Gouvernement des travailleurs et transition au socialisme : un débat actuel

John Riddell 8 août 2013

Le concept de « gouvernement des travailleurs » est l’enfant « mal-formé » de la jeune Internationale Communiste (Komintern). L’idée qu’il exprime est pourtant fondamentale pour le marxisme : les travailleurs doivent lutter pour prendre le pouvoir politique. Mais, aux débuts du Komintern, il était associé à une perspective alors discutable pour certains marxistes : que les travailleurs puissent former un gouvernement qui fonctionne initialement dans le cadre d’un État capitaliste encore existant.

Comme le commente le marxiste français Daniel Bensaïd : « la formule algébrique de ‘gouvernement des travailleurs’ a donné lieu à travers le temps à des interprétations diverses et souvent contradictoires » [1]. Voyons quel est l’éclairage que peut apporter sur cette question les actes du Congrès mondial du Komintern de 1922, récemment publiés en anglais [2]. C’est ce congrès qui discuta le plus largement de cette question du gouvernement des travailleurs et qui adopta une position initiale en la matière.

Les débats de ce congrès se centrèrent sur des pays comme l’Allemagne, où les luttes des masses ouvrières ouvraient la possibilité que les travailleurs forment un gouvernement. Il était donc nécessaire de préciser le concept de « pouvoir ouvrier » non seulement comme une perspective à long terme, mais aussi en tenant compte des organisations des travailleurs existantes, avec leurs forces et leurs faiblesses.

Les travailleurs d’Allemagne, d’Italie, de France et des pays voisins ne possédaient pas un réseau de « conseils » ouvriers révolutionnaires similaires aux « soviets » russes de 1917. La majeure partie du mouvement ouvrier organisé suivait encore des dirigeants pro-capitalistes, tandis que les communistes n’étaient encore qu’un courant minoritaire au sein de la classe ouvrière. C’est dans ce cadre qu’il fallait aborder la question du pouvoir ouvrier.

Dans ce contexte, le Komintern lança un appel en faveur de la construction du « front unique » de tous les travailleurs, en mettant au défi les organisations dirigées par des leaders réformistes de participer à une lutte commune afin d’arracher des revendications immédiates - comme l’ouverture des livres de compte des entreprises capitalistes, le contrôle ouvrier sur la distribution alimentaire, le transfert du poids des charges fiscales sur les riches et l’armement des travailleurs pour assurer leur autodéfense contre les bandes réactionnaires. Comment un tel programme pouvait-il s’appliquer en pratique ? Par un gouvernement de tous les partis et syndicats ouvriers ; un « gouvernement des travailleurs ».

L’introduction de ce concept au 4e Congrès de l’Internationale Communiste en novembre 1922 amena le président du Komintern, Gregory Zinoviev, à reconnaître qu’il s’agissait d’une question qui « n’avait pas été suffisamment clarifiée » [3]. Les délégués proposèrent effectivement des interprétations variées et contradictoires de ce concept. Le projet de résolution sur cette question fut le texte le plus remanié de tous les documents adoptés au congrès. Même après son adoption, trois versions différentes furent diffusées aux partis de l’Internationale Communiste (pour lire ces textes, voir ici - en anglais). La majorité des discussions ultérieures en anglais se sont centrées sur la version préliminaire, qui diffère substantiellement du texte finalement approuvé par le congrès.

Le débat avait été ouvert deux ans auparavant, pendant la grève générale des travailleurs allemands (de 1920 contre une tentative de putsch militaro-réactionnaire, NdT). Le chef des syndicats social-démocrates, Karl Legien, avait appelé à la formation d’un « gouvernement des partis ouvriers et des syndicats ». Son objectif final était sans aucun doute de mettre fin à la grève générale et de rétablir l’ordre bourgeois, tout comme l’avait fait le gouvernement d’Unité social-démocrate après la révolution allemande de novembre 1918.

Mais, depuis lors, les circonstances avaient changé. Le pouvoir n’appartenait plus au réseau des conseils ouvriers révolutionnaires comme en novembre 1918, mais à un régime de coalition bourgeois. Dans ces conditions, un gouvernement des travailleurs ne pouvait pas fonder son autorité sur le Parlement, où les députés des partis ouvriers étaient nettement minoritaires, mais bien sur le mouvement de masse des travailleurs. Le Parti Communiste allemand déclara que, dans ces conditions, « la formation d’un gouvernement socialiste offrirait des conditions extrêmement favorables pour une action énergique des masses prolétaires » et exprima son soutien conditionnel à la proposition de Legien [4]. Une discussion intense se développa dans les deux partis communistes ouvriers allemands et dans le Komintern pour savoir si une telle posture était appropriée.

L’appel à un gouvernement des travailleurs de ce type en Allemagne fut inscrit l’année suivante dans une résolution du Komintern qui lança alors la campagne en faveur du « front unique des travailleurs ». Cette orientation suscita un large débat qui fut abordé au 4e Congrès mondial de 1922.

Synonyme ou transition ?

Le nœud du débat était de savoir si le terme de « gouvernement des travailleurs » était simplement un synonyme de l’Etat socialiste des conseils des travailleurs, placé sous la direction des communistes (c’est-à-dire ; la « dictature du prolétariat ») ou s’il représentait une phase transitoire jusqu’à cet objectif. Pour Amadéo Bordiga, dirigeant du Parti communiste italien, l’acceptation de cette seconde interprétation impliquait alors que la classe ouvrière pouvait prendre le pouvoir « d’une autre manière que la lutte armée ».

Ruth Fischer, qui dirigeait la minorité gauchiste du parti allemand, estimait que le concept de révolution était ainsi galvaudé par cette « coiffure à la mode occidentale qu’on mettait sur sa tête, en créant des étapes de transition démocratiques entre ce que nous avons et ce vers quoi nous aspirons ». Initialement, Zinoviev partageait également cette opinion, mais il se rétracta plus tard, tout en continuant à exprimer cette pensée d’une manière sous-jacente et plus réservée [5].

Les dirigeants de la majorité du parti allemand, ainsi que Kart Radek (dirigeant bolchevik du Komintern, NdT) répondirent que le gouvernement des travailleurs n’était pas un pseudonyme pour la dictature du prolétariat mais bien un « pont, une transition » vers elle. Réaliser un gouvernement des travailleurs « peut mener à une phase de lutte de classe aiguë à travers laquelle la dictature du prolétariat émergera finalement », disait Ernst Meyer (dirigeant du KPD, NdT). Ce gouvernement sera « parlementaire » mais « seulement dans un sens subordonné » car il « doit être porté par les larges masses ». Karl Radek qualifia un tel gouvernement de « point de départ de la lutte pour la dictature du prolétariat ». [6].

Au cours de son processus d’élaboration, le texte du congrès s’aligna progressivement sur la conception « transitoire » du gouvernement des travailleurs. Le texte final l’opposait clairement à un système parlementaire basé sur une « coalition bourgeoise-social-démocrate, qu’elle soit ouverte ou masquée ». Sa version finale établissait que le gouvernement des travailleurs ne pouvait être soutenu qu’à travers les luttes des masses et l’énumération de ses tâches commence par « l’armement du prolétariat » et s’achève par « briser la résistance de la bourgeoisie contre-révolutionnaire » [7].

Selon la résolution, les communistes devaient être prêts à « former un gouvernement des travailleurs avec des partis ouvriers non communistes et des organisations ouvrières », mais seulement au cas « où il est certain que le gouvernement des travailleurs dirigera une véritable lutte contre la bourgeoisie au travers des critères décrits précédemment », ainsi qu’avec une série d’autres garde-fous.

« Faux » gouvernements des travailleurs

La clarté de cette position fut cependant sérieusement minée par l’utilisation erratique du terme « gouvernement des travailleurs » pour décrire simultanément les partis « ouvriers-bourgeois » qui, s’ils introduisaient quelques réformes de gauche, agissaient surtout comme des administrateurs loyaux de l’ordre capitaliste.

Cette conception fut principalement exprimée par Zinoviev, qui réalisa la prouesse de se situer dans cette discussion en même temps à l’aile gauche et à l’aile droite. Zinoviev utilisa l’expression de « gouvernement ouvrier-libéral » pour décrire les régimes travaillistes qui avaient administrés l’Etat capitaliste australien après 1901 et le futur gouvernement du Parti Travailliste en Grande-Bretagne. Ce régime, disait-il, « pourrait être un point de départ pour révolutionner le pays », il pourrait prendre de nombreuses mesures « objectivement dirigées contre l’Etat bourgeois » et «  pourrait finir par tomber aux mains de la gauche ». De manière surprenante, Zinoviev y voyait un parallèle avec le rôle des menchéviques russes dans le Gouvernement Provisoire de 1917 [8].

Cette position fut repoussée par les leaders de la délégation allemande, qui présentèrent un amendement qui faisait la nette distinction entre les « faux » gouvernements des travailleurs et les « authentiques ». L’amendement précisait également que les faux gouvernements des travailleurs, qu’ils soient « progressistes » ou « social-démocrates », n’étaient pas des gouvernements révolutionnaires mais des gouvernements de coalition entre la bourgeoisie et les dirigeants réformistes anti-révolutionnaires. De tels « gouvernements des travailleurs » sont tolérés par la bourgeoisie quand elle est affaiblie à des moments critiques dans le but de tromper le prolétariat et se défendre de la poussée révolutionnaire en gagnant du temps. Les communistes ne peuvent donc aucunement participer à ce type de gouvernement. Ils doivent au contraire et sans répit exposer aux masses leur véritable nature de « faux gouvernement des travailleurs ». [9].

Bien qu’adoptée à l’unanimité, l’amendement ne fut pas intégré dans la version russe de la résolution publiée, mais elle servit de base pour les traductions en anglais. En conséquence, les commentaires en anglais sur ce point, qui soulignent la position de Zinoviev afin de l’attaquer, critiquaient aussi le Congrès pour la faiblesse que ses délégués avaient tenté de remédier.

Deux questions sans réponses

Il y a deux aspects importants du problème du gouvernement des travailleurs qui furent posés au congrès mais qui ne furent pas résolus par lui. Le premier était lié au rôle de la paysannerie. Pendant le débat au congrès, Vasil Kolarov, le délégué de plus haut rang de Bulgarie, déclara que « le gouvernement des travailleurs ne se pose pas dans des pays agraires comme ceux des Balkans ». Mais la résolution finale fait référence à la possibilité d’un « gouvernement des travailleurs et des paysans les plus pauvres » dans des régions comme les Balkans et la Tchécoslovaquie [10].

Cette question se posait de manière brûlante en Bulgarie, gouvernée par un parti paysan radical qui était confronté à la menace d’un coup d’Etat par des forces de droite. Il existait dans ce pays une chance réelle d’appliquer le concept de gouvernement des travailleurs et des paysans mais elle fut bloquée par l’hostilité des communistes bulgares. Aucun délégué du congrès ne mentionna pourtant la situation en Bulgarie. Quelques mois plus tard, le sectarisme des communistes bulgares contribua à la défaite tragique du mouvement ouvrier de ce pays.

La seconde question non résolue était liée à la nature du gouvernement des travailleurs. Le texte définitif de la résolution affirmait qu’un « gouvernement ouvrier authentiquement prolétarien, dans sa forme la plus pure, ne peut s’incarner que par le Parti communiste ». Zinoviev affirma que cette variante « est en réalité un pseudonyme de la dictature du prolétariat ». L’implication d’un tel point de vue était que si les communistes s’alliaient avec des forces non communistes dans un gouvernement révolutionnaire, il ne s’agirait que d’une alliance temporaire jusqu’à ce que ce que les communistes soient suffisamment forts que pour gouverner seuls.

Un commentaire de Léon Trotsky suggère une approche très différente. A partir de la description de l’alliance des bolcheviques avec les socialistes-révolutionnaires de gauche dans les premiers mois du régime soviétique, Trotsky déclara que les socialistes-révolutionnaires de gauche avaient quitté le gouvernement de leur propre initiative et non par la volonté des bolcheviques [11].

Rien d’autre ne fut dit sur ce point. Selon les textes publiés, la résolution souffre d’un manque de clarté sur la distinction entre le gouvernement des travailleurs et un gouvernement formé par le seul Parti communiste.

Une approche empirique

La résolution contient une « typologie » des gouvernements des travailleurs en les regroupant autour de cinq caractéristiques. Dans chacun de ces cas, les délégués pensaient à un contexte spécifique de la manière suivante :

• Faux : gouvernement libéral des travailleurs (Grande Bretagne).
• Faux : gouvernement social-démocrate des travailleurs (Allemagne).
• Authentique : gouvernement ouvrier et paysan (dans les Balkans).
•Authentique : gouvernement des travailleurs avec participation des communistes (Allemagne).
• Gouvernement prolétarien authentique (Russie Soviétique) [12].

Zinoviev souligna devant les délégués du congrès que cette liste n’était pas complète et que d’autres types de gouvernements ouvriers pourraient survenir. Il attira l’attention sur le fait que « dans la recherche d’une définition scientifiquement rigoureuse, nous pouvons risquer d’ignorer l’aspect politique de la situation » [13]. En d’autres termes, l’approche du Komintern n’était pas « perceptive », mais bien « empirique ». Son objectif était d’analyser les situations concrètes posées par la lutte des classes à un moment déterminé.

Pour ce moment déterminé, il y avait trois exemples précédents de gouvernements des travailleurs, dont aucun n’entrait parfaitement dans le schéma en cinq points cité ci-dessus :

• La Commune de Paris, qui était un gouvernement révolutionnaire des travailleurs élu, en guerre contre un régime bourgeois encore existant.
• La jeune République Soviétique qui, comme on l’a signalé, était initialement un régime de coalition reposant sur les soviets ouvriers et paysans.
• Les gouvernements révolutionnaires de Bavière et de Hongrie en 1919 où, comme Chris Harman et Tim Potter l’ont souligné, « le pouvoir bourgeois s’était pratiquement effondré tout seul et où le gouvernement des travailleurs a été d’abord constitué pour seulement ensuite créer la structure du pouvoir prolétarien des conseils » [14].

La résolution ne disait rien non plus par rapport aux gouvernements qui pourraient surgir dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, à partir de la lutte pour un front unique anti-impérialiste. Cette question se posa dans toute son ampleur et de manière urgente en Chine dans les années suivantes, où la politique erronée du Komintern provoqua dans ce pays une défaite désastreuse pour les communistes. L’année de cette défaite, l’Opposition unifiée au sein du Parti bolchevique, dirigée par Trotsky et Zinoviev, formula un projet gouvernemental pour la Chine sur base de l’arsenal stratégique des bolcheviques des années antérieures à 1917 : une « dictature démocratique et révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie » [15]. Mais Trotsky répudia très vite ce concept. Cependant, il s’agit toujours d’une des variantes possibles pour le gouvernement des travailleurs et des paysans.

Importance à long terme ?

Près d’un siècle est passé depuis que le Komintern a débattu de cette question du gouvernement des travailleurs. L’époque révolutionnaire qui commença en 1914 s’est refermée et le monde se dirige vers de nouvelles révolutions, mais dans de nouvelles conditions. Il n’existe plus aujourd’hui d’équivalents des partis communistes de masse des années 1920. Les décisions du Komintern sur les mots d’ordres gouvernementaux plongent leurs racines dans un contexte politique qui n’existe plus.

Il pourrait donc être préjudiciable de transplanter les décisions du Komintern dans une réalité actuelle très distincte. L’importance des discussions sur le gouvernement des travailleurs réside plutôt dans la manière où elles mettent en lumière la possibilité pour les travailleurs de lutter pour le pouvoir politique même en l’absence d’un réseau de conseils de type soviétique.

La décision du 4e congrès suggère que les efforts des travailleurs pour former un gouvernement, loin de représenter un obstacle pour la révolution socialiste, peut constituer un pas en avant transitoire important vers la réalisation de cette révolution. La décision ébauchait également les conditions sous lesquelles un gouvernement ouvrier peut réellement exister au sein d’un Etat capitaliste pour une période transitoire et avec des résultats positifs.

Les principes énoncés par le Komintern conservent aujourd’hui leur intérêt dans la lutte pour le socialisme au XXIe siècle. Cela constitue une bonne raison pour se pencher à nouveau sur les débats et les arguments du Komintern autour de son « enfant mal-formé » mais vigoureux : le concept d’un gouvernement des travailleurs.

Source :
http://links.org.au/node/2683
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret

Notes :


[1Daniel Bensaid, 2011, « La Politique comme art stratégique », Paris : Éditions Syllepse, p. 69.

[2John Riddell (éd.), 2012, « Toward the United Front : Proceedings of the Fourth Congress of the Communist International, 1922 » (hereafter TUF), Leiden : Brill.

[3TUF, p. 129.

[4Pierre Broué, 2005, « The German Revolution 1917–1923 », Leiden : Brill, 369.

[5TUF, pp. 182, 147.

[6TUF, pp. 139–40, 167.

[7TUF, p. 1159

[8TUF, pp. 266–7.

[9TUF, pp. 1098–9.

[10TUF, pp. 243, 1161

[11TUF, p. 1161, 267, 1003.

[12TUF, p. 1160–1.

[13TUF, p. 267–8.

[14Chris Harman and Tim Potter, « The Workers’ Government », in International Socialism, 7 février 2007.

[15Leon Trotsky 1980, « Challenge of the Left Opposition », vol. 2, New York : Pathfinder, p. 369.