La Russie et la Chine sont-elles des puissances impérialistes ?

Chris Slee 15 avril 2014

La Russie et la Chine jouent un rôle important dans la politique mondiale. Cela inclut la participation à des conflits armés éloignés de leurs frontières. La Russie, par exemple, fournit des armes au gouvernement syrien. La Russie et la Chine ont également fourni des armes au gouvernement du Sri Lanka pendant la guerre contre la guérilla des Tigres de Libération de l’Eelam Tamoul (LTTE), qui se battaient pour une patrie tamoule indépendante dans le nord et l’est de l’île du Sri Lanka (le LTTE a été défait en 2009).

Dans certains cas, la Russie et la Chine interviennent du même côté que les puissances impérialistes occidentales. Ce fut précisément le cas au Sri Lanka où les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, Israël et d’autres puissances occidentales ont elles aussi aidé le gouvernement dans sa guerre brutale contre les LTTE, qui était en réalité une guerre contre le peuple tamoul.

Dans d’autres cas, la Russie et/ou la Chine soutiennent des forces qui sont en conflit avec celles soutenues par les Etats-Unis et leurs alliés. En Ukraine, par exemple, il y a une lutte pour savoir si le pays doit être économiquement lié à la Russie ou à l’Union européenne.

Un autre exemple est la Syrie où la Russie apporte ouvertement de grandes quantités d’armements au régime extrêmement répressif d’Assad. L’intervention américaine en Syrie est plus indirecte. Des alliés des États-Unis, comme l’Arabie saoudite et le Qatar, fournissent de l’argent et des armes à des groupes choisis parmi les rebelles, généralement les groupes qui s’identifient comme musulmans sunnites, intensifiant ainsi la tendance au sectarisme religieux en Syrie. Mais ce sectarisme est également encouragé par le régime d’Assad avec ses milices alaouites.

Dans le cas du Sri Lanka, malgré le fait que les États-Unis et la Chine ont été du même côté pendant la guerre, il existe aussi une lutte d’influence politique et économique sur l’île entre ces deux puissances.

Le soutien de la Chine au gouvernement du Sri Lanka pendant la guerre a été offert en échange de l’utilisation du port de Hambantota, qui se trouve sur les routes commerciales reliant la Chine au Moyen-Orient et à Afrique, ainsi que des facilités d’investissements dans l’économie sri lankaise. La protection des routes commerciales a toujours été l’un des principaux motifs des interventions impérialistes dans d’autres pays.

Les Etats-Unis tentent également de renforcer leur présence au Sri Lanka, en partie pour contrer l’influence chinoise. Tamara Kunanayakam, l’ancien représentant permanent du Sri Lanka auprès des Nations Unies, a affirmé que les États-Unis aimeraient établir une base militaire au Sri Lanka et ils utilisent question des droits de l’homme comme prétexte pour faire pression sur le gouvernement sri-lankais afin qu’il accepte ce projet.

Cette rivalité se reflète dans les différentes positions prises par les États-Unis et la Chine dans les débats sur le Sri Lanka au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies. La Chine a voté contre une récente proposition des États-Unis exprimant une « préoccupation » devant les violations des droits de l’homme au Sri Lanka et appelant le Commissaire aux droits de l’homme à « enquêter » sur les crimes commis pendant la guerre.

Les différends sur l’Ukraine, la Syrie et le Sri Lanka ressemblent beaucoup à des cas de concurrence inter-impérialiste.

Impérialisme ?

Mais est-il correct de qualifier la Russie et/ou de la Chine de puissances impérialistes ?

Michael Pröbsting [1] affirme que la Russie et la Chine sont impérialistes. Dans son article, « La Russie en tant que grande puissance impérialiste » [2], Pröbsting dresse un dossier solide en faveur de la thèse affirmant que la Russie d’aujourd’hui n’est pas seulement capitaliste, mais qu’elle est aussi une puissance impérialiste. Il cite la croissance des sociétés capitalistes monopolistiques russes, leurs investissements croissants dans d’autres pays et la domination qu’exerce la Russie sur des pays formellement indépendants qui faisaient auparavant partie de l’Union soviétique. Sur le développement des monopoles capitalistes en Russie, Pröbsting écrit :

