France : Les nationalisations en débat

Claude Gabriel, Henri Wilno, Robert Pelletier 24 mars 2013

Comme en Belgique, les luttes contre les fermetures d’entreprises et les licenciements en France suscitent un renouveau des discussions autour de la revendication de nationalisation desdites entreprises. A partir des réalités de la construction européenne et des évolutions et de l’internationalisation du processus productif capitaliste, Claude Gabriel, membre de la Gauche Anticapitaliste (Front de Gauche), questionne les difficultés de la mise en oeuvre de cette revendication dans un tel contexte. Robert Pelletier et Henri Wilno quant à eux membres du Nouveau Parti Anticapitaliste, avancent plus que jamais sa nécessité en apportant une autre appréciation sur ce même contexte. (Avanti4 .be)

ArcelorMittal, Don Arnaud et les moulins de la mondialisation

Claude Gabriel

Arnaud Montebourg est un pitre. Surfant sur les nostalgies du mouvement syndical, notamment dans l’industrie, il reprend sous forme dorénavant caricaturale ce qu’était le mot d’ordre stalino-patriotique du PCF dans les années 80 du « produisons français ». La Une du magazine Le Parisien, sur laquelle il se présente en marinière, portant un blender Moulinex et une montre Michel Herbelin en est l’illustration.

Les temps modernes

Reprenons depuis le début… La mondialisation n’est pas en premier lieu un mécanisme d’exacerbation de la concurrence entre Etats-nations. C’est d’abord un mécanisme d’universalisation de la concurrence entre multinationales, dorénavant actives sur l’ensemble de la planète, opérationnellement et industriellement organisées en sous-régions continentales et développant des stratégies mondiales sous l’œil vigilant des marchés financiers eux-mêmes mondialisés.

Autant dire que s’il y a encore un certain nombre de produits qui restent « locaux » (notamment dans l’agro-alimentaires, les loisirs), un nombre croissant de biens de consommation, de services industriels et de produits intermédiaires sont d’ores et déjà des marchandises dont le prix de revient et donc les prix de cession de l’amont vers l’aval de la chaîne sont des prix « monde ». Des prix dont les mécanismes de formation marquent le décloisonnement complet de la circulation des biens d’un continent à un autre.

Ce processus est très ancien mais s’est accéléré au début des années 70. Rappelons-nous par exemple le début de la crise de l’horlogerie traditionnelle en 1969 quand la marque Kelton lance le slogan « vous vous changez, changez de Kelton », impliquant que pour être « dans le vent » on ne doit plus simplement disposer d’une très classique montre plaquée or avec trotteuse mais de plusieurs montres (moins chères et moins classiques). Changer sa Kelton en fonction de son activité, du moment ou de sa tenue. La montre ne « devait » plus être le cadeau pour la communion ou pour le brevet, elle se revendiquait dorénavant comme plus « fun » et plus banale à la fois. Le marché de l’horlogerie tentait ainsi sa relance en changeant de modèle économique. Le même processus se développa peu après dans le prêt-à-porter. Les années 70 virent arriver les premières chaînes (Benetton) et certains supermarchés firent leurs premières tentatives de ventes de textile. La boutique Homme-Femme-Enfant du coin de la rue amorçait sa dégringolade.

Comment interpréter ce mouvement de fond ? Disons qu’il a été l’une des composantes de la fin des 30 glorieuses : certains marchés de masse qui avaient nourri la croissance (en l’occurrence celle des marchés nationaux et des industries nationales) devenaient matures. Dit autrement : la demande solvable était dorénavant équipée et ces marchés devenaient progressivement de simples marchés de remplacement. Sans solution, la stagnation s’annonçait pour ces branches. L’idée est alors assez simple : baisser les prix, augmenter la rotation, faire croître les volumes. Faire en sorte qu’un écolier de dix ans ait lui aussi sa montre, qu’un tee-shirt devienne progressivement le vêtement d’une simple saison, que la mode se renouvelle de plus en plus vite, bien plus que les traditionnelles saisons été/hiver, etc. Il leur fallait recomposer le mix prix/volumes, baisser les premiers pour hausser les seconds !

En un quart de siècle ce mouvement donnera naissance à des Zara ou H&M (après être passé par Kookaï, Naf-Naf, encore trop localisés) changeant leurs vitrines des dizaines de fois dans l’année, rénovant leurs produits d’appel en permanence et dont la chaine de production est totalement mondialisée. Non seulement ce changement de paradigme constitue la réponse à un marché devenu mature mais la crise, la montée de la pauvreté ainsi que l’évolution de la structure des dépenses de ménages réduisent encore les budgets habillement et permettent parallèlement la croissance du textile en grande surface alimentaire (Carrefour, Leclerc…), le discount (Tati, Fabio Lucci) ou le hard-discount sur les marchés forains – textile asiatique à 100% favorisé par le fin des quotas d’importation. A l’étape actuelle, la nouvelle offensive porte sur l’e-commerce, ce media ayant l’avantage d’abaisser fortement le coût marginal de l’article vendu. Il s’en suit de nouveaux arbitrages entre investissement dans des boutiques et ou dans le portail internet.

Il y a donc au départ un changement volontaire de modèle économique, à l’initiative des plus malins de ces secteurs, afin de prendre des parts de marché et de réaliser plus surement des profits. Mais pour abaisser les prix il faut nécessairement produire ici en Tunisie ou à l’Ile Maurice, là à Singapour ou au Bangladesh et maintenant en Chine ou au Vietnam, demain ailleurs. La délocalisation est le produit direct d’une stratégie marchande répondant à la saturation de certains marchés. L’augmentation du pouvoir d’achat des ménages et donc possiblement des prix de vente n’était pas la réponse durable souhaitable et surtout possible pour ces branches. Au contraire, il fallait abaisser les prix, modifier structurellement l’offre pour changer durablement la demande. Du coup les leaders d’aujourd’hui n’existaient même pas il y a vingt ans.

Une réponse devenue universelle

La réponse à chaque crise de marché spécifique s’apparente à ce que je viens de décrire. L’industrie automobile européenne, par exemple, n’y a pas échappé : rotation des modèles de plus en plus courte, lancement de modèle low-cost (prix/volumes), déportation de la sous-traitance vers des pays moins disant socialement et fiscalement, construction de plateformes en Turquie ou au Maroc (usines à vocation éminemment européennes).

Dans tous les cas les grands fournisseurs amont subissent à leur tour ces chocs : les fabricants de tissu, les cuirs et peaux pour le textile, la plasturgie, la sidérurgie pour l’automobile.

La mondialisation est donc –aussi – un acte volontaire de grandes firmes cherchant à répondre à l’évolution de leurs marchés traditionnels, entre maturité objective et plafonnement conjoncturel due à la crise. Leur chance a été qu’au moment où ce problème leur était posé, d’immenses marchés se soient brutalement ouverts à elle en Europe centrale, Russie et Chine. Bel appel d’air et nouveaux débouchés pour les capitaux. Cela permettait aussi d’un peu déshabiller Pierre pour habiller Paul c’est-à-dire de siphonner les résultats ouest européens pour aller investir en Europe de l’Est, en Asie et ailleurs.

De tout cela, j’insiste, il ressort une donnée objective, structurante : à moins de revenir à un protectionnisme national très tatillon, nous sommes confrontés à une mondialisation d’un nombre croissant de productions (que l’augmentation de salaires chinois ne ralentira pas si ce n’est au profit de nouveaux pays pauvres).

Ce mouvement général s’est mené en osmose avec la finance. La planète étant devenue sans frontière, la taille critique pour jouer dans la cours des grands nécessite d’être dans le petit peloton de tête sur au moins trois continents. Fusions et absorptions sont de règle pour capter ces parts de marché, se spécialiser (le fameux « nous recentrer sur notre métier » !) et renforcer son pouvoir de marché monopolistique, notamment sur des activités amont afin d’imposer ses prix de vente.

Mittal n’a pas dérogé à ce mouvement des années 2000, en se lançant dans une profusion de rachats tous azimuts dont celui d’Arcelor en 2006. Le tout adoubé par Goldman Sachs ! C’est la belle époque des emprunts pas chers et des banques « généreuses » qui pensaient qu’elles en avaient encore pour mille ans de jackpot.

Résultat, alors que la demande mondiale fléchit, notamment européenne et que le maillage industriel d’ArcelorMittal est loin d’être optimisé au regard de ses propres intérêts, le groupe se retrouve aujourd’hui avec une montagne d’endettement quasi catastrophique.

Arnaud le flamboyant

Arnaud Montebourg se moque bien de tout cela. Pensez donc, l’important n’est-il pas de faire du buzz et des effets patriotiques devant les ouvriers. Premier indice : sur la Une du Parisien le ministre porte une marinière Armor-Lux manches longues qui se vend entre 45 et 58 euros, un Blender Moulinex dont le prix est de 190 euros chez Darty et une montre Newport Yacht Club Black de chez Herbelin au modeste prix de à 750 euros. Ben voyons, achetez français ! Dans un pays où le salaire mensuel médian est inférieur à 1.700 euros net, il faut un certain toupet pour croire à une ruée populaire vers des produits de ce prix (même si la marinière Armor a eu un certain succès au début). Peut-être que la marinière de chez Carrefour fera l’affaire, que le blender à moitié prix en début de rayon aussi et que la montre à 40 euros pas si moche que ça suffira ? Mais c’est vrai, hélas, que tout cela est importé, pauvre Monsieur Montebourg ! Pire même, le « made in France n’exige que deux conditions, que le produit ait été conçu et terminé en France. La fameuse montre par exemple est-elle bien « française » alors que son mouvement à quartz vient de Suisse (Manufacture Ronda) ainsi que son cadran et son verre ? Et le reste ?

La nationalisation comme panacée ?

L’idée de la nationalisation est plus sérieuse mais elle peut néanmoins se heurter, elle aussi, à la dure réalité de la mondialisation financière. S’il est bien d’avoir cette idée en tête sur le plan revendicatif, il faut aussi en connaître les obstacles possibles, cas par cas, et s’assurer que les conditions existent pour en faire un vrai slogan de masse efficace et crédible. Ce qui n’était pas le cas pour Florange.

Les grandes firmes sont aujourd’hui organisées au niveau planétaire pour ce qui est de leur recherche, de leur production, de leurs finances, de leur marketing, de leurs transports. Les systèmes d’information interne et l’organisation de leurs marchés sont centralisés, toujours au niveau continental si ce n’est mondial. Les vrais directeurs industriels ne sont plus « français », « allemands » ou « italiens », ils sont soit de rang européen soit de rang mondial. L’allocation des investissements et des charges de travail se fait à cette échelle selon des cercles concentriques tenant compte de divers avantages et pouvant, pour le marché européen, aller jusque dans les émirats pour une raffinerie Total ou jusqu’à Tanger pour Renault. Du coup, ces intégrations industrielles transnationales posent de sérieux problèmes de stratégie syndicale et politique, et interrogent sur le périmètre immédiatement nécessaire d’une transition post-capitaliste. Mais laissons cela pour l’heure.

Le premier problème est celui des différentes dépendances pesant sur chaque unité de production. Celles-ci ne détiennent généralement ni les brevets, ni les marques, ni le portefeuille clients et pas même la trésorerie qui remonte immédiatement au niveau du groupe. Leurs coûts de production incorporent des achats (matières premières, outillage) qui sont négociés au niveau monde par le groupe lui-même pour obtenir des prix qui tiennent compte évidemment des volumes demandés. Sortir du groupe c’est instantanément payer plus cher du fait de la réduction de son pouvoir de négociation. Enfin, les sites sont rarement indépendants des autres sites du groupe ; ils réalisent ou achètent une part de production captive intra-groupe. Le périmètre de nationalisation ou même d’expropriation est donc devenu un problème complexe. Nationaliser Thomson dans les années 80 et nationaliser PSA aujourd’hui sont deux choses qualitativement différentes. Et nationaliser Florange pose ce type de problèmes dès lors que nous n’aurions pas les leviers pour mettre la main sur les brevets, les marques, une partie des clients, les cessions intra-groupes. Alors lorsque l’on est ministre du gouvernement PS et que l’on sait pertinemment qu’on a de toute manière ni la solution ni la volonté pour tout cela on ne vient pas chauffer les salles en racontant de tels bobards.

J’ajoute un dernier point. Celui de la surcapacité productive. Il est évidemment normal de ne pas croire au pied de la lettre ce que raconte une direction à ce propos. Mais, la crise actuelle n’est pas un simple effet conjoncturel. Quand Angela Merkel concède qu’il faudra une décennie pour sortir de cette crise, il y a de quoi y regarder de plus près sur les plans de charge et les carnets de commandes de l’entreprise dans laquelle on travaille. Quand on estime que le chômage de masse peut encore croître dans les cinq prochaines années au minium et que la protection sociale va continuer à se dégrader, il y a de quoi s’interroger sur la chiffre d’affaires à venir de son entreprise commerciale que ce soit de la vente de meubles, de vêtements ou un concessionnaire automobile. La demande dans les pays industriels fléchit, même en Allemagne, sans doute de manière durable. Soit la situation politique et sociale change brutalement ouvrant des solutions radicalement alternatives de croissance soit cette crise va se poursuivre. Or « nationaliser » c’est aussi nationaliser un compte de résultat avec à l’arrivée un chiffre éventuellement négatif en bas. Nationaliser des pertes est possible à la condition que ce soit de très courte durée, à condition d’être entré dans une transition systémique permettant d’annuler des dettes, de redéfinir les demandes, donc les besoins et… à condition de ne plus avoir pour seule obsession la seule « entreprise France » (Sarkozy).

L’Europe et encore l’Europe

Car, les solutions « nationales » n’ont dorénavant plus de sens pour un grand nombre de secteurs économiques. S’il faut bien « défendre » et développer l’industrie - car elle reste la source principale des gains de productivité qui peuvent profiter à toute la collectivité - il faut aujourd’hui nécessairement avoir une politique industrielle à l’échelle de l’Europe, une Europe soucieuse du développement de tous ses territoires, économe en moyens et capable d’arbitrer entre économie d’échelle par la centralisation d’une production et effets carbone des distances de livraison.

A partir de là, nous serions à même de gérer une transition qui permettrait de nouvelles spécialisations, une baisse des prix de revient par simple effet d’économie de moyens et de rationalité, une plus grande efficacité de la recherche... Certaines branches poursuivraient leur déclin à coup sûr, d’autres se développeraient pour toute une période. Socialement, la mobilité professionnelle ne serait plus laissée à la violence des plans de licenciements mais par un système de fonds et de péréquation entre branches, alimenté selon la taille des entreprises, assurant aux salariés le maintien complet de leurs salaires accompagné de formations lourdes jusqu’à un reclassement digne de ce nom. Oui, les emplois industriels diminueront sous l’effet des progrès technologiques et de la productivité. Raison de plus pour que le mouvement social se pose la question des emplois de service, thème aujourd’hui totalement abandonné au patronat pour qui il ne s’agit que de petits boulots. Or, notre société a besoin de millions d’emplois de service, avec de la qualification, stables, socialement utiles notamment au travers d’une relance des services publics ou par le développement d’autres formes de mutualisation des besoins. Plutôt que d’offrir des emplois de livreur de pizza ou de laisser se développer les crèches clandestines faute de vraies crèches, les idées ne manqueront pas dans la santé, l’éducation, la justice sans parler des emplois induits dans le BTP, les transports etc.

Mais ça Arnaud Montebourg ne peut ni le penser ni le dire car il a beaucoup de casseroles qui lui pendent à la redingote. Il aurait fallu s’opposer dès le départ à la constitution d’une Europe du « tous contre tous » et de la concurrence par le moins disant social. Il fallait s’opposer à une Europe capable d’imposer (au départ !) une rigoureuse cote d’alerte sur les déficits publics mais volontairement opposée à la convergence des fiscalités sur les entreprises, laissant Jersey, Guernesey, Lichtenstein, Monaco mais aussi la Suisse, le Luxembourg, l’Irlande jouer la carte des holdings financières et de l’évasion fiscale. Enfin il fallait s’opposer depuis 30 ans à une Europe, actrice majeure des déréglementations sociales. Arnaud Montebourg qui fut au passage un fervent soutien de Ségolène Royal avant de jouer les pourfendeurs occasionnels de la mondialisation n’est en effet pas en mesure d’aller plus loin que quelques formules démagogiques.

Tout réinventer

Mais le problème reste entier pour le mouvement social. La défense de l’emploi, la défense de l’outil industriel, la lutte contre l’arrogance et la violence patronale ne se suffit plus d’un horizon national. Cette vision des choses est maintenant largement obsolète dans bien des cas, que ce soit sur Total, Petroplus, ArcelorMitall ou PSA et autres. L’incommensurable retard pris par le mouvement syndical européen (il n’y a qu’à voir la pauvreté, voire l’ambiance de beaucoup de comités d’entreprise européens) se paye chaque jour. La pauvreté des échanges syndicaux intra-groupe, la barrière de la langue et des cultures souvent prise comme indépassable favorisent les manœuvres patronales. Une réponse politique, radicale, alternative pour une « autre Europe industrielle », impliquant de nouvelles et fortes contraintes sur les choix capitalistiques et industriels, indiquant un projet de rupture avec la tyrannie du tout marché et du tout concurrence permettrait peut-être d’éviter à des salariés de trop attendre d’un Montebourg, triste faire-valoir d’une social-démocratie en dérive libérale. Cela permettrait aussi aux plus conscients de ne pas camper sur des nostalgies industrielles qui n’ont aucune chance de se re-matérialiser. Il faut donc que nous inventions.

Que ce soit la parole en l’air d’un ministre socialiste ou que ce soit la quête d’un vraie alternative à ce système, dans les deux cas la prise en compte des prodigieux changements survenus dans le fonctionnement du capital et l’organisation des grandes firmes ne peut être contournée ou ne serait-ce que sous-estimée. On ne peut plus lancer à la cantonade des « solutions industrielles » qui nous renvoient à un monde qui n’existe plus. Pour l’heure, l’accord avancé par le gouvernement concernant Florange nécessiterait un contrôle gouvernemental et syndical européen et permanent pour en suivre l’application, voire imposer des améliorations. Une situation de dualité de pouvoir dans laquelle de fortes contraintes s’imposeraient aux droits du capital. Le champ de bataille est donc bien définitivement européen.

Publié le 03/12/2012 sur le site de la Gauche Anticapitaliste (France) :
http://www.gauche-anticapitaliste.org/content/don-arnaud-et-les-moulins-de-la-mondialisation

Nationaliser Florange ? Chiche ! Mais vraiment, et avec tous les emplois !

Robert Pelletier, Henri Wilno

« Cette déclaration [de nationaliser] est tout simplement et purement scandaleuse, […] une nationalisation, c’est une expropriation, […] toute notre société est construite sur un principe essentiel, qui est celui du droit de propriété ». (Laurence Parisot, Medef)

Dans le cadre de la division du travail au sein du gouvernement Ayrault, Montebourg est préposé à la vente d’illusions, au désamorçage des conflits et, en définitive, pour reprendre le vocabulaire du député PS de Moselle, à l’ « entubage » des salariés (Marcel Liebgott visait Mittal et non Montebourg). Il n’en demeure pas moins qu’avec la proposition de « nationalisation » de Florange, il a remis au goût de jour une perspective, discutable et discutée, dans le cadre de la lutte des salariés du groupe Mittal et aussi ébranlé en France un consensus idéologique qui jusqu’à présent avait survécu à la violence de la crise, d’où la montée au créneau de Laurence Parisot.

Il y a matière à dénoncer les limites et les illusions des propositions Montebourg. Mais au-delà, comment mener le débat sur la nationalisation ?

La question essentielle : les emplois

Dans une lutte comme celle de Florange, la question essentielle pour les travailleurs, les syndicalistes et les militants qui les soutiennent est celle du maintien des emplois. « Zéro licenciement », « Aucune suppression d’emploi » (pour englober intérimaires et sous-traitants) sont les mots d’ordre de base autour desquels l’unité par et pour la mobilisation doit se réaliser dans l’entreprise et, le cas échéant, au niveau local avec les élus, les commerçants (« les salariés, ce sont nos clients »), etc...

Par rapport à cet objectif, selon les cas, l’accent est mis par les équipes militantes sur le partage du travail entre tous les salariés, le maintien des activités, la non-fermeture du site,… Il s’agit de convaincre les salariés qu’ils sont dans leur droit : ils n’ont pas à faire les frais de décisions industrielles résultant de choix patronaux dans lesquels ils n’ont eu aucune part. D’autant que les cas emblématiques de fermeture ou de re-dimensionnement de grands établissements concernent généralement des groupes qui, dans leur ensemble, sont rentables.

De ce point de vue, les rapports d’expertise élaborés dans le cadre des procédures PSE (plans de « sauvegarde de l’emploi » selon la terminologie officielle, en fait de suppressions d’emplois) sont souvent une arme à double tranchant. Ils peuvent fournir des arguments aux syndicalistes pour critiquer les choix des employeurs entachés d’erreur de stratégie mais le plus souvent guidés par le souci de privilégier les profits immédiats. Mais, d’autre part, leurs conclusions peuvent valider l’idée que ces choix ont eu des conséquences irréversibles (argument pour les patrons actuels et pour les « médiateurs ») et que, donc, il faut faire avec la situation créée. Parfois, ces rapports suggèrent des variantes plus ou moins adoucies du projet initial de la direction.

A l’appui de leurs revendications, et pour maintenir le site, les syndicats sont parfois amenés à mettre en avant des « solutions industrielles » ou des propositions de reprise de l’entreprise. Tout cela est légitime, si cela permet de donner des perspectives à la lutte afin de « limiter la casse » finale en matière d’emplois.

Par rapport à l’objectif de maintien des emplois, la proposition Montebourg ne donnait pas de garantie. Une nationalisation temporaire avec repreneur (même si le repreneur est « sérieux ») est destinée vraisemblablement à déboucher sur une restructuration (du type de celles que la sidérurgie a connues dans les années 70-80 sous contrôle public) : au mieux, la filière serait sauvée mais pas les salariés. D’autant que Mittal, qui continuerait à contrôler l’aval, ne fera pas de cadeau (même si une nationalisation à la mode Hollande s’accompagnerait d’un dédommagement non-négligeable : un milliards d’€ comme le suggère un montant avancé par J-M Ayrault) [1].

Comment faire avancer la revendication de nationalisation ?

Mais, dans la situation d’Arcelor, la proposition, même confuse de nationalisation à la sauce Montebourg, ouvre le débat sur les moyens de la sauvegarde de l’emploi. Très schématiquement, trois positions sont possibles.

On peut d’abord mentionner une position de rejet fondée sur les transformations structurelles de l’économie capitaliste. On la trouve notamment exposée dans un texte signé Claude Gabriel sur le site Europe solidaire sans frontière [2]. La mondialisation, la dépendance des unités de production les unes des autres, la situation économique du secteur, etc... l’amènent à un rejet total de la problématique de nationalisation de Mittal. Deux citations :

« L’idée de la nationalisation est plus sérieuse mais elle peut néanmoins se heurter, elle aussi, à la dure réalité de la mondialisation financière. S’il est bien d’avoir cette idée en tête sur le plan revendicatif, il faut aussi en connaître les obstacles possibles, cas par cas, et s’assurer que les conditions existent pour en faire un vrai slogan de masse efficace et crédible. Ce qui n’était pas le cas pour Florange. »

« La défense de l’emploi, la défense de l’outil industriel, la lutte contre l’arrogance et la violence patronale ne se suffit plus d’un horizon national. Cette vision des choses est maintenant largement obsolète dans bien des cas, que ce soit sur Total, Petroplus, ArcelorMitall ou PSA et autres. Le champ de bataille est donc bien définitivement européen. »

Il existe aussi parmi les syndicalistes ou les politiques une position d’abstention du type : « ce n’est pas notre problème, un patron public et un patron privé, ça se vaut ; on veut préserver les emplois ; il faut interdire les licenciements ». Cette position est confortée, notamment dans le cas de la sidérurgie par l’histoire et la mémoire des salariés de la branche. Nationalisation a été synonyme de restructuration avant rétrocession au privé des activités devenues rentables.

Face au discours de Montebourg, nous serions plutôt en faveur d’une position du type : pour sauver les emplois, on ne peut faire aucune confiance à Mittal, il faut une vraie nationalisation/réquisition de l’entreprise. Dans ce cadre, il faut dénoncer le pacte fallacieux Hollande/Ayrault-Mittal et mettre en avant une nationalisation/réquisition [3] de l’ensemble des sites Mittal qui ait comme objectif de garantir l’emploi. Ceci doit aller de pair avec notre combat pour l’interdiction des licenciements et la réduction du temps de travail.

Cette troisième position liant emploi et remise en cause de la présence de Mittal permet à la fois de donner un cadre global aux mobilisations et de mettre en évidence les reculs des sociaux-libéraux.

Les arguments des partisans des deux premières positions ont une racine commune qui est de dire « s’il y a vraiment une nationalisation, les travailleurs ne tarderont à se rendre compte que ce n’était qu’illusion ». Certes, une nationalisation en système capitaliste n’offre pas de garantie et on a déjà évoqué le cas de la nationalisation suivie d’une restructuration : la suite dépendrait aussi du rapport de force dans l’entreprise. Certes, aussi, un Arcelor nationalisé se trouverait confronté à tous les problèmes signalés par Claude Gabriel, mais, là aussi, la suite dépendrait de la volonté du pouvoir politique et de la mobilisation sociale pour assurer des débouchés à sa production. Il faudrait des incursions supplémentaires dans la propriété privée. Certes, ce n’est pas simple et il n’y a pas de garantie. Mais cela donne une perspective. D’ailleurs, dans la pratique et face aux difficultés de la mobilisation, les plus méfiants face aux pièges d’une nationalisation peuvent évoluer vers un « repli » sur un accord tripartite (patronat-Etat-syndicats) entérinant la fermeture du site et des dispositions de départ et des indemnités extra-légales largement plus favorables aux salariés, mais sans sauvegarde de l’emploi. L’exemple de Continental agit de façon contradictoire, par exemple, chez PSA : si le rapport de forces ne permet pas la sauvegarde de l’activité, il faut faire payer le maximum au patronat.

Montebourg assortissait sa proposition de la présence au Conseil d’Administration de l’entreprise de représentants syndicaux avec un « pouvoir de contrôle ». L’expérience des nationalisations effectuées par le gouvernement de gauche en 1981 a clairement montré que ce dispositif n’est une garantie suffisante ni en matière d’emploi, ni en matière de salaires ou de conditions de travail.

Mais au total, si un ministre nous dit qu’il faudrait nationaliser Mittal, nous n’avons aucune raison de ne pas dire : « Chiche, mais faites-le vraiment, totalement et sans suppression d’aucun poste ». Et il n’y a aucune raison que Mittal engrange une indemnité d’un milliard d’Euros alors qu’il a bénéficié d’aides publiques !

Il n’y a aucune raison aussi de ne pas reprendre le mot d’expropriation des actionnaires dans d’autres luttes pour l’emploi et la préservation de sites. Et, au-delà de remettre sur le tapis la nationalisation des banques quand P. Moscovici s’acharne à faire de la future Banque publique d’investissement une banque comme une autre, en précisant que son rôle n’est pas de venir « sauver toutes les entreprises de France » tandis que mi-octobre, le futur président de la BPI, Jean-Pierre Jouyet s’est permis de traiter le site d’Arcelor-Mittal à Florange de « canard boiteux ».

« Europe, Europe, Europe » ?

L’article de Claude Gabriel soulève un autre problème au-delà du cas de Mittal. « Le champ de bataille est donc bien définitivement européen » écrit-il. Il a mille fois raison : des politiques économiques et industrielles non-capitalistes seraient moins difficiles à mettre en place au niveau européen et les replis nationaux (du type de ceux qui présentent la sortie de l’€ comme un préalable) sont une impasse. Mais que faire quand les batailles réelles ne déroulent pas sur le champ européen mais dans les limites nationales ?

Le champ de bataille réel est aujourd’hui largement national : on le voit en Grèce, au Portugal et en Espagne (où c’est encore plus compliqué). La journée du 14 novembre à l’appel de la CES en a été une illustration : elle n’a eu de réalité de vraie mobilisation que dans quelques pays : il faut le déplorer mais c’est un fait. Et les syndicalistes combattifs, les antilibéraux radicaux et anticapitalistes sont trop faibles et trop peu coordonnés au niveau européen pour peser pour des solutions radicales. Le mouvement altermondialiste n’est plus capable de manifestations comme celle de Gênes en 2001.

Claude Gabriel donc, parle, d’« un contrôle gouvernemental et syndical européen et permanent pour en suivre l’application [de l’accord conclu avec Mittal], voire imposer des améliorations. Une situation de dualité de pouvoir dans laquelle de fortes contraintes s’imposeraient aux droits du capital. » Certes, mais ce n’est pas d’actualité eu égard au rapport de force dans l’ensemble européen.

Il n’y aura de réorientation des politiques macro-économiques et sectorielles de l’Union européenne que s’il y a des mouvements sociaux d’ampleur considérable prenant pour cible les centres de décision économiques et politiques. Et les seuls qui pourraient se profiler semblent malheureusement pour l’heure enfermés dans des limites nationales. C’est un fait qui risque de peser encore quelques années. Reste donc aux syndicalistes et à la « vraie gauche » à se mettre en situation d’intervenir dans cette situation pour développer les mobilisations réelles et leur donner le caractère le plus offensif possible tout en évitant illusions et dérives nationalistes.

Et pour revenir aux nationalisations/expropriations/socialisations, certaines sont possibles et nécessaires au niveau national : celle du système financier, par exemple, devrait figurer en tête de l’agenda de tout pouvoir réellement soucieux de donner une issue progressiste à la crise (le niveau européen serait plus pertinent mais est, dans la configuration de l’Europe réellement existante sans crédibilité). Ce qui ne veut pas dire qu’elle serait facile à mener à bien et se passerait en douceur. D’autres sont plus difficiles : dans l’industrie (en raison des évolutions du tissu productif liées à la mondialisation capitaliste) [4]. Dans le cas d’Arcelor, il se trouve qu’un des principaux clients est justement l’automobile où, face aux liquidations d’emplois chez PSA ou à l’agressivité sociale de Renault (qui menace les syndicats de mesures dramatiques de fermeture de sites et de suppression d’emplois), la prise de contrôle par l’Etat et les salariés est entièrement justifiée et permet aussi de jeter les perspectives d’une reconversion écologique de l’activité.

Le mouvement ouvrier ne peut pas se priver de ce thème d’agitation. Les succès en matière de lutte pour la sauvegarde des emplois sont rares, toujours provisoires. L’intervention de l’Etat et/ou des régions peuvent aider à trouver des solutions, là aussi partielles et provisoires, mais qui confortent les équipes militantes, non seulement dans la justesse de leur combat, mais dans la possibilité de gagner. Au célèbre « l’Etat ne peut pas tout » de Jospin et à l’arrogance de Parisot, nous devons opposer des pistes de mobilisations, des espoirs de victoires. Et de toutes les manières, une sortie non-régressive de la crise économique imposera des incursions importantes dans le champ de la propriété privée.

Notes :
[1] Il est à remarquer que pour appuyer les besoins de leur démonstration, Hollande et Ayrault ont sans doute multiplié la facture par deux. D’après le « Canard enchainé » du 12 décembre, des études ont été conduites sur le coût d’une nationalisation avec indemnisation de Mittal pour l’Etat par le Fonds stratégique d’investissement (FSI). Les estimations seraient de 410 millions d’euros d’argent public, selon le journal, alors que Matignon et l’Elysée avaient évoqué le chiffre d’un milliard d’euros.
[2] Claude Gabriel, ESSF (article 27142), « ArcelorMittal, Don Arnaud et les moulins de la mondialisation ».
[3] On ne développera pas ici le problème de l’indemnisation : elle est bien sur totalement injustifiée mais le Conseil constitutionnel, qui partage les vues de Mme Parisot sur la propriété, ne manquerait pas de s’en mêler comme en 1981-1982.
[4] La question du contrôle nécessaire des salariés sur les entreprises nationalisées est naturellement fondamentale, mais ne sera pas non plus développée ici.

Publié dans : Revue Tout est à nous ! 39 (janvier 2013) sous le titre « Nationaliser Florange ? Chiche ! Mais vraiment, et avec tous les emplois ! ».
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?page=article_impr&id_article=28134

Les nationalisations en débat : réponse à R. Pelletier H. Wilno sur cette revendication

Claude Gabriel

Après avoir lu attentivement votre contribution sur le site du NPA [1], dans laquelle vous mentionnez mon article « ArcelorMittal, Don Arnaud et les moulins de la mondialisation  » [2], je souhaiterais que vous mettiez en ligne la réponse suivante.

Bien que vous m’en fassiez la critique, je sais que nous partageons le même souci de crédibilité d’un mot d’ordre. Mais que veut dire crédibilité d’un mot d’ordre dans le contexte actuel pour peu que nous voulions lui donner un écho de masse mais aussi une dynamique anticapitaliste, un caractère transitoire ? Mon propos dans cet article était ni de stigmatiser un slogan né d’une lutte ni d’aboutir « à un rejet total de la problématique de nationalisation de Mittal » comme vous l’écrivez à tort en ce qui me concerne. Disons-même au contraire que je cherche à m’intéresser à la problématique de nationalisation de Mittal ! Sur le fond et pas simplement par empathie pour une lutte que je trouve moi aussi remarquable. Nationalisation ? Chiche ! répondez-vous. Et ensuite ? Moi je suis plus prudent : « S’il est bien d’avoir cette idée en tête sur le plan revendicatif, il faut aussi en connaître les obstacles possibles, cas par cas, et s’assurer que les conditions existent pour en faire un vrai slogan de masse efficace et crédible. Ce qui n’était pas le cas pour Florange.  »

C’est donc cet « ensuite » qui m’intéresse en soulignant les risques de reprendre des slogans qui pourraient s’avérer cruellement impuissants des après-demain. Les mots d’ordre nés spontanément et démocratiquement d’une mobilisation doivent vivre leur vie, bien sûr. Mais nous, en toute réflexion politique que nous disons ? Là est le débat.

Je ne vais pas reprendre ce que mon article expliquait en détails, mais simplement revenir sur les deux points de polémique que vous soulevez. Je pointe en effet la difficulté objective, dans le capitalisme actuel, à rendre crédible une revendication touchant aux grands moyens de production circonscrite au seul périmètre national. Un problème de crédibilité vis-à-vis de la grande majorité des salariés qui - ne nous y trompons pas – a une certaine connaissance pragmatique de la globalisation productive. C’est d’ailleurs pourquoi un mot d’ordre, aussi juste moralement qu’il y parait, ne rencontre pas forcément aujourd’hui l’enthousiasme de beaucoup de salariés, non moins révoltés et mobilisés que leurs collègues. Pourquoi donc ? Parce que ces salariés savent, à partir de la connaissance professionnelle de l’organisation opérationnelle de leur entreprise, que les sites industriels, les filiales, les centres de coûts et les centres de profits éparpillés ici ou là en Europe sont tous formatés et organisés pour dépendre les uns et des autres.

Cette dépendance est-elle irréversible ? Parfois elle l’est, d’autre fois moins. Mais elle existe comme une énorme contrainte… de temps. Nationaliser un site ou la partie française d’un groupe, pourquoi pas ? Mais dans combien de temps cette entité industrielle, technique, administrative et commerciale, détachée d’un ensemble bien plus vaste, aura-t-elle recouvré une indépendance industrielle, une capacité technologique à fonctionner par elle-même et sur elle-même ?

