La gauche et l’Ukraine

Santiago Alba Rico 19 mars 2014

On est tant surpris par la possibilité rationnelle de trouver des analogies entre des phénomènes apparemment dissociés que, parfois, la raison – ou un certain type de raisonnement – s’incline à ne chercher que de vagues ressemblances entre ceux-ci. La résistance à l’analogie et l’affirmation des différences peuvent conduire à un nominalisme quasiment solipsiste dans lequel chaque chose n’exprime qu’elle-même, sans rapport avec les autres choses. A l’inverse, la tentation de l’analogie peut amener à établir des connexions épidémiques qui finissent par dissoudre toutes les spécificités concrètes dans un réseau de volontés abstraites et opposées. La première tentation s’appelle l’autisme ; la seconde, c’est la paranoïa. La paranoïa correspond fort bien au vieux schéma de la Guerre Froide.

Je ne suis pas un expert dans la région ex-soviétique et je ne sais pas comment va évoluer le conflit entre l’Ukraine et la Russie, qui est aussi un conflit entre Ukrainiens et un conflit entre la Russie et les Etats-Unis. Mais j’observe que, à l’image d’autres foyers de conflits ouverts dans d’autres pays, la tentation « idéologique » d’établir des similitudes est à nouveau très forte.

Il existe, disons, deux schémas : un de droite et un autre de gauche. Celui de la droite identifie, par exemple, les gouvernements d’Ukraine, de Syrie et du Venezuela comme étant « dictatoriaux », dans une liste potentiellement infinie et sans rigueur dans laquelle on peut toujours ajouter de nouveaux éléments à la mesure des intérêts conjoncturels (Corée du Nord, Iran, Biélorussie, mais aussi Equateur ou Bolivie ou la Russie elle-même). De l’autre côté, le schéma de la gauche établit les mêmes similitudes entre l’Ukraine, la Syrie et le Venezuela mais dans ce cas-ci en tant que « victimes de l’impérialisme », dans une liste tout aussi longue et également sans rigueur qui, et ce n’est pas un hasard (puisqu’il s’agit de schémas spéculatifs et interactifs), inclus toujours les mêmes noms. Les deux positions, celle de la droite et celle de la gauche, utilisent des manipulations et des semi-vérités propagandistes – quand ce n’est pas de purs mensonges – pour démontrer ces similitudes.

Dans ces deux schémas, celui de droite et celui de gauche, il manque toujours un « acteur » : le peuple. Ou, si l’on veut, « les gens ». Pour le schéma de droite, soit les gens n’existent pas, soit ils veulent toujours la « démocratie », bien qu’il existe en leur sein des groupes d’extrême droite. Pour le schéma de gauche, les gens soit n’existent pas, soit ne sont que de « simples pions », des mercenaires des Etats-Unis, même s’il existe suffisamment de motifs pour protester et se rebeller.

Il faut donc réprimer la tentation hyper-rationnelle de l’analogie et éviter les similitudes trop faciles entre des gouvernements qui se distinguent entre eux par leur politique, leur histoire, par la manière par laquelle ils sont arrivés au pouvoir, par le rôle qu’ils jouent dans les rapports de force géostratégiques internationaux.

L’oubli des peuples

N’existe-il donc pas de similitudes ? Je crois qu’il y en a, mais il faut précisément les chercher du côté des gens. Dans un article récent sur l’Ukraine, Oleg Iasinsky fait une analyse qui, à mon avis, peut être appliquée à de nombreuses autres protestations et mobilisations récentes : « Nous avons toujours cru que le renversement du mauvais gouvernement de Ianoukovitch était un juste droit et le devoir du peuple ukrainien. Nous avons également prévenu que la légitime rébellion civile était depuis le début manipulée, utilisée et, au final, dirigée par des groupes d’extrême droite qui ont su tirer profit du vide social généré par l’absence d’une véritable gauche ».