« Le monopole russe probablement le plus important, Gazprom, est la plus grande entreprise de gaz du monde, elle comptait en 2008 environ 400.000 employés. Cette société contrôle plus de 93 % de la production de gaz naturel de la Russie et environ un quart des réserves connues de gaz du monde. Un autre monopole important est la Sherbank, qui est la troisième plus grande banque d’Europe en termes de capitalisation boursière. Ces deux sociétés, Sherbank et Gazprom, représentent plus de la moitié du chiffre d’affaires de la bourse russe. Il y a d’autres sociétés géantes, comme Rosneft et Lukoil, les deux compagnies pétrolières ; Transneft, la compagnie pipelinière ; Sukhoi, un constructeur d’avions ; Unified Energy Systems, un géant de l’électricité et la compagnie aérienne Aeroflot. En somme, en moins de deux décennies, un certain nombre de monopoles russes se sont formés et exercent une emprise totale sur l’économie du pays. Le capitalisme russe est probablement plus monopolisé que la plupart des autres économies impérialistes. [3] »

Pröbsting rapporte que les entreprises russes investissent de plus en plus à l’étranger :

« Tandis que la Russie a reçu 43,3 milliards de dollars en IED [investissements directs étrangers] en 2010 et 52,9 milliards de dollars US en 2011, les sociétés russes ont investi à l’étranger 52,5 milliards de dollars en 2010 et 67,3 milliards de dollars US en 2011. » [4]

Les sociétés capitalistes russes ont d’importants investissements dans les autres pays de l’ancienne Union soviétique et ceux-ci, soutient Pröbsting, sont traités comme des semi-colonies. Comme illustration de leur statut semi-colonial, il cite l’utilisation de l’échange de créances de dettes contre des actifs :

« En échange de l’annulation d’une partie de leur dette, presque tous les pays de l’ancienne Union soviétique ont remis des entreprises et des anciennes propriété de l’Union soviétique à la Russie. Celle-ci a forcé ses semi-colonies à transférer à son profit leurs moyens de production – des accords similaires à ceux concoctés par le FMI pour l’échange de dettes contre des capitaux propres avec les pays dits du tiers monde » [5].

Pröbsting considère que les zones des minorités nationales qui font officiellement partie de la Russie sont des colonies pures et simples. Un exemple en est la Tchétchénie, où « le régime russe a mené une guerre génocidaire contre le peuple tchétchène quand il a osé lutter pour l’indépendance ». [6]

Outre les États de l’ancienne Union soviétique, les capitaux russes s’investissent dans de nombreux autres pays, y compris dans l’est et dans l’ouest de l’Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.

La Russie a des bases militaires dans neuf autres pays qui faisaient auparavant partie de l’Union soviétique dont l’Ukraine, où la Russie possède des bases en Crimée qui était considérée comme faisant partie de l’Ukraine. Il y a des points de vue divergents sur la légitimité de l’annexion de la Crimée par la Russie mais, pratiquement elle fait désormais partie de la Russie et plus de l’Ukraine. La Russie a également une base navale en Syrie.

Cette analyse de la Russie en tant que puissance impérialiste contribue à expliquer la politique étrangère de la Russie. Par exemple, le conflit actuel sur l’Ukraine a un élément de rivalité inter-impérialiste (la Russie par rapport à l’Union européenne et les États-Unis). De même, l’aide militaire russe au régime d’Assad est un exemple d’intervention impérialiste en Syrie dans le contexte de la rivalité inter-impérialiste au Moyen-Orient.

La Chine

Dans un article intitulé « La transformation de la Chine en puissance impérialiste », Pröbsting fait également valoir que la Chine est impérialiste. [7]

Pröbsting documente le fait que les sociétés transnationales chinoises développent de manière croissante leur présence dans le monde entier. La majorité des investissements chinois dans d’autres pays se concentrent dans l’exploitation minière et l’énergie car ils visent à fournir en matières premières les industries chinoises– ce qui est particulièrement le cas pour les investissements chinois en Afrique.

J’ai quelques réserves quant à la classification de la Chine comme étant simplement impérialiste. Je suis d’accord sur le fait que la Chine a des caractéristiques impérialistes. Mais d’autre part, une grande partie de la classe ouvrière chinoise est exploitée par des sociétés transnationales basées aux États-Unis, en Europe et au Japon. Cela donne également à la Chine un aspect semi-colonial. Certes, dans de nombreux cas, les travailleurs ne sont pas directement employés par les sociétés transnationales étrangères mais par des entreprises chinoises qui ont des contrats avec des sociétés transnationales, parfois via toute une chaîne de sociétés intermédiaires. Mais cela ne nie pas le fait qu’ils sont exploités en dernière instance par des sociétés transnationales étrangères. De telles chaînes de sous-traitance sont également fréquentes dans des pays comme le Bangladesh.

Ainsi, la Chine combine des caractéristiques impérialistes et semi-coloniales. Je pense qu’il est nécessaire de reconnaître qu’il peut y avoir des états intermédiaires entre l’état impérialiste et semi-colonial. Pour donner une analogie : dans l’analyse de la structure de classe de la société capitaliste, nous admettons qu’il y a des couches sociales intermédiaires entre la classe capitaliste et la classe ouvrière. Pourquoi dès lors ne pas reconnaître que les États peuvent également avoir des caractéristiques intermédiaires entre l’état impérialiste et semi-colonial ? [8]

Pröbsting souligne que la Chine est maintenant économiquement plus forte que la Russie. Mais la croissance économique rapide de la Chine a été en partie le fruit de la décision prise par de nombreuses sociétés transnationales occidentales de faire de ce pays leur base principale pour la production pour le marché mondial.

Les sociétés transnationales ont pris cette décision en raison de la vaste offre de main d’œuvre à bas salaire existant en Chine. Des travailleurs qui sont en outre soumis à un régime politique très répressif, surtout après le massacre de Pékin en 1989, qui a été une étape clé dans la restauration du capitalisme en Chine - voir ma brochure le capitalisme et la lutte des travailleurs en Chine [9].

Les STN (sociétés transnationales) ont eu la possibilité d’exploiter les travailleurs migrants de la campagne qui travaillent dans les villes car ils ne jouissaient pas des mêmes droits que les travailleurs citadins et pouvaient être renvoyés dans leurs villages d’origine s’ils se rebellaient ou n’étaient plus nécessaires.

Au cours des dernières années, la situation a changé. Les travailleurs chinois se battent de plus en plus pour de meilleurs salaires et conditions de travail et ils ont effectivement gagné des augmentations salariales et d’autres concessions. [10]

En outre, la crise financière mondiale a entraîné en Chine des fermetures d’usines et des licenciements dans le secteur manufacturier orienté vers l’exportation. Le gouvernement chinois a réagi en créant plus d’emplois dans la construction d’infrastructures (trains à grande vitesse par exemple).

Mais en dépit de ces changements, la production contrôlée par les sociétés transnationales étrangères reste une partie très importante de l’économie chinoise, alors même que les sociétés transnationales chinoises se développent à l’étranger. La Chine combine ainsi encore un aspect semi-colonial avec un aspect impérialiste.

Dans la mesure où la Chine agit comme une puissance impérialiste, les marxistes doivent s’y opposer. Un exemple en est les revendications territoriales excessives de la Chine dans la mer de Chine du Sud. Un autre est son soutien à l’oppression du peuple tamoul par le gouvernement sri-lankais.

Source : http://links.org.au/node/3795
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret

Notes :


[1Pröbsting est le principal théoricien d’un groupe trotskyste appelé Revolutionary Communist International Tendency

[2« La Russie en tant que grande puissance impérialiste », par Michael Pröbsting : http://www.thecommunists.net/theory/imperialist-russia/

[3« La Russie en tant que grande puissance impérialiste », p. 8.

[4« La Russie en tant que grande puissance impérialiste », p. 10

[5« La Russie en tant que grande puissance impérialiste », p. 14. Ces échanges de dettes contre des capitaux propres n’apparaissent pas dans les chiffres de l’investissement étranger de la Russie.

[6« La Russie en tant que grande puissance impérialiste », p . 16

[7« La transformation de la Chine en une puissance impérialiste », par Michael Pröbsting : http://www.thecommunists.net/publications/revcom-number-4/

[8Dans le passage suivant sur la participation de la Russie à la Première Guerre mondiale, Trotsky semble indiquer que la Russie tsariste était à un stade intermédiaire entre une puissance impérialiste et un pays semi-colonial : « La participation de la Russie à la guerre était contradictoire à la fois dans les motifs et dans les visées ... la participation de la Russie se situe quelque part à mi-chemin entre la participation de la France et celle de la Chine. La Russie payait ainsi pour son droit à être un allié des pays avancés, à importer des capitaux et à payer des intérêts - qui est, essentiellement, son droit d’être une colonie privilégiée de ses alliés - mais en même temps, de son droit pour opprimer et voler la Turquie, la Perse, la Galicie, et en général les pays plus faibles et plus en arriérés qu’elle » (Histoire de la Révolution russe , Sphere Books , London 1967, tome. 1, p. 33).

[9« Capitalisme et lutte des travailleurs en Chine », par Chris Slee : http://links.org.au/node/2349