La représentation du prolétariat dans le marxisme classique

Norman Geras 15 juin 2013

Les noms de Léon Trotsky et de Rosa Luxemburg ont souvent été associés, parfois à raison et parfois à tort. On a dit, ce qui est faux, qu’ils partageaient avant 1917 la même conception des perspectives révolutionnaires en Russie, défendant l’idée de la révolution permanente. On a aussi noté, avec plus de pertinence, qu’ils ont tiré des conclusions tactiques similaires des événements de 1905 ; qu’ils partageaient la même vigilance précoce à l’égard du développement du conservatisme et de l’inertie organisationnelle au sein du socialisme européen ; qu’ils croyaient tous deux que pour combattre ce poison, l’antidote le plus efficace était la lutte de masse. Partisans convaincus de l’auto-activité des masses, ils s’en remettaient à elle pour contrecarrer la bureaucratie du parti.

Ces deux révolutionnaires sont probablement le plus fréquemment associés parce qu’ils ont critiqué Lénine de manière semblable en 1904, à la suite de la scission entre bolcheviks et mencheviks, et ce, précisément au nom de l’auto-activité des masses. C’est sur cette question que porte mon étude.

En effet, si l’existence de cette critique est largement connue, il n’en va pas toujours de même des textes dans lesquels elle a été menée, ce qui a généralement rendu impossible l’analyse de ce qu’ils avaient réellement en commun, dans leur portée globale comme dans les détails de l’argument. Il a fallu attendre quelques soixante-quinze ans pour que « Nos tâches politiques » de Trotsky soit traduit et publié dans les principales langues européennes, Jusqu’à tout récemment, à l’exception de quelques spécialistes, on ne connaissait ce texte que de manière indirecte : quelques unes des idées qui y sont exprimées, quelques citations, notamment un passage sur la logique du « substitutionnisme », souvent mentionné et généralement tiré de l’œuvre d’Isaac Deutscher.

Le destin de « Nos tâches politiques » n’a rien de surprenant si l’on sait à quel point la diffusion des écrits de Trotsky a pu dépendre de ses disciples. Ils ne considéraient en effet pas sa republication comme une priorité, ce qui était conforme à l’attitude de Trotsky lui-même, réticent à l’égard de cette œuvre. On ne trouve, de fait, qu’un couple de références directes à ce livre, dans les écrits des dernières années de sa vie. Trotsky parle, dans la première, de l’immaturité de ce texte et du caractère inexacte de sa critique de Lénine, même s’il admet qu’il décrit avec justesse la mentalité de certains militants de l’époque, imbus des principes du centralisme au point de ne plus fonder leur action sur le soutien des travailleurs. Il porte, dans la seconde référence, un jugement sévère, sans réserve. Il écrit en effet, en 1939, que, sur le problème de l’organisation, « Nos tâches politiques » « développait des vues proches de celles de Rosa Luxemburg », qu’il qualifiait désormais d’« erreurs » [1].

Il est vrai que son ouvrage ressemble beaucoup aux « Questions d’organisation de la Social-démocratie russe » de Luxemburg. Il suffit de les comparer pour en être convaincu. Je ne vais pas étudier ici l’ensemble de ces points communs, mais me consacrer à l’analyse d’un domaine particulier et important de cette convergence. Je n’ai pas pour ambition de déterminer en quoi Trotsky et Luxemburg se trompaient, ou en quoi leur critiques pouvaient être justifiées, quels étaient leur points faibles par rapport à Lénine, ou le caractère prémonitoire de leurs écrits quant à l’évolution ultérieure du Parti bolchevique. Tout cela a déjà été fait plus d’une fois.

Je voudrais plutôt mettre en lumière une ambiguïté qui se manifeste dans leurs positions, de concert avec quelque chose d’indiscutablement valable, et qui touche au concept de parti — qui concerne donc la question de la représentation politique de la classe ouvrière. J’ajouterai aussi que cette ambiguïté, très souvent présentée comme une caractéristique spécifique de l’idée léniniste de l’avant-garde révolutionnaire, renvoi en réalité à une orthodoxie plus ancienne que Lénine partageait avec ses critiques marxistes.

Précisons tout de suite que je ne cherche pas à invalider sans recours possible le marxisme révolutionnaire en tant que tel. Mais il existe bel et bien certaines questions qui n’ont été qu’imparfaitement traitées et résolues dans la doctrine classique, même lorsqu’elle se revendique avec force de la démocratie socialiste et parle au nom de l’auto-émancipation de la classe ouvrière.

Commençons par un passage tiré des « Questions d’organisation », dans lequel Rosa Luxemburg souligne la nature « contradictoire » de la lutte pour le socialisme : « L’avance universelle du prolétariat jusqu’à sa victoire est un processus, dont la particularité consiste en ce qu’ici pour la première fois dans l’histoire les masses populaires imposent elles-mêmes et contre toutes les classes dominantes leur volonté, qui, elle, doit être fondée dans l’au-delà de la société présente, en dépassant celle-ci. Cette volonté, les masses ne peuvent pourtant la former d’autre part, que dans la lutte quotidienne avec l’ordre existant, donc seulement dans son cadre, La fusion de la grande masse populaire avec un but qui va au-delà de tout l’ordre existant, de la lutte quotidienne avec le renversement révolutionnaire, voilà la contradiction dialectique du mouvement social-démocrate qui doit avancer conséquemment entre les deux écueils : l’abandon du caractère de masse et la renonciation au but final, entre la rechute dans la secte et la culbute dans le mouvement de réforme bourgeois » [2].

Ce n’était pas la première fois que Rosa Luxemburg exprimait ainsi cette idée. Elle reprenait en fait, presque mots à mots, un passage de son précédent « Réforme sociale ou révolution », ouvrage célèbre dans lequel elle réglait ses comptes avec le révisionnisme [3]. On peut penser que Trotsky connaissait au moins l’un de ces textes, car il fait allusion à Rosa lors de sa polémique contre Lénine [4]. Avait-il ces lignes en mémoire, quand il a rédigé « Nos tâches politiques », ou reprenait-il simplement un élément familier de l’héritage marxiste — le thème du prolétariat à la fois produit et fossoyeur du capitalisme ; formé par lui, en son sein, et pourtant porteur de son dépassement dans le socialisme. Toujours est-il qu’il y a un parallélisme frappant entre la manière dont Luxemburg définissait le double écueil du réformisme et du sectarisme et dont Trotsky, en Russie, renvoyait dos à dos les « économistes » et ceux qu’il accusait de « substitutionnisme ».

