Grèce : Redresser le cours de Syriza

Theodora Polenta 13 février 2013

Le gouvernement tripartite de coalition, dirigé par Antonis Samaras et le parti de droite Nouvelle Démocratie (ND), tente de stabiliser sa position. Il s’efforce de construire une alliance avec les éléments les plus réactionnaires et les plus arriérés de la population grecque – les personnes âgées conservatrices et les couches de la petite-bourgeoisie qui aspirent à « la loi et l’ordre ». Et il pourrait bien réussir.

Les derniers sondages montrent une stagnation du soutien que reçoit Syriza, la « Coalition de la gauche radicale » qui avait presque gagné les élections en juin 2012. Bien sûr, les sondages ne sont pas réellement fiables, mais il serait stupide d’ignorer leurs indications. Le 10 janvier, un premier sondage a donné la ND en première position avec 29 %, Syriza venant en deuxième position avec 28,5 %. Le 19 janvier, un autre place Syriza menant à peine de 0,1 % (28,8 % à Syriza pour 28,7 % à la ND). Un troisième montre ND et Syriza à égalité avec 29,5 %. Or, la même société de sondage plaçait Syriza largement en tête à la fin 2012.

Pourquoi Syriza ne parvient-elle pas à élargir son soutien face à un gouvernement qui poursuit une politique d’austérité brutale contre le monde du travail et le peuple ? Parce que ses dirigeants ont « assoupli » de plus en plus leurs positions - en fait, ils les ont fait évoluer davantage vers la droite.

Virage à droite

Les dirigeants de Syriza ont arbitrairement (sans consulter les divers comités de la coalition) remplacé le refus de rembourser la dette de la Grèce par la renégociation de la dette dans un cadre européen. Des dirigeants comme Giannis Dragasakis ont déclaré que « Syriza ne mènerait pas d’action unilatérale contre la troïka ». La politique de nationalisation a également disparu des déclarations des membres de premier plan de Syriza.

Alexis Tsipras , le principal dirigeant de Syriza, s’est rendu à Berlin le 14 janvier pour rencontrer le ministre allemand des finances Wolfgang Schäuble et a déclaré qu’ils partageaient un engagement commun à « atteindre un excédent primaire » (bien que ce soit prévu « à travers la lutte contre l’évasion fiscale et les riches fraudeurs fiscaux »). Tsipras a aussi dit qu’il était d’accord sur la nécessité de « changements structurels qui permettront la mise en place d’un Etat efficace », mais il a ajouté qu’il devait y avoir « une solution européenne au problème de la dette » avec une « réduction généreuse » et des « conditions de développement ».

Lors d’un discours à la Brookings Institution aux USA le 22 janvier, Tsipras a déclaré que « Nous cherchons des alliés, mais la politique de l’Allemagne est catastrophique. Ici [aux États-Unis], nous pouvons trouver des alliés pour empêcher des politiques désastreuses ».

Ce virage à droite de la direction de Syriza a déçu la classe ouvrière. Cela se reflète dans les sondages. Les travailleurs et les jeunes qui ont voté massivement pour Syriza - et qui, pour les plus avancés d’entre eux, ont rejoint cette coalition - veulent une Syriza radicale qui affronte les intérêts de la classe capitaliste et de ses représentants politiques, une Syriza qui démolisse le Mémorandum et pas une Syriza qui tente de concilier les intérêts de l’oligarchie financière avec ceux des travailleurs.

Les dirigeants de SYRIZA présentent de plus en plus les changements qu’ils veulent comme des ajustements de bon sens et paisibles. Alexis Tsipras a ainsi déclaré que « Le Mémorandum est déjà mort... on va renégocier l’accord de Mémorandum... parce que, pour la zone euro, le coût de la sortie de la Grèce de l’euro est supérieur au coût du sauvetage... ». Mais le Mémorandum est tout sauf mort pour les travailleurs et la population. Salaires et retraites sont réduits à un niveau de famine, les droits syndicaux ont en train d’être écrasés, le chômage officiel est de 27 %, les services publics sont démantelés et les taxes pesant sur la majorité de la population ont été augmentées.

Le gouvernement à l’offensive

Dans les derniers mois, la ND et le gouvernement ont déclenché une guerre idéologique contre la gauche en général et contre Syriza en particulier. Ils ont ciblé le mouvement syndical et tous les autres mouvements qui s’aventurent dans l’« illégalité » (c’est-à-dire, toute organisation sociale et collective qui défie les valeurs fondamentales du système capitaliste).

L’offensive a commencé en décembre 2012 avec la prise d’assaut et l’évacuation par la police des squats qui avaient tissé des liens avec les mouvements de quartier. « Villa Amalia », un ancien lycée squatté à Athènes, était une oasis pour les manifestations culturelles et la solidarité quotidienne et une forteresse de la résistance contre la propagation de la vermine fasciste dans la zone d’Agios Panteleimonas. La police a dit qu’elle avait trouvé des bouteilles en verre et des masques et a « criminalisé » les squatters, et le gouvernement a déclaré qu’il allait nettoyer Athènes de tous les squats.

Syriza a été attaquée et intimidée pour ne pas avoir condamné et dénoncé sans réserve les squats et pour avoir soutenu et pris fait et cause pour « l’illégalité ». Les dirigeants de Syriza ont fini par répondre, après de longues hésitations, en condamnant « l’illégalité » et en déclarant leur foi dans la constitution et la démocratie parlementaire, tout en continuant à dénoncer les tentatives du gouvernement pour détourner l’attention du public des questions brûlantes des restrictions liées au « Mémorandum » imposé par l’Union Européenne, la Banque Centrale Européenne et le Fonds Monétaire International.

Le virage à droite de Syriza s’est aussi marqué lors de la tournée de Tsipras en Amérique latine fin décembre 2012. Son itinéraire a exclu, parce que sans doute trop radicaux et trop à gauche, le Venezuela de Chavez et la Bolivie de Morales, optant plutôt pour des entretiens avec les dirigeants de « modèles alternatifs de gestion » dans le cadre du FMI, comme Rousseff au Brésil et Kirchner en Argentine.

Pourtant le renversement du Mémorandum ne viendra pas en suivant le modèle d’Obama ou celui de Rousseff, ou par des illusions réformistes. Il viendra à la fois par le développement des luttes des travailleurs et la construction d’une gauche anticapitaliste.

La Plate-forme de Gauche veut un redressement

Syriza doit tenir un congrès dans les prochains mois. Dimanche 3 février, son Comité Central s’est réuni et la Plate-forme de Gauche a déposé quatre amendements :

• Syriza doit éviter de prendre des initiatives importantes sans impliquer les organes collectifs du parti (ce qui était une claire référence à des réunions comme celle que Tsipras a eue avec Schäuble) ;

• Syriza doit réaffirmer qu’il va re-nationaliser toutes les sociétés privatisées, en commençant par celles qui sont d’importance stratégique pour l’économie ;

• L’engagement en faveur d’un gouvernement de la gauche (et pas avec le centre-gauche, et encore moins avec des sections « patriotiques-populistes » de la droite) doit être réaffirmé et des initiatives doivent être prises pour une action commune et un front uni avec le Parti Communiste (KKE), la coalition Antarsya et d’autres forces de gauche ;

• Syriza doit se rendre compte que les dirigeants de l’UE, du FMI et des USA, en dépit de toutes les divergences qu’ils peuvent avoir entre eux, partagent une hostilité intense envers un gouvernement de gauche qui agirait en dehors de la camisole de force que représente la « démocratie parlementaire limitée » du Mémorandum. Syriza doit se préparer aux affrontements à venir et se rendre compte qu’un gouvernement de gauche ne pourra pas jouer l’un contre l’autre les différents blocs de grandes puissances dans l’espoir de pouvoir être toléré par celles-ci.

La Plate-forme de Gauche milite en faveur d’une nouvelle vague de radicalisation. Elle appelle à une nouvelle réorientation des organisations de base et de la direction de Syriza vers le mouvement ouvrier, avec un accent particulier sur les jeunes, afin de renverser le gouvernement de coalition tripartite et toutes les politiques gouvernementales. Pour elle, Syriza devrait lier sa perspective d’un gouvernement de gauche avec chaque lutte qui éclate dans les entreprises et sur le terrain social. Et, comme premier pas, Syriza devrait mobiliser pour radicaliser et politiser la grève générale du 20 février appelée par les confédérations syndicales GSEE et ADEDY pour soutenir les droits des travailleurs et la négociation collective.

Les milieux dirigeants de l’UE disent maintenant que les risques de voir la Grèce quitter l’euro sont éliminés parce que la Grèce applique scrupuleusement les mesures d’austérité exigées par le Mémorandum. Cependant, tout cela reste tributaire de la poursuite de la mise en œuvre résolue d’une austérité et d’une restructuration néolibérale ultra-sévères. Syriza devrait souligner une fois de plus qu’elle n’acceptera aucun chantage et qu’elle s’en tiendra à ses propositions progressistes anti-Mémorandum sans céder face aux menaces quant à la position de la Grèce dans la zone euro.

Briser un « mauvais exemple »

Si Syriza s’en tient à sa promesse qu’une fois au gouvernement, elle abolira le Mémorandum et toutes les lois introduites dans ce cadre, que pensent réellement les dirigeants de la Syriza de la réponse que leur donnera la troïka UE / BCE / FMI ? Celle-ci va-t-elle accepter la volonté démocratique du peuple grec et continuer à fournir les versements des prêts ? Viendra-t-elle s’asseoir pour discuter avec Syriza ? Ou maintiendra-t-elle sa ligne inflexible et rappellera-t-elle que tout paiement pour le fonds de renflouement ne sera effectué que si Syriza colle au programme du Mémorandum ?

Le coût de la sortie de la Grèce de l’euro serait effectivement très grand poids pour les grandes puissances de l’UE. Mais le coût politique pour les dirigeants de l’UE d’un maintien du Fonds de renflouement sans que la Grèce suive le Mémorandum serait, lui, énorme. Si la Toïka acceptait que la Grèce soit renflouée sans mettre en oeuvre les mesures d’austérité, alors l’Espagne, l’Italie, le Portugal et l’Irlande exigeraient un traitement similaire.

Malgré les conflits qui les opposent, les capitalistes du monde entier – y compris, bien sûr, les capitalistes grecs, vont essayer de casser un gouvernement de gauche dès ses premiers balbutiements. Ils frapperont sans pitié, ils couperont le financement, ils manoeuvreront pour pousser la Grèce hors de l’euro. Ils voudront faire un exemple de la Grèce, afin que personne d’autre n’ose défier leurs politiques, leur hégémonie et les profits des banquiers et des actionnaires.

Une Syriza effrayée et soumise, une Syriza finissant par accepter le cadre fixé par ses adversaires, ne sera pas en mesure de résister efficacement. Et, à moins qu’elle montre une volonté ferme de résister efficacement, elle perdra rapidement sa base dans le monde de la résistance et parmi les milliers de militants de gauche qui voyaient dans le projet de Syriza le plus grand espoir depuis des décennies.

Source : http://www.workersliberty.org/story/2013/02/05/syriza-reverse-drift-right
Traduction française pour Avanti4.be : Jean Peltier / Intertitres d’Avanti4.be