L’impérialisme chez Lénine : Une analyse critique

Rolando Astarita 23 mai 2014

La question de l’impérialisme affleure dans de nombreuses discussions sur la relation entre les pays capitalistes les plus puissants et les plus « arriérés ». Une bonne partie de la gauche radicale continue à fonder ses analyses sur les thèses léninistes de l’impérialisme. Cela fait des années que je soutiens que ces thèses ne permettent pas de comprendre le mode de production capitaliste d’aujourd’hui et que la perspective contenue dans « Le Capital » de Marx (qui repose sur la théorie de la valeur-travail et de la plus-value) permet une approche plus juste.

Trois questions, au moins, m’ont poussé à réaliser cette révision critique. En premier lieu, par le constat que la thèse du « monopolisme » (les monopoles manipulent les prix plus ou moins comme ils le veulent) n’a pas de validité empirique dans le capitalisme contemporain - ce qui implique qu’il est régit par la loi de la valeur « à la Marx ». En second lieu, le constat que la thèse de la stagnation permanente dans le Tiers-Monde ne se vérifie pas - alors il s’agit d’une idée qui dominait pratiquement tous les écrits sur l’impérialisme et la dépendance depuis les années 1950. Et, en troisième lieu, le fait que depuis plus de sept décennies, il n’y a pas eu de nouvelles guerres inter-impérialistes.

Par rapport à ce dernier aspect, je me rappelle que lors qu’un débat à la veille de la seconde guerre en Irak, l’un des orateurs, dirigeant d’un parti de gauche, a soutenu que l’intervention était le premier pas d’un conflit armé à grande échelle des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne contre l’Allemagne, la France et le Japon… Quand je lui ai dit que je ne voyais rien de cela à l’horizon, il me répondit que « c’était dans la nature de l’impérialisme, comme l’a dit Lénine » et il pronostiqua une rupture de l’OTAN et de l’ONU. Quelques années plus tôt, également lors d’un débat, un militant d’un parti m’accusa « d’embellir le capitalisme » parce que j’avais eu l’audace d’affirmer qu’il n’y avait pas de nouvelle guerre entre puissances à l’horizon. Comme toujours l’argument principal de mon critique était que « Lénine l’a dit »

Dans cette note, j’expose les difficultés qu’enferment, à mon avis, les thèses sur l’impérialisme. Pour ce faire, je reproduis un extrait du chapitre premier de mon livre « Monopolisme, impérialisme et échange inégal » (Madrid, Maia, 2009).

« La question de l’impérialisme continue à être au cœur des analyses des forces de la gauche et des forces nationalistes radicalisées des pays sous-développés. Pour les marxistes, la référence obligée est la fameuse brochure de Lénine, « L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme », complétée par Hilferding (1963), Hobson (1902) et Boukharine (1971).

Mêmes si dans les années qui suivirent la mort de Lénine il y eu de nombreux travaux sur l’impérialisme, son idée selon laquelle ce dernier se caractérisait par la prédominance des monopoles et l’exploitation des colonies, des semi-colonies et des pays dépendants par les pays industrialisés furent rarement questionnée dans le marxisme. L’objectif de ce chapitre est de discuter les problèmes que posent cette vision traditionnelle.

La vision classique de l’impérialisme

La conception des marxistes du début du XXe siècle sur l’impérialisme tourne autour de quelques idées clés et reliées entre elles. En premier lieu, on identifie l’impérialisme avec une nouvelle étape du capitalisme qui serait surgie avec l’irruption des monopoles vers la fin du XIXe siècle. Lénine soutient explicitement que la première caractéristique de l’impérialisme est le monopolisme, qui consiste dans « la domination des associations monopolistes des grandes entreprises » (Lénine, 1973, p.451). Il considère que le capitalisme monopoliste a remplacé le capitalisme de libre concurrence. Celle-ci s’est transformée en monopole, qui est la base de la vie économique. Cela implique que c’est la violence qui prévaut dans la manipulation des prix ; la loi marchande perd de son importance et les profits sont plus le produit de « machinations financières et d’escroqueries » et de vol que de la loi économique.

