E.P. Thompson, la centralité politique de la classe et la gauche académique

Ellen Meiksins Wood 25 septembre 2013

Il existait encore une importante culture anticapitaliste dans la gauche intellectuelle quand, en 1963, E.P. Thompson a publié « La Formation de la classe ouvrière anglaise » (Edition française ; Seuil, 1988, NdT) et cette culture s’était fortement développée parmi le groupe des historiens marxistes britanniques, ce cercle brillant auquel Thompson appartenait. Pourtant, un peu plus de dix ans plus tard, malgré les (ou peut être à cause des) éruptions militantes de 68 et de certaines luttes ouvrières spectaculaires, la vie intellectuelle de la gauche occidentale fut caractérisée par une attitude de capitulation face au capitalisme et par ou un « oubli de la classe ».

Les courants académiques progressistes les plus influents aujourd’hui, en commençant par le post-marxisme et en culminant avec le post-modernisme, semblent plus que jamais accrochés aux principes du capitalisme en tant qu’horizon indépassable et d’une lutte de classe qui n’est plus à l’agenda.

Ces courants académiques commencèrent leur chemin à la fin des années 1970 et se développèrent plus ou moins parallèlement avec la « Nouvelle Droite » et le néolibéralisme. C’est précisément au même moment où les gouvernements, poussés par la doctrine néolibérale, commencèrent à mener une guerre de classe contre le travail au nom du capital, que le concept de classe sociale commença à décliner. En Grande-Bretagne, par exemple, tandis que le gouvernement de Margaret Thatcher mettait en pratique son impitoyable lutte de classe contre les travailleurs, sa stratégie rhétorique consistait justement à nier l’existence même des classes.

Cette stratégie idéologique était d’autant plus alarmante qu’elle réapparaissait dans la gauche intellectuelle, comme une image dans un miroir. Et cela ne concernait pas seulement le post-marxisme. Même la revue théorique du parti communiste britannique, « Marxism Today », qui inventa le concept de « thatchérisme », s’était engagée de manière enthousiaste dans le « repli du concept de classe ».

Ces nouveaux guerriers de gauche sans classe acceptèrent dans la pratique la construction néolibérale de l’univers social. Pour eux non plus il n’y avait pas de classes ou de politique de classe, mais simplement un monde postmoderne dans lequel la fragmentation, la diversité et les identités « multiples » en ont terminé avec les vieilles solidarités de classe.

Beaucoup pensaient, il est vrai, qu’il pouvait s’agir d’une stratégie afin de libérer une série de luttes nécessaires face à des formes d’oppression distinctes, celles qui sont particulièrement liées avec le genre et la race. Mais il y avait quelque chose de plus dans ce repli – peut être devrions nous dire quelque chose de moins – qu’un intérêt pour de nouvelles formes alternatives de lutte. Cet abandon du concept de classe ne pouvait pas être simplement attribué au déclin du mouvement ouvrier dans les années 1970 et 1980. Le repli du concept de classe, que partageaient certains secteurs de la gauche intellectuelle, a d’autres racines et elles précèdent ce déclin [1].

Les intellectuels de gauche les plus déterminés à abandonner le concept de classe ont eu également tendance à suggérer que nous n’avons pas besoin d’affronter le capitalisme en tant que totalité systémique, parce qu’une chose telle que le « système capitaliste » n’existe tout bonnement pas – si tant est qu’il ait seulement existé un jour – dans la nouvelle réalité fragmentée. Ils nous racontaient qu’on assistait à une formidable expansion de la « société civile » qui élargi considérablement l’éventail de nos choix individuels. La méthode pour combattre les doctrines libérale consistait donc semble-t-il à accepter ses présupposés de base et à tenter de les vaincre à partir de son propre jeu rhétorique.

La crise capitaliste réelle

Nous sommes confrontés aujourd’hui à un capitalisme réel ayant des caractéristiques que nous ne connaissions plus depuis un certain temps. Depuis la crise de 2008 et les désastreuses mesures d’austérité qui ont suivi, il est quasiment impossible d’ignorer les conséquences systémiques brutales du capitalisme, ou même la réalité crue de l’existence des classes.

Il y a eu quelques signes encourageants de nouveaux mouvements contestataires, comme le mouvement « Occupy », qui, bien qu’ils ne se soient pas cristallisés encore en mouvements politiques cohérents, ont commencé malgré tout à changer le discours sur les conséquences du capitalisme et les inégalités de classe.

Mais, en dépit de tout cela, une grande partie de la gauche intellectuelle a perdue l’habitude, les moyens et même la volonté de s’opposer au capitalisme, non seulement dans la pratique mais aussi dans la théorie. C’est pour cette raison que je pense que le moment présent est tout indiqué pour faire revivre Edward Thompson. Et cela parce que, probablement plus que tout autre historien, Thompson est celui qui a donné vie aux processus de la formation et de la lutte des classes. Mais, aussi, parce que tout autre historien - et peut être même plus que tout autre universitaire ou écrivain -, Thompson fut celui qui a défini le plus clairement le capitalisme en tant que forme sociale historiquement spécifique – et non comme une loi de la nature -, nous obligeant ainsi à le voir avec une distance critique et anthropologique.

Tout cela a une certaine importance aujourd’hui, parce que cela fait trop longtemps que nous avons pris l’habitude de considérer le capitalisme comme quelque chose qui allait de soi, comme s’il s’agissait d’une chose aussi universelle et invisible que l’air que nous respirons. Thompson a décortiqué les présupposés de base du capitalisme, en le comprenant comme un ensemble de pratiques sociales et de principes moraux et en étudiant son développement comme un processus de luttes constantes.

Il n’a pas seulement montré ce processus dans son livre « La formation de la classe ouvrière anglaise », mais aussi dans d’autres travaux, comme par exemple dans son essai classique « Moral Economy of the Crowd ». Dans ce dernier, il suit à la trace les pistes des luttes qui furent menées contre la rationalité du marché. Une rationalité imposée en dépit de la résistance de groupes ayant des coutumes et des expectatives distinctes et avec différentes conceptions du monde. Les conceptions sur la propriété privée des moyens de production fondée sur la production pour le profit capitaliste se sont consolidées aux dépens des pratiques qui prévalaient jusqu’alors et des conceptions sur le droit d’usage commun. Il faut tout spécialement souligner sa critique, dans son essai « Time, Work Discipline and Industrial Capitalism » (Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, La Fabrique, 2004 ; NdT) - du concept d’ « industrialisation » et son insistance sur la spécificité du capitalisme industriel en tant que mode historiquement spécifique d’exploitation – et non comme un processus neutre de changement technologique. Une industrialisation dont les conséquences ont bouleversé les pratiques du travail mais aussi quelque chose de plus central pour notre vie quotidienne : notre expérience du temps [2].

L’approche thompsonienne de l’histoire résume ce que je pense être l’essence du matérialisme historique ; une analyse qui éclaire la théorie et la pratique ainsi que l’histoire et la politique. Si Thompson tente d’éviter le langage théorique, son œuvre historique m’a toujours semblé aussi fertile pour la théorie qu’éclairante pour l’histoire.

Selon Thompson, la connaissance théorique n’est pas une « représentation conceptuelle statique », elle doit avoir recours à des « concepts appropriés pour analyser des processus ». Cela signifie, entre autres choses, qu’il n’y a pas d’antithèse simpliste entre histoire et théorie, ou entre l’empirique et le théorique et sur laquelle insistent certains courants très influents du marxisme.

Le défi, selon Thompson, consiste à capter et à éclairer les processus historique et à ne pas considérer la classe comme une situation statique dans une structure de « stratification » mais bien comme un processus et un rapport social. Pour le dire autrement, Thompson a pris au sérieux la conception de Marx selon laquelle le matérialisme historique s’occupe de l’ « activité pratique » humaine, de la vie humaine organique avec les urgences et les nécessités qu’imposent des conditions historiques et sociales spécifiques. C’est ce qui fait de lui un analyste si pertinent du capitalisme compris en tant que terrain en dispute et objectif de lutte.

Source : http://www.solidarity-us.org/site/node/3980
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret.

Ellen Meiksins Wood a été pendant de longues années professeure de science et de philosophie politiques à la York University de Toronto, Canada. Entre 1984 et 1993 elle a fait partie du comité éditorial « New Left Review » britannique et, entre 1997 et 2000, elle a co-édité, avec Paul Sweezy et Harry Magdoff, la revue nord-américaine « Monthly Review ». Philosophe, historienne marxiste et féministe mondialement reconnue, elle a apporté des contributions fondamentales dans le domaine de la philosophie politique, de l’histoire des idées politiques et de l’histoire politique et sociale. Ses derniers livres publiés sont « Citizens to Lords. A Social History of Western Political Thought from Antoiquity to the Middle Ages » (Verso, Londres, 2008) et « The Origin of Capitalism. A Longer View » (Verso, Londres, 2002).

Notes :


[1J’aborde ce thème en détail dans « A Chronology of the New Left and Its Successors, or : Who’s Old-Fashioned Now ? » Socialist Register 1995, 22-49 et dans la préface à l’édition de 1998 de « Retreat from Class ».

[2Ces essais sont inclus dans « Customs in Common : Studies in Traditional Popular Culture » (New York : New Press, 1993).