Edward. P. Thompson (1924-1993) et le courant romantique dans les sciences sociales en Angleterre

Michael Löwy, Robert Sayre 15 septembre 2013

Il y a 20 ans, en août 1993, disparaissait l’un des plus grands historiens marxistes du XXe siècle, le britannique Edward. P. Thompson, auteur de « La formation de la classe ouvrière anglaise » et dont la pensée et les réflexions profondément originales sont malheureusement encore trop méconnues dans le monde francophone. Nous reproduisons ci-dessous de larges extraits d’un texte consacré à l’œuvre de cet historien par Michael Löwy et Robert Sayre. (Avanti4.be)

La vision romantique du monde court comme un fil rouge à travers les écrits politiques, théoriques et historiographiques d’E. P. Thompson. Dans le cadre de cet article nous allons limiter nos commentaires à sa contribution aux sciences sociales. Notre hypothèse est que l’originalité, la nouveauté, la force subversive et la cohérence de ses travaux historiques sont intimement liées à sa capacité à redécouvrir, restituer et reformuler en termes marxistes (hétérodoxes) la tradition romantique de critique de la civilisation capitaliste/industrielle.

Nous allons citer comme exemples trois de ses œuvres les plus importantes : William Morris : From Romantic to Revolutionary (William Morris : Du romantisme à la révolution, 1955 et 1977), The Making of the English Working Class (La Formation de la classe ouvrière anglaise, 1963) et Customs in Common (Coutumes en commun, 1991). Mais l’on pourrait aisément montrer que le même raisonnement s’applique aussi à Whigs and Hunters (1978), ainsi qu’à ses essais contre l’armement nucléaire et « l’exterminisme » (et même, dans une certaine mesure, à Poverty of Theory de 1975).

La formation de la classe ouvrière anglaise

Si « La Formation de la classe ouvrière anglaise » eut un tel impact sur le champ de l’histoire sociale anglo-saxonne - la réception française fut bien plus tardive : un bel exemple de French parochialism ! - c’est parce qu’elle bousculait toute une tradition (aussi bien conservatrice que « progressiste ») d’apologie de la révolution industrielle et de ses conséquences économiques et sociales. D’où les commentaires mitigés des milieux « modernistes » - pas nécessairement réactionnaires : par exemple, un compte rendu publié par la revue social- démocrate américaine Dissent se plaint de la tonalité « excessivement romantique » de l’auteur, qui le conduit à sous-estimer les aspects libérateurs de la révolution industrielle anglaise. Selon ce critique (Stephen Thernstrom) :

« Un défaut important de l’œuvre de Thompson, c’est l’image quelque peu idyllique de l’Angleterre préindustrielle qu’il projette. Même si l’auteur se considère comme un marxiste, en cela il est plus proche du tory radical William Cobbett que de Marx [1] ».

Comme s’il fallait être un « tory » pour dénoncer les résultats de la révolution industrielle pour plusieurs générations de paysans, d’artisans et d’ouvriers anglais thème longuement développé par Marx dans certains chapitres du Capital.., (Nous laissons de côté la question de savoir si l’on peut réduire la pensée complexe de Cobbett à une simple variante du conservatisme.) En réalité, le livre de 1963 est un remarquable exemple de ce que Walter Benjamin appelait de ses vœux : une histoire écrite du point de vue des vaincus.

C’est grâce à sa perspective romantique/socialiste que son auteur a pu rendre visible l’envers du décor et récrire l’histoire du tournant du XVIIIe siècle à partir de l’expérience des victimes du progrès. « La Formation de la classe ouvrière anglaise » est aussi, comme l’a très bien remarqué Miguel Abensour dans sa préface à la traduction française du livre, un grand livre « morrissien », c’est-à-dire profondément imprégné par les modes de perception formés à la lecture de William Morris - peut-être le plus romantique des révolutionnaires socialistes [2]. Dès la préface, Thompson annonce la couleur, dans une phrase qui servira de drapeau et de signe de reconnaissance pour un courant nouveau dans l’histoire sociale :

« Je cherche à sauver de l’immense condescendance de la postérité le pauvre tricoteur sur métier, le tondeur de drap luddiste, le tisserand « obsolète » qui travaille encore sur un métier à main, l’artisan « utopiste », et même le disciple trompé de Joanna Southcott ».

Les guillemets ironiques autour d’utopiste et d’obsolète sont tout un programme, qui met implicitement en question les catégories de l’historiographie dominante, imprégnée d’un bout à l’autre par l’idéologie du progrès linéaire, bénéfique et inévitable. Il ne s’agit pas d’idéaliser ces figures du passé de manière acritique, mais de rendre compte de la signification humaine et sociale de leur combat, qui n’était pas, loin de là, uniquement anachronique :

« Il est bien possible que leurs métiers et leurs traditions aient été moribonds ; que leur hostilité à l’industrialisation naissante ait été alimentée par un point de vue passéiste ; que leurs idéaux communautaires aient été des rêves ; que leurs conspirations insurrectionnelles aient été téméraires. Mais (...) certaines causes perdues de la révolution industrielle peuvent nous éclairer sur des plaies sociales encore ouvertes aujourd’hui. (...) Les causes perdues en Angleterre pourraient bien encore être gagnées en Asie ou en Afrique [3] ».

Rejetant les vues conformistes (la « sagesse conventionnelle », comme on dit en anglais) de beaucoup d’historiens économiques qui identifient le progrès humain avec la croissance économique, Thompson ne craint pas d’évoquer « la nature vraiment catastrophique de la révolution industrielle ». C’est dans ce contexte qu’il essaie de comprendre (plutôt que de les condamner a priori comme « régressives ») les réactions des couches populaires et leur nostalgie d’un style de travail et de loisir antérieur aux disciplines impitoyables de l’industrialisme Un sentiment analogue anime les poètes et écrivains romantiques déçus, qui se tournent vers le passé en dénonçant dans leurs écrits le « système manufacturier ». Refusant de les qualifier de réactionnaires, il met en évidence le potentiel subversif de leur critique :

« Ce courant de radicalisme social traditionaliste, qui va de Wordsworth et Southey à Carlyle et au-delà, semble, dès l’origine, contenir une dialectique en vertu de laquelle il incite constamment à la révolution [4] ».

Face à la doctrine des premiers idéologues de l’industrialisation, comme le célèbre Dr. Andrew Ure, auteur de la Philosophie de la Manufacture (1835) - « un livre qui, par son apologie diabolique (satanic advocacy) retint l’attention d’Engels et de Marx » - l’historien se situe dans un point de vue critique qui puise à ces deux sources contemporaines : la culture romantique et la résistance populaire, n n’hésite pas à reconnaître sa dette dans ce domaine :

« Nous pouvons parvenir à un certain détachement en considérant à la fois la critique « romantique » de l’industrialisme (...) et l’incroyable résistance et la ténacité avec lesquelles le tisserand sur métier à bras ou l’ouvrier villageois affrontèrent cette expérience et s’accrochèrent à une culture alternative. »

Grâce à ces deux voix dissidentes, « nous comprenons mieux ce qui fut perdu, ce qui fut « enterré » et ce qui n’est toujours pas résolu [5] ». En réalité, au tournant du XVIIIe siècle ces deux formes de protestation contre la nouvelle société étaient séparées et étrangères l’une à l’autre : c’est l’historien qui, rétrospectivement, découvre leur solidarité invisible face à un adversaire commun. L’insolence d’E. P. Thompson par rapport aux dogmes les plus vénérables se révèle dans toute sa splendeur dans le chapitre sur les luddistes : il fallait toute la générosité d’un historien d’inspiration romantique pour sortir ces maudits « briseurs de machines » du purgatoire.

Critiquant l’attitude méprisante des historiens fabiens ou académiques orthodoxes, il n’hésite pas à célébrer « la stature héroïque » des dirigeants luddistes exécutés par les autorités (George Mellor, Jeremiah Brandreth). Et surtout, il montre que le luddisme n’était pas seulement une révolte « contre les machines », mais avant tout une « éruption violente de sentiments contre un capitalisme industriel sauvage » et un mouvement populaire quasi insurrectionnel. Il est vrai qu’il était traversé d’illusions et de nostalgies passéistes, parce que « inspiré par un code paternaliste sur le point de disparaître et nourri par la tradition de la communauté des travailleurs ». Mais, par certains côtés il annonçait aussi une future émancipation :

« Toutes ces revendications contenaient une vision de l’avenir, autant que du passé ; et elles esquissaient l’image imprécise d’une communauté plus démocratique que paternaliste, dans laquelle la croissance industrielle devrait être réglementée en fonction de priorités éthiques, et la recherche du profit subordonnée aux besoins des êtres humains ».

Dans les deux aspects du luddisme, aussi bien la dimension artisanale nostalgique que celle qui annonce les luttes futures, on trouve à l’œuvre « une vision de rechange par rapport à l’économie politique et à la morale du laissez-faire [6] ». Cette analyse authentiquement dialectique du mouvement luddiste pourrait s’appliquer aussi aux contradictions des auteurs romantiques mentionnés plus haut. Dans la conclusion du livre, Thompson revient à sa comparaison entre les deux mouvements protestataires, celui des travailleurs et celui des poètes, pour mettre en relief leur commune opposition à la modernisation capitaliste et surtout pour regretter leur non-convergence historique :

« De tels hommes rencontraient l’utilitarisme dans leur vie quotidienne, et cherchaient à s’en débarrasser non pas sans discernement, mais avec intelligence et passion morale. Ils combattaient non pas les machines, mais les rapports d’exploitation et d’oppression inhérents au capitalisme industriel. C’est au cours de ces mêmes années que la grande critique romantique de l’utilitarisme se développe, de façon parallèle mais entièrement distincte. Après William Blake, il ne se trouva plus d’esprit qui fût à l’aise dans les deux cultures à la fois, et qui pût jeter des ponts entre les deux traditions. (...) D’où, par moments, le sentiment que ces années expriment non un défi révolutionnaire, mais un mouvement de résistance, dans lequel les romantiques et les artisans radicaux s’opposaient à l’annonciation de l’Homme-âpre-au-gain. Et que, ces deux traditions n’étant jamais parvenues à se rencontrer, quelque chose se perdit. Nous ne pouvons savoir quoi, car nous sommes au nombre des perdants [7]. »

On peut considérer La Formation de la classe ouvrière anglaise comme une tentative de compenser, à un siècle et demi de distance, ce rendez-vous manqué.

William Morris

Dans la postface de 1976 à la réédition de son William Morris, E. P. Thompson se plaint que les différents commentateurs et critiques ne semblent pas avoir remarqué que l’aspect principal du livre était « un argument sur la tradition romantique et sa transformation par Morris ». D’une certaine façon, l’enjeu à la fois historiographique et politique de la redécouverte de Morris était pour lui la mise en évidence de ce lien entre romantisme et socialisme. Comme on le sait, l’édition de 1977 fut remaniée et raccourcie par rapport à celle de 1955 : les références à Staline et à l’URSS (peu nombreuses) et les polémiques contre les travaillistes furent éliminées, ainsi que des commentaires trop prolixes.

Selon certains critiques, comme John Goode, cette deuxième édition serait moins marxiste et plus romantique que la première, par son insistance excessive sur l’aspect anti-utilitaire de Morris et son rapport à Carlyle et à Ruskin. Bref, John Goode regrette que Thompson se soit aligné sur les positions défendues par Raymond Williams dans Culture and Society [8]. Sans partager ce point de vue, on peut accepter l’hypothèse que la deuxième édition met l’accent de façon plus explicite sur la filiation romantique de Morris - encore que cette problématique soit déjà clairement présente en 1955 (trois ans avant la parution du livre de Williams).

Dans les brèves remarques qui suivent nous allons nous référer surtout aux éléments communs aux deux éditions (ou alors à celle de 1977). Dans le titre du premier chapitre, le climat où se constitue la pensée de Morris est lumineusement restitué par la confrontation de deux formidables archétypes : « Sir Launcelot et Mr. Gradgrind » - c’est-à-dire, d’une part le héros romantique par excellence, l’incarnation mythique de la noblesse d’esprit chevaleresque ; de l’autre, grâce au personnage créé par Dickens dans Temps difficiles, le représentant de l’utilitarisme bourgeois le plus plat, ce « système théorique fondu en acier par la fusion de morceaux d’Adam Smith et Ricardo, Bentham et Malthus [9] ».

Le renouveau du romantisme anglais au cours du XIXe siècle était une révolte contre les valeurs de Mister Gradgrind, prenant souvent la forme d’un médiévisme qui « supposait l’existence d’un passé, d’une forme de société dont les valeurs étaient plus fines et plus riches que celles du profit et de l’utilité capitaliste ». Sans partager cette fascination pour l’âge gothique, E. P. Thompson considère toutefois la poésie romantique d’un Keats comme une forme de résistance légitime à la mercantilisation bourgeoise et au « philistinisme » : « Les grandes aspirations à la source de la révolte romantique - pour la libération de l’humanité d’une oppression corrompue, pour la libération des sens, des affections et de la raison humaine, pour l’égalité entre les êtres humains et entre les sexes étaient en train d’être détruites par chaque nouvelle avancée du capitalisme industriel [10]. »

Keats, Carlyle et Ruskin furent les maîtres à penser du jeune Morris dont les premières oeuvres sont saturées de la nostalgie romantique du Moyen Age, pour cette communauté organique précapitaliste dont les valeurs et l’art contrastent de manière si tranchée avec ceux de l’Angleterre victorienne. Si Thompson rejette catégoriquement les aspects rétrogrades de la vision romantique du monde chez un Carlyle ou un Ruskin, il ne reconnaît pas moins leurs intuitions révolutionnaires profondes. Et surtout il est convaincu que c’est grâce à ce retour intellectuel au Moyen Âge que Morris a pu libérer son esprit des catégories bourgeoises, en trouvant un lieu imaginaire, un observatoire à partir duquel il pouvait « regarder son époque avec les yeux d’un étranger ou visiteur, en la jugeant par des critères autres que les siens ».

Le romantisme comme effet de distanciation et comme point archimédique pour la critique sociale et la proposition a une portée épistémologique générale et traduit, dans une large mesure, la démarche utilisée par Thompson lui-même dans son œuvre historiographique. Après cette analyse pénétrante et nuancée des sources romantiques du jeune Morris, on est surpris par l’attitude beaucoup plus sommaire et négative de l’historien envers la fraternité préraphaélite et les premiers poèmes (romances) de Morris.

Ce qui nous semble particulièrement problématique est la présentation de l’art poétique ou plastique des préraphaélites comme «  rêveur », « fuyant la réalité » (escapist), et surtout comme symptôme d’un « déclin » du romantisme. Selon Thompson, lorsque Morris arriva à Oxford, la révolte romantique « était déjà dans son automne » ; ses poèmes de cette époque, comme « La Défense de Guenièvre » (1855), sont colorés par les « teintures automnales du romantisme tardif » et représentent, par leur combinaison de protestation, de nostalgie et de désespoir, une nouvelle étape dans « la dégénérescence du mouvement romantique anglais ».

Cela vaudrait aussi pour ses oeuvres des années suivantes, comme Le Paradis terrestre (1868-1870), qui doit être compris comme « l’expression d’une poésie romantique qui est entrée dans la phase de la décadence [11] ». Or, si nous admettons que le romantisme continue à se manifester, sous une forme nouvelle et transformée, dans les écrits socialistes de Morris (comme le montre si bien Thompson lui-même !) - sans parler de ses prolongements au cours du XXe siècle - il semble bien difficile d’admettre la thèse d’un « déclin » ou, pire encore, d’une « décadence » (terme bien équivoque, et trop galvaudé par une critique marxiste dogmatique) de la culture et de l’art romantiques.

Plus intéressante et plus pertinente nous semble l’idée, suggérée par Thompson vers la fin du chapitre, d’une crise temporaire du mouvement : « Les charbons ardents du romantisme persistaient, et il ne leur manquait que le vent de l’espoir pour prendre flamme [12]. » Qu’est-ce que l’œuvre postérieure de Morris sinon ce feu romantique devenu incendie révolutionnaire ? C’est exactement ce que laisse entendre l’historien lorsqu’il montre, avec une très grande finesse, que le socialisme morrissien correspond aux plus ardentes aspirations de la révolte romantique de sa jeunesse, à l’espoir de pouvoir vraiment construire la nouvelle Jérusalem de Blake, et de réparer enfin la brèche entre le désir et l’action.

Si les premiers écrits socialistes de Morris (Signs of Change, 1888) sont d’une telle force et richesse, c’est parce qu’ils se trouvent «  au point de confluence entre la protestation morale de Carlyle et de Ruskin, et du génie historique de Marx, soutenus par toute une vie d’étude et d’expérience des arts et de la société [13]. »

La dimension romantique du marxisme sui generis de Morris est particulièrement visible dans sa critique du travail répugnant et monotone auquel sont condamnés les ouvriers dans le système capitaliste industriel - en contraste flagrant avec la qualité humaine et artistique du travail artisanal précapitaliste (comme celui des maçons gothiques auxquels aimait se référer Ruskin) [14]. Cela vaut aussi, et même plus, pour son utopie, les Nouvelles de nulle part (1890), une œuvre que « seul un écrivain nourri de la tradition romantique aurait pu concevoir ».

Selon Thompson, l’utopie morrissienne est du romantisme inversé : plutôt qu’une révolte des aspirations insatisfaites contre la misère du présent, ce sont les aspirations satisfaites par l’avenir libéré qui révèlent la misère du passé (capitaliste) [15]. Bien entendu, William Morris n’est pas simplement un continuateur de la tradition romantique, un épigone tardif des grands poètes et critiques sociaux du XIXe siècle anglais ; il a, comme le souligne Thompson, profondément transformé et renouvelé la tradition (à la lumière de Marx). Cette idée est largement développée dans la postface de 1976 - selon Perry Anderson, « un des documents politiques et théoriques les plus importants de Thompson » - qui regrette la non- rencontre entre le marxisme postérieur à Marx (fortement teinté de positivisme et d’utilitarisme) et le socialisme romantique de Morris [16].

Coutumes en commun

Le dernier livre d’E. P. Thompson, Customs in Common (1991), rassemble à la fois des textes anciens et des travaux plus récents, spécialement rédigés pour ce volume. Parmi les premiers, les célèbres articles sur « L’économie morale de la foule anglaise au XVIIIe siècle » (1967) et sur « Le Temps et la discipline du travail dans le capitalisme industriel » (1971), dont l’impact sur l’historiographie sociale anglo-saxonne fut considérable.

L’introduction du livre Customs and Culture met en évidence ce que ces travaux ont en commun : l’analyse de la culture plébéienne du XVIIIe siècle comme une culture traditionnelle rebelle, qui résiste, au nom de la coutume, aux rationalisations et innovations économiques telles que les enclosures, la discipline industrielle, le marché « libre » - que les gouvernants, les marchands ou les employeurs essayent d’imposer. Refusant les explications habituelles qui ne voient dans cette attitude qu’une démarche rétrograde face à la nécessaire « modernisation » - en tant que processus sociologique technologique prétendument neutre - Thompson les interprète comme une réaction légitime face à des transformations vécues par la plèbe comme une aggravation de l’exploitation, l’expropriation de leurs droits coutumiers, ou la destruction, d’habitudes de travail et de loisir valorisées.

À son avis, toute l’histoire anglaise du XVIIIe siècle est celle de la confrontation entre la nouvelle économie capitaliste de marché (qui trouve dans Adam Smith son premier grand théoricien) et cette « économie morale » coutumière de la plèbe. D’une certaine façon, Customs in Common est une extension au siècle précèdent de la problématique de « La Formation de la classe ouvrière anglaise », sans la préoccupation de cerner les origines de la classe et en approfondissant certains aspects « anthropologiques » de la culture populaire prémoderne.

Cependant, en tant qu’historien socialiste d’inspiration romantique, Thompson ne se limite pas à essayer de comprendre (au sens fort du terme) les raisons de la plèbe : il voit dans la résistance - tantôt passive, tantôt active, et même violente, comme dans les émeutes de la faim - de ces vaincus de l’histoire le germe possible d’un avenir différent : « Nous ne reviendrons jamais à la nature humaine précapitaliste, mais un rappel de ses besoins, expectatives et codes alternatifs peut renouveler notre sensibilité pour l’éventail de possibilités de notre nature [17]. »

L’actualité de cette recherche historique sur la coutume, et sur la destruction, par le capitalisme moderne, des modes de vie « préindustriels » et « traditionnels », tient aussi selon Thompson à deux questions qui concernent directement notre époque : a) L’expérience qu’ont vécue les populations de l’Europe aux XVIIIe et XIXe siècles est en train de se reproduire, dans un contexte différent, dans les pays du « Sud ». b) La définition des besoins humains en termes de marché, et la soumission de toutes les ressources du globe à la logique mercantile, menacent l’espèce humaine elle-même (au Sud comme au Nord) avec une catastrophe écologique. Le moteur de cette catastrophe est « l’homme économique » - aussi bien dans sa forme classique capitaliste que dans sa variante « communiste étatique » - censé être un principe éternel de la nature humaine. Or, « nous sommes situés dans une fin de siècle où cette présupposition doit être mise en question [18] ».

La revalorisation de « l’économie morale » populaire est sans doute un des aspects les plus controversés de son essai bien connu de 1967. Dans un texte nouveau qui reprend ce débat et répond aux critiques, Thompson persiste et signe, sans craindre de briser quelques tabous de l’économie politique officielle devenus presque des donnes théologiques :

« Quand j’ai publié pour la première fois « L’économie morale », « le marché » ne volait pas si haut dans le firmament idéologique qu’aujourd’hui. Dans les années 70, quelque chose désigné comme la « théorie de la modernisation » a envahi beaucoup d’esprits sans défense dans les universités occidentales, et par la suite la célébration de « l’économie de marché » est devenue triomphante et presque universelle. (...) « L’économie morale » est devenue suspecte parce qu’elle explorait avec sympathie des impératifs économiques alternatifs à ceux du « système » du marché capitaliste (...) et proposait un ou deux commentaires sceptiques quant à l’infaillibilité d’Adam Smith [19]. »

Thompson s’intéresse particulièrement aux émeutes de la faim comme forme de résistance au marché - au nom de l’ancienne « économie morale » des normes communautaires traditionnelles - qui n’était pas sans avoir sa rationalité et qui, à long terme, a probablement sauvé les couches populaires de la famine. Un des aspects (quelque peu négligés dans la version de 1967) qui l’occupent le plus dans ce nouveau texte, est la forte participation féminine à ces mouvements, qui furent pendant deux siècles « l’expression la plus visible et publique du manque de déférence des femmes et de leur contestation de l’autorité ». Il s’agit d’un fait qui met en question « les stéréotypes de la timidité et de la soumission féminines, et du confinement des femmes dans le monde privé du foyer [20] ».

La nostalgie (critique) du style de vie préindustriel est présente dans tous ces travaux, et en particulier dans le splendide essai sur la notion du temps, qui oppose le travail orienté par la tâche (task-oriented) des communautés traditionnelles au travail discipliné par la montre des sociétés industrielles modernes. Contrairement au rythme de travail humain « naturel » des sociétés prémodernes (dont on rencontre aujourd’hui encore des vestiges, dans l’activité d’artistes, d’écrivains, de paysans - ou de parents s’occupant de leur enfant), le temps dans la société capitaliste avancée doit être toujours consommé, utilisé, transformé en marchandise.

Avec sa salutaire et irrévérente ironie, Thompson tire la « morale de l’histoire » de ce profond bouleversement de l’expérience sociale de la temporalité : « Permettez-nous de moraliser un peu nous-mêmes, à la manière du XVIIIe siècle. Le registre historique n’est pas simplement celui d’un changement technologique neutre et inévitable, mais celui d’un processus d’exploitation et de résistance. » Encore une fois, il ne s’agit pas de retourner au passé, mais d’essayer, dans l’avenir, de réapprendre « quelques uns des arts de vivre perdus dans la révolution industrielle », en redécouvrant « comment briser à nouveau les barrières entre le travail et la vie [21] ».

Disparu en août 1993, Edward Palmer Thompson n’est plus là lors de la parution de son dernier livre - en automne 1993 - résultat d’un projet qu’il caressait depuis longtemps (il le mentionnait déjà en 1976, dans une interview avec la revue Radical History) ; Witness Against the Beast : William Blake and the Moral Law [22]. Cet écrit, qui restera comme son testament intellectuel, sera sans doute une contribution novatrice et importante non seulement à l’histoire culturelle et politique de l’Angleterre, mais à une réactualisation de l’héritage romantique à l’aube du XXIe siècle.

Extrait de « Le courant romantique dans les sciences sociales en Angleterre : Edward. P. Thompson et Raymond Williams », Michael Löwy, Robert Sayre, revue « L’Homme et la société » n° 110, 1993. « Sciences sociales et socialisme en Grande-Bretagne ».

Ouvrages d’E.P. Thompson en français :

• La Formation de la classe ouvrière anglaise, Seuil, 1988
• La guerre du blé au XVIIIe siècle, Les éditions de la Passion, 1988
• L’Exterminisme - armement nucléaire et pacifisme, PUF, 2001
• Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, La Fabrique, 2004

Notes :


[1 Stephen Thernstrom, « A Major Work in Radical History », Dissent, 12, hiver 1965, p. 90-92.

[2Miguel Abensour, « La Passion d’Edward Thompson », in E. P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Gallimard/Seuil/Hautes Études, 1988, p. VI, XV, XVI.

[3 E. P. THOMPSON, La Formation de la classe ouvrière anglaise, p. 16. Traduction revue d’après The Making of the English Working Class, Harmonsworth, Penguin, 1981, p. 12.

[4Ibid., p. 313. Par erreur la traduction française a remplacé Carlyle par « Carlile ». Cf. The Making... p. 378.

[5Ibid., p. 327, 401. Cf. The Making... p. 395, 486 (nous avons corrigé la traduction française). Voir aussi la remarque suivante, à propos du sentiment de perte chez les ouvriers : « Ils vécurent la dégradation de cent façons différentes : pour l’ouvrier agricole, ce fut la perte de ses droits communaux et des vestiges de la démocratie villageoise ; pour l’artisan, la perte de son statut ; pour le tisserand, la perte de son gagne-pain et de son indépendance ; pour l’enfant, la perte du travail et du jeu à la maison ; pour de nombreux groupes d’ouvriers, dont les gains réels augmentèrent, la perte de la sécurité, des loisirs et la détérioration de l’environnement urbain. »

[6Ibid., 497-500. (Trad, corrigée d’après The Making..., p. 550-553.

[7 Ibid.., p. 749.

[8John Goode, « E.P.Thompson and « the Significance of Literature » in E. P. Thompson :- Critical Perspectives, éd. Harvey J. Kaye et Keith Mc Clelland, Cambridge, Polity Press, 1990, p. 192-197. Il nous semble que Goode fait fausse route lorsqu’il affirme, contre Thompson, que Morris « est plus proche de J. S. Mill que du romantisme », ou que la tradition romantique est tout simplement « non rationnelle », (p. 193, 197).

[9E. P. Thompson, William Morris : Romantic to Revolutionary, New York, Pantheon Books, 1977, p. 9.

[10Ibid., p. 8, 9, 18. Il faut cependant reconnaître que tous les romantiques n’étaient pas, loin de là, partisans de l’égalité entre les sexes (Ruskin !).

[11Ibid., p. 78, 86, 114.

[12Ibid., p. 146.

[13Ibid., p. 273, 541.

[14Ibid., p. 644-645

[15Ibid., p. 695-696. Cela dit, comme l’observe à juste titre Perry Anderson, il est étonnant que dans un livre de plus de 800 pages, l’auteur ne consacre aux News from Nowhere que six pages environ - autant ou même moins qu’à certains romans de jeunesse comme La Défense de Guenièvre. Cf. Perry Anderson, Arguments Within English Marxism, Londres, New Left Books, 1980, p. 165. C’est une limitation curieuse qui mériterait une explication. La postface de 1976 ne compense que partiellement cette absence.

[16Thompson, William Morris, p. 728, 786 ; Anderson, Arguments Within English Marxism, p. 158. Anderson parle aussi de la « puissante séduction de ce riche et méditatif post-scriptum » (p. 160).

[17E. P. Thompson, Customs in Common, Londres, Merlin Press, 1991, p. 15.

[18Loc. cit.

[19« Moral Economy Reviewed », in Customs in Common, p. 267-268.

[20Customs in Common, p. 302-304, 334. Thompson cite, à propos d’une émeute où une foule de femmes avait exproprié une cargaison de blé, le commentaire suivant d’un contemporain, qui ne manque pas de saveur : « Such uncommon Bravery and Resolution appearing in the Soft & Tender Sex is a Matter of Surprize to those who stile themselves their despotick Sovereings, & the Lords of Creation » (Northampton Mercury, 2 juin 1740) : « Un courage et une fermeté hors du commun, se manifestant ainsi chez le sexe faible, est un sujet d’étonnement pour ceux qui se considèrent comme les souverains despotiques (des femmes) et les seigneurs de la Création »).

[21Ibid., p. 401.

[22Londres, Cambridge University Press.