En Ukraine – dit Iasinsky – il n’y a pas de révolution, mais il n’y a pas non plus de coup d’Etat d’ultra-droite ; il y a eu une « rébellion », un « mouvement large et spontané des citoyens indignés par les abus du pouvoir, sans grande expérience mais avec des calculs politiques. Ces calculs, d’autres s’en sont chargés ; les politiciens de l’opposition, frères jumeaux pro-occidentaux des séides du régime pro-russes et les dirigeants néo-nazis, ont su utiliser la conjoncture ». Contre la gauche pro-russe, Iasinsky rappelle que les protestations étaient légitimes et que « Ianoukovitch n’a pas été renversé par un complot de l’Occident, ni tombé victime d’une guerre médiatique (bien que l’Occident se soit impliqué, tout comme « l’Orient », et que la guerre médiatique dure toujours), mais par l’action spontanée, héroïque et désespérée de milliers d’Ukrainiens qui sont restés pendant des mois dans les rues et les places avec des températures bien en dessous de zéro ».

Contre la droite pro-européenne, Iasinsky rappelle que c’est le FMI qui « est pour prendre sous ses auspices l’union mortifère entre les néolibéraux et les nazis dans le premier gouvernement ‘révolutionnaire’ d’Ukraine » et que, « une fois de plus, les monstres et les clowns qui se disputent maintenant le pouvoir ne représentent en rien les intérêts et les besoins du peuple ukrainien ».

J’ignore si le texte de Iasinsky reflète bien la réalité de ce qui se déroule en Ukraine – où il y a, avec les tensions oligarchiques, des tension ethnico-linguistiques très vives – ou s’il s’agit seulement de la position d’un secteur minoritaire de la gauche, mais nous pouvons tous – il me semble – nous retrouver dans cette description.

Dans le cadre d’une crise capitaliste globale retransmise en temps réel par des médias de communication et d’échange très fluides et également globaux, il se reproduit partout le même modèle de protestation : révolutions arabes, Mouvement du 15-M, Brésil, Istanbul, Ukraine, etc. Des pays où le mécontentement est légitime et où, « en l’absence d’une véritable gauche », ce sont d’autres secteurs qui en profitent, parfois pires que les gouvernements contre lesquels on proteste, afin de négocier et de vendre sur le « marché » géostratégique ces révoltes. C’est cette « indétermination quantique » des gens, résultat de la défaite idéologique des deux forces impliquées dans la Guerre Froide, qui permet d’établir une première similitude entre les différentes protestations dans plusieurs coins de la planète. L’histoire elle-même nous a mené à un point où il tout aussi inévitable de remettre en question le capitalisme qu’il est impossible de le combattre au nom du communisme soviétique.

Il y a quelques jours mon cher ami Manolo Monereo soutenait la thèse très sensée de la décadence de la domination étasunienne et de l’exacerbation des bouleversements sur l’échiquier géostratégique. Je suis d’accord, sauf que je ne crois pas que les Etats-Unis aient en ce moment une politique internationale plus agressive que par le passé, du moins en termes militairement conventionnels.

A quel moment de l’histoire n’y a-t-il pas eu – disons – de saturation géostratégique ? Le nouveau ce n’est pas l’intervention des Etats-Unis mais celle des « gens », de ces gens agglutinés, désorientés, désorganisés, totalement vidés d’une mémoire historique et de références politiques. De fait, les Etats-Unis ne sont jamais intervenus aussi peu, du moins en termes militairement conventionnels, car en réalité l’usage de drones et de la CIA leur garantit un haut niveau d’intervention. Mais cela fait dix ans qu’ils n’interviennent pas militairement où que ce soit. En Libye, ils ont laissé les Français et les Anglais jouer les premiers rôles. Ils se retirent d’Afghanistan et vont réduire leurs forces armées et leur budget militaire. Leur hégémonie militaire est toujours écrasante et je ne pense pas qu’ils hésiteraient à utiliser leur unique avantage comparatif s’ils sont mis dans les cordes.

Mais en ce moment même leur faiblesse objective ne se traduit pas par plus d’interventions armées mais par moins. Ce qui est aussi du au fait que les autres Etats (les dites « puissances émergentes »), qui intervenaient jusqu’à présent pour boucher les trous ou assumaient un rôle d’auxiliaires, mettent à profit la faiblesse des Etats-Unis pour se renforcer et faire pression sur la puissance encore hégémonique afin de contrecarrer ses envies d’intervenir.

Le nouveau

Ce qui a duré peu de temps, et en cela Monereo a raison, c’est la solitude des Etats-Unis au sommet de la puissance, fruit de leur victoire dans la Guerre Froide. Mais il ne faut pas oublier que ce fut cette défaite de l’URSS en 1989 qui met paradoxalement les vainqueurs en difficulté. Quand nous pensons à la Chute du Mur et à la victoire étasunienne, nous pensons toujours aux dites « révolutions de couleur » et à la restauration dévastatrice du capitalisme dans les pays de l’Europe de l’est.

Mais les processus « démocratisateurs » d’Amérique latine, qui incommodent tant les Etats-Unis et qui ont également commencé à cette époque, auraient été impossibles dans le cadre de la confrontation des blocs. Depuis le début des années 1990 il se produit en effet dans le monde entier une demande générale de démocratie en marge des affrontements idéologiques binaires. Une exigence populaire qui a été suspecte – et a bénéficié aux Etats-Unis – dans l’orbite de l’ex-URSS (Yougoslavie, Géorgie, l’Ukraine de 2004), où l’anti-communisme contient aussi, que cela nous plaise ou non, une impulsion démocratique, mais une demande qui a par contre remis en question le pouvoir des Etats-Unis en Amérique latine (Venezuela, Equateur, Bolivie, etc.) et où la démocratie a aussi une impulsion socialiste.

Ce « dégel de la Guerre Froide » a atteint avec retard le monde arabe en 2011, une région littéralement congelée pendant des décennies sous la glace des dictatures et de la géostratégique et elle continue à soulever des vagues un peu partout au fur et à mesure que la crise mine en même temps les conditions de survie et les cadres de légitimité.

Parce que telle est la seconde similitude que nous pouvons trouver parmi toutes ces mobilisations spontanées : j’évoque ici cette illégitimité globale croissante qui affecte de manière équivalente autant tous les gouvernements (également donc, que cela nous plaise ou non, ceux du Venezuela ou d’Equateur) et qui profite à l’évidence aux Etats plus forts, et non aux gens, dans le cadre d’un nouvel affrontement inter-impérialiste multinational dans lequel on veut nous obliger à prendre parti pour l’un ou l’autre garde-chiourme du « marché ». Est-ce de la géostratégie ? Sans doute. Mais il n’y a là rien de nouveau.

Le nouveau, c’est cette absence de légitimité générale qui remet en question la frontière idéologique conventionnelle droite/gauche ; et le nouveau c’est précisément (en nous ramenant à la Première guerre mondiale, mais avec des armes nucléaires) le caractère inter-impérialiste multinational de la bataille. Quant à la position de la gauche, notre peur de ce « dégel » est compréhensible car il menace d’emporter avec lui nos certitudes d’analyses et de combat plutôt que le capitalisme et parce qu’il peut déboucher sur un capitalisme pire encore ou en quelque chose de pire que le capitalisme. Il est donc compréhensible qu’un secteur de la gauche réagisse presque avec soulagement et nostalgie par rapport à l’Ukraine (comme avant avec la Syrie) face à l’affrontement russo-étasunien. Comme l’écrit avec humour mon ami Gorka Larrabeiti en voyant les chars russes en Crimée ; « enfin un peu de saine Guerre Froide ». Mais il est triste de constater que cette gauche qui étudie consciencieusement la géostratégie et qui croit que, dans l’échiquier global, on puisse pactiser avec la Russie ou avec Bashar Al-Assad, ne veut par contre pas perdre une minute à étudier les gens. Elle considère même comme une trahison le fait de vouloir de pactiser avec ces gens.

Puisque cette gauche ne veut pas pactiser avec eux, d’autres le feront et les embrigaderont dans les nationalismes les plus sinistres, les racismes les plus abjects et les dictatures les plus criminelles. Nous n’avons aucun Lénine – il n’y en n’a pas – qui arbore un mot d’ordre simple et universel en faveur d’un projet réellement démocratique, anticapitaliste et anti-impérialiste (autrement dit, non seulement vis-à-vis des Etats-Unis mais aussi de tous les impérialismes émergents). Par malheur, cette gauche « analogique » n’est pas anti-impérialiste ; elle est anti-Etats-Unis et elle ne pense pas stratégiquement avec les gens ; elle pratique un réductionnisme géostratégique. (…)


Source : Extrait d’un texte publié sous le titre « "Podemos" en Ucrania ».
http://www.rebelion.org/noticia.php?id=181545
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera