La conception du parti chez Marx et Lénine

Fernando Claudin 10 janvier 2013

On ne trouve pas chez Marx une théorie systématique du parti prolétarien, mais ses jugements sur ce thème, en connexion avec son activité militante, d’abord à la Ligue des communistes et plus tard à la Ire Internationale ou dans le parti socialiste allemand, forme un ensemble cohérent et significatif. L’idée que Marx se fait du parti politique prolétarien est un corollaire de sa conception de la révolution communiste comme auto-émancipation de la classe ouvrière. Aucune instance extérieure – chef charismatique, groupe de conjurés, parti politique – ne peut, d’après Marx, remplacer la « maturité » révolutionnaire de la classe ouvrière. La révolution communiste sera son œuvre ou ne sera pas. D’après la théorie marxienne de la révolution, cette « maturité » ne peut être engendrée que par la pratique même de la lutte de classes, à laquelle sont contraints les prolétaires par leur situation même dans les rapports de production capitalistes.

L’expérience de cette lutte leur enseigne la nécessité de l’organisation et la solidarité ; elle leur révèle leurs intérêts communs et leur ennemi commun ; elle les transforme peu à peu de « classe en soi », atomisée, en « classe pour soi », consciente de l’antagonisme radical qui l’oppose à l’ordre capitaliste. La théorie élaborée par les intellectuels d’origine bourgeoise, qui « adhèrent à la classe révolutionnaire » et « s’élèvent théoriquement jusqu’à la compréhension d’ensemble du mouvement historique [1] », contribue à cette prise de conscience, mais n’est pas son démiurge. Pour Marx – en un mot – la conscience naît de la pratique révolutionnaire et, à son tour, approfondit et clarifie cette pratique. Il existe, entre ces deux aspects de la même praxis, l’interaction dialectique définie dans la troisième thèse sur Feuerbach (*).

Marx était parfaitement conscient – surtout après avoir vécu le reflux de l’esprit révolutionnaire qui suivit la défaite des tentatives prolétariennes dans les révolutions de 1848 et après avoir assisté à l’ « embourgeoisement » de la classe ouvrière anglaise – du fait que le processus de « maturation » du prolétariat comme classe révolutionnaire n’était pas linéaire, loin de là, mais au contraire profondément contradictoire, jalonné d’avances et de reculs, d’illusions et de déceptions ; une lutte permanente entre l’idéologie bourgeoise dominante et l’idéologie prolétarienne naissante. Mais Marx considérait qu’étant donné la nature des contradictions capitalistes ce processus conduirait, en définitive, à la maturation du prolétariat comme classe révolutionnaire. Et il voyait dans ce processus – comme il l’écrit en 1860 – la constitution du parti prolétarien « dans la grand sens historique du concept », du parti prolétarien qui « naît spontanément et partout du sol de la société moderne [2] », et dans lequel Marx incluait toutes les formes (politiques, syndicales, culturelles) à travers lesquels se manifestait l’ « autoactivité » du prolétariat.

En d’autres termes, pour Marx, le prolétariat se constitue en parti révolutionnaire en tant que classe, non comme une entité différenciée de la classe et encore moins au dessus d’elle. Cette conception ne peut être qualifiée de « spontanéiste » dans le sens habituel du concept, car si le processus naît spontanément, déterminé par la situation objective du prolétariat dans la société capitaliste, sa nature même implique que le facteur conscient prenne de plus en plus d’importance, qu’il détermine dans une mesure croissante le cours ultérieur, imprimant à celui-ci un caractère organisé, en fixant de manière de plus en plus précise les objectifs et les moyens d’y parvenir.

Contre la séparation de l’aspect économique et social de la lutte des classes

Les partis politiques ouvriers dans la sens courant sont, pour Marx, des expressions partielles et temporaires - « épisodiques », selon ses propres termes [3] – du parti prolétarien dans la grand sens historique du concept, au même titre que les syndicats ou autres formes d’organisation ouvrière. Marx tenait pour très important le rôle des syndicats – tout en critiquant leur tendance à l’ « économisme » - tandis qu’à plusieurs occasions il exprima ses réserves à l’égard des partis politiques ouvriers. « Tous les partis politiques, quel qu’ils puissent être, sans exceptions, écrit-il en 1869, n’enthousiasment les masses ouvrières qu’un certain temps, momentanément, les syndicats, par contre, captent la masse de façon durable ; seuls ils sont capables de représenter un véritable parti ouvrier et d’opposer un rempart à la puissance du capital [4] ». Ce jugement, comme d’autres analogues, n’implique pas une sous-estimation de la dimension politique de la lutte des classes – Marx appelle continuellement les syndicats à politiser leur action et à se poser le problème du pouvoir. Il exprime la prévention de Marx contre la séparation de l’aspect économique et social de la lutte des classes de l’aspect spécifiquement politique, sa prévention aussi contre la tendance naturelle des groupes politiques à se séparer de la classe, à la conduire et à la modeler d’après ses conceptions et intérêts de groupe.

