Facebook, Twitter… Quand les réseaux sociaux reproduisent l’inégalité

Pascual Serrano 29 mai 2013

Si l’arrivée d’Internet a représenté l’élimination de toutes les barrières à la publication, l’irruption des réseaux sociaux a signifié la fin de l’oligopole des médias sur l’information. Le concept même de « média » a perdu sons sens : les informations ne font déjà plus partie d’un bloc offert par un média particulier, on accède au contraire à elles de manière individualisée, sans passer par la « Une » d’un support global quelconque.

Plusieurs dirigeants de médias reconnaissent d’ailleurs que la page de départ de leur propre navigateur n’est pas la couverture d’un quelconque média mais bien Twitter. Ces deux questions ; l’accès libre à la publication et la diffusion virale des contenus au travers des réseaux sociaux en lieu et place de l’habituelle « Une » du média nous ont amené à penser que la communication est devenue plus démocratique et plus égalitaire. Cependant, ce nouveau panorama contient des pièges qui, une fois de plus, divisent à nouveau la population entre « informés » et « désinformés ». « L’inégalité n’est en réalité pas diminuée, elle s’intensifie sur les réseaux sociaux » affirment ainsi des experts.

Le premier problème est que l’absence de rigueur a fini par envahir le Net et, en particulier, les réseaux sociaux. Cela ne constitue pas un problème majeur pour une personne déjà formée, qui sait choisir ses sources et confronter les informations, mais cela affecte par contre les grandes masses qui, comme l’a signalé Manuel Castells, vivent dans un tourbillon informatif d’abord constitué par une quantité excessive d’information et qui de plus en plus dominée aujourd’hui par la rumeur déformée ou carrément fausse. De sorte que, paradoxalement, la supposée égalité que semble nous offrir cette nouvelle situation est en réalité en train de générer des inégalités majeures, comme le démontre un groupe de chercheurs de l’Université de Londres qui met en garde contre l’aggravation de cette inégalité [1].

Selon Juan Varela, spécialiste en communication et en nouvelles technologies ; « contrairement à l’image d’Internet comme force ‘démocratisatrice’ et égalitaire, seuls les mieux éduqués utilisent une attitude critique et ont le réflexe de vérifier et de confronter différentes sources d’information » [2]. Les chercheurs londoniens concluent quant à eux que « l’inégalité n’est pas diminuée, elle est au contraire intensifiée par les réseaux sociaux modernes. Notre étude suggère que les réseaux sociaux ont effectivement renforcé les disparités dans la qualité de l’information à laquelle les différents groupes sociaux peuvent avoir accès ».

Rumeurs, fausses nouvelles et usurpations…

Les réseaux sociaux permettent ainsi d’accorder à la rumeur le statut d’information, y compris au point de contaminer les grands médias classiques – qui ne se sont jamais caractérisés non plus par leur rigueur, encore moins aujourd’hui face à cette source d’information gratuite que sont les réseaux sociaux. L’éditeur du média digital « Counterpunch », Patrick Cockburn, souligne les cas de plus en plus fréquents depuis quelques années où des télévisions « prestigieuses » ont illustré leurs informations avec des images prises sur Youtube ou sur Internet et qui, au final, ne correspondaient ni au lieu ni à l’événement dont elles rendaient compte. [3]

La responsabilité de ces médias est ici absolue car, à de nombreuses occasions, ce sont eux qui demandent à leurs auditeurs de leur envoyer des images ou des témoignages, sans que les rédactions ne vérifient en aucune manière ces informations. Elles finissent ainsi par rendre compte de fosses communes qui n’étaient remplies que d’animaux ou de massacres avec des versions totalement opposées quant aux auteurs. Face aux difficultés pour les journalistes à couvrir certains conflits armés ou certains régimes oppresseurs, la possibilité de combler les informations avec des témoignages de Twitter ou des images de Facebook ou de Youtube, aussi peu fiables soient-elles, est une tentation dans laquelle tombent les plus grands médias. Ils se limitent alors généralement à préciser que cette vidéo ou ce témoignage provient de tel ou tel réseau social afin de se dédouaner de toute responsabilité quant à son origine. Et cela en dépit du fait que, dans la majorité des cas, on n’a même pas pris la peine de chercher à savoir qui était derrière ce réseau ni où il se trouvait.

Rappelons le cas du blog d’une « lesbienne syrienne » (« A gay girl in Damascus ») qui répondait au nom de « Amina Araf » et qui a fonctionné avec beaucoup de succès pendant quatre mois en 2011 en dénonçant le régime de répression de Bachar Al-Assad contre l’homosexualité. En juin de cette année là, un post prétendument écrit par une cousine de la blogueuse informait que celle-ci avait été arrêtée par trois hommes d’une vingtaine d’années. On a su finalement que ni la blogueuse ni la cousine n’existaient en réalité et que tout avait été inventé et écrit par un homme marié étatsunien qui n’avait aucun rapport avec la Syrie [4].

