Il y a 70 ans : Du « Jour J » à la chute de Berlin

Ernest Mandel 5 juin 2014

Il y a 70 ans : Du « Jour J » à la chute de Berlin

A l’occasion du 70e anniversaire du Débarquement de Normandie, nous publions ci-dessous un large extrait du chapitre 15 de l’ouvrage (inédit en français) d’Ernest Mandel sur la Seconde guerre mondiale (*), où il retrace les principaux événements de cette période bouleversée de l’histoire. L’ouvrage de Mandel aborde par ailleurs les questions de l’importance de la résistance contre le nazisme et de la montée insurrectionnelle et révolutionnaire à la fin du conflit mondial. Nous y reviendrons dans de prochaines contributions, qui aborderont également le rôle joué par le stalinisme dans la restauration des Etats bourgeois en France et en Belgique. (Avanti4.be)

Le débarquement anglo-américain en Normandie le 6 juin 1944 ; les offensives de l’Armée rouge d’août 1944 et janvier 1945 - respectivement menées du Dniestr au Danube et de la Vistule jusqu’à Oder - qui s’emparèrent de la base industrielle d’Hitler en Silésie ; et la conquête des Philippines - entre la bataille du Golfe de Leyte et le débarquement dans la baie de Lingayen (novembre 1944 - février 1945)- : tels furent les principaux événements qui marquèrent le commencement de l’offensive finale sur le sol national des impérialismes allemand et japonais et qui culminera avec leur défaite en mai et en août 1945.

Toutes ces offensives se soldèrent par des défaites écrasantes pour les ennemis des puissances alliées. Ce n’est qu’en Italie que la Wehrmacht, sous le commandement de Kesselring – son plus habile commandant d’armée, avec Von Manstein – parvint durant toute l’année 1944 et les trois premiers mois de 1945 à empêcher un effondrement du front [1]. D’un point de vue professionnel, et en dépit de leur supériorité numérique et matérielle, les chefs alliés occidentaux en Italie s’illustrèrent par leur incompétence. Ce n’est qu’en avril 1945 que l’Italie fut finalement libérée des forces allemandes [2].

Le débarquement sur les plages de Normandie, dans ce qui constitua de loin la plus grande opération amphibie de l’histoire de la guerre, fut un audacieux exploit organisationnel de premier plan. Dans un laps de temps de temps de six semaines, un million et demi de soldats et de gigantesques quantités d’armes, de munitions, de provisions, de moyens de transport, de matériel de construction, de ponts, d’essence, etc. furent amenées sur le continent. L’opération était tellement risquée que le général Alanbrooke, le chef de planification britannique, douta de sa réussite jusqu’après que le succès initial fut clairement obtenu. Il y avait en effet d’énormes obstacles – en premier lieu les champs de mines et les positions d’artillerie lourde, ainsi que les nids de mitrailleuses habilement dissimulés – que les troupes alliées devaient surmonter sur les plages où les forces d’invasion devaient débarquer.

En outre, les Allemands avaient là au moins une division de « panzers », qui empêcha la tentative de Montgomery de capturer dans la foulée du débarquement la ville de Caen - il fallut plus de quatre semaines à l’armée britannique pour atteindre cet objectif initial. D’une manière générale, l’armée allemande était supérieure en ce qui concerne les capacités professionnelles de ses officiers. Elle avait également a sa disposition un armement qualitativement supérieur. Il s’agissait là de facteurs avec lesquels elle aurait sans doute pu vaincre les Alliés ou, du moins, les forcer à mener une guerre de position prolongée [3]. Mais ces désavantages pour l’armée d’invasion et les risques très réels liés à la gigantesque entreprise elle-même furent compensés par plusieurs avantages décisifs.

La guerre fut à deux doigts de se terminer en 1944

Le premier d’entre eux était la supériorité aérienne absolue des Alliés. La Luftwaffe n’était pas plus capable d’empêcher les opérations de débarquement que la marine allemande. Les chalands de débarquement des Alliés et leurs navires pouvaient croiser le canal de la Manche à volonté. Si cela n’avait pas été le cas, l’Opération « Overlord » aurait été un échec. La supériorité aérienne des Alliés impliquait également un matraquage constant des lignes de communication allemandes à l’arrière du front (en premier lieu les ponts sur la Seine, la Somme et la Loire, ainsi que le réseau ferré de tout le nord de la France et de la Belgique jusqu’à la Meuse et le Rhin, et les routes à travers toute la France). Cela rendit les mouvements et les concentrations des réserves allemandes extrêmement coûteuses et hasardeuses.

Un second avantage pour les Alliés fut l’échec du Haut Commandement allemand à déterminer immédiatement le type de défense qu’il devait opposer aux débarquements. Rommel était en faveur d’une contre-attaque immédiate concentrée sur les points de débarquement, tandis que Von Rundstedt – craignant l’effet des bombardements alliés sur la moindre concentration de troupes et de blindés – préférait une riposte plus flexible : il ne croyait pas que les Alliés seraient capables d’effectuer une exploitation rapide [4].

En réalité, les choses se passèrent d’une manière fort différente de ce qu’avaient imaginés tant les chefs allemands que les planificateurs alliés. La résistance obstinée des Allemands immobilisa l’infanterie alliée plus longtemps que prévu dans une étroite tête de pont, rendant difficile toute manœuvre d’ampleur. La première tentative de rupture de Montgomery à l’est du front échoua. La seconde tentative, réalisée par Patton à Avranches, fut un succès. Mais l’encerclement de toutes les forces allemandes en Bretagne, dans le sud ouest de la France et en Normandie, ne se réalisa pas. Les Alliés mirent soixante jours pour atteindre la Seine. Au final, en l’absence d’une quelconque idée stratégique à long terme autre que celle de grignoter peu à peu les réserves de l’ennemi, la résistance allemande commença à s’écrouler.

Avec l’effondrement du front allemand sur la Seine, les Alliés occidentaux se lancèrent dans une poursuite éclair jusqu’à Liège et Anvers. Le général Blumentritt, chef d’Etat-major de l’armée allemande à l’ouest, écrivit : « Il n’y avait pas de forces allemandes derrière le Rhin et, à la fin août, notre front était complètement ouvert »  [5]. La guerre fut à deux doigts de se terminer à l’automne 1944.

Deux bourdes stratégique monumentales du Haut Commandement allié sauvèrent la situation pour la Wehrmacht. Après de nombreuses discussions polémiques, arbitrées par Eisenhower, l’aile sud de l’offensive alliée contre l’Allemagne – celle commandée par les Américains - opta en faveur d’une avance graduelle à travers la région de la Moselle, qui était fortement défendue, à la place d’une offensive plus au nord, territoire pratiquement dépourvu de fortifications et où l’armée allemande avait déjà obtenue deux fois dans le passé une rupture massive avec beaucoup moins de blindés que ceux dont disposait maintenant l’armée des Etats-Unis.

Simultanément, l’aile nord commandée par Montgomery tenta une percée à travers le Rhin à Arnhem (le 17 septembre 1944, NdT). Mais, en dépit de l’existence d’importantes réserves, elle le fit avec des forces à peine suffisantes pour mener à bien l’opération. A l’insuffisante impétuosité donnée à l’Opération « Market-Garden » s’ajoutait aussi un système de renseignement totalement inadéquat : ses chefs ignoraient qu’une division de choc de « panzers » était positionnée dans la zone d’Arnhem et que les parachutistes allaient précisément être lâchés au dessus d’elle et seraient mis en pièces par des blindés et une puissance de feu supérieure. [6]

Défaites politiques

Le but immédiat de l’offensive allemande des Ardennes (qui débuta le 16 décembre 1944, NdT) était logistique : la capture de Liège et d’Anvers et, avec elles, des énormes dépôts de ravitaillement des Alliés, et en premier lieu les stocks d’essence car la Wehrmacht et la Luftwaffe étaient désespérément à court de combustible. Quant à l’objectif stratégique plus large, il reposait sur l’espoir que les contradictions internes dans le camp des Alliés, et plus particulièrement la perspective d’une occupation soviétique de l’Europe orientale et centrale, allaient convaincre les anglo-américains d’envisager une paix séparée. En décembre 1944, Hitler avait déclaré à ses généraux qu’ « Il n’y a jamais eu dans toute l’histoire une coalition composée par des partenaires aussi hétérogènes. Les Etats qui sont maintenant nos ennemis sont les plus opposés qui existent sur la Terre : des Etats ultra-capitalistes d’un côté, et des Etats ultra-marxistes de l’autre ; d’un côté un empire britannique moribond – la Grande-Bretagne ; de l’autre une colonie, les Etats-Unis, qui attend son heure pour réclamer son droit à l’héritage. Ce sont des Etats qui divergent quotidiennement... Si nous frappons quelques coups puissants, ce front commun artificiellement édifié peut se désintégrer à tout moment dans un bruit assourdissant. » [7]

Les calculs d’Hitler s’enracinaient aussi dans la conviction obstinée – soutenue à l’encontre de l’avis de ses généraux (qui se fondaient sur des informations correctes) – selon laquelle l’armée soviétique ne serait pas capable de récupérer aussi rapidement qu’elle le fit et de frapper un grand coup sur le front oriental. Coup qui allait l’amener sur la frontière allemande et à une soixantaine de kilomètres de Berlin au début de février 1945.

L’offensive des Ardennes infligea finalement de lourdes pertes aux troupes britanniques et américaines, mais avec des résultats stratégiques désastreux pour la bourgeoisie allemande. Ce qui survint fut exactement ce que les conspirateurs militaires du 20 juillet 1944, d’une part, et Churchill et ses collègues de l’autre voulaient précisément éviter : l’arrivée des troupes soviétiques sur le sol allemand et l’occupation soviétique de la Hongrie, de l’Autriche et de la plus grande partie de la Tchécoslovaquie. Ainsi, ces succès tactiques allemands furent en réalité d’énormes défaites politiques. Les batailles d’Arnhem et des Ardennes confirmèrent que les victoires militaires ne sont pas des fins en soi : ce sont des moyens pour atteindre des objectifs politiques qui doivent être clairement compris et priorisés.

Mutatis mutandis, la même chose s’applique au succès de la résistance de Kesselring contre les tentatives alliées d’effectuer une percée en Italie. A l’encontre d’une opinion exprimée par de nombreux experts, dont le général MacArthur, le front italien était loin d’être une « diversion » militaire, autrement dit un gaspillage de forces, sur un théâtre de guerre secondaire, qui auraient été mieux employées en France ou dans le Pacifique [8]. Etant donné la supériorité des armées alliées sur ces deux fronts, leur renforcement avec les trente divisions alliées stationnées en Italie n’aurait fait aucune différence par rapport au résultat final de la guerre. Mais le succès d’une rupture du front italien par ces divisions au printemps, à l’été ou à l’automne 1944 vers la vallée du Pô et, de là, à travers du col de Ljubljana, aurait pu changer la carte de l’Europe. Les forces anglo-américaines seraient parvenues à Budapest, Vienne et Prague bien avant l’Armée rouge.

Les « victoires » de Kesselring étaient donc en réalité des victoires pour Staline. Bien entendu, l’incompétence du commandement militaire des forces alliées en Italie mérite un blâme équivalent à celui qui fut porté contre Kesselring par ces capitalistes qui se lamentèrent amèrement du fait que ce furent des soldats russes qui libérèrent – à un prix très élevé en sang versé – l’Europe orientale des bouchers nazis. Ce n’est qu’en avril 1945 que les forces allemandes en Italie furent écrasées, mais à ce moment là le destin de l’Europe centrale avait déjà été scellé.

L’Armée rouge déferle à l’est

Les interruptions successives imposées aux offensives de l’Armée rouge - les batailles de Koursk et du Donetz pour reprendre Kiev, Smolensk, Minsk, les pays baltes et Odessa - peuvent facilement se comprendre. L’Armée rouge manquait toujours de transports motorisés. En conséquence, d’énormes problèmes de ravitaillement et de maintenance des divisions blindées employées surgissaient en abondance après chaque progression importante. La politique de la « terre brûlée » d’Hitler rendait quasiment impossible tout approvisionnement sur place. Après la libération du Donetz et de l’Ukraine, pas une seule usine d’importance n’a pu y produire des fournitures militaires avant la fin de la guerre.

A l’inverse, chaque retraite successive de la Wehrmacht signifiait un raccourcissement de ses propres de lignes de communication. Comme la production de guerre allemande était encore intacte, et avait même augmenté en dépit des bombardements dévastateurs (le point le plus élevé de la production de tanks, d’avions et de pièces artillerie fut atteint à l’été 1944), la Wehrmacht recevait ainsi plus de fournitures que l’Armée rouge. Son principal point faible était le manque d’effectifs et non le matériel. Mais après les terribles pertes des trois années de guerre précédentes, le potentiel humain commença lui aussi à se réduire en URSS. De plus en plus de femmes devaient êtres mobilisées pour compenser les pertes de soldats masculins.

Les officiers allemands du front se montrèrent très habiles dans la retraite et dans l’organisation de contre-offensives locales qui érodaient de manière répétée la reconstitution des réserves de l’Armée rouge en prévision des offensives planifiées. Les contre-attaques surprises les plus réussies eurent lieu en avril 1944 dans le sud de la Pologne et en août 1944 sur la Vistule. Une fois de plus, cependant, l’armée allemande ne faisait que gagner du temps dans ces opérations défensives qui ne poursuivaient aucun but stratégique visible.

L’Armée rouge avait quant à elle un tel but stratégique : refouler la Wehrmacht jusqu’à Berlin. Cela lui prit plus de temps que prévu initialement, mais cet objectif fut largement couronné de succès. Et elle mena à bien certaines opérations brillantes ; en particulier la bataille de Minsk, dans laquelle près de 200.000 soldats allemands furent capturés et qui brisa en quelques jours le Groupe d’Armées Centre de la Wehrmacht ; la reprise des Etats baltes, qui entraîna l’encerclement d’une grand armée allemande en Courlande (à l’extrême nord de la Lettonie) ; et les offensives géantes sur la Vistule et sur l’Oder en décembre 1944 et en janvier 1945.

D’un point de vue stratégique, l’offensive de Malinovski et Tolboukhine sur le Prut, qui commença le 20 août 1944, fut encore plus décisive. En brisant en quelques jours les positions de la Wehrmacht en Moldavie, toute la situation du sud-est de l’Europe en fut bouleversée. La défection de la Roumanie et de la Bulgarie vis-à-vis du Troisième Reich fut ainsi rendue inévitable. L’amiral Horthy tenta lui aussi d’opérer une telle défection de la Hongrie, mais il échoua. Le principal résultat fut surtout que l’ensemble du Groupe d’Armées Sud de la Wehrmacht – près d’un million de soldats ! - se désintégra dans un désastre militaire qui était pour les nazis bien pire que celui de Stalingrad. Tous les plans de Churchill pour atteindre les Balkans avant l’Armée rouge devinrent alors caducs. Ce n’est pas à Yalta que les classes dominantes du sud-est de l’Europe ont été « sacrifiées » ; elles ont été vaincues sur le champ de bataille, ensemble avec leurs anciens alliés allemands.

L’insurrection de Varsovie

Pendant ce temps, une terrible tragédie se déroulait plus au nord, dans l’axe principal Minsk-Berlin. Stimulée par les appels ambigus des commandants de l’Armée rouge ; motivée par le désir de libérer sa capitale par ses propres efforts et d’établir un équilibre de forces plus favorable pour le gouvernement polonais en exil à Londres vis-à-vis du régime de Lublin instauré par Staline ; également anxieuse d’obtenir un maximum d’armes pour se défendre contre les répressions à venir par le NKVD, la résistance polonaise de l’Armija Krajowa (bien plus dominée par le parti social-démocrate PPS que par les réactionnaires bourgeois) se souleva à Varsovie contre les forces d’occupation allemandes au moment où l’armée soviétique atteignait la Vistule.

Ce soulèvement reposait sur une supposition doublement erronée : en premier lieu que l’Armée rouge se joindrait à elle ou, du moins, lui apporterait son aide (Staline l’avait promis lors de sa rencontre avec Mikolayczik le premier jour du soulèvement, promesse qu’il réitéra dans un télégramme adressé à Churchill le 15 août 1944) ; et, en second lieu, que la Wehrmacht avait été affaiblie de manière décisive sur la Vistule. En réalité, la Wehrmacht parvint à rassembler des forces encore impressionnantes pour s’opposer en même temps à la poussée de l’Armée rouge et à l’insurrection de Varsovie. Et Staline empêcha quant à lui toute aide à Varsovie, laissant les Allemands faire la sale besogne de liquider l’Armija Krajowa à sa place.

En conséquence de cette double erreur de jugement, le soulèvement fut écrasé par les nazis en dépit de l’héroïsme de ses combattants. Leurs bourreaux exercèrent une terrible vengeance : « Après deux mois d’un lutte sans merci, 62 jours d’horreurs et d’atrocités interminables, avec 15.000 hommes tués sur les 30 à 40.000 de l’Armija Krajowa, la population évacuée de force ou assassinée sur place, de 150.000 à 200.000 civils immolés sur un total d’un million, les morts ensevelis sous les ruines et les blessés abandonnés sans secours dans les rues ou agonisants dans les caves, il n’était plus possible de retarder la reddition. Le 2 octobre (1944) la lutte cessa : les Polonais furent rassemblés pour être déportés ou exterminés dans les chambres à gaz, après quoi les Allemands se consacrèrent au labeur maniaque de raser totalement Varsovie » [9].

Berlin

L’Armée rouge fit halte sur la Vistule pendant cinq mois. Le bond de la Vistule à l’Oder eut lieu en janvier 1945. Au début du mois de mars 1945, la Wehrmacht lança sa dernière grande offensive sur le front oriental – similaire à celle des Ardennes à l’ouest – autour du lac Balaton, en Hongrie, dans le but de couvrir les approches de Vienne. Après certains succès initiaux, l’offensive s’enlisa, comme dans les Ardennes, à cause de la pénurie de combustible et de forces de réserve [10].

Après les défaites dans les Ardennes, sur l’Oder et en Hongrie, la résistance allemande était sur le point de s’effondrer. Les deux principaux centres industriels de production pour l’armée – la Ruhr et la Silésie – furent progressivement isolés du gros des forces armées allemandes et occupés peu de temps ensuite. Toutes les réserves allemandes avaient été épuisées. Une fois de plus, Hitler hésita entre donner l’ordre à ses forces principales de mener une défense désespérée à outrance autour de Berlin, ou constituer un mythique « réduit alpin » relié à l’industrie de la Bohème. Mais il fut finalement incapable de concentrer ses forces sur l’un ou l’autre de ces deux objectifs.

Après la traversée du Rhin à Remagen par l’armée des Etats-Unis, et à Wesel, au nord, par l’armée britannique, les Alliés occidentaux firent leur jonction avec l’Armée rouge sur l’Elbe. Joukov et Koniev avancèrent leurs troupes dans une manœuvre en forme de pince sur Berlin, où la Wehrmacht opposa une ultime résistance en leur infligeant de lourdes pertes qui ne remettaient toutefois nullement en doute le résultat final. Hitler se suicida le 30 avril 1945. Le 1er mai 1945, le drapeau rouge flottait sur le Reichstag. Quelques jours plus tard, le Haut Commandement allemand capitula.

Vu le retard porté à l’offensive finale soviétique - qui dura du mois d’août jusqu’en décembre 1944 - ; les armées anglo-américaines auraient-elles pu atteindre Berlin avant l’Armée rouge ? Au début du mois de novembre 1944, l’Armée rouge et les armées occidentales étaient pratiquement à la même distance de Berlin. Les Russes, avec 4.000 chars, faisaient face à 3 millions de soldats allemands, tandis que les anglo-américains en affrontaient 1 million avec 1.600 blindés [11]. Du 11 au 15 avril 1945, la situation était équivalente en termes de distances [12]. Des pressions antagonistes furent alors exercées sur Eisenhower. Certains (surtout Churchill, mais aussi Bradley) le pressèrent de prendre Berlin (y compris en envisageant l’utilisation des parachutistes du général Gavin), suggérant un changement d’axe de l’offensive vers la région de Dresde, Leipzig et Prague.

Outre des considérations politiques – parmi lesquelles figuraient non seulement l’accord de Yalta, mais aussi la volonté de détourner les Britanniques pour ne pas permettre à Montgomery de progresser rapidement vers Berlin -, il y avait également deux motifs militaires importants qui expliquent les hésitations de Eisenhower, qui finirent par lui faire perdre le butin de Berlin. Il y avait d’abord la crainte du terrible coût en pertes humaines qu’impliquait un combat de rue dans la capitale allemande. Eisenhower pensait que la capture de Berlin coûterait au moins 100.000 hommes aux Alliés occidentaux et, en réalité, les Russes perdirent 300.000 soldats dans cette bataille. Il y avait ensuite la nécessité de transférer aussi rapidement que possible des troupes sur le théâtre du Pacifique. Interrogé par Willy Brandt en 1958, Eisenhower déclara que s’il pouvait tout refaire à nouveau, il aurait certainement pris Berlin [13]. Dans l’état actuel des choses, et vu les éléments disponibles, il n’est pas possible d’en juger avec certitude.

(*) Extrait de « The Meaning of the Second World War », Verso, Londres, 1986.
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : G. Cluseret.

Notes :


[1Outre les hésitations et l’incompétence des chefs américains après le débarquement de Salerne, les plans militaires de Kesselring furent préalablement aidés par sa connaissance du fait que la classe dominante italienne était en train de préparer un renversement d’alliance. Bien avant la chute de Mussolini, la « Wehrmachtfürungsstab » avait préparé les plans « Alaric » et « Konstantin » qui prévoyaient l’occupation par l’armée allemande de l’Italie et des territoires qu’elle occupait alors.

[2En vérité, la reddition des troupes allemandes en Italie ne mena pas à leur dispersion ou à leur départ immédiat car les Alliés souhaitaient qu’elles restent sur place dans l’éventualité d’une tentative de la Résistance de prendre le pouvoir avant leur arrivée. C’est pour cette raison que l’armée allemande reçu l’ordre de rester où elle était afin de « maintenir le fonctionnement de tous les services publics essentiels » et, avec l’appui du CLNAI, d’assurer « le maintien général de la loi et de l’ordre » (« Instructions sur la reddition locale des troupes allemandes et autres sous le commandement ou le contrôle du Commandant en Chef allemand du Sud-ouest », Appendice A, dans « Modern Military Records Division », National Archives, Alexandria, Va. USA, cité dans Kolko, p. 385).

[3Sur la supériorité des armes allemandes en Normandie, voir Max Hastings, « Overlord », New York, 1984, p. 186-95.

[4Rommel comprenait que le temps jouait en faveur des Alliés si on leur permettait d’établir des têtes de pont suffisamment profondes pour assurer la concentration immédiate de troupes, de chars et de blindés. Von Rundstedt, d’autre part, avait raison de penser que les Alliés allaient prendre un certain temps avant de se dépêtrer de leurs problèmes initiaux – période au cours de laquelle de petites contre-attaques pourraient se faire avec une grande efficacité. Hastings, p. 283-6 ; Kurt von Tippelskirsch, « Geschischte des zweiten Weltkrieg », Bonn, 1951, p. 435-6.

[5Cité dans Liddell Hart, p. 583-4.

[6Ibid, p. 283-6 ; David Frazer, p. 438-46 ; Geoffray Powell, « The Devil’s Birthday », Londres, 1984. Pour la version allemande des événements, voir « Kriegstagebuch des Oberkommandos der Wehrmacht », v.7, p.391-3.

[7Warlimont, « Inside Hitler’s Headquarters », p. 487-8 (cité dans Kolko, p. 371).

[8Churchill écrivit à Roosevelt le 28 juin 1944 : « Le général Wilson (...), le général Alexander (...) et le maréchal Smuts (...) nous ont présenté la perspective d’une attaque par l’est, à travers l’Adriatique (...) et le général Wilson estime qu’il est possible, avec un tel plan, que lui ou le général Alexander puissent s’emparer de Trieste pour la fin du mois de septembre ».

[9Erickson, « The Road to Berlin », p. 289-90. Dans le passage précédent, l’auteur relate le jeu cynique du chat et de la souris de Staline avec l’Armija Krajowa et le gouvernement de Mikolayczik. Le chef de l’insurrection offrit sa propre version des faits dans T. Bor-Komorovski, « Histoire d’une armée secrète », Paris, 1952. Après de nombreuses années de calomnies, l’historiographie officielle en Pologne et en Union soviétique réhabilitent aujourd’hui dans une grande mesure le soulèvement de Varsovie et ses participants.

[10Erickson, p. 514.

[11Ibid, p. 426.

[12Général Gavin, « On to Berlin », New York, 1979, p. 310-1.

[13Ibid, p.312. L’auteur offre un résumé de 23 pages sur la dispute au sein du SHAEF sur le choix d’avancer ou non sur Berlin.