Grèce : Une situation pré-révolutionnaire ?

Ataulfo Riera 13 septembre 2012

Les élections du 17 juin en Grèce ont légitimement provoqué un très vaste – et intéressant – débat dans toute la gauche, parmi les marxistes révolutionnaires de toute tendance et au sein de la Quatrième Internationale. Nous voulons revenir ici sur une série de points, mais surtout aborder une question qui n’a pas été suffisamment développée dans ces discussions : à savoir la caractérisation générale de la situation en Grèce aujourd’hui et certaines tâches qui en découlent.

Plusieurs organisations de la Quatrième Internationale ont fait connaître leur positionnement dans ce débat. Ainsi, le Secrétariat de la Direction nationale (SDN) de la LCR-SAP (section belge de la Quatrième Internationale) a publié une déclaration intitulée : « La Grèce, l’anticapitalisme et nous. Pour une stratégie du « caillou dans la chaussure » [1]. Ce texte expose une série de revendications « immédiates » et leur articulation dans une approche de stratégie transitoire, d’une manière à la fois générale face à la crise capitaliste, et dans le cas précis de la Grèce aujourd’hui. C’est à partir de cette compréhension d’une approche transitoire qu’est exprimé un positionnement par rapport à Syriza et à Antarsya.

Nous sommes d’accord avec plusieurs choses qui sont exposées dans ce texte et son approche générale, mais il contient certaines incohérences ou insuffisances et, surtout, la méthode employée pour caractériser la situation en Grèce aujourd’hui nous semble erronée.

Pas de sortie anticapitaliste de l’UE ?

La déclaration met en avant, comme revendication « transitoire », la nécessité d’une « réforme du statut » de la Banque centrale européenne (BCE), ce qui semble contradictoire avec l’affirmation selon laquelle il faut « détruire » l’Union européenne et ses institutions pour ouvrir la voie à une toute autre Europe.

Il vaudrait mieux éviter toute illusion dans la possibilité d’une réforme « progressiste », ou tout simplement démocratique, des institutions de l’Union européenne. Non pas par ultimatisme gauchiste, mais par pur réalisme devant sa nature hybride ; l’UE n’est ni une vague coordination internationale, ni un Etat supranational doté des mêmes pouvoirs que les Etats-nations ; c’est un instrument technocratique de coopération structurelle entre les classes dominantes européennes. Sa nature profondément anti-démocratique est étroitement liée à sa fonction : non pas unifier harmonieusement l’Europe, mais renforcer les capitalistes européens dans la concurrence mondiale avec les autres puissances impérialistes, y compris par la destruction des droits sociaux si nécessaire. Si l’UE piétine allégrement les principes les plus élémentaires de la démocratie (même « bourgeoise »), c’est parce qu’elle a été expressément formatée pour éviter de céder aux pressions populaires contre ses objectifs fondamentaux. On ne peut donc pas avoir vis-à-vis de l’UE le même positionnement que face aux Etats-nations, où des conquêtes progressistes peuvent effectivement êtres arrachées par la mobilisation sociale.

Dans le même sens, le texte affirme que « La destruction de l’UE est évidemment un préalable mais il n’en découle pas, selon nous, que les forces anticapitalistes en Grèce (ou dans un quelconque autre pays) devraient revendiquer la sortie de l’Euro ». Les objections avancées sont de trois ordres : « a) Cette revendication fait courir le risque non négligeable d’une confusion avec les forces nationalistes qui sont une menace pour le mouvement ouvrier ; b) Une sortie de l’Euro aurait pour résultat immédiat une forte dévaluation et de nouvelles attaques des « marchés », et il n’est pas du tout sûr que cette nouvelle régression stimule la combativité ; c) Le fond de l’affaire aujourd’hui n’est pas de savoir si la Grèce veut sortir de l’Euro mais de savoir si les peuples d’Europe acceptent la politique qui est infligée aujourd’hui à la Grèce, et qui le sera demain à d’autres pays, avec des conséquences négatives pour tous. »