La logique du « substitutionnisme »

Trotsky aborde cette question du point de vue de la conscience et des intérêts objectifs des travailleurs : « Entre ces deux facteurs — le fait objectif de son intérêt de classe et sa conscience subjective — s’étend le domaine inhérent à la vie, celui des heurts et des coups, des erreurs et des déceptions, des vicissitudes et des défaites. La perspicacité tactique du parti du prolétariat se situe toute entière entre ces deux facteurs et consiste à raccourcir et à faciliter le chemin de l’un à l’autre... Le Parti prend appui sur le niveau de conscience donné du prolétariat ; il s’immiscera dans chaque événement politique important en s’efforçant d’en orienter la direction générale vers les intérêts immédiats du prolétariat et, ce qui est plus important encore, en s’efforçant de réaliser son insertion dans le prolétariat par l’élévation du niveau de conscience. Plus la distance qui sépare les facteurs objectifs et subjectifs est grande... plus naturelle est l’apparition dans le Parti de ces ‘méthodes’ qui, sous une forme ou sous une autre, ne manifestent qu’une sorte de passivité devant les difficultés colossales de la tâche qui nous incombe. Le renoncement politique des ‘économistes’, comme le ‘substitutionnisme politique’ de leurs antipodes, ne sont rien d’autre qu’une tentative du jeune Parti social-démocrate pour ‘ruser’ avec l’histoire ».

Pour Trotsky, ni les « économistes » ni les « politiques » ne s’attaquaient vraiment à ce problème : « le choix d’une tactique qui permette de combler le hiatus entre la conscience du prolétariat et le socialisme. Les “économistes” se bornaient à prendre en compte ses intérêts subjectifs, en s’en remettant pour tout le reste au cours naturel des événements, marchant en conséquence « à leur trame », à la « queue de l’histoire », Les « politiques » prenaient pour point de départ les intérêts objectifs de la classe ouvrière et, sûrs de leur fait, agissaient à sa place, cherchant à « transformer l’histoire en leur propre queue » [5].

Rosa Luxemburg, pour sa part, gourmandait Lénine et ses partisans en des termes très similaires, notant ironiquement que « le ‘moi’ du révolutionnaire russe... se proclame de nouveau le démiurge omnipuissant de l’histoire », parlant de ce « subjectivisme qui a déjà souvent joué un tour à la pensée socialiste en Russie » [6]. Mais il y a beaucoup plus important que ces similitudes littéraires fortuites — à savoir une véritable convergence thématique. Dans leurs contextes respectifs, ces deux passages de Luxemburg et Trotsky ont en fait la même portée théorique. Ils ont pour ambition de présenter une conception de fond plus adéquate que celle de Lénine, en prenant le contre-pied de ses thèses, termes à termes, sur trois questions interdépendantes.

Le premier de ces trois couples de termes contradictoires est exprimé dans le mot d’ordre de « Nos tâches politiques » : « Vive l’auto-activité du prolétariat ! — A bas le substitutionnisme politique ! » [7]. Il a déjà été relevé tant de fois qu’il en est devenu banal. Il suffit de noter ici que Luxemburg et Trotsky accusaient tous deux Lénine de sectarisme. Dans l’espace politique — définit de manière dynamique — entre d’une part le prolétariat, sa conscience et ses luttes et, d’autre part, le but final du socialisme, ils l’accusaient d’être trop éloigné des premiers de par ses certitudes, et trop sûr des moyens pour atteindre le dernier. Pour Rosa Luxemburg, le mouvement socialiste était le premier dans l’histoire à se baser sur « l’organisation et l’action directe des masses », car « il n’existe pas de tactique déjà élaborée dans tous ses détails qu’un Comité central pourrait enseigner à ses troupes comme à la caserne ». Or, elle laissait entendre que les thèses de Lénine impliquaient précisément l’existence d’un tel Comité central « infaillible » et « omnipuissant » [8].

De même, pour Trotsky, il fallait « chercher la garantie de la stabilité du Parti dans sa base, dans le prolétariat actif et agissant de façon autonome ». Il dénonçait des conceptions « absolument fantastiques » et « purement rationalistes » selon lesquelles le parti ne saurait se développer que grâce au « Comté Central [qui] tire logiquement des prémisses connues des déductions nouvelles en matière de tactique et d’organisation » [9].

Le deuxième couple de termes contradictoires n’est que le corollaire institutionnel du premier. Il oppose les exigences de la démocratie socialiste à celles du centralisme organisationnel de Lénine. Ici encore, le point de vue des critiques de Lénine est suffisamment connu pour que l’on ne s’attarde pas. Le passage le plus célèbre de Nos tâches politiques est celui qui prévoit que « l’organisation du parti » va se « substituer » au parti lui-même, puis le Comité Central à l’organisation du Parti et enfin un « dictateur » au Comité Central. Notons que ce passage suit immédiatement celui qui présente le « substitutionnisme » politique et l’ « économisme » comme des frères jumeaux [10]. Les réflexions de Luxemburg sur ce qu’elle appelle l’ « ultra-centralisme » de Lénine ne sont pas différentes. Elle y voit « un esprit stérile de veilleur de nuit » qui chercherait à « contrôler l’activité du Parti, et non à la féconder à rétrécir le mouvement plutôt qu’à le développer ; à le juguler, non à l’unifier » [11].

Rosa et Trotsky se réclamaient tous deux, contre Lénine, des normes de la démocratie socialiste, Or, bien que ce thème aussi apparaisse très familier, il reste problématique et c’est en fait de lui que je veux parler dans cet article. Pour cela, il nous faut en venir au troisième et dernier couple de termes contradictoires auquel j’ai fait allusion, A ma connaissance, il a, jusqu’à présent, reçu bien moins d’attention que les précédents. Il s’agit, pourrait-on dire, de l’opposition entre deux conceptions politiques, l’une historique et l’autre formaliste. C’est chez Trotsky que j’ai trouvé les termes précis de cette antithèse, mais voyons d’abord comment Luxemburg aborde le problème.

Elle conteste l’idée selon laquelle l’opportunisme ne serait qu’un corps étranger introduit au sein du mouvement ouvrier par des forces représentant la bourgeoisie. Elle partage cependant le point de vue selon lequel l’opportunisme mine l’indépendance de classe du mouvement ouvrier, le soumet aux ambitions et aux intérêts bourgeois. Elle admet aussi que l’on trouve notamment à sa sources les nombreux éléments non-prolétariens qui gravitent autour de la social-démocratie dans une société capitaliste en voie de décomposition, bien qu’elle ajoute que le devoir de la social-démocratie n’est pas de les chasser mais d’apprendre à les intégrer correctement à une politique socialiste révolutionnaire, en prenant en compte les causes de leur mécontentement.

Ceci dit, elle soutient que l’opportunisme a aussi pour source la nature même de la lutte pour le socialisme, comme il apparaît clairement dans le passage des Questions d’organisation.., cité au début de mon article. Elle juge, en termes marxistes, que le fondement irremplaçable de ce combat est la « volonté » de la classe ouvrière. Or, cette volonté politique se forme et se développe au sein de la société bourgeoise et au cours de luttes qui ne peuvent qu’être influencées, positivement comme négativement, par ce cadre originel. Des idées fausses et des erreurs sont ainsi engendrées, ou du moins encouragées, Ce n’est qu’au feu de l’expérience que le mouvement socialiste peut faire son apprentissage.

Le subjectivisme de Lénine

Nous avons ici à faire, si vous voulez, à une réflexion « dialectique ». Quand elle apparaît dans « Réforme sociale ou révolution », elle renvoi au « Dix-huit Brumaire » de Marx qui présente l’autocritique implacable comme une partie intégrante de la révolution prolétarienne. Quoi qu’il en soit, Rosa Luxemburg reproche à Lénine, au nom de cet argument, « l’illusion tout à fait a-historique » selon laquelle il serait possible de se protéger une fois pour toute des « écarts opportunistes ». Bien que la théorie marxiste offre effectivement « des armes destructrices » contre de telles erreurs, elles « ne peuvent être prévenues a priori » car elles « proviennent des conditions sociales » dans les quelles baigne le mouvement ouvrier.

Vu sous cet angle, l’opportunisme apparaît comme « un produit du mouvement ouvrier lui-même », comme « un moment inévitable de son évolution historique ». En Russie, il doit être dans une large mesure la conséquence du « tâtonnement et de l’expérimentation » de nouvelles tactiques rendues « inévitables » par des conditions « singulières et sans précédents ». Il est donc « d’autant plus bizarre », selon Rosa, de croire que l’on pourrait dès le début « interdire dans un mouvement ouvrier… la naissance de courants opportunistes par telle ou telle formulation des statuts d’organisations », que l’on pourrait l’exorciser « par de tels moyens paperassiers » [12].

On retrouve le même argument, plus élaboré, chez le jeune Trotsky. En 1903 déjà, avant même la parution du texte de Luxemburg, son « Rapport » sur le deuxième congrès du Parti russe (qui aboutit à la scission entre bolcheviks et mencheviks) faisait référence au « formalisme stérile » de Lénine, Pour une part, Trotsky désignait précisément ici ce que Luxembourg déplorait dans les pages que nous venons d’étudier : le « rêve bureaucratique », « la découverte du plus sûr remède statutaire contre l’opportunisme » dans les règles de fonctionnement du Parti »  [13]. Mais, de façon plus générale, il s’attaquait à un comportement sectaire provoqué par une réaction trop unilatérale à l’encontre de l’ « économisme ».

Il pensait que les partisans de Lénine ne s’attachaient qu’à la forme et non à la substance de la politique et de l’organisation révolutionnaires, en ne voyant, notamment, dans l’attention portée par les « économistes » au luttes quotidiennes qu’une erreur pure et simple. Il écrivait que « pour beaucoup de camarades, la « politique » et le « centralisme » n’ont qu’une valeur purement formelle, [ils] ne sont que l’antithèse de l’ « économisme » et du « dilettantisme ». Il notait que l’agitation politique se menait à l’aide de formules stéréotypées « trop peu liées avec la vie concrète et les exigences journalières des masses ouvrières » ; « le centralisme lui-même apparaît » pour de nombreux camarades « non comme la synthèse des tâches locales et nationale » mais de manière abstraite, comme une forme qui se suffit à elle-même. Trotsky insinuait que nombre de Bolcheviks n’étaient que des “économistes” qui avaient remplacé leur erreur originelle par son contraire, sans pour autant quitter le domaine de l’abstraction.

Il résumait son point de vue en ces termes : « Si auparavant, pendant la période ‘économiste’, ces camarades ne pouvaient pas ou ne voulaient pas relier les intérêts professionnels particuliers qu’ils servaient avec les tâches générales de la politique de classe qu’ils ignoraient, aujourd’hui, à l’époque ‘politique’, ils se révèlent incapables de relier les tâches de la lutte révolutionnaire politique (qu’ils ne reconnaissent au fond que formellement) avec les revendications immédiates, quotidiennes, et en particulier, avec les besoins professionnels, limités. Si auparavant, au temps du ‘dilettantisme’, ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas relier dans leur con science les tâches de détail local avec la nécessité de créer un appareil central de combat commun à tout le Parti, maintenant, en plein ‘centralisme’, ils font totalement abstraction, dans leurs jugements et leurs résolutions sur cet appareil, de toute la complexité pratique et du caractère concret des tâches que doit accomplir le Parti tâches avec lesquelles l’appareil organisationnel doit être en conformité, tâches qui seules permettent à cet appareil d’exister. C’est pour cette raison.., que le ‘centralisme’ unilinéaire, c’est-à-dire purement formel, de Lénine avait comme plus chauds partisans certains ex-‘économistes’ » [14].

Les racines historiques de l’opportunisme

II n’est certainement pas nécessaire d’insister ici sur la similarité entre les arguments avancés par Trotsky dans son « Rapport » et la manière dont nous l’avons vu parler du « substitutionnisme » dans « Nos tâches politiques ». Il caractérise en effet la méthode bolchevique comme la prétention à utiliser « la force abstraite des intérêts de classe du prolétariat et non la force réelle du prolétariat conscient de ses intérêts de classe ». Il lui oppose une autre démarche pour laquelle « le Parti n’est capable de croître et de progresser continuellement que par l’interdépendance” de ce qu’il appelle « la volonté » et « la conscience » ; le Parti ne commençant à exister que « là où, sur la base d’un niveau de conscience donné, nous organisons la volonté politique de classe en utilisant des méthodes tactiques qui correspondent au but général » [15].

A ce sujet, ce qui mérite d’être traité un peu plus longuement est le rapport qui existe entre ces deux écrits de jeunesse et le document programmatique que Trotsky écrira trois décennies plus tard, pour la conférence de fondation de la Quatrième Internationale, en 1938 [16]. La continuité qui s’affirme entre ces écrits est souvent ignorée, tout particulièrement par les disciples de l’auteur, car, alors qu’il polémique contre Lénine dans les premiers, il rédige le dernier en léniniste convaincu. C’est une erreur que d’agir ainsi. Sur cette question, notamment, il y a en effet une similitude profonde tant dans la forme que dans le contenu du raisonnement. Trotsky semble avoir affirmé avec la même force, dans sa jeunesse comme dans sa maturité, la nécessité de découvrir comment faire le lien entre, d’une part, le programme et l’organisation révolutionnaires et, d’autre part, les revendications immédiates et la conscience populaire de la classe ou vite.

Revenons maintenant au troisième couple de termes contradictoires, celui qui oppose conceptions formalistes et historiques. Une bonne part de la substance de « Nos tâches politiques » touche précisément à ce problème tactique extrêmement complexe. Trotsky accusait, alors, Lénine et ses partisans de négliger cette question fondamentale, en faisant preuve d’un esprit sectaire et en croyant que la sagesse et le succès politiques leur seraient octroyés par leur connaissance de la doctrine marxiste. Il va de soi que Trotsky ne mettait pas en cause les mérites de cette dernière, mais il rejetait toute prétention à en être le détenteur exclusif. Avant tout, il mettait en doute, comme Luxemburg, l’idée selon laquelle le marxisme pourrait constituer une protection totale et permanente contre les erreurs politiques.

A vrai dire, certains passages parmi les plus convaincants de son texte — et dont l’intérêt dépasse leur cadre historique immédiat — portent sur ce sujet. Il notait que, jusqu’à ce jour, dans tous les conflits internes à la social-démocratie russe, chaque courant s’était réclamé des intérêts de classe du prolétariat pour affirmer la légitimité de ses positions. C’était le tribut que payait au marxisme un secteur de l’intelligentsia révolutionnaire. Tous accusaient rituellement leurs adversaires de « trahir inconsciemment la classe ouvrière » en faveur de la bourgeoisie. Trotsky reconnaissait qu’il y avait en cela un certain aspect positif. En appeler à une valeur commune a une fonction régulatrice. Cela autorise l’existence et le dépassement de divergences qui ne provoquent pas de scissions. Mais il n’en qualifiait pas moins de « primitive » cette façon de discuter : chaque nouvelle tendance « jette l’anathème » sur les autres et affirme qu’elles ne représentent rien qu’une « grossière déviation du droit chemin.., une somme d’erreurs ». Il s’élevait contre cette coutume, qui permettait de balayer d’un revers de main des courants politiques entiers, et préconisait le recours au « point de vue historique » dans les questions intéressant le développement intérieur du Parti [17].

Trotsky ne niait pas l’existence de tendances politiques dans l’erreur comme en témoignent les reproches qu’il adressait aux « économistes » et aux bolcheviks. Mais il cherchait à comprendre leur existence en fonction de l’expérience historique concrète du mouvement russe. Il admettait en conséquence qu’elles avaient un certain caractère inévitable. Tout en mettant en garde contre la dangereuse dynamique de telles erreurs, il reconnaissait que ces tendances manifestaient aussi des traits positifs — les « économistes » s’étaient montrés capables d’éveiller de « larges couches du prolétariat » et de mener un véritable travail, de masse, même s’il ne s’agissait pas encore d’une intervention politique proprement socialiste l’Iskra avait poursuivit une lutte tenace pour gagner au marxisme et à la cause du prolétariat une partie de l’intelligentsia, même si cela avait suscité des exagérations typiquement bolcheviques et si son action n’était pas encore dirigé directement vers le prolétariat. Pour Trotsky, « liquider » l’une ou l’autre de ces tendances récentes aurait tout simplement signifié rejeter une culture politique acquise au prix de bien des efforts.

D’autre part, « chaque période sécrète sa propre routine et tend à imposer ses propres tendances au mouvement dans son ensemble ». C’est dans ce cadre que des déviations et des erreurs se produisent et menacent d’affecter le mouvement s’il n’est pas mis en garde : une forme d’action politique valide mais spécifique peut être malencontreusement mise en oeuvre au delà de son champ légitime d’application, ou trop longtemps main tenue. Pour reprendre les mots de Trotsky, « chaque processus partiel dans la lutte de classe générale du prolétariat.., développe ses propres tendances immanentes : ses propres méthodes de pensée et de tactiques, ses propres mots d’ordre et sa propres psychologie spécifiques... Chaque processus partiel tend à dépasser ses limites (définies par sa nature) et à imprimer sa tactique, sa pensée, ses mots d’ordre et sa morale, au mouvement historique entier déclenché par lui. Les moyens se retournent contre la fin, la forme contre le contenu » [18].

Nous avons affaire à une dialectique d’ensemble, l’expérience, l’expérimentation et l’erreur permettant des ajustements et des corrections critiques, l’environnement social et l’inertie du mouvement lui-même engendrant des conceptions fausses. Trotsky et Luxemburg se revendiquent, contre Lénine, de cette dialectique, au nom d’une sensibilité historique qu’ils jugent plus aigu, comme si ce dernier, tout occupé à assurer son contrôle sur la social-démocratie russe, ignorait jusqu’à son existence ou, peut-être, se refusait simplement à la voir. Nombreux sont ceux qui pensent que tel émit bien Lénine. Tout aussi nombreux sont ceux qui mettent en doute ou dénient la pertinence de ce portrait.

Il y a, ceci dit, un aspect de l’argumentation de Trotsky et Luxemburg qui mérite d’être attentivement analysé, indépendamment du jugement que l’on porte sur les défauts et mérites de Lénine. Cet aspect intéresse d’emblée toute réflexion marxiste contemporaine sur la démocratie socialiste, bien qu’il ait été sérieusement limité par l’orthodoxie alors en vigueur.

En opposant leur positions à celles de Lénine, sur les courants « économiste » et opportuniste, Trotsky et Luxemburg parlent de tendances réformistes qui leur sont profondément antipathiques, contraire à leur propre nature, et dont ils rejettent catégoriquement les conceptions. De leur propre point de vue théorique, il s’agit de tendances politiques dont la logique interne conduit, en dernière analyse, ses partisans à rompre avec la cause prolétarienne, voire avec le prolétariat lui-même, et à s’engager dans une voie bourgeoise, toujours plus loin du socialisme [19].

Et pourtant, tous deux jugent qu’il serait par trop unilatéral et a-historique de se contenter d’une telle caractérisation. Ils se refusent à ne voir dans ces courants que des traîtres ou des corps étrangers au mouvement ouvrier. Ils sont dans l’erreur, mais cette erreur a pour source le mouvement lui-même, c’est un élément de sa propre expérience et non quelque chose imposé de l’extérieur. Il n’y a pas là intrusion illégitime. Le mouvement a le droit de commettre des erreurs tel est d’ailleurs son destin, tant il est confronté à des obstacles de toutes sortes — matériels, politiques et idéologiques — dont il ne peut que refléter l’existence. Formulons la même idée de façon différente. Ces tendances peuvent être dans le faux, facteurs de diversion, et rester néanmoins une composante légitime du mouvement ouvrier. Elles peuvent exprimer l’exagération injustifiée d’une vérité partielle, ou quoi que ce soit qui ne résiste pas à la critique marxiste. Mais elles ne sont pas pour autant des abstractions théoriques. Ce sont des courants réels, existant dans l’opinion politique.

En ce sens, le champ de la connaissance théorique et celui des choix et de l’engagement politiques sont distincts. Les divergences qui se manifestent dans ce deuxième champ doivent être résolues par le débat, la compétition et la confrontation des expériences politiques pratiques. Elles ne peuvent l’être d’autorité — quelque soit la réalité du savoir invoqué —, ou par une décision bureaucratique imposée d’en haut, fût-elle scientifiquement fondée. Elles ne peuvent être réellement surmontées que par des procédures démocratiques.

Le pluralisme marxiste

En d’autres termes, j’introduis ici un principe pluraliste : une conception marxiste de la démocratie ouvrière autorise l’expression de points de vue différents, même lorsque l’on pense qu’ils pourraient compromettre (dans l’immédiat ou tendanciellement) le but même du socialisme. Je ne vais pas défendre plus avant ce principe pluraliste. Je me contenterai ici de l’étayer avec le bilan des pays du « socialisme réellement existant ». Ce bilan parle de lui-même et montre, exemple négatif, l’importance d’un tel pluralisme, — importance confirmée, positivement cette fois, par une vaste littérature de philosophie politique et morale. Ce principe n’est pas invalidé du fait qu’il est souvent associé à la défense de la propriété privée. Il ne l’est pas plus quand il est incorporé à une perspective clairement socialiste, comme en ce qui me concerne. Il peut être libéré de toute justification du capitalisme. Aucune forme authentique de démocratie n’est possible sans son respect.

Ce que je voudrais étudier maintenant, c’est l’incarnation institutionnelle du principe démocratique et pluraliste, telle que l’envisageaient Trotsky et Luxemburg dans de leur polémique avec Lénine. Quelles normes institutionnelles proposaient-ils concrètement, si du moins ils en proposaient — concernant l’organisation et la représentation de la classe ouvrière, la responsabilité des dirigeants politiques, etc. —, qui puissent donner corps à leur engagement général ?

Comme on pouvait le prévoir vu le contexte de la polémique, tous deux commençaient par opposer à Lénine leur propre conception, plus saine pensaient-ils, du centralisme social-démocrate. Il devait, selon eux, reposer sur la volonté et l’initiative des militants de base du Parti et non pas être simplement dicté du haut en bas par un organisme dirigeant. Pour Rosa Luxemburg, il « ne saurait se fonder ni sur l’obéissance aveugle, ni sur une subordination mécanique des militants sous un pouvoir central.., C’est, pour ainsi dire un ‘auto-centralisme’..., le règne de la majorité à l’intérieur de son propre Parti ». Il doit assurer « la coordination, l’unification du mouvement, mais nullement sa soumission à un règlement rigide » [20]. Trotsky, pour sa part, déplore cette forme de pensée où le « sommet » de l’organisation « apparaît comme le centre de la conscience social-démocrate, et, en dessous, il n’y a que les exécutants disciplinés des fonctions techniques ». Le centralisme, pour ne pas être autocratique, « suppose la participation active de tous les membres à la vie du Parti tout entier » [21].

Par ailleurs, Trotsky évoque schématiquement ce que pourrait être la démocratie prolétarienne dans la période de transformation socialiste. Se référant à l’expérience de la Commune de Paris, il considère que « pour préparer la classe ouvrière à la domination politique », il faut « cultiver son auto-activité, l’habitude de contrôler activement, en permanence, tout le personnel exécutif de la Révolution ». De plus, il défend explicitement l’exigence du pluralisme. Dénonçant les conceptions organisationnelles blanquistes et la notion jacobine de dictature, il note que le prolétariat au pouvoir va être confronté à des problèmes « colossaux ». « Les tâches du nouveau régime sont si complexes qu’elles ne pourront être résolues que par la compétition entre différentes méthodes de construction économique et politique, que par de longues ‘discussions’, que par la lutte systématique, lutte non seulement du monde socialiste avec le monde capitaliste, mais aussi lutte des divers courants et des diverses tendances à l’intérieur du socialisme : courants qui ne manqueront pas d’apparaître inévitablement dès que la dictature du prolétariat posera, par dizaines, par centaines, de nouveaux problèmes, insolubles à l’avance »  [22].

On ne trouve pas de remarques comparables, sur la physionomie de pouvoir prolétarien, dans l’essai de Luxemburg. Elles anticipent pourtant sur des points de vue qu’elle exprimera elle-même, en 1918. L’ironie de l’histoire veut que Rosa critique alors Trotsky et non seulement Lénine, pour des raisons qui nous sont bien connues. « La condition qu’implique tacitement la théorie de la dictature selon Lénine et Trotsky est la suivante : un bouleversement socialiste est une chose pour laquelle le parti de la révolution a sous la main une recette toute prête... Malheureusement, ou si l’on veut heureusement, il n’en est pas ainsi... Terre neuve. Mille problèmes. Seule l’expérience permet les corrections et l’ouverture de nouvelles voies. Seule une vie bouillonnante et sans entraves se diffracte en mille formes nouvelles, en mille improvisations,… corrige elle-même toutes ses erreurs » [23].

Deux idées sur le parti

Cependant, si l’on s’en tient aux ouvrages que nos auteurs ont écrit jusqu’en 1904, il faut reconnaître qu’au-delà des indications très générales mentionnées ci- dessus, on n’y trouve qu’une seule disposition institutionnelle, qui tient tout entière en une courte phrase : « le Parti du prolétariat ». C’est intentionnellement que je souligne ici l’article définit, car cela correspond bien à ce que Trotsky et Luxemburg pensaient à ce sujet.

En dépit de leur engagement pluraliste, assez étrangement, ils n’envisageaient l’existence que d’un seul parti qui représente les intérêts de la classe ouvrière. Il y a là une façon d’aborder le problème et une terminologie que l’on trouve dès l’origine, à l’état endémique, dans le marxisme, depuis Marx et Engels jusqu’aux modes intellectuelles d’aujourd’hui. Elles affectent même ceux que l’on ne peut vraiment pas suspecter de stalinisme. Je compte m’attaquer à cette conception, et il vaut mieux préciser tout de suite mon intention pour éviter d’être confondu avec des critiques d’une autre nature.

