutralisée par les forces qui stimulaient le redéploiement des cadres nationaux et la formation de blocs en compétition. Ce cours vers l’autarcie bloquait l’internationalisation, stimulait les dépenses militaires et généralisait les conflagrations armées.

La critique de Lénine du concept d’ultra-impérialisme de Kautsky s’inspirait donc d’une analyse concrète du capitalisme de cette période. En dressant un catalogue des faits mettant en évidence cette réalité à l’époque, il soulignait la primauté de la rivalité par rapport à la coopération internationale. Selon lui, la conjoncture belliqueuse confirmait cette tendance en favorisant les heurts plutôt que la concertation.

Lénine utilisa ce même raisonnement pour souligner le caractère dominant de la crise par rapport à la prospérité au début de la période turbulente de l’entre deux-guerre. Le dirigeant bolchévique n’assignait pas aux régressions économiques un caractère absolu, comme le prouve sa polémique avec les populistes autour du développement capitaliste de la Russie. En opposition aux théoriciens populistes – qui réfutaient la possibilité d’un tel développement -, Lénine décrivait tous les domaines d’expansion potentielle du capitalisme dans l’économie russe arriérée. Tous ses diagnostics se référaient invariablement à des situations, à des contextes et à des moments spécifiques.

Sa polémique contre l’ultra-impérialisme était donc conditionnée par ce cadre. Son objectif était de remettre en question les terribles conséquences politiques d’un diagnostic irréaliste et d’un raisonnement biaisé qui nia d’abord l’imminence de la guerre pour ensuite ignorer ultérieurement les effets de cette boucherie.

L’interprétation économique

La caractérisation léniniste de l’impérialisme reprenait dans quatre domaines la vision exposée par l’économiste social-démocrate Hilferding. Elle retenait en premier lieu l’existence d’un tournant généralisé vers le protectionnisme initié par la Grande-Bretagne afin de contrecarrer la menace incarnée par ses concurrents. La vieille puissance maritime se défendait ainsi en dressant des barrières douanières. Elle entourait son empire d’une muraille protectionniste en imposant des restrictions au commerce des autres pays afin de limiter les pertes occasionnées par son déclin industriel. Les Britanniques ont d’abord forgés une fédération de colonies (Inde, Afrique…) et ensuite une association de pays subordonnés (Canada, Australie, Afrique du Sud).

Cette politique provoqua la réaction immédiate de leurs rivaux, qui instaurèrent des blocs économiques similaires dans leurs sphères d’influence et accélérèrent la création de zones protégées. Lénine considéra que ce changement consacrait le passage du capitalisme de libre-échangisme au protectionnisme et qu’il transformait les conflits limités (pour le leadership des exportations) en guerres commerciales sans merci entre des puissances retranchées dans leurs forteresses douanières.

La seconde caractéristique reprise de Hilferding était le rôle de plus en plus croissant joué par les banquiers au détriment des autres secteurs capitalistes. Lénine considérait que les financiers avaient laissé derrière eux leur rôle de simples intermédiaires et qu’ils étaient parvenus à s’assurer la subordination des capitalistes des secteurs commerciaux et industriels. Le dirigeant bolchévique mettait ainsi l’accent sur l’apparition d’une oligarchie financière qui tirait d’énormes profits avec l’émission de titres, la spéculation immobilière et le contrôle des paquets d’actions. Il considérait que cette suprématie renforçait le caractère rentier-usurier des Etats impérialistes face à un conglomérat d’Etats endettés et soumis et définissait pour cette raison l’impérialisme comme étant l’ère du capital financier.

Hilferding avait développé cette analyse pour le cas spécifique du capitalisme allemand. Il décrivait dans ses recherches comment les banques contrôlaient l’industrie en finançant leurs opérations et en supervisant les processus commerciaux. Il faisait état de la suprématie à laquelle étaient parvenus les financiers dans tous les circuits de l’accumulation à travers le crédit, la gestion des sociétés anonymes et l’administration des bourses.

Lénine s’inspira également des analyses de l’économie anglaise réalisées par Hobson. L’étude de ce dernier mettait en évidence la nouvelle prééminence atteinte par le secteur de la haute finance, principale réceptrice des dividendes générées à l’étranger. Ce contrôle forgeait le socle d’une ploutocratie qui monopolisait tous les ressorts du fonctionnement impérial.

En troisième lieu, Lénine attribua les tendances bellicistes de l’impérialisme au poids dominant atteint par les monopoles. Il considérait que leur prééminence constituait une nouveauté de la période résultant de la taille croissante des entreprises ainsi que de la centralisation et de la concentration élevées du capital. Il estimait que cette prépondérance renforçait l’influence des cartels, qui pouvaient se concerter pour fixer les prix par des accords entre les grands groupes.

Cette analyse était directement extraite des recherches de Hilferding, qui avait étudié l’organisation des monopoles dans le capitalisme allemand. Une poignée de grandes firmes entrelacées avec les banques et « orientées » par l’Etat contrôlait les processus de formation et d’administration des prix. Si Lénine élabora également certains commentaires critiques sur cette étude, et réfuta en particulier certains présupposés théoriques sur la nature de l’argent, ces remarques ne modifièrent pas son acceptation des thèses sur le monopolisme postulées par Hilferding.

La quatrième caractéristique reprise par le dirigeant bolchévique concernait les mécanismes d’appropriation externe. Il souligna ici la prééminence de l’exportation des capitaux en tant que méthode permettant d’absorber les profits extraordinaires générés dans la périphérie. Il montra les formes qu’adoptaient les investissements d’outre-mer (chemins de fer, mines, irrigation) et détailla comment ces derniers multipliaient les profits des grandes firmes.

Cette analyse s’inspirait de la classification proposée par Hilferding afin de périodiser l’évolution historique du capitalisme. D’une ère coloniale initialement mercantiliste (qui facilita l’industrialisation européenne), on était passé à une expansion manufacturière des grandes puissances (autour des marchés internes). Ce développement était désormais dépassé par la nouvelle phase, celle de l’exportation des capitaux.

L’affinité de Lénine avec le cadre analytique du protectionnisme, de l’hégémonie financière, des monopoles et des investissements étrangers élaboré par Hilferding s’étendait également à sa théorie de la crise. Le dirigeant russe n’a jamais développé une vision particulière de cette problématique et il a globalement adhéré à l’interprétation du théoricien allemand. Ce penseur associait les convulsions périodiques du système avec l’irruption de disproportions significatives entre les différentes branches de l’économie. A mesure que l’accumulation progressait, ces inégalités surgissaient à la surface, exprimant des déséquilibres plus profonds de surproduction de marchandises ou de suraccumulation de capitaux.

Lénine était intéressé par la démonstration de la manière dont ces bouleversements économiques débouchaient sur des conflagrations inter-impérialistes. Il analysait de quelle façon le poids relatif de chaque secteur (productif, commercial ou financier) de la nouvelle époque capitaliste accentuait les rivalités résolues ensuite à coups de canon. Mais un problème de cette conclusion était son incompatibilité avec la position politique adoptée par Hilferding, qui prit parti en faveur du social-patriotisme. Non seulement il soutint la participation allemande à la guerre, mais il s’engagea dans la voie d’un engagement déclaré en faveur du bellicisme.

Il est important de rappeler que cet économiste allemand influença – en même temps – Lénine et son adversaire Kautsky. Sa vision combinait des éléments de critique du système en vigueur avec une acceptation du « capitalisme organisé » en tant que forme prépondérante. Il mettait particulièrement en évidence l’évolution vers des formes de planification concertée sous la direction des grosses firmes. Il estimait en outre que ce scénario exigeait de remettre en cause les politiques protectionnistes afin de favoriser le libre-échange et consolider ainsi une longue période de pacification. Le développement de la planification à l’échelle nationale pronostiquée par Hilferding convergeait ainsi avec le diagnostic d’un équilibre ultra-impérialiste postulé par Kautsky.

La théorie de l’impérialisme de Lénine incluait donc une forte tension sur le terrain de l’analyse économique avec son inspirateur. Les thèses du dirigeant bolchévique se situaient aux antipodes du cadre général d’analyse adopté par sa principale référence. Il soulignait l’importance des crises et des déséquilibres alors que son fondement théorique les minimisait. Sur le plan politique, cette mésentente était encore plus prononcée.

Théorie et politique

Le divorce de Lénine avec Hilferding constitua ainsi l’autre face de ses retrouvailles avec Rosa Luxemburg. La théorie de l’impérialisme élaborée par la révolutionnaire polono-allemande s’inspirait en effet de fondements économiques distincts de ceux exposés par le dirigeant russe. Mais ces divergences n’empêchèrent pas la convergence politique dans des stratégies communes face au pacifisme social-démocrate.

La méthodologie développée par Luxemburg différait substantiellement de l’approche léniniste. Elle tenta d’élaborer une théorie de l’impérialisme à partir des textes de Marx, en cherchant une continuité directe avec le modèle conceptuel du « Capital ». Pour ce faire, elle partit des schémas de la reproduction élargie exposés dans le second livre de cette œuvre afin d’évaluer quels étaient les obstacles que rencontrait le fonctionnement du système à l’échelle international dans la nouvelle époque impérialiste.

Cette tentative n’arriva pas à bon port car qu’elle contenait une confusion à sa base : les schémas de Marx étaient conçus comme une méthode d’exposition abstraite destinée à clarifier la circulation générale du capital. Ils constituaient un pas préalable à l’étude concrète de la dynamique du système. Luxemburg utilisa donc erronément ces raisonnements de manière empirique afin de chercher les goulots d’étranglement du capitalisme de son époque. Elle a investigué le problème par un mauvais côté en transformant un schéma destiné à visualiser le fonctionnement « idéal » du système en un modèle de la crise concrète de ce mode de production.

Mais cette tentative, pour infructueuse qu’elle fut, était beaucoup plus fidèle à l’approche de Marx que celle tentée par Lénine. Elle visait à établir les points de continuité et de rupture de l’époque impérialiste avec la période précédente en suivant les préceptes de l’économie politique marxiste. Le théoricien bolchévique, par contre, étudia directement les caractéristiques de la nouvelle étape en utilisant une grande quantité de matériaux empiriques. Mais il n’ a pas défini dans quelle mesure ces données étaient compatibles avec la théorie exposée dans « Le Capital ».

Luxemburg reconnaissait les caractéristiques de l’impérialisme mises en avant par Lénine mais elle n’assignait pas la même signification et importance au protectionnisme, à la suprématie financière et aux monopoles. Elle relativisait ces transformations, en cherchant à conserver le fil conducteur développé par Marx. Sur d’autres terrains, les différences entre Luxemburg et Lénine étaient plus importantes. Au lieu d’identifier l’impérialisme avec l’exportation de capitaux, elle associait cette période avec la nécessité de trouver de nouveaux marchés et débouchés pour les marchandises invendables dans les pays métropolitains.

La révolutionnaire allemande estimait que les sphères coloniales étaient indispensables pour la réalisation de la plus-value dont le capitalisme a besoin pour assurer sa reproduction. Elle pensait que les économies arriérées constituaient une soupape d’échappement pour les limites qu’affrontait le capital dans les métropoles impérialistes. Elle voyait l’impérialisme comme un processus d’élargissement du marché mondial qui permettait de contrecarrer les difficultés à vendre les marchandises dans ses zones de fabrication et elle estimait que cet obstacle obéissait à l’étroitesse du pouvoir d’achat des travailleurs provoqué par les bas salaires, le taux élevé de chômage et la paupérisation croissante.

Selon cette conception, le capital émigrait d’un pays à l’autre afin de compenser la consommation domestique insuffisante provoquée par l’augmentation du taux d’exploitation dans les pays du centre capitaliste. Cette vision avait des points communs avec la théorie de la crise postulée par Kautsky et une grande affinité avec l’approche de Hobson. Cet auteur considérait en effet que toutes les caractéristiques de l’impérialisme obéissaient en dernière instance à la nécessité d’exporter les capitaux excédentaires dégagés dans les métropoles grâce à la surexploitation.

Lénine rejetait cette interprétation « sous-consommatrice », non seulement parce qu’il se revendiquait d’une autre théorie de la crise basée sur les disproportions sectorielles et les excédents de produits (et de capitaux). Il avait polémiqué pendant une longue période de temps avec les partisans russes des théories populistes qui soulignaient l’importance des restrictions à la consommation. Il réfutait conceptuellement ces raisonnements et repoussait les conséquences politiques d’une approche qui estimait que le développement du capitalisme était donc impossible en Russie.

La convergence dans l’orientation révolutionnaire entre Lénine et Luxemburg n’exprimait donc pas une affinité sur le terrain de l’analyse économique. Mais elle reflétait un accord fondamental sur la caractérisation de l’impérialisme en tant que période de grandes crises et de convulsions historiques. A l’inverse, l’opposition politique frontale du dirigeant bolchévique par rapport à la position de Hilferding n’annulait pas leurs convergences théoriques dans l’analyse des caractéristiques essentielle du capitalisme.

Il est important de noter cette variété de combinaisons afin d’effacer la fausse image d’une unanimité dans l’analyse de l’impérialisme regroupée autour de deux blocs homogènes de révolutionnaires et de réformistes. Ces clivages déterminèrent effectivement l’attitude des deux camps face à la guerre. Mais ils ne s’étendaient pas à l’interprétation conceptuelle du phénomène. La théorie de l’impérialisme incluait un terrain complexe et croisé d’élaborations analytiques variées.

Les questions ouvertes

Les caractérisations économiques de l’impérialisme formulées par Lénine furent exposées sur un ton moins polémique que ses conclusions politiques. Ses observations sur le protectionnisme, l’hégémonie financière, les monopoles ou les investissements à l’étranger ne suscitèrent pas de controverses équivalentes au problème de l’attitude face à la guerre. Cette différence confirme bien où se situait le centre névralgique de sa théorie et indiquait également l’existence d’une grande variété de positionnements dans l’évaluation du capitalisme de l’époque.

Dans ces caractérisations, l’analyse du protectionnisme rencontrait une certaine unanimité. Ici, Lénine coïncidait avec Hobson, Hilferding et aussi Kautsky, vu que tous remarquaient l’existence d’un tournant généralisé vers l’autarcie. Ce qui provoquait des divergences, c’était l’attitude politique à adopter face à cette transformation. Tandis que la gauche de la social-démocratie dénonçait le renforcement des barrières douanières mais sans pour autant faire l’éloge du libre-échangisme, les réformistes tendaient quant à eux à idéaliser cette étape du capitalisme.

Il y a avait de plus grandes divergences encore dans l’analyse de l’hégémonie financière. Lénine soutenait avec insistance cette thèse face à Kautsky, qui soulignait quant à lui la prédominance des coalitions entre différents secteurs dominants dans lesquelles il n’y avait pas nécessairement de prééminence des banquiers. Selon lui, les principaux promoteurs de l’impérialisme étaient les secteurs industriels car ils avaient besoin de conquérir des régions agraires afin de garantir leur approvisionnement en matières premières. Comme l’activité manufacturière croissait à un rythme plus rapide que le secteur agricole (en incorporant à une plus grande échelle les progrès techniques), seule la domination coloniale permettait d’atténuer l’augmentation des prix des matières premières.

Cette vision était partagée par d’autres économistes – comme Parvus – qui soulignaient l’existence de multiples alliances entre banquiers et industriels. Ils insistaient sur l’importance de ces accords destiné à mieux affronter la guerre de concurrence à l’échelle internationale.

Certains théoriciens très influents – comme Bauer – ont ouvertement polémiqué contre la présentation de l’impérialisme en tant que passage de la domination du capital industriel à la suprématie du capital financier. Ils remettaient en question le caractère unilatéral de cette vision en soulignant qu’elle ignorait le poids stratégique de la grande industrie dans le développement du capitalisme.

Une autre question qui suscitait des discussions était le nouveau rôle joué par les différentes formes de monopoles. L’importance que Lénine assignait à ce processus n’était pas partagée par d’autres auteurs. Cette donnée avait effectivement un certain poids dans l’économie allemande, qui avait reléguée à l’arrière plan la petite entreprise au bénéfice des firmes géantes. Mais l’étude de Hobson sur l’économie anglaise n’assignait pas la même importance à cette concentration des firmes. Dans le débat marxiste de cette époque, il n’existait pas d’études équivalentes sur l’impérialisme français et très peu d’analystes prenaient en considération les caractéristiques du capitalisme nord-américain ou japonais.

Au final, en ce qui concerne l’analyse de l’exportation de capitaux, Lénine coïncidait avec Kautsky face à un nombre considérables d’approches opposées. Les deux principaux auteurs de la polémique à cette étape soulignaient tous deux le rôle déterminant joué par les investissements à l’étranger. Mais pour le dirigeant bolchévique, ce trait projetait à l’échelle internationale la primauté du capital financier et des monopoles. Pour le dirigeant social-démocrate, cette caractéristique exprimait par contre la pression exercée par les capitaux excédentaires qui ne trouvaient pas de rendements suffisamment profitables dans les économies métropolitaines. Cette vision n’était pas seulement contestée par Luxemburg, dans son interprétation de l’impérialisme en tant que facteur d’écoulement des marchandises excédentaires.

D’autres penseurs, comme Bauer, soulignaient l’existence de continuités avec la période coloniale précédente et pointaient la persistance de vieilles formes de pillage et de déprédation de ressources afin de garantir l’approvisionnement en matières premières. Les débats économiques sur l’impérialisme classique englobaient ainsi un large spectre de problèmes qui ne furent pas nettement résolus.

Mais il ne faut pas perdre de vue l’essentiel. La théorie marxiste de l’impérialisme a surgi dans une période de guerres généralisées pour l’appropriation du butin colonial et elle a politiquement fondé le rejet révolutionnaire de la guerre. Elle a correspondu à une étape d’absence d’interpénétration multinationale des capitaux et de prééminence des disputes territoriales. Le changement de ce cadre a ensuite provoqué la nécessité d’élaborer de nouvelles interprétations.

Claudio Katz est économiste, chercheur et enseignant en Argentine. Il est membre des EDI (Economistes de Gauche). Ce texte fait partie d’un livre de Claudio Katz intitulé « Bajo el Imperio del Capital » (sous l’empire du capital »), publié en 2011 aux éditions Luxemburg, Buenos Aires (Argentine).

Source : www.lahaine.org/katz
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

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