1914 : L’attitude de la gauche social-démocrate allemande dans les premiers mois de la guerre

Gilbert Badia 4 août 2014

Nous ne nous proposons point dans le présent article, de traiter de l’attitude du Parti social-démocrate allemand en général [1], mais seulement d’évoquer les réactions des opposants, c’est-à-dire celles des sociaux-démocrates qui, n’approuvant ni le vote des crédits militaires, ni surtout la politique d’Union sacrée décidée par la direction du parti, se sont efforcés de faire connaître et de justifier leur position dans les mois qui ont suivi la déclaration de guerre. L’analyse du point de vue de ces militants nous paraît présenter un double intérêt : d’abord, ils constituent l’embryon de ce qui deviendra plus tard la « Ligue Spartakus » (Spartakusbund) ; ensuite, ils ont, les premiers, dressé le constat de l’effondrement de la IIe Internationale, de son éclatement lors de la déclaration de guerre, dénoncé la responsabilité des dirigeants sociaux-démocrates et envisagé la reconstruction d’une nouvelle organisation internationale, plus solide, mieux en mesure, selon eux, de rester fidèle à ses statuts et à son programme [2].

Le vote des crédits de guerre

Le 3 août, au cours de la réunion du groupe parlementaire et du Comité directeur (on avait également convié Kautsky à cette séance, en raison de sa réputation de théoricien), le parti social-démocrate décida de voter les crédits pour la guerre demandés par le gouvernement. Ce vote, s’il constitue une rupture flagrante avec le programme et les engagements pris dans les Congrès internationaux, à Bâle notamment, se situe bien dans le prolongement de la politique suivie par les dirigeants du parti et des syndicats [3].

Pourtant, à cette réunion du 3 août, l’opposition fit entendre sa voix. Une opposition divisée et faible, puisqu’au moment du vote 14 députés seulement se prononcèrent contre le vote des crédits [4].

Encore, cette minorité s’inclina-t-elle et accepta-t-elle, à son coeur défendant, d’émettre, en séance publique, un vote qu’elle désapprouvait. Haase, qui était d’avis de refuser des crédits, se laissa convaincre de lire à la tribune une déclaration [5] expliquant le vote unanime [6] des socialistes.

Plus tard, on invoquera, pour justifier l’attitude de la majorité, l’immense vague de chauvinisme qui submergea l’Allemagne (et la plupart des nations belligérantes). En somme, dit-on, même si, personnellement, ils avaient voulu agir autrement, les sociaux-démocrates n’auraient pu le faire, tant était massive, contraignante, la pression de la « base ».

Sans doute la vague de nationalisme est-elle incontestable [7]. Mais les dirigeants ne pouvaient-ils que se laisser porter par elle, ou bien au risque de perdre momentanément une partie de leur popularité, pouvaient-ils s’y opposer et tenter de l’endiguer ? Dans un discours prononcé à Neukôlb, faubourg de Berlin, en janvier 1915, devant une assemblée de sociaux-démocrates, Liebknecht s’explique sur ces problèmes avec la plus grande netteté. Il ne nie pas l’atmosphère chauvine des premiers jours d’août 1914 [8] :

" Mais même, dit-il, si la grande masse du peuple réclamait l’approbation des crédits : la social-démocratie tiendra sans doute toujours compte, comme il convient, de ces opinions de la masse, elle les étudiera et en fera son profit, mais elle ne les suivra pas aveuglément. Elle doit diriger les masses et non se laisser diriger par elles ; elle n’a jamais pensé pouvoir servir ses idéaux en cédant aux instincts de la masse ou en se réglant sur eux ; c’est en luttant contre les instincts de la masse qu’elle a grandi et qu’elle est devenue ce qu’elle est et aujourd’hui encore, c’est le parti d’une minorité du peuple. Ce qui lui incombe, c’est de représenter les intérêts des masses et d’éduquer les masses pour qu’elles comprennent leurs propres intérêts, de façon qu’une fois éclairées elles puissent mener la lutte pour leurs intérêts, en n’étant plus soumises aux influences et aux suggestions des classes dominantes " [9].

Comment se cristallise l’opposition de gauche ?

On peut s’étonner que, le 4 août, Liebknecht lui-même ait voté contre ses convictions. Pour lui, comme pour ses amis, le respect de la discipline de vote était un principe. Dans le passé, la gauche, dans le parti, s’était toujours battue pour imposer le respect des décisions des Congrès, en particulier à la majorité des députés révisionnistes de Bavière qui n’hésitait pas à voter le budget et à mêler ses voix, contre l’avis du Comité directeur, à celles des députés des partis bourgeois. Le parti social-démocrate tirait en partie sa force de sa cohésion. D’où les scrupules des opposants à briser cette cohésion. D’autre part, le 4 août, on ne savait pas encore ce que serait la politique du parti. « La minorité, nous dit Liebknecht, escomptait que, pour le reste, le parti pratiquerait malgré tout une politique d’opposition, une politique de lutte de classe, même pendant la guerre » [10].

Or il n’en fut rien. Le chauvinisme gagna la presse social-démocrate. Devant les succès remportés par les armées allemandes, plusieurs députes socialistes n’hésitèrent pas à envisager la possibilité d’agrandissements territoriaux. Lors de leur visite en Belgique, Noske et Koster, de Hambourg, expliquèrent que la Belgique ne serait pas annexée, mais que ses forts seraient rasés « et que l’Allemagne ferait d’Anvers la base d’une flotte de guerre tellement puissante qu’elle imposerait à l’Angleterre l’abandon de toute idée de guerre future » [11]. C’était approuver la politique d’annexion préconisée par les partis de droite.

Au soir du 4 août, quelques opposants se réunirent dans l’appartement berlinois de Rosa Luxemburg. Il y avait là Franz Mehring, Julian Karski-Marchlewski, Ernst Meyer, Hermann Duncker et Wilhelm Pieck. La proposition de quitter le parti fut repoussée. On convint d’inviter des militants, connus pour leurs sympathies envers les positions de la gauche, à une réunion de discussion. On expédia sur-le-champ plus de trois cents télégrammes. « Le résultat fut catastrophique. Clara Zetkin fut la seule à donner immédiatement son accord sans réserve. Ceux qui, malgré tout, répondirent, invoquèrent de mauvaises et sottes raisons pour refuser » [12].

Cette indication est précieuse. Elle atteste qu’au soir du 4 août ces quelques opposants se retrouvaient seuls, ou presque. Elle témoigne de l’effondrement quasi-total de la gauche dans le parti. C’est ce que Liebknecht appelle « l’atomisation de l’aile radicale » [13] qui, selon lui, avait la majorité dans le parti [14]. Elle confirme l’isolement des opposants.

Liebknecht, cependant, ne se rallia pas à l’argumentation de la majorité et il refusa de se laisser réduire au silence. Développant son point de vue malgré les difficultés de l’état de siège, devant des assemblées de militants, il fit porter l’essentiel de son argumentation sur le caractère de la guerre et proposa au Comité directeur, dans les derniers jours d’août, d’organiser un grand meeting contre la propagande annexioniste [15]. La direction du parti refusa.

Sans organisation structurée, l’opposition possédait dans le parti quelques points d’appui et de faibles moyens d’action. En décembre 1913, à la suite d’un différend avec la rédaction de la Leipziger Volkszeitung, qui appartenait pourtant à la tendance de gauche et deviendra, en 1917, l’organe des socialistes indépendants, Rosa Luxemburg et ses amis avaient fondé une modeste Sozialdemokratische Korrespondenz. Cette correspondance, qui paraissait trois fois par semaine, était ronéotypée à 150 exemplaires et adressée à des journaux et des militants sociaux-démocrates. Chaque numéro comprenait sur 5 à 7 pages dactylographiées des articles politiques, une rubrique économique et quelques informations.

D’autre part, les opposants possédaient des amis politiques dans plusieurs journaux de province et même à la rédaction du Vorwärts. Citons notamment le Schwäbische Tagawacht, de Stuttgart, le Volksfreund, de Brunswick, das Gofhaer Volksblatt (16), la Bremer BurgerZeitung, der Kampf paraissant à Dusseldorf.

Il nous semble vain, dans l’état actuel de nos connaissances de tenter une sociologie de la gauche en 1914. Les affinités politiques ne résultaient pas d’une situation économique analogue [16]. Si la constitution d’une aristocratie ouvrière explique le succès du réformisme, il serait faux d’en conclure que la gauche recruterait ses partisans dans les catégories d’ouvriers les plus mal payés. La plupart du temps, c’est autour d’un journal, à Brème et à Stuttgart par exemple, que paraît s’être cristallisé un courant d’opposition. Il est significatif qu’au lendemain du 4 août une réunion de militants de Stuttgart, où la situation économique n’est pas pire qu’à Berlin ou Dresde, ait voté, à une majorité écrasante, plus de 80 contre 4, une motion de défiance au groupe parlementaire du Reichstag, coupable d’avoir approuvé les crédits de guerre. Ce sont ces militants wurtembergeois qui inviteront Karl Liebknecht le 21 septembre. Auparavant, aux derniers jours du mois d’août, Karl Liebknecht s’était rendu en Belgique occupée [17]. Il prit contact à cette occasion avec plusieurs socialistes belges, dont Camille Huysmans, « écouta tous les témoignages [sur les atrocités allemandes] et se montra très ému ». Des quatre sociaux-démocrates allemands qui vinrent en Belgique à cette époque (Wendel, Noske, Koster et lui-même), au témoignage des Belges, « il fut le seul à ne pas être de parti pris, le seul qui voulût voir et se rendre compte par lui-même » [18].

A cette occasion, Liebknecht sauva même la vie à trois paysans belges que des soldats allemands allaient fusiller. Il expliqua longuement sa position et son opposition au vote des crédits militaires. « Le soir, en prenant congé, explique son interlocuteur belge, nous avions les larmes aux yeux... La réconciliation était faite »  [19]. Le 3 septembre, il écrivit à un journal de Brême pour protester contre les versions tendancieuses des débats du 3 août diffusées par les majoritaires qui laissaient entendre que « le groupe parlementaire avait été unanime le 3 août ». La Bremer Bürger Zeitung n’imprima pas cette lettre [20], mais elle parvint au journal hollandais Het Volk qui la publia et l’Humanité, qui en eut peut-être connaissance par ce truchement, en reproduisit l’essentiel (22). La mise au point de Liebknecht est du 3 septembre. Le 10, nouvelle initiative de la gauche : Liebknecht, Luxemburg, Franz Mehring et Clara Zetkin écrivent à plusieurs journaux sociaux-démocrates de Suède, de Suisse et d’Italie pour protester contre la version du 4 août, propagée par Südekum et Fischer :

" Nous sommes contraints d’assurer les camarades étrangers que nous considérons la guerre, ses causes, son caractère ainsi que le rôle de la Social-démocratie dans la situation actuelle d’un point de vue qui ne correspond pas à celui des camarades Sudekum et Fischer " [21].

La répercussion de cette déclaration fut considérable à l’étranger. Dans l’Humanité du 8 novembre, Edouard Vaillant lui consacre un éditorial qui commence par ces mots : « Enfin, un rayon de soleil et d’espoir socialiste et internationaliste nous vient d’Allemagne ». Après avoir rappelé l’essentiel de cette « noble déclaration », il poursuit :

" Par ce désaveu... nous avons ce double et heureux témoignage de la persistance, à travers la crise et la tempête, des éléments de reconstitution de l’Internationale sur ses bases anciennes et futures (sic !), sur ses bases socialistes permanentes et le témoignage, non moins précieux — gage, nous l’espérons, d’un éveil prochain —, que l’Allemagne n’est pas tout entière subjuguée par l’impérialisme et qu’il y a encore des républicains, des démocrates, des socialistes qui comptent sur leur propres efforts pour s’en délivrer " [22].

Les noms de Liebknecht et de Rosa Luxemburg, de Clara Zetkin aussi étaient connus de tous les socialistes européens avant 1914. On peut affirmer que leur popularité s’en trouve accrue. Peut-être cependant sont-ils plus populaires à l’étranger qu’en Allemagne même.

A Stuttgart en tout cas, on est mécontent de la passivité de la direction social-démocrate. Karl Liebknecht, invité, accepte de venir y faire un exposé devant les sociaux-démocrates sur le thème « Contre la campagne annexioniste ». Il relate une fois de plus les discussions qui ont précédé le vote du 4 août. « Je suis venu prendre contact avec les camarades pour que nous agissions dans le sens de la reconstruction de l’Internationale. Ce n’est pas un travail facile auquel je vous invite » [23]. Cette préoccupation de l’organisation internationale hante tous les militants de la gauche. Ils constatent que la IIe Internationale a été mise en pièces. Ils songent déjà à élaborer des statuts sur la base desquels on reconstruirait une organisation plus solide. Au chauvinisme, à la politique d’union sacrée avec la bourgeoisie allemande, ils opposent le sentiment de la solidarité des travailleurs de tous les pays. Tout donne à penser que leurs appels ne restent pas sans échos sur des militants que les premiers revers de l’armée allemande, la perspective d’une guerre longue et meurtrière ont contribué à dégriser.

Opposition ouverte

Le deuxième vote au Reichstag, sur les crédits militaires, allait permettre à Karl Liebknecht de faire connaître sa position à un plus grand nombre de militants encore. Le vote avait été précédé, le 30 novembre, de nouvelles et longues discussions au sein de la fraction parlementaire. Liebknecht proposa de refuser les crédits et invoqua, pour justifier ce vote, la violation de la neutralité belge et les méthodes brutales de l’armée allemande, les visées annexionistes dont plusieurs personnages officiels ne faisaient pas mystère [24].

La proposition Liebknecht recueillit 17 voix au sein du groupe social-démocrate. Par rapport au mois d’août, l’opposition s’était accrue de quatre députés nouveaux [25]. Mais la majorité refusa à la minorité le droit de faire connaître sa position publiquement. De nouveau, Haase se laissa convaincre de lire à la tribune l’explication de vote. Il y affirmait que la social-démocratie maintenait son point de vue du 4 août : « Nos frontières sont encore menacées par des troupes ennemies ». Il se déclarait d’accord avec l’Internationale pour rappeler le droit à l’indépendance de tous les peuples.

Reprenant la formule du 4 août, la déclaration demandait qu’une fois la sécurité de l’Allemagne assurée, « une paix [soit conclue] qui permette de vivre en amitié avec les peuples voisins ». L’orateur sollicitait du gouvernement des mesures de justice sociale et une atténuation de la censure [26].

Liebknecht essaya vainement de convaincre plusieurs députés de refuser les crédits. Quelques-uns d’entre eux se déclaraient prêts à le faire s’ils étaient au nombre de quinze [27]. Finalement, Liebknecht fut le seul de tout le Reichstag à voter contre les crédits militaires.

Pour justifier son vote, il avait adressé au président de l’Assemblée un texte, que celui-ci refusa de laisser mentionner au procès-verbal, mais qui sera diffusé clandestinement par la suite : « Cette guerre (...) est une guerre impérialiste, une guerre pour la domination du marché mondial... Le mot d’ordre allemand « Contre le tsarisme » a servi, — tout comme le mot d’ordre lancé en France et en Angleterre « Contre le militarisme » — à mobiliser les instincts les plus nobles, les traditions révolutionnaires et les espoirs du peuple au service de la haine chauvine... La libération du peuple russe comme celle du peuple allemand doit être leur oeuvre propre [28]. Il importe d’exiger une paix rapide, une paix sans annexion, qui ne soit humiliante pour personne. Seule peut être solide une paix qui se fonde sur la solidarité internationale de la classe ouvrière et la liberté de tous les peuples. "

Et Liebknecht conclut en résumant ses raisons de refuser les crédits, dont la moindre n’est pas son hostilité « aux plans d’annexion » [29]. Liebknecht adressa ce texte à la direction du parti, expliquant qu’il était obligé de refuser les crédits pour rester fidèle au « programme du parti et aux résolutions des conférences internationales ». Dans le Vorwârts du 3 décembre parut une note lapidaire de la direction du parti regrettant que « le camarade Liebknecht ait enfreint la discipline » et annonçant que le groupe parlementaire aurait à s’occuper de son cas.

Le geste de Liebknecht lui valut de nombreux témoignages d’approbation de la part de socialistes allemands et étrangers. Plusieurs soldats lui écrivent du front. Parfois, c’est tout un groupe de socialistes qui lui adresse le témoignage de sa fidélité. De Hollande, du Danemark, des jeunes, des femmes l’encouragent et le remercient [30].

L’Humanité du 8 décembre fait écho en première page au vote du député social-démocrate allemand, sous le titre : « Pourquoi Karl Liebknecht a refusé les crédits de guerre ? » L’article souligne « Pacte éminemment courageux du socialiste docteur (sic) Karl Liebknecht qui... est resté à sa place pour ne pas se lever au moment décisif ». L’auteur insiste sur le fait que Liebknecht n’est pas moins patriote que ses collègues, « mais il n’avait aucun autre moyen de protester contre le militarisme allemand qu’il combattait avant cette guerre et de protester contre la violation de l’indépendance et du sol des nations neutres » [31]. Après avoir stigmatisé la réaction de la presse social-démocrate allemande, qui couvre Liebknecht d’opprobre [32], l’auteur de l’article conclut « que la censure allemande étouffe le cri muet (sic) de Liebknecht, le prolétariat l’aura quand même entendu ! » [33].

Dès avant le scrutin, Kautsky prévoyait que Liebknecht dirait « non ». Le 28 novembre, il écrivait à Victor Adler : « Ce qui est plus désagréable, c’est que Karl Liebknecht, avec une demi-douzaine de fidèles, semble décidé non seulement à ne pas voter avec nous — ce qui serait son droit imprescriptible — mais à voter expressément contre les crédits. Assurément, cela ne signifie pas encore la scission. Ce malheureux gamin de Karl risque d’être, non pas terrible, mais ridicule [...]. Cette décision peut pourtant être le point de départ d’une scission » [34]. Dans cette même lettre, Kautsky explique que la droite de la social-démocratie, « le groupe David, Heine, Sudekum et les dirigeants syndicaux passent ouvertement à l’attaque contre le « centre marxiste » [35] [les guillemets sont de Kautsky]. Il pense que, si le centre faisait cause commune avec David, c’est-à-dire avec la droite, cela pousserait maint ouvrier vers le groupe Luxemburg.

Malgré le respect et l’admiration que lui vaut son courage, Liebknecht n’est guère soutenu par ses amis parlementaires. Ledebour lui-même, qui est un des animateurs de la gauche, considère son vote comme une « faute politique ». D’ailleurs, même Rosa Luxemburg, Franz Mehring et Julian Karski, le 1er décembre, n’avaient-ils pas déconseillé à Liebknecht de voter contre, s’il était seul ?

La presse social-démocrate, dans son ensemble, condamna en termes sévères le vote de Liebknecht [36]. Les dirigeants syndicaux surtout se déchaînèrent. Carl Legien prononça un long et violent réquisitoire le 27 janvier 1915 [37], contre les « anarchistes » qui voulaient faire éclater l’organisation, et demanda l’exclusion de Liebknecht du groupe parlementaire. Il cita longuement un tract des opposants [38] : « Si le groupe parlementaire social-démocrate avait fait son devoir le 4 août, disait ce texte, sans doute la forme extérieure de l’organisation aurait-elle été anéantie, mais l’esprit serait demeuré, cet esprit qui animait le parti à l’époque des lois anti-socialistes [de Bismarck] et a permis de surmonter toutes les difficultés ». Pour Legien par contre le prix de l’organisation que constitue le parti, est inestimable. « Nous n’en avons pas besoin seulement dans le moment présent, mais, en toutes circonstances, après la fin de la guerre  » [39].

Amorce de la scission

A partir de ce vote de Liebknecht, s’amorce la scission du parti social-démocrate. Il paraît assuré en tout cas que, dès cette date, la gauche en envisage l’éventualité. Aux critiques de Ledebour, Liebknecht rétorque qu’à présent l’essentiel n’est pas «  le rassemblement sur une ligne moyenne », mais de « secouer les militants et faire un travail de clarification ». (Dans une lettre au Labour Leader, organe de l’Indépendant Labour Party, Rosa Luxemburg polémique longuement contre Kautsky, selon qui l’Internationale n’avait d’intérêt et de possibilité d’existence qu’en temps de paix. Elle l’accuse de vouloir corriger le Manifeste communiste, dont l’appel final deviendrait, dit-elle : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous en temps de paix et tranchez-vous la gorge en temps de guerre ! ». Franz Mehring, dans une lettre parallèle, assure les camarades anglais que les sociaux-démocrates allemands se rassembleront de nouveau sous le mot d’ordre : « Avec les dirigeants, s’ils le veulent, sans les dirigeants, s’ils ne font rien, malgré les dirigeants, s’ils s’opposent au mouvement » [40].

La gauche allemande envisage la naissance d’une nouvelle organisation internationale : « On ne peut tuer la solidarité et la fraternité internationales des travailleurs. Elles vivront aussi longtemps que l’exploitation et l’asservissement capitalistes demeureront le destin des travailleurs de toutes nations... Des ruines et des cendres, naîtra la IIIe Internationale » [41].

Mais Liebknecht est d’avis que le problème le plus urgent est celui de la paix. Il faut en parler, il faut prendre des initiatives dans ce sens. C’est sur cette idée de la paix que, dès 1914, la gauche va compter ses partisans et, au fil des mois, grouper un nombre croissant de militants socialistes : « Le peuple qui, le premier, en parlera [de la paix], ne donnera pas une preuve de faiblesse, mais de force, et il en retirera gloire et reconnaissance ». Il est d’avis que, dans le prolétariat de tous les pays belligérants, une résolution va s’imposer : « ...arracher par la lutte, dans une collaboration internationale, une paix dans le sens du socialisme, une paix sans annexion, ni humiliation qui porte en elle la certitude de sa durée » [42].

C’est sur cette question de l’appréciation de la guerre — défensive pour les socialistes majoritaires, guerre impérialiste, guerre de conquête pour les gauches — et sur la nécessité de mettre au premier plan de la lutte des socialistes cette question de la paix que le clivage va se faire.

En attendant, la majorité du parti est préoccupée de faire taire les opposants et d’étouffer leur influence. Partout où c’est possible, on remplace des rédacteurs de journaux sociaux-démocrates suspects de sympathies pour les thèses de Liebknecht. C’est notamment le cas à Stuttgart [43]. Certains veulent aller plus loin et, selon l’expression de Kautsky, « expurger le parti de tout « marxisme ». Ils s’en prennent même aux centristes : « Il leur sera sans doute difficile de nous expulser purement et simplement, écrit Kautsky à Victor Adler, mais ils dominent la direction et mettent leurs hommes en place en occupant une position après l’autre. Ce faisant, ils utilisent les méthodes terroristes les plus brutales, qu’on supporte difficilement. Naturellement, ils ne veulent pas la scission, mais ils veulent se rendre maîtres de tout l’appareil du parti, en nous condamnant au rôle de chiens muets » [44].

Cette explication date du 11 février 1915. La violence des termes permet de mesurer la profondeur du différend. La scission est déjà envisagée par la majorité, qui songe à exclure les opposants [45].

Le 2 février 1915, le groupe parlementaire social-démocrate avait tenu séance : on devait examiner le cas de Südekum à qui plusieurs députés reprochaient, dans ses voyages à l’étranger (en Suède, en Italie, tout récemment en Roumanie) [46], de se comporter un peu plus en ambassadeur extraordinaire qu’en député social-démocrate. Südekum bien vite blanchi on s’en prit à Liebknecht. Aux yeux de la majorité, son cas était plus grave. Legien réitéra sa demande d’exclusion. Liebknecht était accusé de faire des tournées dans le pays, de rassembler des « groupuscules de jeunes gens entre 15 et 18 ans » et de leur faire voter des résolutions contre la guerre. Liebknecht se défendit avec vigueur, soutint qu’il n’avait enfreint ni les statuts ni le programme du parti et que la politisation de la jeunesse était une nécessité, puisque cette jeunesse « fournirait demain la chair à canon ». Il revendiqua le droit à l’opposition, la politique du « doigt sur la couture du pantalon » ne pouvant selon lui « profiter qu’aux ennemis de la classe ouvrière » [47].

Il attaque la droite du parti, « ces 20 à 30 camarades qui, selon le témoignage d’Edmond Fischer, étaient prêts, le 4 août 1914, à violer la discipline et à voter les crédits militaires au cas où le groupe parlementaire aurait décidé de voter contre » et qui aujourd’hui étaient ceux qui invoquaient à grands cris la sacro-sainte discipline. Quant aux conversations qu’on lui reproche d’avoir menées avec des camarades étrangers (belges), Liebknecht objecte qu’il s’est borné à rectifier certaines informations d’autres camarades (Wendel), qui l’avaient précédé à Bruxelles et n’avaient pas hésité à rendre compte (à leur façon) de débats internes [48]. Finalement, une résolution du Comité directeur affirmant la discipline de vote (concédant, toutefois, aux opposants, le droit de ne pas prendre part au vote, à condition de ne pas donner à ce geste de caractère démonstratif) fut adoptée par 93 voix contre 4. Sur une motion de Frohme, adoptée finalement par 65 voix contre 26, on vota paragraphe par paragraphe.

La condamnation de Liebknecht fut acquise par 82 voix contre 15, toutefois Legien dut retirer sa demande d’exclusion, car elle n’était pas statutaire. De ce fait, si elle avait été maintenue, la majorité l’eût repoussée, et Liebknecht aurait pu utiliser ce vote comme un vote de confiance de la majorité, ce qu’on voulait éviter. Il fut décidé par 82 voix contre 7, que le prochain congrès du parti, seul habilité à décider de l’exclusion d’un député, aurait à trancher le cas Liebknecht. Le paragraphe suivant : « Le groupe repousse avec la plus grande netteté les raisons invoquées par lui [Liebknecht] à l’appui de son vote comme étant inconciliables avec les intérêts de la social-démocratie allemande » ne fut voté que par 58 voix contre 33 [49]. On mesure à ce chiffre combien de députés doutaient déjà, en février 1915, que les intérêts supérieurs de la social-démocratie (il n’est pas question de son programme !) exigeassent l’approbation de la politique d’Union sacrée.

Les gauches portèrent les discussions du groupe parlementaire à la connaissance des militants en éditant un tract qui fut diffusé clandestinement.

Cependant, les autorités s’inquiétaient de l’écho que les arguments de ces opposants trouvaient dans une fraction de l’électorat social-démocrate et surtout dans la jeunesse. Rosa Luxemburg fut incarcérée le 19 février 1915 [50]. Karl Liebknecht fut mobilisé. Sans doute, était-il autorisé à exercer son mandat de député (au Reichstag et au Landtag de Prusse), mais interdiction lui était faite par l’autorité militaire de quitter Berlin ou de prendre la parole dans des réunions publiques (7 février).

Les gauches décidèrent alors de faire connaître plus largement leur point de vue en publiant une revue, dont Rosa Luxemburg, dès avant son incarcération, avait préparé les éléments. Elle devait porter le titre Die Internationale (l’Internationale). Au début de mars 1915, se tint chez Wilhelm Pieck, à Berlin, une véritable conférence de l’opposition à laquelle participèrent, outre Liebknecht, Franz Mehring, Käte et Hermann Duncker, Otto Rühle (Dresde), Paul Levi (Francfort), Crispien (Stuttgart), W. Pieck, etc.. [51]. On résolut de diviser le Reich en régions, chacun des présents étant responsable de l’une d’entre elles. Le premier objectif de ces délégués consistait à établir une liste de militants susceptibles de recevoir du matériel de propagande clandestin.

Rapidement mis au point, le premier numéro de l’Internationale (et le seul) parut à la mi-avril 1915. On avait prévu un tirage de 9.000 exemplaires. Les 5.000 qui parvinrent à Berlin, le 14 avril, furent répartis le soir même. Il était prudent de faire vite. Alertée peut-être par un article de Stampfer, qui éditait une Correspondance quotidienne à l’intention de la presse social-démocrate dans laquelle il rendit compte du contenu de la revue, la police intervint, s’efforçant de saisir les stocks et les flans.

Les gauches avaient par prudence expédié ces flans en Suisse [52] où on procéda à un second tirage, à destination de l’étranger.

La revue s’ouvrait sur un long article de Rosa Luxemburg traitant de la reconstruction de l’Internationale socialiste. L’auteur y attaquait non seulement l’attitude de la direction du parti, mais aussi Kautsky, ce théoricien du marais « qui depuis des années avait avili la théorie, en la réduisant au rôle de servante docile de la pratique officielle des instances du parti » [53]. Clara Zetkin, dans un tour d’horizon international, évoquait la situation dans les divers pays belligérants (France, Angleterre, Russie) et dans les pays neutres. Franz Mehring commentait la position de Marx et d’Engels [54] vis-à-vis de la Russie et dénonçait ceux qui avaient voulu justifier le vote des crédits en se fondant sur l’opinion des maîtres du socialisme. Sous le pseudonyme de Johannes Kämpfer, Julian Karski-Marchlewski avait écrit un article intitulé : « Qui paie la guerre ? », tandis que Paul Lange analysait la situation réelle des ouvriers. Käte Duncker relatait l’expérience des camarades social-démocrates collaborant avec des bourgeoises dans les Services d’entraide à Berlin et estimait que les femmes socialistes emploieraient mieux leur énergie en se consacrant à des tâches politiques. Henri Ströbel, enfin, exposait la situation du groupe parlementaire social-démocrate au Landtag de Prusse. Et la revue offrait au lecteur quelques échantillons de littérature nationaliste.

Sans doute ne convient-il pas d’exagérer la portée de cette publication. Ses auteurs ont en commun leur opposition aux thèses et aux actes du Comité directeur. Mais Ströbel redeviendra « majoritaire » [55] et Crispien ne sera jamais « spartakiste ». Les militants n’ont ni conception, ni perspective communes. Leur revue ne touchera qu’un petit nombre d’adhérents, même si l’on admet que bien des exemplaires circulèrent sous le manteau.

Il n’en reste pas moins que la publication de l’Internationale — qui portait en sous-titre : « Revue mensuelle pour la pratique et la théorie du marxisme » marque une date. C’est la date de naissance officielle de cette Gauche, de cette opposition qui va publier, un an plus tard, le 3 février 1915, la première « Lettre d’information » signée Spartakus.

Ainsi, le spartakisme apparaît comme un courant qui regroupe les opposants à la politique d’Union sacrée, qui rêve de reconstruire une Internationale solide, surtout, qui dénonce avec passion les plans de conquête de l’impérialisme allemand et se veut fidèle aux enseignements de Marx. Il est difficile, à la parution de Die Internationale, d’en évaluer avec précision la force, l’ampleur, l’audience. Disons simplement que l’écho des prises de position de Karl Liebknecht a été considérable à l’étranger et en Allemagne. Après les semaines de désarroi d’août et septembre, les militants se reprennent [56]. Nombreux sont ceux qui se demandent si l’attitude de la direction du parti est juste, s’il n’y en avait pas d’autre possible. Les effets du blocus allié n’ont pas encore de répercussion trop sensible sur le ravitaillement, le chômage important de septembre-octobre 1914, dans les grandes villes, a été pour l’essentiel, résorbé. Mais les listes de morts s’allongent et la perspective de la victoire recule. Ces hésitations de nombreux sociaux-démocrates vont se manifester plus ouvertement. Elles se traduiront, d’une part, par le renforcement des spartakistes, mais aussi des centristes qui, sans approuver pour autant Liebknecht, trouvent que la direction du parti ne prend pas assez ses distances vis-à-vis du gouvernement. Celle-ci, de son côté, va tenter de liquider les opposants, en les excluant, et de les neutraliser, en parlant à son tour de la nécessité de préciser à quelles conditions on pourrait envisager la paix. Mais, en mars-avril 1915, cette évolution se dessine à peine.

Enfin, une chose frappe quand on étudie cette naissance du Spartakisme, c’est le rôle considérable de quelques personnalités et singulièrement de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Plus encore que la grande théoricienne marxiste, c’est le député qui a refusé le premier publiquement les crédits pour la guerre qui va polariser, cristalliser l’opposition révolutionnaire et permettre son regroupement.

Texte publié dans la revue « Le Mouvement Social », n°49, Octobre-décembre 1964

Notes :


[1Sur l’attitude de la social-démocratie, nous nous bornerons à renvoyer aux discussions qui ont eu lieu sur ce sujet au Congrès de Stockholm, notamment au rapport de Henri HAAG : XIe Congrès des Sciences historiques, Stockholm, 21-28 août 1960, Rapport V, p. 61-96. Cf. également la discussion de ce rapport et la communication de M. C. Bloch (Israël). On pourra par ailleurs consulter utilement l’article de Camille BLOCH (bibliographie abondante) : « Les Socialistes allemands pendant la crise de juillet 1914 », Revue d’Histoire de la Guerre Mondiale, oct. 1933, p. 305 et suiv. A notre avis, Camille Bloch attache une trop grande importance, dans l’explication du revirement de la Social-démocratie, aux informations rapportées de Paris par Hermann Müller. En réalité, il n’y a pas eu revirement, en ce sens que la majorité du groupe social-démocrate était décidée, en tout état de cause, bien avant la séance du 3 août au cours de laquelle Hermann Müller fit son rapport, à ne pas risquer la légalité du parti en s’opposant de front à la politique du gouvernement allemand, et même à approuver les crédits pour la guerre. Cf. à ce sujet, la lettre de Sudekum à Bethmann-Hollweg, du 29 juillet 1914, dont nous avons publié la traduction dans Europe, mai-juin 1964, p. 56-57. Parmi les ouvrages récents, consacrés à la social-démocratie allemande, signalons celui de Carl E. SCHORSKE : German Social Democracy, 1905-1917. The Development of the Great Schism. Cambridge, U.S.A., 1955, qui donne une abondante bibliographie critique p. 331-352, complément utile aux indications bibliographiques fournies par Camille Bloch et Henri Haag, ainsi que celui de W. BARTEL : Die Linken in der deutschen Sozialdemokratie im Kampf gegen Militarismus und Krieg, Berlin, 1958. Nous pensons par ailleurs que, parmi les raisons invoquées par les dirigeants sociaux-démocrates pour justifier aux yeux des militants le vote des crédits et l’acceptation de la guerre, on ne saurait trop insister sur les deux points suivants : la lutte contre la dictature tsariste et la peur des « cosaques » ; le désir de ne pas mettre en péril l’ « organisation », c’est-à-dire le parti et les syndicats. Chez les dirigeants de l’aile droite, la volonté de s’intégrer au régime est manifeste. Voir ci-dessous l’entretien David-Delbrück.

[2Voir ci-dessous, Documents.

[3Sur les débats du 3 août, cf. Karl LIEBKNECHT, Klassenkampf gegen den Krieg, Berlin, 1919, que nous citerons désormais sous l’abréviation Klassenkampf, p. 14-16. A la veille de la réunion du groupe, quelques membres de l’aile droite s’étaient concertés et avaient arrêté une attitude commune : Cf. SCHEIDEMANN Mémoiren eines Sozialdemokraten, Berlin Bd I, p. 249. Au point qu’on a pu parler d’un véritable complot de la droite (v. ci-dessous p. 94).

[4Ces 14 députés étaient Albrecht, Antrick, Bock, Geyer, Haase, Henke, Herzfeld, Kunert, Ledebour, Lensch, Liebknecht, Peirotes, Rühle, Vogtherr.

[5Ce texte, qui résume très clairement la position de la majorité du parti est reproduit dans un recueil de documents que nous citerons désormais sous l’abréviation Dokumente : Dokumente und Materialien zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung II, 1, Berlin 1958 p. 22-23.

[6Un député, Kunert, quitta discrètement la salle au moment du vote. Personne ne le remarqua. Ce n’est que bien plus tard qu’on apprit que ce geste était délibéré et constituait une prise de position politique.

[7H. Haenisch qui appartenait en 1914 à l’aile gauche de la social-démocratie raconte, dans Die deutsche Sozialdemokratie in und nach dem Weltkriege Berlin 1916, p. 14-19, comment à la nouvelle de la déclaration de guerre il rentre à Berlin en toute hâte, persuadé que la révolution avait éclaté. A la gare, des camarades lui apprennent que les Russes ont envahi l’Allemagne. Il se hâte de rentrer chez lui et rencontre son ami Hermann Duncker. Haenisch essaie de le convaincre, en invoquant l’invasion russe, de la nécessité de défendre la patrie menacée. Et à la première page de la brochure qu’elle écrivit en avril 1915 (et qui fut imprimée au printemps 1916 à Zurich), Rosa Luxemburg note : « Finie l’ivresse. Finie le tapage patriotique dans les rues, la chasse aux automobiles en or, les faux télégrammes successifs, les sources empoisonnées... les étudiants russes lançant des bombes sur tous les ponts de chemin de fer de Berlin, les Français survolant Nuremberg, les excès d’une foule qui flairait partout l’espion, la presse dans les cafés où déferlaient une musique assourdissante et des chants patriotiques ; la population de villes entières muée en populace, prête à dénoncer n’importe qui, à maltraiter des femmes, à crier Hourrah ! et à atteindre le paroxysme du délire en colportant elle-même des rumeurs folles ; un climat de sacrifice rituel, une atmosphère de pogrom. »

[8N’oublions pas cependant que le 27 juillet furent organisés, à Berlin seulement, vingt-sept meetings de protestation contre la guerre et qu’ils groupèrent une foule considérable qui s’engagea à faire front contre les fauteurs de guerre.

[9Karl LIEBKNECHT, Klassenkampf..., op. cit., p. 71.

[10K. LIEBKNECHT, Klassenkampf..., op. cit., p. 16.

[11Conversation rapportée par les interlocuteurs belges de Noske et publiée dans l’Humanité du 17 décembre 1914.

[12« Die Révolution » Gedächtnisnummer zum 10. Jahrestag der Gründung des Spartakusbundes, n° 2, Berlin 1924.

[13K. LIEBKNECHT : Ausgewählte Reden, Briefe und Aufsätze, Berlin, 1952, p. 429.

[14Cette affirmation ne nous paraît nullement fondée. Au Congrès de Iéna, la gauche s’est comptée. Dans deux scrutins, elle n’a eu que 140 et 142 voix contre 336 et 333.

[15Sur la situation en Allemagne dans les premiers jours de la guerre, nous possédons — outre les témoignages des principaux hommes politiques allemands, quelques articles de socialistes étrangers : par exemple, celui de Pontsma, militant socialiste boër qui est resté à Berlin jusqu’au 28 août et parle de la « frénésie patriotique », celui d’Alvarez del Vayo, qui quitta Berlin le 17 septembre et publia un grand article dans El Liberal de Madrid : « Tout le monde est sûr de deux choses : que les Allemands ont raison, qu’ils remportent partout des succès ». Cf. Humanité du 11 septembre et du 8 octobre 1914.

[16Nous partageons sur ce point l’opinion de Carl E. Schorske, op. cit. p. 341-342.

[17Il voulait s’informer de ce qu’était devenu son beau-frère Bela Abraham, étudiant russe résidant à Liège et dont on était sans nouvelles.

[18Article paru dans l’Humanité du 20 décembre 1914.

[19Ibid., Humanité, 20 décembre.

[20Contrairement à ce qu’assure l’Humanité.

[21Humanité du 29 septembre 1914. Article signé J.L.

[22Humanité du 8 nov. 1914, p. 1, 1re col.

[23Die Vorgänge in der Schwäbischen Tagwacht und ihre Ursachen. [Ce qui s’est passé dans la Schwäbische Tagwacht et ses causes], Stuttgart, 1914, p. 15. [Selon une autre source, plus favorable à Liebknecht, celui-ci aurait dit en conclusion : « A Stuttgart, on me reproche pour la première fois de ne pas avoir fait suffisamment preuve de décision... Ces mots m’ont bouleversé et réjoui. Vos critiques sont absolument justifiées... [j’aurais dû] crier mon « Non ! » en plein Reichstag... J’ai commis une faute grave... Il ne me reste qu’à vous promettre que je mènerai à l’avenir une lutte sans compromis contre la guerre wilhelminienne et les socialistes de Sa Majesté [Kaiser Sozialisten]. Dokumente..., op. cit. p. 35, n. 1.

[24Il proposait de déclarer publiquement : « Nous condamnons le traitement cruel infligé à la population civile [...], la destruction de localités entières, etc.. Que d’autres armées aient commis les mêmes fautes n’est pas une excuse. » LIEBKNECHT, Klassenkampf..., op. cit., p. 38.

[25Nouveaux opposants : Baudert, Emmel, Stadthagen et Stolle ; Lensch, par contre, était redevenu majoritaire. Après la guerre, il deviendra rédacteur de la Deutsche Allgemeine Zeitung, journal financé par Stinnes.

[26Texte complet de la déclaration de Haase in Dokumente..., n° 29.

[27Parmi ceux-ci, Albrecht, Bock, Geyer, Henke, Herzfeld et Kunert.

[28C’est à notre connaissance, la première version de la célèbre formule : « C’est dans notre propre pays qu’est l’ennemi principal » [der Hauptfeind steht im eigenen Land], appel du groupe Internationale, rédigée par K. Liebknecht en mai 1915. Texte in Dokumente, p. 112.

[29LIEBKNECHT, Klassenkampf..., op. cit., p. 40/41. Cf. également Dokumente, n° 30.

[30Dans les archives Liebknecht figurent 103 lettres de ce genre, remises, par Sophie Liebknecht, au « Museum fur die Geschichte der Leipziger Arbeiterbewegung ». Une partie de ces textes (10 lettres ou télégrammes) sont reproduits en annexe au livre de BARTEL, Die Linken... p. 599-605. Citons le « message de sympathie » adressé par Willi Schulz, de Neukölln et qui porte 26 signatures, la lettre de Georg Schumann, rédacteur à la Leipziger Volkszeitung, qui annonce qu’il fait circuler sous le manteau des lettres de Liebknecht, la lettre de Heleen Ankersmit d’Amsterdam, qui, au nom de « nombreuses femmes socialistes de Hollande », assure Liebknecht qu’elle a, grâce à lui, « entendu de nouveau la voix de l’Internationale » ; la lettre d’Ernst Christiansen, de Copenhague qui « félicite le premier président de l’Internationale des Jeunes de son antimilitarisme et de ses sentiments de fraternité internationale ».

[31Humanité du 8 décembre. L’article est signé Homo. Il contient quelques informations inexactes sur une prétendue démission de Karl Liebknecht.

[32 A la même époque, Romain Rolland note son « admiration pour le geste du courageux Liebknecht ». Il écrit : « Son parti le désavoue. Toute l’Allemagne l’insulte et le bafoue. On lui jette à la face, comme une injure, le nom de solitaire et d’étranger : que ce soit pour lui, plus tard, un surnom glorieux. » Journal des Armées de Guerre, p. 152, in R. CHEVAL : Romain Rolland, l’Allemagne et la Guerre, P.U.F., 1963, p. 396.

[33Cette dernière phrase est imprimée en italique.

[34Viktor ADLER, Briefwechsel mit August Bebel und Karl Kautsky, etc. Vienne 1954, p. 606.

[35Ibidem, p. 606.

[36La Volkswacht de Bielefeld, dont le rédacteur en chef était Severing, souhaitait « l’éviction d’un homme, qui n’est pas capable de faire passer sa vanité personnelle après les intérêts du mouvement ouvrier allemand ». La Volkszeitung d’Altenburg, publiait une lettre de soldat qui « trouvait honteux le comportement de Liebknecht » et se concluait par ces mots : « Nous vaincrons malgré tout. » Cité par BARTEL, op. cit., p. 212.

[37A une réunion des dirigeants syndicaux de Berlin et environs. Ce texte fut jugé si important, qu’il fut édité en brochure, sous le titre Pourquoi les militants syndicaux doivent-ils participer davantage à la vie interne du parti ? Un exposé à l’assemblée des dirigeants syndicaux de Berlin et environs, le 27 janvier 1915, Berlin, imprimerie du Vorwärts, 47 p. C’est par ce texte que Lénine eut connaissance des arguments de Liebknecht.

[38Tract édité par la section social-démocrate de Niederbarnim et où est réfutée en détail la position des majoritaires. Texte complet in Dokumente..., op. cit., n° 34, p. 72-76.

[39Sur ce discours de Legien, cf. H..I. VARAIN, Freie Gemerkschaften, Sozialdemokratie und Staat, Dusseldorf, 1956, p. 80-81.

[40Ecrivent au Labour Leader en décembre 1914, outre Mehring et Luxemburg, Liebknecht et Clara Zetkin. Toutes ces lettres sont reproduites par un journal américain de langue allemande, l’Arbeiterzeitung de Saint Louis (EtatsUnis), le 30 janvier 1915.

[41Clara ZETKIN, lettre au Labour Leader, in Dokumente... p. 84. D’ailleurs, Liebknecht avait déjà rédigé des thèses pour la future organisation. La direction du parti soutenait, au contraire, que la guerre ne représente qu’une « interruption » des relations internationales entre les partis socialistes. Dans sa lettre, Liebknecht précise, que, selon lui, l’Internationale peut « ressusciter pendant la guerre ». Ibidem, p. 8.

[42Karl LIEBKNECHT, Klassenkampf..., p. 46.

[43La direction wurtembergeoise du parti provoque une sorte de coup d’Etat local, met à pied la rédaction de la Schwäbische Tagmacht et nomme rédacteur en chef le député Keil, représentant la tendance de droite (nov. 1914). La majorité du parti, malgré une forte opposition, ratifie la décision, sauf à Stuttgart même où, sur 131 délégués, le 6 décembre, quarante à peine approuvent la mise à pied. Mis en minorité, ces délégués quittent la salle. Les 90 délégués qui restent votent une résolution condamnant les agissements de la direction locale du parti et une motion de sympathie à Liebknecht. Des incidents du même ordre se produiront dans plusieurs journaux. Certains rédacteurs du Vorwärts seront évincés en 1917, en raison de leurs opinions favorables à la gauche.

[44V. ADLER, op. cit., p. 611.

[45On sait d’ailleurs que la scission sera provoquée par les majoritaires qui « expulseront » effectivement les opposants le 18 janvier 1917 et les contraindront, bon gré mal gré, à se constituer en parti distinct.

[46L’Humanité du 3 septembre 1914 avait évoqué le voyage de Südekum a Rome, le 1er septembre. Il venait demander aux socialistes italiens « la neutralité de l’Italie, afin de maintenir les rapports socialistes internationaux. » L’Humanité qui relate largement toute cette affaire, assure que les socialistes italiens ont accueilli cette démarche « avec la défaveur la plus franche ».

[47Sur ce débat, consulter K. LIEBKNECHT, Klassenkampf gegen den Krieg, p. 49 et suivantes, et PRAGER, Geschichte der U.S.P.D., Berlin, 1921, p. 54-55.

[48Nous ne pouvons ici entrer davantage dans le détail, ni de ces débats au sein du parti social-démocrate allemand (qui durèrent toute une journée), ni des discussions menées à Bruxelles, successivement, par plusieurs sociauxdémocrates allemands : Wendel, puis Liebknecht, puis Noske et Koster, avec des socialistes Belges et dont il fut longuement rendu compte dans l’Humanité. Cf. à ce sujet l’article de Camille BLOCH et les comptes rendus successifs publiés dans l’Humanité par un correspondant particulier belge (Dewinne), les 24 octobre et 20 décembre, et par les socialistes belges en visite à Paris, ou ils rencontrent leurs camarades français (Humanité, 16 et 17 décembre 1914).

[49Sur le détail des discussions, Cf. K. LIEBKNECHT, Klassenkampf p. 49-56, texte reproduit dans Dokumente..., op. cit., p. 96-104.

[50Elle avait été condamnée en 1914, à un an de prison pour propagande antimilitariste par un tribunal de Francfort. On lui avait accordé pour raison de santé un sursis qui ne devait expirer que le 31 mars 1915.

[51Indications fournies par W. Bartel, op. cit., p. 222 qui a utilisé des documents inédits appartenant à Wilhelm Pieck. Participaient en outre à la réunion O. Geithner (Gotha), P. Berten (Dusseldorf), Merkel (Dresde), Gäbel (Berlin). Rühle venait de joindre sa voix au Reichstag à celle de Liebknecht en votant contre les crédits militaires. Crispien, qui fera partie plus tard du Comité directeur de l’U.S.P.D. (et pas du groupe spartakiste) avait été chassé en novembre 1914, par la direction du parti, de la rédaction de la Schwäbische Tagwacht. Paul Levi ne tardera pas à émigrer en Suisse.

[52A Berne ; Union druckerei, Kapellenstr. 6. Il semble que ce nouveau tirage fut de 6.000 exemplaires.

[53Rosa LUXEMBURG : Ausgewählte Reden und Schriften, Berlin, 2e éd., 1955, Bd II, p. 518. L’article est reproduit intégralement dans ce volume P. 517-532.

[54Dans Die Neue Zeit, Xe Jahrgang, 1891/92, Bd I, p. 586, Engels avait écrit : « Une guerre au cours de laquelle Russes et Français envahiraient l’Allemagne serait pour celle-ci une lutte à la vie à la mort. » Mais il appelait ensuite l’Allemagne à la révolution.

[55Ströbel deviendra centriste et glissera par la suite vers la droite.

[56Toutefois, les opposants resteront longtemps divisés. Des divergences sérieuses sur la tactique et, sans doute, des incompatibilités personnelles séparent en particulier Ledebour et Liebknecht.