Emploi et formes de vie dans le capitalisme contemporain

Alejandro Nadal 28 mai 2014

Le capitalisme se nourrit du travail salarié et déclare une guerre sans pitié contre les formes de vie qui ne lui sont pas soumises. N’importe quelle figure existentielle qui n’est pas soumise aux nécessités de la valorisation du capital est un espace qui doit être conquis. Le capital n’a jamais respecté la notion de formes de vie en tant que mode alternatif d’existence et de développement. Pour le capitalisme, toute forme de vie n’est rien d’autre qu’un espace de rentabilité et doit être d’abord conquis et ensuite soumis au processus de valorisation (ou, si l’on préfère, à un processus d’exploitation).

Il y a plus ou moins 30 ans l’économie mondiale a abandonné le schéma de l’Etat Providence et l’a remplacé par le capitalisme de libre marché. L’histoire des forces qui ont motivé cette transition est complexe, mais en 1984 la décision avait déjà été prise et le tournant stratégique avait déjà commencé. Les pouvoirs établis ont justifié cette transformation avec une promesse de prospérité et cela supposait deux choses : une création adéquate d’emplois de bonne qualité et une réduction systématique de l’inégalité. Aucun de ces objectifs n’a été atteint.

Aujourd’hui, l’économie mondiale subit une crise de l’emploi et de formes de vie. Le marché du travail à l’échelle mondiale offre un panorama désolant et le développement de formes de vie alternatives (par exemple dans l’agriculture à petite échelle) se trouve soumis à une attaque sans pitié. Il suffit d’observer ce qui est arrivé au dit marché du travail mondial. Ces trois dernières décennies, la création d’emplois bien rémunérés a été faible et s’est concentrée sur les hauts postes de direction. Par contraste, la majeure partie des nouveaux postes de travail perçoivent des bas salaires et les classes moyennes ont été comprimées. L’incertitude qui entoure les emplois mal rémunérés est un mal chronique.

En dépit de l’augmentation de la productivité, les rémunérations de la classe travailleuse ont stagné. Dans de nombreux pays, les rémunérations que reçoivent les emplois moins qualifiés se maintiennent aux niveaux qu’ils avaient dans les années 1970. La part des salaires dans le produit national s’est effondrée dans tous les pays et, par conséquent, l’inégalité s’est intensifiée.

La thèse selon laquelle les rémunérations sont moindres dans les emplois moins qualifiés parce que les nouvelles technologies dévalorisent ce type d’emploi est fausse. En réalité, dans la majorité des économies capitalistes les salaires ont cessé d’augmenter dans les années 1970, bien avant donc que débute le processus de changement technologique qui a caractérisé les années 1990. Ainsi, la véritable explication de cette stagnation des salaires réside dans une transformation radicale de la structure institutionnelle du régime d’accumulation du capital à l’échelle mondiale. Autrement dit, la stagnation salariale a bien plus à voir avec la lutte des classes qu’avec n’importe quel autre facteur.

Les pouvoirs établis ont imposé à partir de la seconde moitié des années 1970 l’abandon des objectifs de plein emploi, d’impôts progressifs et de services de santé et d’éducation de bonne qualité pour la majorité de la population. Ces objectifs ont été remplacés par la stabilité des prix, l’équilibre budgétaire et l’idée que le marché serait capable d’apporter la croissance économique et les emplois suffisants pour la population. Le présupposé central de ce nouveau paradigme économique était la nécessité d’éliminer les frictions qui empêchent le bon fonctionnement des marchés. Telle a été la justification de la guerre menée contre les syndicats et contre toute la culture des classes travailleuses.

La « libéralisation » du marché du travail a reposé sur l’idée que les réductions des coûts du travail seraient accompagnées par plus d’investissements et une plus grande création d’emplois. Telle était la position de la théorie économique du premier quart du XXe siècle, avant la Grande Dépression et avant que Keynes écrivit sa « Théorie Générale ». Cette théorie vieille de cent ans a été dépoussiérée pour justifier le grand tournant, mais le plus important est qu’elle ignore que la demandé agrégée est est le grand moteur de l’investissement et qu’avec des salaires comprimés, la seule chose qui peut maintenir une demande croissante est le crédit et l’endettement.

La dite mondialisation (de type néolibérale) est le résultat de la mise en concurrence des masses travailleurs sur une échelle mondiale. La délocalisation des installations industrielles, la fragmentation des processus productifs et les châtiments appliquées aux syndicats sur le plan institutionnel (et judiciaire) ont marqué l’évolution du bien mal nommé « marché du travail ».

La contrepartie de tout ce processus de dégradation du travail et de destruction de formes de vie alternatives est l’expansion et la domination du capital financier. Depuis lors, une lutte à mort se produit entre deux pôles : le travail et le capital financier. Le vainqueur sera celui qui s’organisera le mieux et aura une meilleure capacité analytique.

Source :
http://www.jornada.unam.mx/2014/02/19/opinion/037a1eco
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera