Edward Saïd : un intellectuel public

Maciek Wisniewski 29 octobre 2013

Il y a 10 ans (et un mois) – le 25 septembre – mourrait à New York Edward W. Saïd (1935-2003). Universitaire prolifique, un des fondateurs des théories postcoloniales, intellectuel public par excellence, critique littéraire et musical, militant de la cause du peuple palestinien dont il était issu et pour la justice en faveur de tous les dépossédés, il était le principal représentant intellectuel du monde arabe dans les entrailles de l’empire.

Conscient de la nécessité d’unir la théorie et la pratique ainsi que la culture et la politique, il a établi de nombreuses connexions entre ces domaines dans son œuvre majeure, « L’Orientalisme » (1978, Seuil, 2003), où il explique comment l’Occident a « produit » l’Orient par des techniques narratives afin de mieux pouvoir le soumettre. Dans « Culture et impérialisme » (1993, Fayard, 2000), il a élargi son analyse à d’autres parties du monde. Dans tous les cas, il condamnait les colonisateurs et saluait la résistance des colonisés.

Après les attentats du 11 septembre 2001, quand la paresse intellectuelle et la misère de la théorie (le « choc des civilisation », etc.) s’allièrent avec le pouvoir dans une nouvelle vague belliciste et coloniale, sa position constituait un oasis de la raison. Il s’opposait aux mauvaises interprétations du Moyen Orient et à l’érosion de la démocratie avec la « guerre contre le terrorisme ». Son indépendance et son insoumission se reflétaient le mieux dans la complexe question palestinienne : quand il s’est rendu compte que Yasser Arafat – qu’il avait soutenu pendant des décennies – avait trahi son propre peuple en signant les « accords de paix » d’Oslo (1993), il n’a pas hésité à le dénoncer et à condamner le « Versailles palestinien ».

Il s’est refusé à faire partie de la nouvelle élite politique et administrative palestinienne qu’il a qualifié de « corrompue » et d’« autoritaire ». Il a soutenu les Intifadas, dont la seconde était également dirigée contre l’Autorité palestinienne. Ses livres ont été mis à l’index dans les Territoires palestiniens autonomes car ils montraient la réalité de la poursuite de la colonisation israélienne et critiquaient « notre Papa Doc ».

Disciple d’Adorno

Que ce soit à l’Université ou dans la rue, Saïd remettait en question les discours dominants et provoquait la polémique. Instinctivement, il était « de l’autre côté du pouvoir », au côté du faible et du non représenté. Comme l’un de ses grands mentors, Theodor W. Adorno, il « haïssait tous les systèmes ». Il se considérait comme « l’unique véritable disciple d’Adorno » et même comme « le dernier intellectuel juif » ! (Haaretz, 18/9/2000).

Il semblait infatigable – il a lutté contre la leucémie pendant 12 ans - et toujours optimiste : « le travail intellectuel et politique n’aurait pas de sens si l’on est pessimiste » (Electronic Intifada, 10/3/2003), mais après l’invasion de l’Irak, il décida de se retirer et de se consacrer à une autre passion : la musique (il était un pianiste très douté).

Ensemble avec le compositeur argentino-israélien Daniel Barenboïm, il s’est consacré au « West-Eastern Divan Orchestra », un espace de rencontre pour les musiciens arabes et israéliens, un projet qui lui valu en 2002 le Prix du Prince des Asturies. Pour lui, la musique était toujours « un peu subversive » et il agissait comme un véritable « intellectuel de la dissonance ».

Barenboïm notait que Saïd était « une âme musicale dans le sens plus profond du terme » : il aimait formuler des idées et des conclusions grâce à la musique et voyait celle-ci comme un reflet des idées qu’il avait sur d’autres sujets (Music quickens time, 2009).

Quand la mort l’a frappé, il était en train d’écrire son nouveau livre – « Du style tardif » (Actes Sud, 2012), publié de manière posthume – où, comme il se doit, il tissait des connexions entre la musique, la littérature et la politique.

Empruntant le terme de « style tardif » (Spätstil) à Adorno et son analyse de la dernière période de Beethoven (la Neuvième Symphonie, Missa Solemnis, six quartets pour cordes, etc.) il y apporte un regard original sur l’œuvre et la vie de Strauss, Mozart, Genet, Mann, Britten, Visconti ou Lampedusa.

L’une des dernières figures de l’intellectuel public

Il laissa également quelques pistes pour comprendre sa propre posture : face à Jean-Paul Sartre (l’un de ses maîtres), qui n’a « jamais rien dit sur les droits des Palestiniens par crainte des accusations d’antisémitisme », il évoquait Jean Genet, l’une des rares figures publiques qui dans les années ’70 et ’80 osèrent soutenir la lutte palestinienne (en soulignant au passage que cet engagement était lié à son orientation sexuelle et à la conscience de la « marginalité » que générait l’empathie avec les opprimés).

Un intellectuel public – comme Genet qui le devint également dans sa « période tardive » – ne peut avoir peur, et Saïd n’avait peur de rien ni de personne.

Ainsi, c’est avec raison qu’Enzo Traverso, au début de son dernier livre – « Où sont passés les intellectuels ? » (Textuel, 2013) – le cite comme un exemple de courage et de cohérence, en rappelant la fameuse photo de ce professeur d’université palestinien lançant des pierres contre les soldats israéliens.

Selon Traverso, l’une des raisons du déclin des intellectuels publics (Saïd étant l’un des derniers représentants de cette espèce) s’explique par le pouvoir de médias qui ont confisqué le débat intellectuel.

C’est dans le même sens que va Henry Giroux en pointant le pouvoir concentré de l’argent qui détruit les espaces publics. Pour lui, Saïd était également un exemple de la lutte pour un enseignement détaché du marché, un partisan de la « pédagogie publique de l’éveil » - une métaphore centrale de Saïd – qui stimulait la conscience et révélait les mécanismes du pouvoir (« The disappearance of public intellectuals », Counterpunch, 08/10/2012).

Source : http://www.jornada.unam.mx/2013/10/25/opinion/022a2pol
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Quelques ouvrages d’E. Saïd en français :

  • L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Le Seuil, 2003.
  • La Question de Palestine, Actes Sud/Sindbad, 2010.
  • L’Islam dans les médias. Comment les médias et les experts façonnent notre regard sur le reste du monde, Sindbad, 2011.
  • Nationalisme, colonialisme et littérature, avec Terry Eagleton et Frederic Jameson, Presses Universitaires de Lille, 1994.
  • Culture et Impérialisme, Fayard/Le Monde Diplomatique, 2000.
  • À Contre-voie. Mémoires, Le Serpent à Plumes, 2002.
  • Réflexions sur l’exil et autres essais, Actes Sud, 2008.
  • Dans l’ombre de l’Occident et autres propos. Entretiens, Blackjack éditions, 2011.
  • Parallèles et paradoxes. Explorations musicales et politiques, avec Daniel Barenboïm, Le Serpent à plumes, 2003, 239.
  • Freud et le monde extra-européen, Le Serpent à Plumes, 2004.
  • Culture et résistance. Entretiens avec David Barsamian, Fayard, 2004.
  • D’Oslo à l’Irak, Fayard, 2004.
  • Humanisme et Démocratie, Fayard, 2005.
  • Du style tardif, Actes Sud, 2012.