Falstaff et Robin Hood

Santiago Alba Rico 3 mars 2014

J’ai souvent écrit que le capitalisme a réalisé toutes les utopies de la gauche mais en les transformant en cauchemars : la domination de la nature en changement climatique ; la pluralité des talents en flexibilité du travail et mobilité forcée ; le droit à la paresse en chômage ; le volontariat guévariste en esclavage complaisant.

Le chômage et la crise, dans le contexte d’une économie de consommateurs-otages, ont en effet généré une armée de volontaires au service des entreprises : des milliers et des millions de jeunes prêts à travailler gratuitement pour la plus grande gloire du capitalisme. L’esprit de sacrifice, de don de soi et l’abnégation n’ont pas cessé d’exister ; ils se sont déplacés au service des intérêts privés, d’une machinerie multinationale de destruction globale. Alors que le socialisme a échoué dans la construction d’un « homme nouveau », le capitalisme l’a fait réalité dans la figure de l’ « entrepreneur », un type d’homme déraciné, radicalement solitaire, qui travaille et consomme avec une férocité sectaire, en dehors du monde.

L’une des grandes erreurs de la gauche a été de croire que, face au capitalisme et à ses horreurs, il s’agissait de créer un homme nouveau et non de conserver et d’améliorer l’ancien. Pour fabriquer le sien, il a suffit au capitalisme de démanteler, de démonter, de dissoudre et de libérer avec beaucoup de destruction mais peu de répression. Par contre, nos grands modèles moraux – les révolutionnaires purs, incorruptibles, infatigables, sans désirs ni ambitions personnelles – ne pouvaient socialement s’imposer qu’à travers la dictature et étaient condamnés, en conséquence, à échouer piteusement. Les héros perdent leur lumière, tellement éducative et nécessaire, s’ils se transforment en instruments d’humiliation et de châtiment pour une humanité qui veut les admirer mais qui n’est pas toujours capable de les imiter.

C’est ce qu’expliquait dans une synthèse lumineuse le grand théoricien de la technologie, Lewis Mumford, dans un livre de 1926 sur les utopies : « En exigeant que Pistol et Falstaff vivent comme le Christ, le fanatisme religieux empêche que ces brigands de naissance soient capables d’atteindre au moins le niveau d’un Robin Hood ». Mumford étendait la dénonciation de ce fanatisme à certains courants révolutionnaires de gauche obsessionnés par la perfection morale comme condition de tout changement structurel. L’humanité regarde le Christ et le Che, tombés du ciel, mais se déplace laborieusement de Falstaff à Robin Hood ; telle est la transformation à laquelle nous pouvons aspirer et que nous devons confier aux révolutions sociales : transformer un joyeux, truculent, joueur et jouisseur voleur égoïste en un joyeux, truculent, joueur et jouisseur voleur solidaire. Cet autre monde possible que j’imagine, plus ou moins juste et démocratique, sans capitalisme ni patriarcat, rendra hommage au Che mais sera basiquement composé d’humains « robinhoodesques » ou « robinhoodiens » et préservera quelques Falstaff, maintenant inoffensifs, parce qu’il n’y aura pas moyen de les éliminer (et parce que – que diable ! – ils ont aussi leur basse grandeur).

Il y a quelques jours j’ai appris avoir joie qu’on avait initié le processus de béatification de l’écrivain anglais G. K. Chesterton et que le pape François aurait même autorisé une prière en son nom : « Dieu notre père, Toi qui a comblé la vie de ton serviteur Gilbert Keith Chesterton avec ce sens de l’étonnement et de la jouissance (…) fait que son innocence et son rire (…) et son amour pour tous les hommes, spécialement pour les pauvres, apportent la joie à ceux qui sont sans espoir ». Parmi d’autres miracles que le Vatican ne comptabilisera pas, Chesterton a rendu à de nombreux athées la santé mentale et l’a fait précisément au travers de cette revendication de l’ « homme commun » - Falstaff y Robin Hood – en tant que source et destination de la révolution, une révolution qui a ses yeux pourrait être religieuse et anticapitaliste. Si sa béatification est finalement consommée, il sera l’un des saints les plus irréguliers de l’histoire : conservateur mais non puritain, grand buveur et fumeur, nationaliste anti-impérialiste, mangeur de ploutocrates, il sera récompensé non pour avoir imité le Christ mais pour avoir un peu imité Rabelais et un peu Pancho Villa. Chesterton a toujours préféré un communiste à un prédicateur et s’il s’est éloigné des communistes ce fut précisément à cause de leur manie de prédiquer.

Notre situation aujourd’hui est compliquée. Le centre commercial offre un mythe puissant aux consommateurs-otages et à « l’homme nouveau » capitaliste. L’Eglise s’approprie le joyeux Chesterton et son option préférentielle pour les pauvres. La droite récupère la souveraineté, la nation et les bannières. Qu’avons-nous dans la gauche ? Nous n’avons rien à offrir ni à l’homme nouveau du capitalisme ni à l’homme commun qui résiste contre lui et dont les valeurs sont mobilisées par la droite et finiront par faire revenir les fascismes. C’est presque une question de vie ou de mort : ou bien la gauche européenne mène la bataille de l’ « homme commun » ou bien elle sera condamnée comme les vieux dinosaures à abandonner la scène de l’Histoire pour la remettre au feu et à la destruction – Monsanto, les curés et Le Pen.

Source : http://www.atlanticaxxii.com/
Traduction française : Ataulfo Riera