Pendant son activité militante, Marx lutta à plusieurs occasions contre cette tendance. En 1850, il s’oppose aux membres de la Ligue des communistes qui, « non contents d’organiser le prolétariat révolutionnaire » et « méprisant profondément l’activité plus théorique qui consiste à expliquer aux travailleurs leurs intérêts de classe », se consacre à « anticiper le développement du processus révolutionnaire, à précipiter artificiellement la crise ». Ce sont, ajoute Marx incisivement, « les alchimistes de la révolution, et ils partagent pleinement avec les anciens alchimistes la confusion des représentations, l’entêtement propre aux idées obsessives  [5] ».

En 1873, il s’oppose aux bakouninistes, car ils se considèrent « les représentants privilégiés de l’idée révolutionnaire », ils « s’érigent eux-mêmes en état-major » et ils prétendent imposer à l’internationale, par des moyens conspiratifs et dictatoriaux, une « unité de pensée et d’action » équivalente « au dogmatisme et à l’obéissance aveugle », au « perinde ac cadaver de la Compagnie de Jésus [6] ». En 1879, Marx et Engels s’insurgent contre les tendances opportunistes qui commencent à se manifester dans la noyau dirigeant du parti socialiste allemand et, en particulier, contre l’idée selon laquelle « la classe ouvrière n’est pas capable de se libérer elle-même [7] ».

En un mot, nous pourrions multiplier les exemples, Marx et Engels s’opposent systématiquement à toute tendance, de « gauche » ou de « droite », qui essaie de se substituer au mouvement réel de la classe ouvrière, de lui dicter une politique, de lui imposer une théorie. Marx ne conçut jamais l’action des communistes, c’est à dire de ceux qui partageaient ses conceptions théoriques, comme l’action d’un parti extérieur à la classe ouvrière, chargé d’une fonction privilégiée de direction, dans le sens léniniste. Comme le proclame le Manifeste : « Les communistes ne forment pas un parti à part, opposé aux autres partis ouvriers (...) Ils ne proclament pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier » ; leur objectif immédiat « est le même que celui de tous les partis prolétariens ; constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat ». Les communistes ne constituent pas « un parti à part », mais un « secteur » du mouvement ouvrier ; le « secteur le plus résolu » qui a « l’avantage théorique de sa clairs vision des conditions, de la marche et des résultats généraux du mouvement prolétarien », et pour cela « il représente toujours les intérêts du mouvement dans son ensemble [8] ».

Certes, cet « avantage théorique », cette « représentation » des intérêts généraux du mouvement portent en eux la possibilité et la tendance, de se séparer de la classe dans son ensemble, d’entrer en contradiction avec le premier principe : les communistes ne forment pas un « parti à part » et ne prétendent pas modeler le mouvement selon « des principes particuliers ». Danger d’autant plus grand que la théorie qui procure cet « avantage » aux communistes implique un niveau d’élaboration scientifique que le prolétariat est dans l’impossibilité de produire par lui-même dans les conditions du capitalisme : il est apporté par des intellectuels provenant, sauf exceptions, des classes dominantes et de la petite bourgeoisie. C’est ainsi que se crée la prémisse d’une dictature de la « science » sur le mouvement prolétarien et qu’augmente la possibilité que le groupe théorique monopolise la direction effective.

C’est précisément contre ce danger que Marx préconise le fonctionnement véritablement démocratique du parti, l’élection et le contrôle permanent des dirigeants par les militants, la lutte contre tout culte à l’autorité et aux chefs. Dans sa polémique contre les bakouninistes, Marx se prononce nettement contre tout type d’organisation hiérarchisée, soumise à un régime intérieur autoritaire, à une doctrine officielle et orthodoxe. Il défend la légitimité des divergences théoriques et politiques au sein de l’Internationale et de ses sections, la liberté entière de discussion dans la presse, les assemblées et les congrès [9]. En même temps, il repousse l’imposition de tout critère de « parti » lorsqu’il s’agit de recherche scientifique [10]. Ni la science ne peut imposer ses conclusions au mouvement ouvrier, ni les institutions par lesquelles celui-ci s’exprime ne peuvent s’ériger en tuteurs de la science.

En résumé, la conception marxienne du parti politique prolétarien est extrêmement flexible, fluide, ouverte, démocratique – dans le sens le moins formel et le plus radical du concept de démocratie. Sa concrétisation doit être, à chaque moment, fonction du processus de constitution du parti prolétarien « dans le grand sens historique ». La classe est pour Marx le grand sujet de l’action historique, de la révolution. Le parti politique prolétarien ne peut pas la remplacer dans ce rôle ; il doit être son instrument et être soumis à son contrôle. Chaque fois que la forme concrète acquise par le parti – Ligue des communistes ou Première Internationale – leur semble entrer en contradiction avec le mouvement réel de la classe, Marx et Engels n’hésitent pas à proposer sa disparition. Le parti politique n’est pas le « dirigeant » de la classe, dans le sens léniniste ; il constitue le médiation théorique et pratique entre la compréhension scientifique de la lutte des classes, du développement social – elle-même sujette à une rectification constante en fonction du mouvement réel -, et l’action autonome du prolétariat. Sa mission n’est pas d’assumer la direction de la classe, mais de l’aider à « s’autodiriger ». Comme le disait Rosa Luxemburg, polémiquant avec Lénine et reflétant fidèlement la pensée de Marx : « la social-démocratie n’est pas liée à l’organisation de la classe ouvrière ; elle est le mouvement propre de la classe ouvrière  [11] ».

Kautsky et la "conscience du dehors"

Avec l’entrée du capitalisme dans son étape monopoliste-impérialiste, une évolution s’amorce au sein du mouvement ouvrier qui semble contredire la perspective marxienne de constitution du prolétariat en classe révolutionnaire. Sous la pression des luttes prolétariennes, le capitalisme va se révéler capable de concéder des améliorations substantielles dans les conditions de vie des masses. Les progrès antérieurs de la conscience anticapitaliste, révolutionnaire, semblent s’estomper, voire reculer, pour céder la place à l’esprit d’accommodement, réformiste, qui se propage dans de larges secteurs de la classe ouvrière. Le révisionnisme doctrinal qui reflète cette tendance, et en même temps l’alimente, justifie cet abandon de la perspective révolutionnaire en rendant culte à la spontanéité du mouvement ouvrier. Le marxisme orthodoxe réagit en exaltant le rôle de la théorie du « socialisme scientifique », la présentant comme la source de la conscience socialiste du prolétariat. Kautsky formule sa célèbre thèse : « la conscience socialiste est un élément importé du dehors (par les intellectuels bourgeois) dans la lutte de classes du prolétariat et non quelque chose qui en surgit spontanément [12]. » Thèse irréconciliable, si on la prend au pied de la lettre, à la conception marxienne. (Et il est symptomatique que Kautsky n’appuie pas cette thèse sur un texte de Marx, ce qu’il n’aurait manqué de faire si un tel texte avait existé, étant donné l’importance du problème et le contexte dans lequel il formule son jugement.)

Nous disons : si on le prend au pied de la lettre, car la lecture du document, où se trouve le passage cité, démontre que Kautsky utilise le concept de « conscience socialiste » dans le même sens que « doctrine socialiste », c’est-à-dire la théorie scientifique du capitalisme et du socialisme. Dans « Que faire ? » Lénine fait sienne la formule équivoque de Kautsky en présentant sa propre argumentation avec la même confusion des concepts et, ce qui est bien pire, en faisant d’elle la pierre de touche de sa conception du parti révolutionnaire.

Cette position de Lénine ne s’explique pas seulement parce qu’au moment où il va écrire « Que faire ? » Kautsky est pour lui l’autorité suprême en matière de marxisme, mais aussi parce que l’histoire de la pénétration et de la diffusion du marxisme en Russie, ainsi que le contexte politique dans lequel Lénine élabore sa théorie du parti, le pousse dans le même sens. En effet, le marxisme commence à pénétrer en Russie et à faire rapidement des adeptes parmi la jeunesse intellectuelle révolutionnaire – qui cherche de nouvelles voies après l’échec de la « Volonté du Peuple » - avant que le prolétariat russe n’entre réellement en scène (ce qu’il fera avec les grèves de 1896). De même que dans la période précédente l’intelligentsia populiste voyait dans les moujiks sa base de masses, l’intelligentsia marxiste des deux dernières décades du XIXe siècle – et comme le jeune Marx en 1843 – voyait dans les ouvriers, que le tardif capitalisme russe commençait à peine à produire, les « armes matérielles » de sa nouvelle philosophie. Elle « introduit » parmi eux la « conscience socialiste » que la pratique de la lutte des classes n’avait pas encore eu le temps de réveiller, même de manière embryonnaire. Ce fait empirique apparaît à Lénine comme la confirmation de la thèse de Kautsky. Accentuant même le fond idéaliste de la thèse, Lénine en arrive à affirmer : « La doctrine théorique de la social-démocratie surgit (en Russie) d’une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier, elle fut le résultat naturel, « inéluctable, du développement de la pensée » chez les intellectuels révolutionnaires socialistes [13]. »

D’autre part, le contexte politique et social, tel que Lénine le voit – et les événements, la révolution de 1905 lui donneront rapidement raison -, pose avec urgence le problème de la préparation politique et organisationnelle des forces révolutionnaires et, particulièrement, du prolétariat. Dans ces conditions, le « culte de la spontanéité », représenté surtout par des marxistes « économistes », lui semble un véritable crime. Lénine, d’ailleurs, est convaincu de posséder la clef marxiste de la révolution russe. Tout cela permet de comprendre la violence et l’intransigeance de sa polémique contre toute opinion qui dévie, fût-ce d’un millimètre, de ce qu’il considère être la ligne marxiste révolutionnaire ; et cela permet aussi de comprendre sa tendance à exalter le rôle du facteur théorique, de l’organisation, et sa condamnation sans appel de toute concession à la spontanéité.

« Le développement spontané du mouvement ouvrier, écrit Lénine, aboutit justement à le subordonner à l’idéologie bourgeoise », car la lutte des classes en elle-même n’engendre que le « trade-unionisme », et « le trade-unionisme c’est justement l’asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie (…). C’est pourquoi notre tâche, celle de la social-démocratie, est de combattre la spontanéité, de détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu’a le trade-unionisme à se réfugier sous l’aile de la bourgeoisie et de l’attirer sous l’aile de la social-démocratie révolutionnaire  [14] ». A ceux qui l’accuse d’ « opposer au mouvement son programme comme un esprit planant au dessus du chaos informe », Lénine répond : « Quel est le rôle de la social-démocratie, si ce n’est d’être l’esprit qui non seulement plane au dessus du mouvement spontané, mais élève se dernier jusqu’à son programme [15] ? ». Lénine affirme que l’orientation que prendra le mouvement ouvrier dépendra de la lutte entre l’idéologie socialiste (élaborée par des intellectuels marxistes et portée par eux au mouvement ouvrier) et l’idéologie bourgeoise (avec ses variantes « marxistes ») dont la force est énorme, car c’est l’idéologie la plus ancienne et elle compte avec tous les instruments de l’Etat et des classes dominantes.

C’est une idée qu’on trouve chez Marx, mais avec la différence notable que pour lui le mouvement ouvrier tend spontanément vers l’idéologie socialiste, le prolétariat étant le sujet central de la lutte idéologique ; la théorie marxiste y intervient en contribuant à la formation de la conscience révolutionnaire prolétarienne, mais sans remplacer le véritable démiurge : la praxis révolutionnaire du prolétariat.

Chez Lénine, par contre, le mouvement ouvrier apparaît comme l’objet de cette lutte idéologique entre les théoriciens marxistes et les idéologues bourgeois. Et, dans la mesure où il est aussi sujet, il tend à « se réfugier sous l’aile de la bourgeoisie ». Aussi Lénine voit-il la nécessité d’un puissant instrument, capable de préserver et d’aiguiser l’arme de la théorie révolutionnaire aussi bien face à l’idéologie bourgeoise que face à l’idéologie spontanément sécrétée par le mouvement ouvrier, un instrument capable d’inverser la tendance de cette spontanéité. Un instrument capable de mettre en pratique la célèbre formule léniniste : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire », dont le contenu exact dans le contexte de « Que faire ? » est le suivant : il faut créer le mouvement révolutionnaire à partir de la théorie, d’après des principes, une politique, un plan, des formes d’organisation, élaborés d’avance par les intellectuels marxistes dépositaires du « socialisme scientifique ». Cet instrument puissant est le parti tel que Lénine le conçoit. Face au culte de la spontanéité, Lénine inaugure dans l’histoire du marxisme le « culte du parti » ; du parti dépositaire de l’orthodoxie marxiste, porteur de la conscience socialiste, organisateur et dirigeant de la classe ouvrière, instrument décisif de la révolution.

Le modèle populiste

Si le principe théorique de base de sa conception du parti – être le porteur d’une conscience extérieure à la classe – Lénine l’emprunte à Kautsky, le principe organisationnel lui est inspiré en partie – rien qu’en partie, car il y a aussi une origine allemande, comme nous le verrons -, par « la magnifique organisation qu’avaient les révolutionnaires des années soixante dix, qui devrait nous servir de modèle à tous ». Notre obligation, dit Lénine, est de « créer une organisation de révolutionnaires aussi bonne que celle des partisans de « Terre et Liberté » ou de créer une organisation incomparablement meilleure  [16] ». Et Lénine, en effet, s’inspire de ce modèle, mais en le perfectionnant. Sa figure centrale sera la même : le révolutionnaire professionnel, dont l’origine sociale sera, sauf exceptions, la même que celle des révolutionnaires professionnels des années soixante dix : l’intelligentsia.

Même si Lénine affirmait la nécessité de transformer en révolutionnaires professionnels, en les retirant du travail à l’usine, des ouvriers avancés et instruits, les résultats resteront insignifiants, surtout en ce qui concerne le noyau dirigeant. (Au moment de la révolution d’Octobre, le comité central du parti bolchevique ne comptera qu’un seul ouvrier en son sein.) Conséquence logique, compte tenu du niveau théorique exigé par le parti pour entrer dans le noyau dirigeant et du niveau culturel moyen du prolétariat russe. Le schéma général de l’organisation répondra également au modèle populiste des années soixante dix : « Alors, dit Lénine, reprenant à son compte l’analyse de Plekhanov, il existait un centre bien organisé, avec une discipline parfaite : autour de lui existaient des organisations qu’il avait créées lui-même, et ce qui était en dehors de ces organisations n’était que chaos et anarchie [17] ».

Lénine propose une structure analogue pour le parti marxiste : une organisation centrale de révolutionnaires professionnels : autour du centre, subordonnées à lui, des organisations de révolutionnaires « non professionnels ». L’ensemble devait être rigoureusement centralisé, hiérarchisé et discipliné. Pour qu’il ne subsiste aucun doute sur le type d’organisation voulu, Lénine utilise des termes militaires : « Ce dont nous avons besoin, c’est une organisation militaire d’agents (…)  ; nous exigeons que tous les efforts tendent à réunir, organiser et mobiliser une armée régulière, (qui) organise efficacement le siège de la forteresse ennemie » et prépare l’assaut, et que, le moment de l’assaut venu, elle « ne soit pas entraînée par la multitude, mais qu’elle se mette devant elle, à sa tête [18] ».

Le type d’organisation conçu par Lénine ressemble par ses principes d’organisation, au type d’organisation de l’ennemi que Lénine définit de la manière suivante : « Une organisation purement militaire, rigoureusement centralisée, qui est dirigée jusque dans les plus petits détails par une volonté unique comme l’est celle du gouvernement russe, notre ennemi direct dans la lutte politique [19] ». L’un des principaux instruments de cette organisation ennemie est la police politique, et les masses ouvrières, déclare Lénine, sont incapables de lutter efficacement contre la police politique ; cette lutte exige « des qualités spéciales, exige des révolutionnaires professionnels (…) bien entraînés, au moins aussi bien que notre police [20] ».

L’impression de se trouver devant une tentative pour transplanter dans le fonctionnement interne du parti le principe autocratique et bureaucratique qui régissait tout le régime politique du pays fut si forte chez les principaux marxistes dans les premières années de notre siècle, que la plupart – de Plekhanov à Trotsky – ne manquèrent pas de l’exprimer ouvertement dans leur polémique avec Lénine. Mais celui-ci pouvait leur répondre avec des arguments solides, basés sur l’analyse de la période où la social-démocratie avait travaillé avec des méthodes « artisanales », sans direction centrale ni plan ; il pouvait facilement démontrer l’impossibilité de la démocratie dans le parti sous le régime policier tsariste. Le type d’organisation qu’il préconisait répondait, bien évidement, à certaines exigences de la lutte révolutionnaire sous le tsarisme. L’organisation de révolutionnaires professionnels, aidée par les organisations subordonnées de révolutionnaires « non professionnels », fournissait un instrument efficace pour porter au mouvement spontané, aux organisations ouvrières informes, au mouvement étudiant, aux paysans, la ligne politique élaborée par Lénine et pour introduire dans ce « chaos » un début d’organisation à l’échelle nationale. Pour mettre, en un mot, le mouvement ouvrier et l’ensemble du mouvement révolutionnaire sous la direction du parti détenteur de la théorie et de la conscience, doté d’un plan et d’objectifs précis. Ainsi s’explique le soutient reçu par Lénine d’une fraction importante des marxistes russes, malgré l’hostilité des personnalités reconnues.

D’autre part, le génie révolutionnaire de Lénine, sa capacité d’analyse concrète d’une situation concrète, le poussa à introduire des corrections dans les normes et les idées de « Que faire ? » lorsque la révolution de 1905 démontra que le mouvement spontané des masses ne tendait pas inévitablement « à se réfugier sous l’aile de la bourgeoisie » et était capable d’immenses initiatives révolutionnaires. Dans ses écrits de 1905 et les suivants, Lénine souligne la grande signification de ces initiatives. En novembre 1905 il en arrive à déclarer que « La classe ouvrière est social-démocrate d’instinct, spontanément [21] ». (De telles formulations se font cependant rares dans la période suivante, et Lénine par ailleurs ne rectifie pas pour autant sa thèse sur le mouvement spontané qui n’est capable de créer qu’une conscience trade-unioniste et tend à se subordonner à la bourgeoisie.) A la faveur de la liberté politique limitée arrachée au gouvernement par la révolution, Lénine propose une certaine démocratisation du régime intérieur du parti. La conférence de Tammerfors adopte le principe du « centralisme démocratique ». Mais les conditions politiques elles-mêmes limiteront dans une grande mesure la portée pratique de cette résolution.

Ces corrections ne doivent cependant pas être interprétées comme une révision fondamentale de la conception du parti telle qu’elle se trouve exposée dans « Que faire ? », « Un pas en avant, deux pas en arrière », etc. Tout d’abord, le rapport essentiel entre le parti et la classe demeure inchangé : le parti reste le dépositaire de la vérité théorique et de la conscience comprise dans le sens que leur donne Kautsky (et que Lénine ne réfutera jamais) ; la classe ouvrière ne peut se constituer en classe révolutionnaire que sous la direction du parti – dans le sens le plus fort et le plus direct du terme direction -, et seulement si le parti apporte à la classe la conscience socialiste et l’éduque politiquement ; c’est le parti qui contrôle la classe et non le contraire, il se substitue à elle chaque fois que la classe dévie du droit chemin que le parti a tracé ; il est toujours le représentant authentique de la classe, même si la classe ne le reconnait pas comme son représentant.

En somme, ce qui reste à changer, c’est l’extériorité du parti par rapport au prolétariat. Extériorité par l’origine de son titre de dirigeant qui ne provient pas de la classe mais d’une théorie élaborée en dehors d’elle ; extériorité par sa manière de se lier à la classe et que reflètent les formules habituelles d’après lesquelles le parti, pour être invincible, doit s’appuyer sur la classe, se lier à elle, la placer sous sa direction, etc. Elle se reflète aussi, et surtout, par la différence fondamentale que Lénine exige que l’on établisse entre le parti et les organisations de masse de la classe ouvrière, particulièrement les syndicats ; différence liée à la subordination. Elles doivent toutes être sous la direction du parti et reconnaître son autorité. Pour Lénine, les soviets ne peuvent être de véritables organes du pouvoir de la classe ouvrière que s’ils sont placés sous l’autorité du parti. En un mot, le parti est le sujet central de la révolution. La classe, le sujet auxiliaire tout au plus.

Ensuite, l’essentiel de la conception organisationnelle du parti demeure également inchangée. Dans le « centralisme démocratique » léninien, le « centralisme » conserve toujours la priorité par rapport à la « démocratie » (la dégénérescence stalinienne consistera à liquider totalement ce deuxième terme), car il s’associe aux pouvoirs extraordinaires que doivent avoir, d’après Lénine, les organes dirigeants, à la survalorisation des chefs, à leur stabilité, à leurs attributions, ce qui leur permet de conditionner – de manière décisive dans des conditions normales- l’exercice de la « démocratie » par la base et les organes inférieurs. Lénine s’indigne contre les « démagogues » qui provoquent la méfiance des ouvriers « envers tous ceux qui leur apporte de l’extérieur des connaissances politique et une expérience révolutionnaire », et il donne l’exemple des sociaux-démocrates allemands : « les Allemands sont assez développés politiquement, ils ont suffisamment amassé d’expérience politique pour comprendre que sans une « dizaine » de chefs de talents (les talents ne surgissent pas par centaines), éprouvés, professionnellement préparés et instruits par une longue pratique, parfaitement d’accord entre eux, aucune classe de la société moderne ne peut mener résolument la lutte [22]. » (Jusqu’à la « trahison » de 1914, Lénine gardera la même admiration à l’égard de l’organisation de la social-démocratie allemande, à cause de l’autorité et de la stabilité de sa direction.)

Racines du substitutisme du parti

Lénine ne pense pas que l’essence de sa conception organisationnelle corresponde exclusivement aux conditions russes, même si – à cause d’elles – elle prend certains traits caractéristiques, qui découlent fondamentalement de la lutte contre la police politique. Toujours dans la sillage de Kautsky, il déclare que les différences de base – en matière d’organisation – entre l’orthodoxie marxiste et le révisionnisme peuvent se résumer dans une formule : « Bureaucratisme versus démocratisme ». (« Bureaucratisme » veut dire ici : organisation centralisée, hiérarchisée, et professionnellement organisée sur la base de la spécialisation des membres dans les diverses activités du parti.) « Le bureaucratisme versus démocratisme, c’est le centralisme versus autonomisme ; c’est le principe d’organisation de la social-démocratie révolutionnaire par rapport au principe d’organisation des opportunistes de la social-démocratie. Ce dernier tend à s’élever de la base au sommet, et c’est pourquoi il défend, partout où il est possible et autant qu’il est possible, l’autonomisme, le « démocratisme », qui va (chez ceux qui font de l’excès de zèle) jusqu’à l’anarchisme. Le premier tend à émaner du sommet, préconisant l’extension des droits et des pleins pouvoirs de l’organisme central par rapport à la partie [23]. » Rosa Luxemburg critiqua tout particulièrement cette identification entre révisionnisme (sur le plan théorique et politique) et démocratisme (sur le plan de l’organisation), et nul doute que cette critique du représentant le plus qualifié de la social-démocratie révolutionnaire, en dehors de la Russie, reflète fidèlement la conception de Marx.

En fin de compte, les structures et le fonctionnement du parti préconisés par Lénine n’étaient rien d’autre que la concrétisation organisationnelle de la conception du parti en tant qu’extériorité dominante par rapport à la classe ; la façon s’assurer l’indépendance et la préservation du pouvoir de décision du parti – en réalité du noyau dirigeant -, aussi bien pour l’élaboration de l’orthodoxie théorique que pour l’élaboration de la politique concrète. Il ne suffit pas pour cela que le parti ait une organisation propre, différenciée de la classe, puisque l’organisation doit être liée aux masses et donc exposée aux influences extérieures ; il faut, en outre, que l’organisation soit protégée contre l’idéologie « spontanéiste » et, pour ce faire, le pouvoir de décision doit se trouver concentré dans un petit noyau particulièrement « ferme » et, au sein de ce noyau, dans le chef, conçu comme la clef de la cohésion du groupe. Trotsky, dès 1904, avait parfaitement résumé la logique inhérente à cette conception du parti : le parti tend à se substituer à la classe ; le comité central au parti ; le chef au comité central [24].

La victoire bolchevique d’octobre 1917 consacra la théorie léninienne du parti, de même que la défaite des spartakistes allemands et des conseils ouvriers italiens discrédita les conceptions luxemburgistes ou gramsciennes, très proches de celles de Marx. L’IC (Internationale Communiste) fut entièrement construite sur la base de la théorie de Lénine. Et, en acquérant une dimension supranationale, toutes les caractéristiques d’extériorité par rapport à la classe, propres au modèle léninien de parti, se virent renforcées et accentuées. Le corps central de révolutionnaires professionnels (comité exécutif de l’IC, réseau de délégués et d’instructeurs, etc.) constituait un monde lointain et mystérieux pour le mouvement ouvrier de chaque pays. Et comme les révolutionnaires professionnels de chaque section nationale devaient obéissance à ce corps central, l’exercice de leur fonction se sépara de chaque classe ouvrière respective beaucoup plus que dans le cas des révolutionnaires professionnels bolcheviques.

La manière dont furent créées les sections de l’IC agit dans le même sens. Alors que le parti bolchevique s’était formé à partir de l’originalité du mouvement révolutionnaire national, sur la base d’une élaboration théorique et politique autonome, la constitution des partis communistes représente, à un degré plus ou moins grand, une coupure avec les traditions et les expériences révolutionnaires nationales. Alors que la rupture des bolcheviques avec les variantes russes de l’opportunisme et les résultats d’un processus complexe et prolongé de lutte idéologique et politique, l’IC et ses sections rompent avec l’opportunisme occidental suivant des méthodes autoritaires et bureaucratiques, symbolisées par les « 21 conditions » d’adhésion. De là les difficultés extraordinaires auxquelles se heurtent les nouveaux partis, dans la plupart des cas, en essayant de s’enraciner dans le mouvement ouvrier. S’ils réussissent malgré tout à se maintenir et, dans certains cas – très peu -, à rassembler des effectifs importants, c’est parce qu’ils représentent une volonté révolutionnaire qui attire les groupes les plus radicalisés du prolétariat ; parce qu’ils bénéficient du prestige de la révolution d’Octobre et qu’ils comptent – facteur non négligeable – avec l’appui financier de l’Etat soviétique. Mais ces deux derniers facteurs contribuent à renforcer la dépendance de chaque section nationale à l’égard de l’organe suprême installé à Moscou, qui contrôle les fonds et qui s’identifie avec la fidélité à la cause d’Octobre.

Fernando Claudin
Extrait de l’ouvrage : « La crise du mouvement communiste. Du Komintern au Kominform » t.2, Ed. Maspero, Paris, 1972. Retranscription et intertitre : Avanti4.be

(*) « La doctrine matérialiste qui veut que les hommes soient des produits des circonstances et de l’éducation, que, par conséquent, des hommes transformés soient des produits d’autres circonstances et d’une éducation modifiée, oublie que ce sont précisément les hommes qui transforment les circonstances et que l’éducateur a lui-même besoin d’être éduqué. C’est pourquoi elle tend inévitablement à diviser la société en deux parties dont l’une est au-dessus de la société (par exemple chez Robert Owen). La coïncidence du changement des circonstances et de l’activité humaine ou auto-changement ne peut être considérée et comprise rationnellement qu’en tant que pratique révolutionnaire. » (Karl Marx, 1845).


[1 Marx et Engels, t.4, p.433-434

[2Id.,t.30, p.400-401 et 406. (on trouve déjà la même idée dans le Manifeste communiste). Après avoir décrit le processus à travers lequel le prolétariat se transforme en classe consciente, il conclut sur « cette organisation du prolétariat en classe et donc en parti politique … » (t.4, p.433)

[3Id.,t.30, p.400-401

[4Marx, déclaration à Hamann reproduite dans « Les Marxistes », de Kostas Papaioannou, op.cit., p.223. La deuxième édition russe des « Œuvres » de Marx et Engels ne contient pas ce texte, sous le prétexte qu’il fut déformé par « Der Volkstaat », journal du parti ouvrier social-démocrate allemand (t.16, p.774). Mais on ne connait aucune déclaration de Marx démentant la version de « Der Volkstaat ».

[5Marx et Engels, t.7, p.287-288.

[6Id., t.18, p.342

[7 Id., t.19, p.175

[8Id., t.4, p.437-438

[9Voir la note 14 du chapitre sur le monolithisme et les citations auxquelles il fait référence.

[10Dans une lettre à Lafargue du 11-08-1884, Engels définit la position de Marx à ce propos de la manière suivante : « Marx protesterait contre « l’idéal politique social et économique », que vous lui attribuez. Quand on est « homme de science », on n’a pas d’idéal, on élabore des résultats scientifiques, et quand on est homme de parti en outre, on combat pour les mettre en pratique. Mais quand on a un idéal, on ne peut pas être un homme de science, car on a un parti pris d’avance. » (« Correspondance Engels-Lafargue », Ed. sociales, t.1, p.235.)

[11Rosa Luxemburg, « Centralisme et démocratie », dans la brochure « Marxisme et dictature », Paris, Spartakus, 1948, p.21

[12Reproduit par Lénine dans « Que faire ? », t.5, p.391

[13Lénine, t.5, p.382

[14Id., p.391-392

[15Id., p.403-404

[16Id., p.487

[17Lénine, « Un pas en avant, deux pas en arrière », t.7 ; p.269

[18Lénine, t.5, p.529, 524, 525-526

[19Id., p.502

[20Id., p.461, 477

[21Lénine, t.10, p.24

[22Lénine, t.5, p.473-474. Dans « Un pas en avant, deux pas en arrière  », il exprime la même idée sous une autre forme : « nous sommes devenus un parti organisé ; et cela signifie la création d’un pouvoir, la transformation de l’autorité des idées en autorité du pouvoir, la subordination des instances inférieurs aux instances supérieures du parti. » (t.7, p.389)

[23Lénine, t.7, p.415.

[24Voir « Nos tâches politiques », 1904, Paris, Denoël-Gonthier, « Bibliothèque Médiations », 1970, p.121