En juin 2012, après la fin de l’Euro Coupe de Football, quelqu’un a publié sur son blog un « post » relatant que la star de la sélection du Portugal et du Real Madrid, Cristiano Ronaldo, avait raté le départ de son l’avion où volait toute son équipe depuis la ville ukrainienne de Donetsk à destination de Lisbonne. La nouvelle a été reproduite sans vérification ni confrontation par les réseaux sociaux et ensuite par l’agence de presse EFE et, finalement, par la majorité des médias. S’ils s’étaient un peu dérangés pour vérifier les choses, ils auraient découverts que l’avion n’était pas parti de Donetsk, mais bien de Poznan, et que Cristiano Ronaldo était bel et bien dans ce vol avec ses collègues. Comme l’a affirmé le dessinateur de presse El Roto dans l’un de ses magnifiques desseins ; « Ce qu’il y a de mauvais avec cet âge d’or de la communication et de l’information, c’est qu’il n’y aucun moyen de savoir ce qui se passe » [5]

Les secteurs sociaux qui sont habitués à vérifier ou à chercher les sources originales trouveront donc toutes sortes de faux, y compris des usurpations d’identité de personnages célèbres. Il circule ainsi régulièrement sur les réseaux sociaux des textes prétendument signés par des auteurs connus et qui sont des faux, comme la lettre de l’écrivain José Luis Sampedro à Mariano Rajoy où il le qualifie de « fils de pute » et qui fut diffusée en mai 2012 [6]. L’écrivain a du publier un démenti sur sa page personnelle. Le premier site Web qui avait diffusé la fausse lettre l’a retirée et à demandé pardon, mais le texte circulait déjà dans de nombreux portails et réseaux sociaux et il continue encore à le faire aujourd’hui…

Insécurité informative

Recourir à un réseau social comme seule source pour nous infirmer revient au même que s’il y a dix ans, un journaliste écrivait « j’ai entendu dans un bar… ». A la différence que dans ce dernier cas, si la source n’était pas identifiée, du moins son origine géographique l’était bien. Les commentaires sur Twitter sont encore plus imprécis parce qu’on ne sait pas vraiment qui le dit ni où se trouve son auteur.

La vérité est que l’insécurité informative s’est démultipliée avec l’arrivée d’Internet. Communiqués d’organisation politiques dont la véracité n’est pas confirmée, blogs d’individus qu’on suppose être à tel endroit mais dont on n’a aucune certitude de leur localisation, textes apocryphes de grands écrivains qui circulent et qui atterrissent dans notre courrier électronique… Dans l’étude citée de l’Université de Londres, les chercheurs ont découvert que près de 70% des détails de l’information originale sont perdus après les 6 premières retransmissions.

Les diffusions « virales » incluent également des campagnes d’envois massifs de courriers électroniques et leur rediffusion par les réseaux sociaux. Ce sont parfois des réflexions, des revendications ou des dénonciations vieilles de plusieurs années. En 2012 encore, une campagne continuait à circuler dans laquelle on demandait aux internautes de souscrire à un manifeste (« Non au prêt payant dans les bibliothèques ! ») afin de demander aux députés de voter contre le paiement de droits aux auteurs et éditeurs pour chaque livre emprunté dans les bibliothèques publiques. Cette législation a pourtant été approuvée en 2007 – et, soit dit en passant, nous ne payons pas directement car le coût est assumé par les administrations. (…)

L’élimination de tout type de barrières pour publier sur Internet a tout d’abord été interprétée comme une bénédiction mais nous devons de plus en plus nous demander si ce n’est pas l’inverse : désinformations, usurpations, bruits et rumeurs, ragots… « Internet est une poubelle pleine de joyaux » a dit l’ancien président de l’agence EFE, [7]. Et d’ajouter : « Pour naviguer dans le cyberespace, nous n’avons pas tant besoin d’habileté pour manier l’information que de discernement ». Dans la mesure où il existe un secteur vulnérable à avaler les « ordures » et un autre, plus formé et entraîné à la recherche d’informations fiables, qui sait filtrer ce qui est valable du faux et du banal, alors le mythe de l’égalité sur Internet s’effondre.

Diffusions compulsive de lectures que personne ne lit…

Les rythmes des réseaux sociaux et la possibilité récente de nous transformer tous en diffuseurs de nos propres contenus ou ceux d’autres personnes a débouché sur une tendance à répandre de manière compulsive les informations. Une pulsion qui va jusqu’à nous prendre plus de temps que pour prendre réellement connaissance nous mêmes de ces informations que nous diffusons. Combien de personnes se consacrent ainsi à « retweeter », à renvoyer des courriers électroniques ou à indiquer « j’aime » sur des informations qu’elles n’ont même pas lues et qu’elles ne liront pas mais que leur sympathie pour l’auteur ou leur approbation du titre a suffit pour qu’elles les rediffusent ou « votent » en leur faveur ?