Je ne veux pas suggérer que le marxisme classique était porteur d’une vision monolithique du pouvoir prolétarien, que Marx, Engels et leurs disciples les plus proches avaient de la transition au socialisme une conception qui ne laissait pas de place à l’opposition politique, aux différences d’opinions et à la dissidence. Tel n’était pas le cas. Nous avons vu que Trotsky défendait ouvertement le contraire et il n’y a aucune raison de considérer ses propos atypiques. On a souvent dit, à raison, que rien dans cette tradition n’engageait ses représentants à adopter la notion d’Etat-Parti uni que ; cependant rien n’exprime non plus l’exigence de la pluralité des partis. Nous sommes confronté, en ce domaine, à un silence de fait. Il peut nous sembler, en conséquence, normal de considérer que les réflexions de Trotsky sur le pluralisme autorisent la multiplicité organisationnelle.

Mais on ne peut ignorer pour autant que les marxistes, à cette époque, n’avaient pas coutume de penser en ces termes. Pour l’essentiel, leur propos tendaient, au contraire, à identifier à un seul parti politique la représentation des intérêts de la classe ouvrière. L’accent était mis sur l’unité organisationnelle.

On peut certes faire appel à divers arguments historiques, politiques et idéologiques pour expliquer cette identification et pour montrer qu’il n’y avait là rien de répréhensible. Reste que cette tradition a engendré une forme de langage aujourd’hui associée à un autre univers conceptuel et politique, répressif, et qui a porté un grave préjudice à la cause du socialisme, Il est donc bon que les marxistes portent un regard critique sur eux-mêmes et reconnaissent non seulement les facteurs historiques dont ils sont le produit, mais aussi leurs propres limitations théoriques.

Nous abordons ici une question qui nous est déjà familière. Il est devenu commun de noter qu’en plusieurs domaines, Marx n’a presque rien dit — ou rien de bien précis. C’est notamment le cas pour la dictature du prolétariat et cela est resté plus ou moins le cas jusqu’en 1917. Marx et ses disciples avaient les mêmes raisons de procéder ainsi : éviter de se complaire dans les spéculations. Il n’y a donc rien de particulièrement nouveau à reconnaître l’existence de cette lacune théorique. Mais aujourd’hui, il n’est plus possible d’invoquer de telles motivations anti- spéculatives pour ne pas la combler.

En ce qui concerne la représentation politique du prolétariat, on ne peut plus accepter sans autre forme de procès tout l’héritage du marxisme classique. Il faut notamment s’interroger sur une certaine manière de traiter de cette question, une façon de penser et de parler du parti comme une entité unique. Toute une expérience historique est là, qui a apporté une réponse bureaucratique et autoritaire à ce problème, qui éclaire crûment les carences doctrinales du passé et qui soulève bien des interrogations. Il nous faut par exemple savoir si quelques vieux tics linguistiques ne trahissent pas une certaines conception de la démocratie ouvrière qui se comprenait à l’époque où elle a été formulée, mais qui n’est est pas moins par trop limitative.

On pourrait nous objecter que les écrits de Marx et Engels ne contiennent pas une conception univoque du parti, mais qu’ils utilisaient ce terme de manière assez fluide. Ce n’est en effet qu’à leur époque que la notion moderne de parti a commencé à prendre forme, d’autres l’on montré avant moi. Marx et Engels lui ont eux- mêmes donné des sens différents [24]. Je ne prétends donc pas que dans leurs ouvrages ils n’utilisaient ce terme que dans une seule acception.

Je me borne à dire que l’on est en droit de penser qu’ils sont à l’origine d’un certain usage de ce mot — un usage particulièrement intéressant vu la question traitée ici. Ils définissaient, entre autre, le parti de deux façons différentes — toutes deux étant en rapport avec l’objet de notre discussion. Marx lui-même les distingue nette ment dans une lettre de 1860. Il écrivait alors : « depuis que la Ligue [des communistes] a été dissoute.., en novembre 1852, je n’ai plus jamais appartenu ... à une quelconque association secrète ou publique ;... par conséquent, le parti, en ce sens tout éphémère du terme, a cessé d’exister pour moi depuis huit ans ». Il ajoutait aussi que la Ligue des communistes « ne fut qu’un épisode dans l’histoire du parti qui surgit de toute parts et tout naturellement du sol de la société moderne » en précisant, en fin de lettre, qu’il entendait par là « le parti au sens large et historique du terme » [25].

Prenons donc acte de ce que le terme de parti a deux acceptions, l’une historique, au sens large et l’autre, organisationnelle, au sens étroit. Evidemment, dans sa signification large, il peut inclure une pluralité d’organisations différentes. Il définit, pour ainsi dire, un camp entier dans un vaste conflit historique. L’incarnation institutionnelle du parti peut alors être multiple, et aussi changeante. En revanche l’autre signification, étroite, renvoi plutôt à une organisation politique spécifique. Or, je pense que l’on peut trouver, chez Marx et Engels, les prémisses d’un glissement entre ces deux acceptions. Le parti au sens étroit peut alors occuper la place du parti au sens large, et ce qui n’était qu’une partie du mouvement ouvrier se confond désormais avec sa totalité.

Avant-garde et Parti

Je vais maintenant essayer de cerner ces deux notions de parti en m’attachant non plus à une lettre personnelle, mais au plus connu des documents, le Manifeste communiste. Le passage concerné est célèbre ; c’est celui où les pères du matérialisme historique définissent le rapport entre les communistes et la classe ouvrière dans son ensemble. A première vue, il contredit frontalement l’argumentation que je viens de présenter. Ce texte parle en effet des « autres partis ouvriers », soulignant le fait que les communistes n’en forment point un qui soit « distinct », qui leur soit « opposé ». Ils « n’ont point d’intérêts qui divergent des intérêts de l’ensemble du prolétariat » et « n’établissent pas de principes particuliers relevant d’un esprit de secte ». Les “thèses des communistes” ne sont que « l’expression générale des conditions réelles d’une lutte de classe existante ».

Ce point de vue est partie intégrante d’une attitude que Marx et Engels ont maintenu leur vie durant, à l’encontre du sectarisme et du « socialisme utopique ». Mais le nœud de la question se trouve dans le passage qui explique ce qui distingue les communistes des autres partis de la classe ouvrière : « dans les différentes luttes nationales », ils « mettent en avant » les intérêts « communs à tout le prolétariat » dans les “différentes phases” du combat contre la bourgeoisie, « ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité ». Par conséquent, ils sont “la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui entraine toutes les autres”, celle aussi qui a l’avantage théorique d’une « intelligence claire des conditions, de la marche et des résultats généraux du mouvement prolétarien »  [26]. En un mot, ce qui distingue les communistes, c’est qu’ils sont l’avant-garde.

Je dois prendre, encore une fois, mes précautions pour que mon analyse ne soit pas confondue avec une autre, fort commune. La notion d’une avant-garde prolétarienne ne porte pas nécessairement en elle une logique autoritaire ou substitutiste. Elle est en effet soumise à un contrôle démocratique permanent quand, du moins, elle est étroitement associée à la démarche anti-sectaire que l’on trouve au coeur même du matérialisme historique des origines. Le socialisme est le produit de tendances inhérentes au capitalisme et, notamment, des luttes de la classe ouvrière, ou alors il n’est qu’un rêve — l’invention de « tel ou tel réformateur du monde » [27].

Il ne doit pas être une vérité imposée bon gré mai gré aux travailleurs, mais être découvert par eux-mêmes, en temps voulu, grâce à leur propre expérience politique. Ce pourquoi se bat une couche du prolétariat politiquement active, organisée et consciente ; les intérêts objectifs qu’elle prétend défendre ; le savoir politique qu’elle est décidée à déployer ; le titre même d’avant-garde : tout cela doit être politiquement mérité. La représentation de la classe ouvrière se gagne démocratiquement.

Cependant, quelques soient les circonstances historiques, l’identification de l’avant-garde à une tendance politique unique est une affaire beaucoup plus douteuse. En effet, implicitement, elle tend à valider deux postulats complémentaires et hautement discutables. D’une part, cela implique que ce courant politique soit à même de représenter, de manière adéquate et complète, les intérêts de la classe ouvrière dans son ensemble. Qu’il n’a donc pas besoin de l’opposition critique des autres courants pour l’aider à remédier à ses propres limites, pour corriger ses fautes et éviter l’ossification de ses conceptions politiques. Que, toujours, il maîtrisera le savoir au point de pouvoir mener son travail à bien.

D’autre part, cela implique que l’avant-garde elle-même peut se passer du pluralisme politique ; que ses fonctions ne doivent pas être partagées, comme c’était le cas, par plusieurs tendances, séparées par des divergences d’orientation, mais voulant toutes défendre — ou môme défendant effectivement — les intérêts de la classe ouvrière. Qu’il ne faut pas se demander comment de tels courants politiques doivent entrer en relation les uns avec les autres, les modalités pouvant changer en fonction de la situation : en tant que sections séparées d’un même parti ; sous la forme d’un front uni entre divers partis ; en participant de concert à un gouvernement révolutionnaire de coalition ; en concurrence dans les structures démocratiques d’un Etat prolétarien.

Je pense qu’il n’est pas utile de discuter plus avant ces présupposés hypothétiques en ce qui concerne Marx et Engels, car ils n’ont, pour leur part, certainement jamais formulé ces questions de cette manière-là. Mais il faut bien dire que le rôle attribué aux communistes dans le « Manifeste » est fort ambitieux, en dépit d’une modestie par ailleurs authentique. Il était assez naturel de voir ultérieurement cette prétention se conjuguer avec les deux postulats dont nous avons parlé.

Depuis Marx et la Ligue des communistes jusqu’à nos jours, quelles personnes, tendances politiques ou organisations se sont montrées capables d’avoir « l’intelligence claire » des « conditions » et de « la marche », et « des résultats généraux du mouvement prolétarien » ? Quels que soient les mérites historiques de Marx et Engels eux-mêmes, de Lénine et du Parti bolchevique de son temps, de Rosa Luxemburg et de Léon Trotsky — quelque soit aussi le respect qu’on leur doit —, nous sommes bien obligés d’avouer que cette ambition est irréaliste. Elle est invraisemblable pour les raisons mêmes que nous avons mentionnées précédemment et que John Stuart Mill, dans une langue politique différente mais non moins éloquente ou convaincante, avait relevé il y a déjà longtemps.

Une démocratie socialiste authentique

Revenons-en à Luxemburg et Trotsky et voyons ce qu’il en est du « parti du prolétariat » que ce dernier mentionne de façon répétée dans « Nos tâches politiques » [28]. Comme on pouvait le penser, on trouve dans leurs écrits des formules qui rappellent clairement les passages de Marx et Engels que nous avons mentionnés.

Pour Luxemburg, la « mission de la social-démocratie » est de « représenter... les intérêts globaux du prolétariat, en tant que classe » ; elle reprend plus loin cette idée : la social-démocratie est « la représentante de la classe du prolétariat ». Trotsky fait, pour sa part, écho au « Manifeste » en écrivant que la « vérité » de la social-démocratie n’est que « l’expression théorique de la lutte de classe toujours plus large et plus profonde du prolétariat » [29]. Mais l’identification de la partie au tout, de la social-démocratie au mouvement ouvrier, apparaît maintenant sous une forme plus claire. Ainsi, en répondant à une affirmation bien connue de Lénine, dans « Un pas en avant, deux pas en arrière », Rosa écrit que « la social-démocratie n’est pas liée à l’organisation de la classe ouvrière, elle est le mouvement propre de la classe ouvrière » [30].

Trotsky fait de cette identification une question de définition. Evoquant une phrase du manifeste adopté par le premier congrès du Parti russe, il note qu’on « ne saurait mieux dire. La social-démocratie ‘veut consciemment être et rester’ le mouvement de classe du prolétariat... Hier comme aujourd’hui, la social-démocratie veut toujours consciemment ‘être et rester’ le Parti de classe du prolétariat, c’est-à-dire être et rester justement un parti social-démocrate » [31].

Il faut garder à l’esprit le sens historique, large, de la notion de parti, car il est probable que son influence soit encore présente dans cette façon de parler de la social-démocratie. Vu le contexte, il est en tout cas évident que ni Luxemburg ni Trotsky ne cherchent à imposer un exclusivisme rigide et ne veulent réduire le mouvement à un courant politique homogène. C’est bien le contraire qui est vrai : la social-démocratie est suffisamment vaste pour être politiquement diverse. Il reste qu’ils entendent aussi la notion de parti du prolétariat dans son acception étroite et organisationnelle, et pas seulement dans son acception large et historique.

En effet, ils considèrent la social-démocratie comme une structure politique unitaire et défendent en con séquence le principe du centralisme. Quelques soient les divergences qu’ils peuvent avoir avec Lénine, ils ne s’affrontent pas à ce sujet là. Rosa considère que la « forte tendance à la centralisation » de la social-démocratie est la conséquence du processus de centralisation du capitalisme et de l’Etat bourgeois. Trotsky explique que « le centralisme organisationnel est un instrument puissant de la lutte de classe du prolétariat ». Elle parle d’un « parti ouvrier homogène et compact », et lui « d’une organisation de combat unique » [32]. Au bout du compte, on voit que la représentation du prolétariat est maintenant associée à une organisation politique déterminée : le parti au sens « étroit » a usurpé la place du parti de la classe ouvrière au sens « large » et « historique ».

II faut, pour en finir, replacer cette question dans son contexte historique et faire preuve de réalisme politique — en commençant par prendre en comptes certaines données factuelles. Il était parfaitement normal de parler de créer un parti prolétarien en Russie, où il n’existait encore aucune organisation largement implantée dans la classe ouvrière, Il était tout aussi naturel de parler du parti prolétarien en Allemagne, où il n’existait qu’une seule organisation de ce type. Par ailleurs, l’idée de parti unitaire n’implique pas, en elle-même, l’aversion du socialisme pluraliste et divers.

Elle n’exprime qu’une aspiration à assurer l’unification maximum et la coordination des forces prolétariennes, confrontées au centralisme de l’Etat bourgeois moderne. Il nous faut cependant faire deux remarques à ce sujet. Premièrement, cette volonté de coordination est parfaitement justifiée dans toute stratégie révolutionnaire qui se veut efficace, face à la centralisation politique de la bourgeoisie. Mais il n’en découle pas nécessairement qu’elle doit se réaliser en tout temps et en tout lieu sous la forme d’un parti socialiste unique, et non d’une alliance entre partis socialistes.

La notion de parti ne devrait pas devenir idéologiquement normative au point d’exclure ce dernier cas de figure, et de se fermer ainsi à toute possibilité d’une avant-garde prolétarienne multiple, d’une représentation politique véhiculée par plusieurs organisations de la classe ouvrière. Passons à la deuxième remarque : les socialistes ne devraient jamais transformer leurs idées en un dogme rigide, car, le plus souvent, ces idées sont historiquement datées. Il en va ainsi de la notion de “parti du prolétariat”, attaché à une organisation donnée. Dans la plus part des pays, elle correspond à une expérience historique réelle. Mais en la généralisant et en la transformant en norme, on limite artificiellement et dangereusement le développement potentiel de la social-démocratie.

Les fractions au sein d’un parti sont des partis potentiels, les tendances des fractions potentielles et les groupements encore informels des tendances potentielles — au nom de tels arguments, selon une logique bien connue, les limites permises peuvent commencer à se rétrécir. Si la démocratie socialiste veut vraiment aller au-delà de la démocratie bourgeoise, alors elle doit reconnaître, sans ambigüité aucune, le pluralisme organisationnel. Ce qui signifie qu’une fois l’Etat bourgeois renversé, il y aura place pour toute organisation qui respecte une légalité socialiste proprement démocratique.

Extrait de : « Marxisme et Parti, 1903-1917 », Cahiers d’Etude et de Recherche n°17, IIRE, 1990.

Notes :


[1Trotsky, Staline, tome t, 10/18, Paris, 1977, p. 130. « Le ‘trotskisme’ et le PSOP », (1939), Oeuvres, ILT, Paris, 1986, vol. 21, p. 276.

[2« Questions d’organisation de la social-démocratie russe », dans Trotsky, « Nos tâches politiques », Belfond, Paris, 1970, p. 224.

[3« Réforme sociale ou révolution », dans Luxemburg, Oeuvres, I. Maspero, Paris, 1976, p. 88.

[4Trotsky, « Nos tâches politiques », p. 161.

[5Ibid., pp.125-127.

[6« Questions d’organisation », p. 225.

[7« Nos tâches politiques », p. 122.

[8« Questions d’organisation », p. 212.

[9« Nos tâches politiques », pp. 149-150 et 41.

[10Ibid., pp. 127-128.

[11« Questions d’organisation », p. 210-216.

[12Ibid., pp. 224-225, Voir aussi « Réforme sociale ou révolution », p, 89.

[13Trotsky, « Rapport de la délégation sibérienne », Spartacus, Paris, 1969, p. 64.

[14Ibid., pp.6l- 62.

[15« Nos tâches politiques », pp. 128, 92.

[16Trotsky, « Programme de Transition », La Brèche, Paris, 1978, pp. 19-20, 59-61.

[17« Nos tâches politiques », pp. 52-53.

[18« Nos tâches politiques », pp. 57, 72-73, 79, 145 et svtes

[19Trotsky, « Nos lâches politiques », p. 50 Luxemburg, « Questions... p. 224, « Réforme sociale ou révolution ? », pp. 86-87.

[20« Questions d’organisation », pp. 212-213, 217.

[21« Nos tâches politiques », pp. 141, 170.

[22Ibid., p. 198-202.

[23« La révolution russe », dans Luxemburg, OEuvres, II, pp. 83- 84.

[24Voir Monty Johnstone, « Marx and Engels and the Concept of the Party », in Ralph Miiiband and John Saville (eds.), The Socialist Register 1967, London, p. 122 ; et David McLellan, « The Thought of Karl Marx : An Introduction », London, 1971, p. 167.

[25Lettre de Marx à Ferdinand Freiligrath, 29 février 1960, Marx Engels « Correspondance », tome VI, 1860-1861, Editions sociales, Paris, 1978, pp. 99-100, 106.

[26Marx, Engels, « Manifeste du Parti communiste », Editions sociales, Paris, 1975, pp. 45-46. Le membre de phrase « relevant d’un esprit de secte » est omis dans la version française de ce texte, mais existe dans sa version anglaise. Voir la note en bas de page du passage cité.

[27Luxemburg, « Questions d’organisation », pp. 210, 223. Trotsky, « Nos tâches politiques », p.186.

[28Ibid., p. 46.

[2928) « Nos taches politiques », pp. 47, 111,186.

[30« Questions d’organisation », p. 213. Selon la définition de Lénine : « Le jacobin lié indissolublement à l’organisation du prolétariat, conscient de ses intérêts de classe, c’est justement le social-démocrate révolutionnaire » (« Un pas en avant, deux pas en arrière », OEuvres choisies, Editions du Progrès, Moscou, 1968, vol. I, p. 410).

[31« Nos tâches politiques, p. 49.

[32Luxemburg, « Questions d’organisation », p. 210, voir aussi pp. 208-209. Trotsky, « Nos tâches politiques » p. 161, « Rapport de la délégation sibérienne », p. 85.