Le second versant de la vision classique de l’impérialisme soutient que la monopolisation opère sur le plan national. Boukharine, en particulier, souligne la « tendance à la nationalisation des intérêts capitalistes » (1971, p. 80) et « la cartellisation nationale de l’industrie » (ibid., p. 80) en association avec les Etats nations. La concurrence se déplace du marché interne vers le marché mondial et se développe à travers des conflits armés entre les puissances.

En troisième lieu prévaut l’idée que le capitalisme monopoliste se caractérise par la stagnation des forces productives. D’une part parce que l’élimination de la concurrence fait disparaître le stimulant au changement technologique de la part du capital et, d’autre part, parce qu’on pense que le capitalisme est arrivé à un stade où la surproduction est structurelle, du fait que les masses travailleuses et paysannes sont appauvries et n’ont pas de pouvoir d’achat. Il s’agit ici de la théorie de la sous-consommation de Hobson, reprise par Lénine et d’autres marxistes de l’époque. De sorte que les pays avancés offrent sans cesse moins d’opportunités d’investissements. De là aussi les références répétées de Lénine à la « putréfaction » et à la « décomposition » supposée du système capitaliste. La tendance à la stagnation dans les pays du centre capitaliste explique à son tour l’exportation des capitaux vers les pays de la périphérie, qui passe pour être un phénomène caractéristique de l’époque. Les investissements vont des pays avancés vers les colonies et les zones d’influence ; les investissements entre pays avancés sont moins importants à cause de l’absence d’opportunités rentables.

En quatrième lieu, on soutien que le développement du capitalisme a entraîné la fusion du capital bancaire avec le capital industriel et la domination du premier sur le second : il s’agit du capital financier. Le capital financier est parasitaire et le parasitisme du capital financier est l’autre facteur qui explique la stagnation du capitalisme parvenu à maturité.

En cinquième lieu, on pense que face à la stagnation, la réponse des capitalismes avancés est la conquête des nations de la périphérie et l’entreprise coloniale. Celle-ci garantit des marchés, des territoires pour l’exportation des capitaux et des sources d’approvisionnements. L’impulsion du colonialisme est inévitable et croissant ; les grands pays industriels exploitent les régions arriérées. On prévoit que l’entrée du capital étranger dans la périphérie y développera le capitalisme, mais en même temps les pays dominés seront soumis au pillage, au saccage et à la dévastation.

Enfin, on estime que les guerres entre les puissances sont inhérentes au capitalisme monopoliste. Le raisonnement d’où découle cette affirmation est que le monde est déjà partagé entre les puissances et leurs monopoles. Les Etats s’identifient avec leurs monopoles et l’entreprise coloniale est décisive pour la survie du capitalisme dans les pays du centre. Par conséquent, les pays développés qui ont moins de possessions coloniales (ou avec moins de richesses) seront forcés de lutter pour un nouveau partage du monde. Les guerres inter-impérialistes sont ainsi inévitables et caractéristiques de la nouvelle ère du capitalisme.

En conclusion, le marxisme du début du XXe siècle – du moins celui qui était sous l’influence de Lénine – a pensé que le système capitaliste était entré dans une nouvelle ère dans laquelle il y aurait une combinaison de guerres ; guerres mondiales entre les puissances, guerres des peuples opprimés contre l’impérialisme et pour leur libération nationale, guerres civiles des travailleurs contre le capital dans les pays industriels avancés. C’était l’époque de « l’agonie du capitalisme ».

Observons que dans cette vision l’espace économique mondial se construit à partir de la concurrence des Etats-nations, unis aux à leurs monopoles nationaux. Cet espace s’articule à partir de la domination politique et militaire des pays avancés sur les pays arriérés (colonies, semi-colonies et zones d’influence).

Dichotomie théorique

La théorie léniniste de l’impérialisme, que nous avons décrit dans ses grands traits, a eu le mérite de rendre compte de l’expansion colonialiste du capitalisme de la fin du XIXe siècle ; de l’intensification de la centralisation du capital et de l’exportation des capitaux vers les périphéries ; et de l’augmentation des tensions entre les puissances, qui débouchèrent dans les deux grandes guerres mondiales. De ce point de vue, il se compare très avantageusement avec toute autre production bourgeoise de son époque.

Néanmoins, et en dépit de la variété et de la richesse des phénomènes observés, le contenu et les limites du concept d’impérialisme n’ont jamais été précisés adéquatement. En particulier, et comme l’ont expliqué Sutcliffe et Owen, parce que le terme même d’ « impérialisme » semble faire d’une part allusion à tout le système – avec un fonctionnement économique distinct du capitalisme de libre concurrence – tandis que, d’autre part, il se réfère à une « superstructure » composée par les rapports entre les pays oppresseurs et opprimés caractérisée par la tendance à la guerre et le développement de l’appareil politico-militaire.

En d’autres termes, cette catégorie admet plus d’une lecture, vu qu’on peut l’interpréter comme désignant le système capitaliste dans son ensemble ou comme faisant référence aux rapports entre les Etats. Sutcliffe et Owen, comme aussi Arrighi, ont souligné pour cela l’ « ambigüité » de la notion d’impérialisme. Surcliffe soutient que, « A partir de Lénine, les marxistes ont, de fait, fluctué dans leur emploi du terme impérialisme. Très fréquemment, il s’utilise pour décrire tout le système capitaliste ; et tout aussi fréquemment on l’utilise pour décrire les relations entre les pays avancés et arriérés à l’intérieur du système. On l’utilise parfois simultanément dans les deux sens sans avoir conscience de l’ambigüité que cela implique » (cité par Arrighi, 1978, p. 10).

Mais quand nous parlons d’ « ambiguïté » nous faisons allusion à une situation équivoque, à ce qui admet plus d’une interprétation et qui manque de précision. Nous pensons cependant qu’à la racine du problème existe une autre question, qui relève de la dualité théorique et qui est liée au fait que l’approche de l’impérialisme introduit une matrice de pensée qualitativement distincte de celle développée par Marx, qui repose sur la théorie de la valeur-travail. En d’autres mots, il existe, au fond, deux théories. L’une est celle de Hilferding et de Lénine et dit que les prix sont fixés par le pouvoir des monopoles tandis que l’autre, celle de Marx, soutient que les prix sont déterminés de manière objective dans le marché à travers la concurrence. Bien que chacune de ces thèses donne lieu à des développements et à des perspectives globales distinctes, dans les thèses classiques sur l’impérialisme toutes deux coexistent, sans rendre compte de manière explicite qu’il y avait un problème que nous pourrions appeler « d’unification théorique ».

Il faut noter que ce fut Lénine qui semble avoir le plus conscience de cette question parmi les théoriciens de l’impérialisme. En 1919, quand on discuta du changement du programme dans le Parti Communiste russe, Boukharine défendit que si l’impérialisme était le capitalisme monopoliste – autrement dit, s’il existait un rapport d’identité entre les deux – il fallait alors réécrire la partie du vieux programme qui parlait de la production marchande, de la loi de la valeur et de la dynamique du capitalisme. En dernière instance, il fallait unifier l’explication à partir de la reconnaissance que le monopolisme dominait désormais les lois du développement capitaliste. Mais, de manière significative, Lénine s’opposa à la proposition de Boukharine, en argumentant que le capitalisme monopoliste coexistait avec la libre concurrence et que, par conséquent, l’impérialisme n’avait pas complètement remplacé l’ancienne structure. L’impérialisme, précisa-t-il, est une « superstructure » du capitalisme, dans le sens que dans une série de branches « l’ancien capitalisme (…) s’est développé jusqu’à l’impérialisme », mais en dessous de cette superstructure continue à exister « l’énorme sous-sol de l’ancien capitalisme » (Lénine, 1973a, p. 408).

Cette discussion avait certaines conséquences pour la politique soviétique vu que l’expérience des premières années de la révolution démontrait qu’il ne suffisait pas de prendre les « leviers fondamentaux » et exproprier les grandes banques et groupes monopolistes pour avancer dans la construction d’une économie socialiste. Mais elle avait en outre des implications pour l’analyse des pays dominés. D’un côté, la thèse sur l’impérialisme soutenait que les pays arriérés se transformaient en objets de saccage et de pillage, ce qui impliquait l’impossibilité d’un développement capitaliste et de réformes démocratiques-bourgeoises. Néanmoins, et de l’autre côté, les marxistes continuaient à penser que le capitalisme de « libre concurrence » se développait dans les pays arriérés, donnant lieu à des régimes démocratiques-bourgeois. Ainsi, lors de la discussion du 8e congrès du Parti Communiste, Lénine s’inclinait pour ce second scénario : « (…) ce qui caractérise tous les pays c’est que le capitalisme continue encore à se développer dans beaucoup d’endroits. Tel est le cas dans toute l’Asie et dans tous les pays qui marchent vers la démocratie bourgeoise, comme dans le cas de toute une série de régions de Russie » (Lénine 1973a, p. 429).