Il faudrait d’abord se poser la question du « préalable » à une telle « destruction de l’UE » (et il conviendrait plutôt de parler de « dissolution »), autrement dit : sous quelle forme pourrait-elle, pratiquement, se concrétiser ? Dans les pays de la périphérie européenne, tel que la Grèce, revendiquer une sortie anticapitaliste de l’euro et de l’UE décidée par un gouvernement des travailleurs qui s’appuie sur la mobilisation sociale et l’extension du contrôle ouvrier sur l’économie [2], constitue justement une telle concrétisation. Une partie importante de la crise que traverse la Grèce découle bel et bien directement de son appartenance au corset de la zone euro : il s’agit d’une économie plus faible qui est devenue structurellement encore moins compétitive en adoptant artificiellement une devise forte telle que l’euro. Face au mastodonte du capitalisme allemand, cette inégalité structurelle renforcée a provoqué un fort déclin industriel, tout en favorisant un crédit bon marché qui a stimulé la croissance de la dette privée.

Au vu de la situation que traverse la Grèce aujourd’hui (voir plus bas), on peut parfaitement envisager que des forces de gauche y défendent une stratégie de « désengagement anticapitaliste » de l’euro et de l’UE. Et cela même si une telle voie n’est pas - pour l’instant - à l’ordre du jour dans les pays du centre, où l’appel à la « rupture » avec les institutions européennes prend d’autres formes (par exemple, par des mobilisations sociales qui mettent en crise la légitimité de ces institutions).

Contrairement à ce qu’affirme la déclaration, « le fond de l’affaire » est justement de savoir si le peuple grec doit exprimer et imposer sa volonté de quitter la camisole de force destructrice de l’euro et d’une l’UE irréformable et, surtout, sous quelles conditions. La question ne se résume donc pas à « sortir de l’euro et revenir au drachme », mais bien à qui décide une telle sortie, qui la contrôle et quelle classe en supportera les conséquences.

Considérer que « La situation en Grèce montre qu’il n’y a pas de troisième voie possible entre la politique néolibérale et une alternative anticapitaliste radicale » a des implications. Si un gouvernement de gauche arrive au pouvoir dans ce pays (ou ailleurs) avec la ferme intention de rompre avec l’austérité et d’annuler en tout ou en partie la dette, il sera très rapidement confronté au choix de se maintenir ou de quitter l’UE. Car il n’aura que deux voies possibles : chercher coûte que coûte à composer avec les institutions européennes pour trouver un compromis (forcément désastreux) ; ou s’engager dans une rupture anticapitaliste, à la fois dans son propre pays et par rapport aux institutions européennes. Il faut donc s’y préparer.

Un pays où un gouvernement des travailleurs reprendrait en main, sous le contrôle de ces derniers, les principaux leviers économiques (banques, industries clés, contrôle des changes, commerce extérieur…) tout en mettant concrètement en crise l’UE et ses institutions en rompant avec elles et en appelant les autres peuples à la solidarité pour construire une toute autre Europe, constituerait un exemple et un puissant stimulant dans et en dehors de ce pays. Une telle stratégie de « désengagement anticapitaliste de l’UE » n’implique donc aucunement, par exemple, de soutenir un gouvernement nationaliste bourgeois qui déciderait de sortir de l’euro en faisant payer à la classe ouvrière le prix d’un tel choix.

En tous les cas, il s’agit précisément de ne pas laisser à la droite nationaliste ou à l’extrême droite le monopole d’une question qui se posera de manière de plus en plus brûlante. Le fait que des forces de gauche défendent des stratégies distinctes face à l’UE en fonction de la situation particulière dans leur pays n’est d’ailleurs pas une première : en Scandinavie, par exemple, des organisations de la gauche radicale et anticapitaliste ont toujours défendu le refus de s’intégrer dans l’UE, sans craindre que cette position ne soit confondue avec celle de la droite et de l’extrême droite nationaliste.

L’approche transitoire ne fait pas tout…

Le texte du SDN de la LCR-SAP énonce à juste titre que « La mobilisation sociale est à la fois l’objectif et le facteur déterminant » d’une approche transitoire car « Elle met à l’ordre du jour l’auto-organisation des luttes, d’une part, et la lutte pour le pouvoir politique, d’autre part. ». Mais il ajoute ensuite que « le sommet de l’art d’une approche « transitoire » consisterait « à les faire déboucher sur une situation de « double pouvoir ».

Le problème, c’est qu’on laisse entendre ici qu’une situation de double pouvoir serait le fruit d’une stratégie transitoire, qualifiée comme le « sommet de l’art » d’une telle approche. Il suffirait donc (pour une organisation révolutionnaire) d’avancer les « bons » mots d’ordres transitoires au « bon » moment.

Evidement, l’existence et l’intervention d’une (ou de plusieurs) organisation révolutionnaire est décisive dans un contexte d’épreuve de force historique avec le capitalisme et elle doit populariser et stimuler de toutes ses forces l’auto-organisation démocratique des luttes. Néanmoins, elle n’est pas un démiurge. L’élément clé d’une situation de double pouvoir, c’est l’existence, à l’échelle des masses, de tels organes d’auto-organisation qui contestent de plus en plus les prérogatives de l’Etat en prenant directement en charge une partie de ses tâches. Or, cet élément n’est pas - et il ne l’a jamais été - la création d’une organisation révolutionnaire, ni le résultat de son « art », aussi consommé soit-il, à combiner d’excellentes revendications transitoires : il est principalement le résultat de l’initiative et de la créativité des masses elles-mêmes. Autrement dit, ce n’est pas « l’approche transitoire » qui fait « déboucher » sur une situation de double pouvoir ; cette dernière devient, à un moment déterminé du processus révolutionnaire et par sa dynamique propre, un facteur « objectif », indépendant de la volonté de telle ou telle organisation particulière.

On sait qu’une situation de dualité de pouvoirs ne peut durer indéfiniment. L’un ou l’autre pouvoir, celui des masses ou celui de la bourgeoisie, doit l’emporter et se substituer à son rival. C’est plutôt dans ce dénouement que l’intervention d’une organisation révolutionnaire peut se révéler déterminante, mais non dans la création de la situation de double pouvoir elle-même, qui est largement au dessus de ses seules forces.

Dualité de pouvoir et situation pré-révolutionnaire

Il y a, dans la seconde partie du passage déjà cité, un aspect fort problématique car il aborde une question stratégique essentielle d’une manière erronée : « …une situation de « double pouvoir », autrement dit une situation où la direction de la classe dominante est contestée de facto par les organes démocratiques dont les exploité-e-s et les opprimé-e-s se sont doté-e-s au cours de leur lutte. Alors s’ouvre une situation pré-révolutionnaire qui peut évoluer en situation révolutionnaire. Il est évident qu’on n’en est pas là en Grèce. »

Une situation pré-révolutionnaire serait donc avant tout caractérisée par l’existence d’une dualité de pouvoir. Et, puisqu’il est clair qu’il n’existe pas en Grèce - du moins aujourd’hui - d’organes d’auto-organisation démocratique généralisés qui contestent le pouvoir de la bourgeoisie - et donc pas de dualité de pouvoir -, on en déduit logiquement qu’il n’y a pas de situation pré-révolutionnaire dans ce pays.

Le problème, c’est que cette caractérisation ne correspond pas à l’expérience historique. On confond ici « situation pré-révolutionnaire » et « situation révolutionnaire » - au sein de laquelle la révolution proprement dite, dans le sens étroit du terme, c’est-à-dire le renversement du pouvoir de la bourgeoisie, n’est pas encore garantie d’ailleurs…

Les processus révolutionnaires ne se reproduisent jamais exactement à l’identique mais, au travers des cas particuliers, des dynamiques similaires sont souvent à l’œuvre. Or, la plupart des situations pré-révolutionnaires dans l’histoire n’ont pas été caractérisées par l’existence d’une situation de dualité de pouvoir. Pour ne prendre que trois exemples ; en 1914, la Russie connaissait une véritable situation pré-révolutionnaire, avec une crise du régime, une agitation des masses et de puissantes vagues de grèves. Mais point de « soviets ». Cette situation sera « mise au frigo » par la déclaration de guerre et elle rejaillira directement en situation révolutionnaire en février 1917, avec le renversement du tsarisme et la généralisation des soviets qui instaurent une situation de double pouvoir jusqu’à la révolution d’Octobre.

De 1931 jusqu’en 1936, l’Espagne a connu une situation clairement pré-révolutionnaire. Mais ce n’est qu’en juillet 1936, avec le (et en réaction au) soulèvement militaire contre la République qu’apparaissent à l’échelle des masses des organes d’auto-organisation démocratique (comités antifascistes, « juntas », milices ouvrières…), qui ouvrent la voie à une situation révolutionnaire de double pouvoir qui, on le sait, ne fut pas résolue en faveur du prolétariat.

En 1935, dans « Où va la France ? », Trotsky caractérisait la situation dans ce pays comme étant « pré-révolutionnaire » et énonçait sur cette base la stratégie et la tactique à suivre pour ses partisans. Or, il n’existait manifestement pas de dualité de pouvoir à cette époque. Les puissantes grèves avec occupations d’usines de juin 1936 ont confirmé cette appréciation, mais, du fait du rôle et la nature du Front Populaire, cela n’a pas débouché sur le passage à une situation pleinement révolutionnaire, par la transformation des comités de grève en organes prenant directement en charge l’organisation et la vie des masses.

Nous pourrions multiplier les exemples de situations pré-révolutionnaires, comme Mai 68, le Chili de 1972-1973, l’Espagne de 1975-1976 ou plus près de nous l’Argentine en 2001, ou les processus révolutionnaires en cours au Maghreb et au Moyen Orient. Ce qui caractérise une situation révolutionnaire, ou pour le dire autrement, le passage d’une situation pré-révolutionnaire à une situation révolutionnaire, c’est précisément l’émergence d’une dualité de pouvoir (qui peut d’ailleurs prendre une forme « territoriale », comme en Chine en 1932-1949, à Cuba en 1956-1959 ou, même si le cas est particulier, en Libye en 2011).

Quelle est la situation en Grèce aujourd’hui ?

Cette question ne relève pas d’un pur débat théorique ou historique « abstrait ». L’orientation politique et la tactique d’une organisation révolutionnaire sont déterminées par sa stratégie, elle-même déterminée par l’analyse et par la caractérisation de la période dans laquelle elle évolue. En Grèce, les camarades de l’OKDE-Spartakos et d’Antarsya estiment que la situation est « pré-révolutionnaire ». Le marxiste Stathis Kouvelakis, qui soutient quant à lui une orientation de soutien « critique » envers Syriza, parle même de situation « pré-insurrectionnelle ». Il est clair que cette appréciation détermine dans une grande mesure leur orientation générale et leurs positionnements tactiques. Elle détermine l’importance accordée à la perspective d’un désengagement anticapitaliste de l’UE par un gouvernement des travailleurs – ce qui ne devrait cependant pas constituer un point de rupture principiel dans la recherche d’accords tactiques avec d’autres forces de gauche qui ne défendent pas une telle perspective. Elle renforce la nécessité pour Antarsya de maintenir son indépendance vis-à-vis du réformisme et de poser les jalons pour la construction d’une force révolutionnaire conséquente - ce qui, à nouveau, n’empêche nullement de mener une politique active de front unique avec Syriza et le KKE.

Parler, comme le font des camarades grecs, de situation pré-révolutionnaire dans leur pays peut paraître à certains échevelé ou d’un optimisme débridé mais, comme on l’a vu, historiquement, une telle situation ne se caractérise de toute façon pas par l’existence d’une dualité de pouvoir découlant de la généralisation d’organes d’auto-organisation des masses.

Il faut donc d’autres critères pour évaluer les choses. Ernest Mandel relevait une série de conditions « qui créent des situations pré-révolutionnaires » dans les termes suivants : « crise objective du mode de production (renforcée ou non par des crises conjoncturelles de surproduction, aujourd’hui appelées « récessions ») ; crise du pouvoir d’État, et crise dans tous les principaux domaines de la superstructure ; désunion et flottements au sein de la classe gouvernante et du gouvernement ; mécontentement massif parmi les couches intermédiaires ; longue accumulation de mécontentement et d’aspirations non satisfaites chez la classe révolutionnaire ; confiance croissante des travailleurs dans leurs propres forces, et, de ce fait, combativité croissante de leur part, ce qui modifie les rapports de force sociaux en leur faveur aux dépens des classes dominantes ; escarmouches préalables se terminant sans défaites dans une série de cas ; raffermissement d’une avant-garde (qui, pour cette étape d’une situation pré-révolutionnaire, ne doit pas nécessairement prendre la forme d’un parti révolutionnaire jouissant déjà d’une influence au sein des masses) » [3]].

Dans le cas de la Grèce, il ne fait aucun doute que plusieurs de ces éléments sont réunis. Depuis maintenant quatre années ce pays subit une terrible crise économique, ainsi qu’une détérioration sans précédent des conditions de vie de la majorité sociale du fait des politiques d’austérité. La déclaration du Bureau exécutif de la Quatrième Internationale sur la Grèce résume bien les conséquences de ces politiques en évoquant « la brutale réduction des salaires et des retraites, la déconstruction du code du travail, la montée brutale du chômage (qui atteint déjà en Grèce 21,2 % de la population active, près de 30 % des femmes et 50 % des jeunes), une récession similaire à celle de 1929-1930 (chute du PIB de 6,9 % en 2011, estimée de nouveau à 5,3 % en 2012 ; réduction de la production industrielle de 4,3 % en mars 2012 par rapport à mars 2011…), la destruction du système de santé (suppression de 137 hôpitaux et d’un cinquième d’emplois dans la santé, manque de médicaments car les impayés atteignent 1,1 milliard d’euros…) et de l’immobilier (200 000 logements invendables… alors que le nombre des sans-abri explose), malnutrition… » [4]

Le « mécontentement massif parmi les couches intermédiaires », brutalement appauvries par la crise, est également évident, que ce soit dans ses aspects positifs (participation massive des classes moyennes au mouvement « Indigné » d’occupation des places, luttes paysannes…) et négatifs (montée de l’extrême droite fasciste). Quant à la combativité des travailleurs, malgré toutes leurs limites, ce sont 17 grèves « générales » qui ont eu lieu depuis 2008, sans compter la multitude d’autres mouvements de grèves sectorielles. Les luttes ont certes connu un certain recul depuis quelques mois, mais c’est sans doute du fait de la séquence électorale.

Le plus important, c’est que ces mobilisations sociales se traduisent aujourd’hui en crise de l’hégémonie politique de la classe dominante, en crise de l’Etat. Cela est clairement apparu avec les résultats des élections du 6 mai dernier où, pour la première fois en Europe depuis des décennies, les principaux partis traditionnels se sont effondrés, tandis qu’une formation de la gauche radicale a progressé de manière spectaculaire (passant de 4,60% en 2009 à 16,78% en mai 2012, puis à 26,89% le 17 juin). Cette progression est le résultat direct des mobilisations sociales et il reflète un déplacement d’une grande partie de l’électorat vers la gauche.

A ces résultats, alors que le vote est obligatoire en Grèce, il faut ajouter une croissance importante du taux d’abstention : 36% en mai dernier et près de 40% ce 17 juin (contre 30% en 2009) et cela malgré l’intensité et les enjeux de deux campagnes électorales exceptionnelles. Cette abstention record reflète une profonde désaffection populaire vis-à-vis du parlementarisme et du fonctionnement « normal » des institutions étatiques. Elle peut déboucher sur le meilleur… comme sur le pire.

Situation pré-révolutionnaire et… contre-révolutionnaire

Caractériser la situation en Grèce comme pré-révolutionnaire ne signifie pas nécessairement que nous sommes à la veille d’une révolution dans ce pays ou que la situation va évoluer en suivant une ligne droite. Comme on l’a vu dans le cas de l’Espagne en 1931-1936, une situation pré-révolutionnaire peut durer plusieurs années, au cours desquelles le mouvement ouvrier enregistre une série d’avancées et subit plusieurs contre coups. Le passage d’une situation pré-révolutionnaire à une situation révolutionnaire n’est donc nullement automatique, mécanique et garanti ; on peut en revenir au statu quo ante, ou, pire encore, aboutir sur une situation « contre-révolutionnaire » (coup d’Etat militaire, fascisme) dont l’histoire abonde dramatiquement. Dans l’Espagne de 1936 ou dans le Chili d’Allende en 1973, les soulèvements militaires étaient précisément motivés par la volonté d’empêcher que la situation ne débouche sur une révolution. Le semi-échec initial - grâce à l’armement des travailleurs et des travailleuses - du soulèvement franquiste avait précipité la situation révolutionnaire qu’il voulait éviter, tandis que le coup d’Etat réussi de Pinochet l’a rapidement étouffée.

Vu l’ampleur de la crise politique et sociale en Grèce, on ne peut pas écarter avec une certitude absolue une telle issue contre-révolutionnaire. Certaines forces y songent ouvertement, comme l’a signalé Manos Skoufoglou : « Stohos, un journal fasciste, a écrit en première page, sans aucune autocensure, que « La solution ne viendra pas des élections, mais des casernes de l’armée ». [5] Les rumeurs de coup d’Etat militaire peuvent relever du « bluff » et d’une stratégie de la tension, mais on ne peut les prendre à la légère, ni avec la même naïveté qui caractérise depuis toujours, de la République espagnole de 1936 jusqu’au Chili d’Allende en 1973, l’attitude des forces réformistes vis-à-vis de l’armée. Dans ce sens, la déclaration d’un dirigeant de Syriza affirmant que « L’armée ne va pas répéter les erreurs du passé » est emblématique [6], notamment au vu des propos peu rassurants tenus par le Ministre de la Défense grec : « L’armée est une puissance silencieuse, qui, si nécessaire, fera un bruit assourdissant » [7]]…

Elections, front unique et lutte des classes

Le 17 juin, la bourgeoisie grecque et européenne à redressé provisoirement la situation face à la nouvelle montée de Syriza, mais elle n’y est parvenue qu’in extremis et en mettant « tout le paquet ». Le résultat est donc fort précaire. Après le semi-échec de Syriza et la demi-victoire des classes dominantes, ce qui sera déterminant dans les semaines et les mois à venir, c’est la capacité du mouvement ouvrier et des mouvements sociaux à surmonter la désillusion électorale et à relancer un nouveau cycle de mobilisations.

Il s’agit bien là d’un des éléments clés d’évaluation d’une situation pré-révolutionnaire selon Mandel, à savoir une « confiance croissante des travailleurs dans leurs propres forces et, de ce fait, combativité croissante de leur part, ce qui modifie les rapports de force sociaux en leur faveur aux dépens des classes dominantes ». Pour ce faire, il sera décisif pour eux de tirer les leçons des mobilisations précédentes qui ne sont pas parvenues à stopper l’offensive d’austérité. Autrement dit, ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est leur capacité à déborder les appareils bureaucratiques syndicaux (toujours liés dans leur majorité au PASOK malgré son effondrement, mais aussi, pour la fraction la plus combative - le PAME - au KKE et à son orientation ultra-sectaire) afin de rompre avec des méthodes de luttes timorées et dispersées, pour imposer une véritable grève générale illimitée. Celle-ci pourrait à son tour se transformer en grève générale active, animée par des comités de travailleurs-euses qui prennent en main sa direction en se coordonnant démocratiquement.

C’est dans ce sens là, ainsi que pour s’opposer au péril fasciste, que se pose l’urgence d’un front unique des organisations de gauche (Syriza, Antarsya, KKE) afin d’impulser, soutenir, élargir et unifier les luttes. Certes, les décisions tactiques relèvent avant tout des choix de la gauche grecque elle-même. Mais on peut penser que la coalition anticapitaliste Antarsya a parfaitement le droit de défendre son autonomie et son programme, y compris sur le terrain des élections comme elle l’a fait le 6 mai dernier, tout en estimant qu’elle a sans doute commis une erreur tactique en n’appelant pas, dans le cas particulier des élections du 17 juin, à un vote critique envers Syriza. Ce qu’il faut surtout souligner, c’est qu’elle n’est certainement pas un obstacle au front unique des organisations de la gauche grecque, puisqu’elle ne cesse de plaider en ce sens (à moins, bien sûr, de ne considérer le front unique que comme une vulgaire alliance électorale, comme certaines contribution au débat le laissent entendre). En réalité, la difficulté pour qu’un tel front se concrétise provient surtout du sectarisme intransigeant du Parti communiste grec et, dans une moindre mesure, des ambiguïtés des dirigeants de Syriza sur le terrain de la lutte des classes.

Si Syriza a, contrairement à d’autres formations de la gauche radicale en Europe, le grand mérite de ne semer aucune illusion sur la social-démocratie du PASOK - en refusant de s’associer à elle au niveau national, régional ou local dans l’espoir de la « tirer vers la gauche »-, ses dirigeants privilégient de plus en plus une voie (et des illusions) parlementariste au détriment de la lutte de classe, à l’inverse de la pratique de la plupart de leurs militants de base.

Les élections reflètent avant tout – et souvent de manière imparfaite – un rapport de force politique et social entre les classes et leurs partis, mais le centre de gravité doit reposer dans la rue, pas dans les urnes. Pour les dirigeants de Syriza, en cohérence avec la « division du travail » classique de la social-démocratie qui réserve la lutte sociale aux mouvements sociaux et la lutte parlementaire au parti (la seconde primant sur la première), le rejet populaire de l’austérité n’est envisagé que comme un moyen de pression dans la négociation avec les autres partis ou avec la Troïka. Ils ont également cultivé l’ambiguïté sur plusieurs questions programmatiques clé dans l’espoir d’élargir leur électorat ce qui, comme l’a souligné Yorgos Mitralias, s’est en réalité révélé contre-productif : « Et c’est, à l’inverse, pourquoi Syriza a perdu, pendant les derniers trois jours de la campagne, son avance - et avec elle les élections- parce que sa direction a tenté d’amadouer ses adversaires en rendant son programme et son discours moins radical. » [8]].

La leçon ne semble pas encore avoir été tirée puisqu’au lendemain des élections, à nouveau mis sous pression par ses adversaires, Alexis Tsipras a déclaré que Syriza serait une force d’opposition « responsable » au gouvernement de Samaras. Il a même donné des gages dans ce sens en affirmant que « Syriza n’appellerait pas ses partisans à descendre dans les rues pour manifester contre les mesures d’austérité » ! [9]

Poursuivre le débat

Il est possible que les camarades grecs surestiment les caractéristiques de la situation et que la Grèce ne traverse pas encore une situation pleinement pré-révolutionnaire, bien qu’elle n’en soit sans doute pas très éloignée. Quand Léon Trotsky écrivait le texte déjà cité, « Où va la France ? », en 1935, la crise capitaliste durait depuis 6 années. Il notait que « ce qui existe surtout à notre époque de capitalisme pourrissant ce sont des situations intermédiaires, transitoires : entre une situation non-révolutionnaire et une situation pré-révolutionnaire, entre une situation pré-révolutionnaire et une situation révolutionnaire ou... contre-révolutionnaire. C’est précisément ces états transitoires qui ont une importance décisive du point de vue de la stratégie politique. » [10]]

Nous n’avons pas la prétention, dans cette contribution, d’apporter des réponses définitives, mais seulement de souligner l’importance et la complexité d’une question qu’il faut traiter avec rigueur. Cela n’a pas été suffisamment pris en compte dans des discussions qui se sont essentiellement focalisées sur la tactique électorale de la gauche grecque, ou sur la possibilité qu’un « gouvernement de gauche » puisse surgir des élections du 17 juin et rompe de manière radicale avec les politiques d’austérité, tout en se maintenant dans le cadre de l’UE (ce qui, à notre avis, à été largement surestimé).

Quatre ans après l’éclatement d’une crise capitaliste qui ne cesse de s’approfondir ; plus d’un an après le début des processus révolutionnaires en Afrique du Nord et au Moyen ; avec l’émergence des mouvements d’occupation des places, des révoltes de la jeunesse étudiante au Chili, au Québec et au Mexique ; avec la montée des luttes ouvrières en Asie ou contre l’austérité en Europe, nous assistons certainement à un changement de période. Dans ce contexte nouveau, il n’est pas du tout exclu que des situations pré-révolutionnaires ressurgissent dans plusieurs pays européens. Il est donc urgent de reprendre le fil de débats stratégiques « classiques ». Non pour les ressasser religieusement ou les calquer tels quels sur une réalité encore mouvante et souvent contradictoire, mais pour les réactualiser de manière critique à la lumière des bouleversements en cours.


[2[Voir la position défendue par l’OKDE-Spartakos, section grecque de la IVe Internationale : « La gauche grecque et la question de l’Union européenne. Sur la sortie de l’euro et le désengagement anticapitaliste de l’UE »

[7[« Il y a des campagnes de menaces et de rumeurs, comme celle d’un coup d’Etat. Elles n’ont aucun fondement. L’armée ne pas va répéter les erreurs du passé ». Errikos Finalis, membre du Secrétariat exécutif de Syriza.