Cette difficulté ancienne, mais exacerbée par la mondialisation productive, n’est pas inconnue d’une technicienne du bureau d’étude, d’un agent de maîtrise du service comptable, d’un ingénieur de la supply chain, d’un ouvrier de la logistique. Vous-mêmes n’êtes pas sans questionnement grave sur la nationalisation puisque vous écrivez « La question du contrôle nécessaire des salariés sur les entreprises nationalisées est naturellement fondamentale, mais ne sera pas non plus développée ici ». Et, bien pour ma part, j’essaye dans mon article de prendre en compte les tensions qui peuvent exister entre pareil mot d’ordre et l’organisation productive réelle. Je préfère signaler le doute et soulever des questions qui font sens pour une réflexion sur la transition. Je pense qu’il est préférable de partir de ce qu’il y a de nouveau dans l’organisation du capital que de ce qui semble évident et acquis dans nos vieux slogans.

Alors oui l’Europe. Je partage avec vous le constat que les mobilisations sont d’abord nationales (pour le moment pouvons-nous l’espérer ?) ; elles sont même très locales en France avec souvent peu d’échos de masse au plan national. Mais j’ai une question à vous poser, toujours en relation avec ce qui devrait animer un débat sur la rupture systémique : pensez-vous par exemple qu’il soit possible aujourd’hui de délimiter une branche automobile nationale et donc nationalisée ? De regrouper la quinzaine de sites Renault et PSA et d’en faire « la » filière auto française et « sous le contrôle nécessaire » des salariés ? Moi je réponds par « oui peut-être », que j’assortis d’une série de conditions : que nous ayons au moins dix ans de tranquillité, de financement assuré, de super chômage technique pour faire patienter quelques milliers de salariés en stand bye, de moyens et de possibilités pour continuer à importer toute un série de pièces à plus ou moins forte valeur ajoutée et de véhicules, etc. Parce qu’il faudra bien avoir tout ce temps pour reconstituer un maillage national à même de se substituer à ce qui était internationalisé et déporté dans d’autres sites à l’étranger. Aïe ! Pas si facile de croire à de tels délais, n’est-ce pas ? Cela change quelque peu la crédibilité du mot d’ordre. Et vous pensez que les salariés en général de n’ont pas cette intuition ? Si c’est le cas vous avez tort. D’autant que le succès des positons du FN sur le thème « Une industrie bien franco-française, rien que pour nous » illustre la quête dérisoire par certains d’une réponse manichéenne à ce qu’ils constatent chaque jour dans leur entreprise.

Vous soulignez dans votre texte que l’on ne doit « nationaliser » en 2013 comme ce fut fait en 2001, en raison de critères de gestion adoptés alors par le mitterrandisme. Certes. Mais vous passez bien trop vite sur une autre différence : le fonctionnement du capitalisme et des grandes firmes a changé au cours de ces trois décennies !

Oui, la clef européenne pour sortir de cette contradiction est fort difficile à élaborer et même à imaginer. Mais cette « distance » est le reflet des rapports de forces ultra dégradés depuis 30 ans et de l’incapacité du mouvement ouvrier à prendre la main à chaque crise du système. La réponse européenne demeure plus en rapport avec la réalité des dépendances productives même si elle indique atrocement la distance qu’il nous reste à parcourir.

Par ailleurs, je veux m’inscrire en faux contre toute illusion d’un retour à une industrie « française ». D’abord parce que je ne crois pas un instant que l’on peut construire le socialisme sur la base d’une désintégration complète de ce lègue le capitalisme ; il nous lègue pour le moment et a minima une organisation industriellement et commercialement intégrée de l’espace européen. Ensuite parce qu’il ne faut pas donner crédit aux pitreries en marinière de Montebourg qui ment aux ouvriers en racontant pareils contes de fée. Et enfin parce que cette musique peut également favoriser une forme primaire de nostalgie digne du programme du FN, sur le retour aux origines.

Tout cela nous rend la vie dure ? Sans aucun doute. Mais n’en soyons pas surpris. Déjà au tout début des années 70 dans « La réponse socialiste au défi américain », Ernest Mandel signalait (non sans pronostiquer - ah le vieil optimisme des contradictions objectives ! - que la chose ne se ferait sans doute pas) qu’une construction européenne allant au-delà du marché commun serait une énorme défaite sociale et politique. J’ajoute ici : en raison des difficultés pratiques et programmatiques que cette construction économique et financière pose aux mouvements sociaux cantonnés nationalement. Crise ou pas de l’euro, émiettement ou pas des institutions européennes, le capital lui a décidé de ce qui correspondait à ses besoins et à ses espaces d’organisation et de mise en valeur. Or, on ne résoudra rien en n’acceptant pas le défi qu’il nous pose. Qu’est-ce que serait une revendication transitoire qui ne prendrait pas en compte le capitalisme réel ?

Sachez en tout cas que je suis heureux que ce débat ait (enfin ?) lieu.

[1] Disponible sur ESSF (article 28134), Les nationalisations en débat : nationaliser Florange ? Chiche ! Mais vraiment, et avec tous les emplois !.
[2] Claude Gabriel, ESSF (article 27142), ArcelorMittal, Don Arnaud et les moulins de la mondialisation.

Paru sur le site du NPA avec pour titre « Réponse à R. Pelletier H. Wilno sur la revendication de nationalisation ».
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?page=article_impr&id_article=28135