Tout cela revenait à affirmer que le phénomène impérialiste n’affectait pas les lois de l’accumulation dans les pays arriérés. Cependant, si c’est le pillage et le vol colonial qui prévalaient comme méthode d’extraction du surproduit, le développement capitaliste des pays concernés en serait bloqué et il n’y aurait pas de possibilité d’évolution vers la démocratie bourgeoise. Sur le plan national, dans les pays arriérés, c’est la loi de la valeur et de l’accumulation dans le sens « marxiste » qui semblait prédominer en dépit de l’influence croissante du monopolisme. Mais sur le terrain internationale, on mettait l’accent sur les rapports de force et sur l’extraction du surproduit par des moyens non économiques, ce qui affecterait aussi les économies internes. Cette question allait être au centre des problèmes des théories sur la dépendance et l’impérialisme tout au long du XXe siècle.

La dichotomie théorique s’exprime également dans le sens que Lénine donne au terme de « superstructure » quand il fait référence à l’impérialisme. Lénine explique qu’il utilise ce terme de la même manière que Marx l’avait employé pour décrire le rapport entre la manufacture et la production domestique rurale ou artisanale. Selon Marx, la manufacture n’avait pu s’approprier ni révolutionner en profondeur la production sociale à cause de sa base technique étroite ; la petite production avait continué de manière plus ou moins inaltérée tandis que la manufacture couronnait cette base à la manière d’une « œuvre économique d’artifice » (Marx, 1999, t. 1, p. 448). Marx faisait de cette manière référence à des lois qualitativement distinctes ; celles qui régissent la petite production artisanale et domestique d’une part, et celles qui gouvernent la production capitaliste développée. Il semble alors justifié de conclure que le sens que donne Lénine à la notion d’impérialisme est celle d’une forme économique distincte – du moins dans ses a aspects essentiels – à celle du capitalisme. Cela expliquerait aussi qu’il parle de « la transformation du capitalisme en impérialisme » (Lénine, 1973b, p. 100) et qu’il considère que cette forme économique affectait « seulement » certaines branches ou certains aspects du système.

En résumé, aux yeux de Lénine, deux dynamiques coexistent et donnent lieu à une formation économico-sociale hétérogène : à la « base », la production capitaliste déterminée par la loi de la valeur, qui continuait à opérer au plan national. Et à la « superstructure », le monopolisme, avec le pillage, la manipulation des prix et la diminution en importance de la loi de la valeur et de la plus-value. Cette superstructure économique déterminerait à son tour une autre « superstructure », composée par la politique coloniale et annexionniste, la course aux armements, la diplomatie de la force et la guerre, donnant forme à l’espace du marché mondial et aux relations entre les pays.

Dualité dans les contradictions fondamentales

La problématique antérieure peut également être posée à partir du point de vue des contradictions fondamentales du système qu’analysèrent Marx et les marxistes. Dans la vision du « Capital », les crises sont le résultat du développement contradictoire des forces productives ; les capitaux sont investis sous le fouet de la guerre de concurrence, ce qui affaibli tendanciellement le taux de profit et ceci est à l’origine des crises. Celles-ci sont des crises de suraccumulation du capital.

Néanmoins, l’idée que le capitalisme est parvenu à un point où les monopoles dominent la concurrence induit une dynamique très distincte, marquée par la stagnation. On ne peut donc s’étonner que dans ce climat théorique de primauté des monopoles et des formes non économiques d’extraction du surplus, la loi (de Marx) de la baisse tendancielle du taux de profit soit à peine discutée parmi les marxistes du début du XXe siècle. On ne peut être surpris non plus que Lénine fait appel aux théories de la sous-consommation pour expliquer la crise. Ces partis pris sont révélateurs du fait que la thèse du monopolisme affectait la conception du développement capitaliste élaborée dans « Le Capital ». Cela explique aussi pourquoi les marxistes pensaient que les antagonismes centraux – avec une importance au moins égale à l’antagonisme entre le capital et le travail – se situaient au niveau des Etats. L’idée du « maillon faible de la chaîne impérialiste » Lénine et de la situation révolutionnaire qui en découlait s’inscrit dans cette logique.

La contradiction fondamentale est perçue entre « la croissance des forces productives de l’économie mondiale et les frontières qui séparent les nations et les Etats » (Trotski, 1974, p. 124). Cette formulation, qui fut reprise par la Troisième Internationale (IC) à l’époque de Staline – Programme pour le 6e congrès – était largement partagée par la gauche.

Il est symptomatique que Trotsky, qui critiqua les thèses du 6e Congrès de l’IC, cite le passage précédent en affirmant qu’il « devrait constituer la pierre angulaire d’un programme international » (1974, p. 124). La somme des contradictions rendrait impossible un développement « normal » du système impérialiste monopoliste et son effondrement aurait comme base la contradiction entre les Etats-nations et les forces productives internationalisées. La dichotomie théorique que nous avons signalée se réabsorbait de facto dans une vision moniste de la tendance du système à la catastrophe, à partir du poids que prenaient les antagonismes entre les Etats.

Loi de la valeur et thèse du capital monopoliste-impérialiste

Ce qui précède explique un fait exposé avec acuité il y a quelques années par David Harvey : la difficulté de mettre les études sur l’impérialisme en consonance avec la théorie de la valeur [1] et du capital de Marx. Harvey estime que les études sur l’impérialisme ont des difficultés à faire reposer leurs découvertes sur la structure théorique de Marx elle-même (1999, p. 441).

Pour mieux comprendre la question, on peut synthétiser d’une part les traits principaux qui découlent de la loi de la valeur et de la plus-value (LVP) et ceux de la thèse du capital monopoliste-impérialiste (TCMI) de l’autre de la manière suivante :

Pour la LVP, c’est le capital qui domine les prix ; ceux-ci constituent un phénomène objectif, ce sont les formes fétichisées avec lesquelles s’expriment les temps de travail socialement nécessaires et, comme tels, ils ne peuvent être consciemment contrôlés. La TCMI estime par contre que ce sont les monopoles qui dominent les prix et que l’économie est, jusqu’à un certain point, consciemment contrôlée par ces monopoles.

Pour la LVP, les mécanismes d’extraction du surplus sont économiques ; le travailleur, non propriétaire des moyens de production, est forcé de vendre sa force de travail au capitaliste ; la coercition politico-militaire agi en tant que garant ou comme « cadre » de l’exploitation. Pour la TCMI, la coercition extra-économique est centrale pour l’extraction du surplus ; la subordination politique et militaire (régime colonial ou semi-colonial) est essentielle et c’est pour cela qu’elle parle de vol ou de pillage.

Pour la LVP, l’exploitation se donne principalement entre classes sociales. L’exploitation de classe acquière sans cesse une plus grande centralité et la polarisation sociale s’accentue à l’intérieur de la formation capitaliste. La TCMI situe quant à elle l’exploitation de populations et de pays par d’autres populations et pays sur un plan d’importance au moins similaire à l’exploitation de classe. La première se développe en importance dans la mesure où les forces productives stagnent dans les pays avancés et que des couches de la classe ouvrière de ces pays sont corrompues par les fruits de l’exploitation coloniale des pays plus faibles.

Pour la LVP, le colonialisme s’associe très tôt au capitalisme, mais cela donne lieu ensuite au développement du marché mondial capitalistes ; dans les périphéries, des modes de production capitalistes se développent ainsi que des classes capitalistes autochtones, dépendantes de ce marché mondial. Pour la TCMI, il existe une impulsion au blocage du développement capitaliste dans la périphérie – du fait de l’extraction du surplus par le colonialisme, le pillage et le vol – et elle considère en conséquence qu’il est impossible (ou pour le moins très improbable) que surgisse une classe bourgeoise ayant des racines propres dans ces pays.