J’ai moi-même pu le constater après avoir envoyé un « tweet » suggérant un lien Internet à partir duquel on pouvait suivre en direct, par vidéo « streaming », le déroulement d’une manifestation de chômeurs à Madrid. Ce tweet a été repartagé plusieurs heures après la fin de la manifestation et, par conséquent, il n’y avait plus rien à voir sur ce lien. Tout le monde peut faire également cette expérience : envoyer un tweet avec un lien Internet erroné et observer qu’en dépit de cela, il ne manque pas de personne qui le retweet à nouveau. Au final, nous participons ainsi à la création d’un univers où nous nous consacrons tous à proposer des lectures que personne ne lis... « Nous sommes en train de vivre la trajectoire inverse que nous avons suivis aux débuts de la civilisation : nous passons du stade de cultivateurs de connaissances personnelles à celui de chasseurs-cueilleurs dans une forêt de données électroniques » [8].

Le phénomène appelé « diffusion virale » par les réseaux sociaux, ou les envois massifs de courriers électroniques, finissent par provoquer des altérations dans l’importance des informations. Un exemple curieux est qu’à certaines occasions ces campagnes de diffusion font que, sur les sites Internet de journaux comme « El Pais », l’article le plus lu est un article vieux d’il y a six ans qui n’a plus aucune actualité. Ce fut notamment le cas le 30 novembre 2011 quand un article de 2005 resta pendant trois jour en tête des « plus lus ». Le fait est que, six ans après, et sans que personne ne pense à vérifier la date de l’information, des milliers d’internautes ont commencé à la recommander sur Facebook ou à la retweeter. Une information qui, à l’époque où elle avait été publiée, avait attirée 2.552 visites, a ainsi ressuscité de manière fulgurante en obtenant 312.000 visites et 124.000 recommandations sur Facebook… Ce qui était supposé être une participation citoyenne s’est tout bonnement transformé en un élément de désinformation qui s’est limité à dépoussiérer une vieille information d’un grand média. [9]

La conclusion est évidente. Les réseaux sociaux peuvent être d’une grande valeur pour diffuser et accéder à l’information sans dépendre de l’oligopole des grands médias de communication. C’est une opportunité pour la participation et la mobilisation citoyennes. Mais ils requièrent une éducation et une formation préalable et seuls la collaboration physique dans les mouvements sociaux et des connaissances de la réalité peuvent garantir que cette opportunité soit profitable. Autrement, les réseaux sociaux, comme tant d’autres ressources, seront utilisés sans intelligence et de manière dispersée par les groupes sociaux. Les gens qui sont à l’aise avec les sources variées et de qualité d’information amélioreront ainsi leur niveau d’information, mais ceux qui ne sont pas préparés et qui ne sont pas habitués à opérer une sélection se verront jetés dans un tumulte de désinformations. Et ainsi, de manière paradoxale, un format ayant une vocation égalitaire finit par provoquer plus d’inégalités. En conséquence, on verra de grands collectifs de désinformés, perdus dans les rumeurs et on aura raté une grande opportunité pour améliorer l’accès à la connaissance et à l’information.

Source : http://www.publico.es/455624/cuando-las-redes-sociales-generan-desigualdad
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Sur le même sujet, on consultera aussi : « Facebook et l’aliénation technologique »

Notes :


[1Journal paper : « Rumor evolution in social networks ». University College London, 27-4-2013. http://mediafutures.cs.ucl.ac.uk/people/ShiZhou/

[2Varela, Juan. Redes poco fiables. 6-5-2013 http://www.periodistas21.com/2013/05/redes-poco-fiables.html

[3Cockburn, Patrick. « The Newsfakers ». Counterpunch, 16-1-2012 http://www.counterpunch.org/2012/01/16/the-newsfakers/

[4« Un estadounidense, detrás del bulo de la bloguera siria secuestrada ». El País, 13-6-2012 http://internacional.elpais.com/internacional/2011/06/13/actualidad/1307916004_850215.html
« La bloguera siria era hombre ». El País, 16-6-2012 http://elpais.com/diario/2011/06/16/opinion/1308175203_850215.html

[5El País, 25-11-2010

[7Cité par Arsenio Escolar dans « ¿Hacia dónde va la prensa ? », 10-5-2013
http://blogs.20minutos.es/arsenioescolar/2013/05/10/hacia-donde-va-la-prensa/

[8 Carr, Nicholas, « Superficiales ¿Qué está haciendo internet con nuestras mentes ? », Taurus, Madrid, 2012

[9« Extraña resurrección de una noticia ». El País, 4-12-2011 http://www.elpais.com/articulo/opinion/Extrana/resurreccion/noticia/elpepiopi/20111204elpepiopi_5/Tes