Pour la LVP, l’expansion mondiale du capital repose sur la dynamique de l’accumulation ; les schémas (de Marx) sur la reproduction élargie démontrent que la barrière au développement des forces productives n’est pas la faiblesse de la consommation des masses travailleuses ; les crises sont périodiques mais rien ne démontre qu’on ait atteint un stade ultime à partir duquel il serait impossible, en termes économiques, d’assister à un développement ultérieur des forces productives ; ce qui pose la nécessité de l’action révolutionnaire de la classe ouvrière afin d’en finir avec le capitalisme. Pour la TCMI, l’exportation de capitaux et l’impulsion du colonialisme à l’annexion découlent de l’impossibilité de la réalisation des produits dans les métropoles ou d’investissements rentables. Autrement dit, cela provient de l’épuisement tendanciel du système.

Pour la LVP, le capital financier – qu’elle identifie avec le capital argent – participe à la plus-value en tant qu’elle incarne la propriété privée des moyens de production et est une forme d’existence du capital ; le capital bancaire entre dans l’égalisation du taux de profit comme une autre fraction du capital ; le capital argent remplit une fonction indispensable pour le cycle du capital vu qu’il ne peut y avoir de capitalisme sans crédits. Pour la TCMI, le capital financier joue un rôle de parasitaire et domine définitivement le capital productif. L’idée du « parasitisme » évoque un organisme qui vit au dépend d’un autre – le capital productif – et qui ne rempli aucune fonction dans la société.

Pour la LVP, la contradiction fondamentale se situe au niveau des forces productives et des rapports de production et elle se manifeste dans la guerre de classe entre le capital et le travail. Pour la TCMI, la contradiction essentielle, et qui entraînera la destruction du système, est celle qui existe entre les frontières nationales et les forces productives internationalisées. Cette contradiction éclate en guerres mondiales et s’articule, du moins à un même niveau d’importance, avec la contradiction entre les forces productives et les rapports de productions et avec les antagonismes de classe correspondants.

L’idée que je défends à partir de ces questions est que, dans le capitalisme mondialisé d’aujourd’hui, la loi de la valeur-travail opère à tous les niveaux – sur le plan du marché mondial et des grandes multinationales, et aussi à l’intérieur des pays. Par conséquent, il n’existe pas deux structures, avec des lois distinctes, mais bien une seule ; celle du mode de production capitaliste. Je soutiens en particulier que le capital dans les pays de la périphérie se reproduit selon la logique de l’accumulation étudiée par Marx et, en le faisant, il reproduit, dans ses lignes essentielles, à une échelle élargie les rapports d’exploitation, comme cela se produit dans les pays du centre. Ce qui implique que la contradiction entre le capital et le travail est devenue dominante aussi dans le tiers monde, dans mesure même où les formes de coercition extra-économique (le colonialisme en particulier) pour l’extraction du surplus ont perdu leur importance.

Source :
http://rolandoastarita.wordpress.com/2011/03/23/imperialismo-en-lenin-analisis-critico/
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Bibliographie :

  • Arrighi, G. (1978) : La geometría del imperialismo, México, Siglo XXI.
  • Bujarin, N. (1971) : El imperialismo y la economía mundial, Córdoba, Pasado y Presente.
  • Harvey, D. (1990) : Los límites del capitalismo y la teoría marxista, Mexico, FCE.
  • Hilferding, R. (1963) : El capital financiero, Madrid, Tecnos.
  • Hobson, J. A. (1902) : Imperialism, A Study, Londres, Allen and Unwin.
  • Lenin, N. (1973) : El imperialismo fase superior del capitalismo, Buenos Aires, Cartago, Obras Escogidas, t. 3.
  • Lenin, N. (1973a) : “Octavo Congreso del PC(b) R”, idem, t. 5.
  • Lenin, N. (1973b) : “Séptimo Congreso extraordinario del PC(b) R”, idem, t. 5.
  • Marx, K. (1999) : El Capital, Madrid, Siglo XXI.
  • Trotsky, L. (1974) : Stalin, el gran organizador de derrotas, Buenos Aires, Yunque.

Note (Avanti) :


[1La loi de la valeur, énoncée par Marx, indique que la valeur d’échange d’une marchandise est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à sa production. Voir : http://wikirouge.net/Loi_de_la_valeur